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Bienvenue sur le site de Bertrand Lemennicier  Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme, ces droits sont : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression (Article 2 de la déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen du 26 août 1789)  "Quand même tu aurais à vivre trois mille ans, et trois fois dix mille ans, dis-toi bien que l'on ne peut jamais perdre une autre existence que celle qu'on vit ici-bas, et qu'on ne peut pas davantage en vivre une autre que celle qu'on perd". Marce Aurèle, Pensées, Livre II, maxime 14  "La vertu de la rationalité signifie la reconnaissance et l'acceptation de la raison comme notre seule source de connaissance, notre seul juge des valeurs et notre seul guide d'action" Ayn Rand , La vertu d'égoisme,  J'ai le pouvoir d'exister sans destin, Entre givre et rosée, entre oubli et présence. Médieuse de Paul Eluard 1939 
Qui porte la culotte dans le ménage
 
Qui porte la culotte Ÿ dans le ménage

Chapitre 2 du livre Le marché du mariage et de la famille de Bertrand Lemennicier

Physiologie, que me veux-tu ?
Ton but est-il de nous démontrer :
Qu'il y a quelque chose. de ridicule
à vouloir qu'une même pensée dirige deux volontés ? Ÿ


H. de BALZAC
Physiologie du mariage, Méditation I : Le sujet.


Les économistes ont une façon bien à eux de résumer le comportement d'une firme en postulant qu'elle maximise son profit. Quand un propriétaire dirige lui-même son entreprise, la maximisation du profit se confond avec la maximisation de son revenu. Lorsqu'il délègue à un gérant le soin de s'en occuper, ce dernier maximise sa propre satisfaction. Il doit être incité, par un mécanisme quelconque, à se préoccuper du revenu des propriétaires. Une littérature particu-lièrement abondante traite de la séparation de la propriété et de la gestion d'une entreprise. Les gestionnaires sont finalement contraints par le marché boursier, le marché du travail spécifique aux dirigeants d'entreprises et le contrôle direct des actionnaires à respecter l'objectif de maximisation du revenu des propriétaires de la firme.

Qu'en est-il du ménage? Si celui-ci est composé d'une personne, la réponse est simple. Le ménage Ÿ, qui est confondu avec cette personne, maximise un revenu. Mais une famille composée de plusieurs personnes, mari, femme et enfants, que maximise-t-elle : la satisfaction de chaque membre, celle du chef de famille ou un com-promis entre l'utilité de chacun? Est-ce l'épouse qui commande, le mari ou les enfants? peut-être les trois ont-ils un pouvoir de décision autonome pour certaines catégories de biens et pas d'autres? La famille se comporte-t-elle comme un tout ou bien existe-t-il, comme dans une entreprise, un système complexe de prise de décision? Cette question n'est pas anodine. Elle a reçu des réponses qui demeurent encore aujourd'hui controversées.

Depuis le célèbre théorème de Arrow , forme moderne du paradoxe de Condorcet, les économistes ont appris que l'on ne pouvait passer d'un système de préférences individuelles cohérent à un système de préférences collectives qui préserve cette caractéristique et qui soit en même temps non-dictatorial. S'il n'est pas possible de construire un système cohérent de préférences collectives, comment peut-on traiter des décisions de la famille comme une unité de décision alors qu'elle est fondamentalement composée de plusieurs membres et non de célibataires ou de vieilles filles? Le prix Nobel, Samuelson , propose la solution suivante : Nous pouvons essayer de sauver la théorie traditionnelle en soutenant qu'un des membres de la famille a un pouvoir souverain de décision et que tous les comportements de consommation (ou d'offre de travail) reflète ses préférences individuelles. Il est sans doute plus réaliste d'adopter une hypothèse d'un consensus familial cohérent. Là où la famille est un objet d'étude, on doit donc admettre que les goûts des uns sont influencés par les biens consommés par les autres... les préférences des différents membres de la famille sont interconnectées par ce que l'on pourrait appeler un consensusŸ ou une fonction d'utilité sociale qui prend en compte la valeur éthique des consommations de chaque membre. La famille agit comme si elle maximisait la satisfaction jointe de ses membres. Ÿ Malheureusement, Samuelson ne nous dit rien de ce consensus et de la façon dont il émerge. L'assortiment initial du couple peut favoriser une proximitéŸ des goûts ou des préférences. Inversement, à force de travailler, de peiner et de prendre du plaisir ensemble, une convergence d'intérêts et de sentimentsŸ (pour reprendre une idée chère à Durkheim à propos de la division du travail dans la société) peut naître entre les membres de la famille et conduire à une fonction d'utilité commune. Ce consensus qui est postulé par Samuelson permet d'esquiver le problème posé par les conflits de décisions entre conjoints. Il transforme le ménage en une boîte noire dont le seul objectif est de maximiser une fonction d'utilité collective. Cette approche, adoptée par la majorité des économistes, est de plus en plus contestée.

Position du problème

Trois moyens existent pour contrôler les décisions du gérant dans une firme : le marché des titres de propriété (les actions en bourse auxquelles correspond un droit de vote dans une assemblée générale), le marché des dirigeants et le contrôle direct de la gestion par une procédure administrative (assemblée générale, direc-toire...).
Si un gérant ne donne pas satisfaction, on le remplace. Mais souvent, les liens qui s'établissent entre dirigeants et propriétaires sont amicaux et il est difficile aux propriétaires de se séparer de leurs dirigeants. Pour pallier cet inconvénient, il existe une discipline anonyme: celle du marché.
Si la firme est en difficulté, la valeur des actions en bourse baisse. Si cette baisse est simplement la conséquence d'une mauvaise gestion, des prédateurs Ÿ achètent les actions à bas prix en nombre suffisant pour contrôler la firme, changent l'équipe dirigeante et redressent la firme. Cette opération faite, ils revendent la firme lorsque le cours des actions est suffisamment haut pour couvrir les coûts de cette opération et dégager un profit.
Par ailleurs, chaque actionnaire reçoit un revenu correspondant à ses investissements et est libre de l'utiliser comme bon lui semble. Enfin, les décisions de production ou d'investissements sont indé-pendantes des préférences des propriétaires. Les actionnaires ne sont pas intéressés au produit de la firme. S'il est de mauvaise qualité mais rapporte beaucoup d'argent, ils ne sont pas obligés de le consommer. Avec les revenus tirés de ces titres de propriété ils achètent des subs-tituts de meilleure qualité chez un concurrent.

Cette structure de droits de propriété conjointement avec un marché des dirigeants, des titres de propriété et une séparation entre les décisions de production et de consommation minimisent les conflits et sanctionnent rapidement tout écart du gérant vis-à-vis de l'objectif de la firme : maximiser les revenus des propriétaires!
Ce détour n'est pas inutile. L'analogie firme-famille qui sous-tend notre raisonnement ne peut être poussée trop loin. Si l'objectif de la famille est bien identique à celui de la firme : maximiser les revenus présent et futur de ses propriétaires (les membres de la famille); la propriété n'est pas dispersée sur un grand nombre de partenaires; les propriétaires sont gérants; et les droits de propriété sur la famille ne peuvent être échangés. Il n'existe pas un marché où un amant (une maîtresse) achète à un époux (une femme) le droit de vivre avec sa femme (son mari). Cette absence de marché interdit une sanction anonyme et rapide des comportements qui ne visent pas à maximiser les revenus. Les seules sanctions qui s'exercent sont celles du marché du mariage et du contrôle direct des performances de chacun par l'autre. Enfin, contrairement à la firme, les décisions de production et de consommation ne sont pas séparables. Les préfé-rences en matière de travail, par exemple, affectent directement les décisions de spécialisation des tâches.

Si la femme déteste s'occuper du ménage et des enfants, elle imposera, en prenant un emploi salarié, une allocation des rôles qui ne maximise pas les revenus du couple. Les préférences affectent aussi les décisions de consommation. Les vêtements de l'épouse intéressent le mari, même s'ils concernent d'abord et avant tout la personne qui les porte. Les loisirs individuels (sport, activité artistique, écoute de la radio, télévision, lecture d'un livre ou bouteille de whisky), ne sont pas sans incidence sur la vie de la famille. Ils peuvent entraîner des conflits si ces activités se font au détriment de l'autre.

On imagine mal que chaque partenaire ait son propre appartement, car l'affection, une des productions familiales sans substitut sur le marché, ne peut être produite sans une interaction étroite entre les partenaires. La présence des enfants ou leur éducation implique une consommation conjointe si chaque époux veut profiter au maximum des joies qu'ils procurent. Les biens familiaux sont par nature privatifs, mais les consommer conjointement permet d'en tirer une utilité plus grande encore. Cette consommation jointe impose alors un accord des préférences entre les partenaires.

Un contrat implicite

Le problème posé par l'interdépendance des décisions de produc-tion et de consommation est inévitable. C'est peut-être ce qui diffé-rencie le plus la firme de la famille. Pour diminuer, donc, la présence des conflits, il apparaît crucial que les deux partenaires aient des préférences identiques! Comme prospecter un conjoint et l'expéri-menter ne se fait pas sans coûts, la perte de bien-être encourue après le mariage, par suite d'une inadéquation des préférences, devra être juste égale aux coûts que les partenaires auraient dû supporter pour trouver un conjoint aux préférences mieux assorties.

L'émergence d'une fonction d'utilité collectiveŸ, résumant la congruence des sentiments et des intérêts et rendant cohérent les décisions familiales, n'est pas optimale du point de vue du couple.
Il faut, donc, voir les choses autrement. Une première solution consiste à faire l'hypothèse suivante : les partenaires s'entendent tacitement et spontanément sur des règles de conduite qui préser-vent la maximisation des revenus joints. Ils établissent un contrat implicite. Il est aisé de minimiser les conflits engendrés par des pré-férences divergentes. Les préférences peuvent tout simplement être échangées dans le temps entre les partenaires. Pour une soirée la famille accepte de regarder les dessins animés sur FR3 afin de satis-faire les enfants, une autre soirée, elle regardera la série noire sur l'A2 à la demande du mari et enfin, une dernière soirée sera consa-crée au n-ième épisode de Dallas, feuilleton sur l'A1, très prisée par l'épouse, les ménages les plus riches achetant trois téléviseurs pour régler le problème. Les préférences ne sont pas non plus immuables. Elles peuvent être produites au cours du mariage. La vie de couple permet aux uns et aux autres d'apprendre et de cultiver les goûts de son partenaire et donc rapproche les préférences du mari et de la femme si celles-ci divergeaient au départ, une des grandes aventures du mariage, avec les risques et les surprises que cela comporte, c'est la découverte de l'autre. Si l'épouse épuise le compte en banque joint de la famille en achetant des toilettes hors de prix, il est facile pour le mari de faire respecter ses droits de propriété et ceux de ses enfants sur les revenus qu'il apporte au ménage en prenant un compte séparé avant d'en arriver à des moyens plus radicaux comme de changer d'épouse. Le conjoint peut accepter volontairement cette tutelle pour se prémunir d'une faiblesse de sa volonté. Ce problème vaut pour le mari qui joue aux courses, au lieu de nourrir sa famille. Les conjoints s'entendent pour élaborer une structure de décision complexe où chacun délègue son autorité à l'autre pour certaines décisions. Un chef de famille apparaît spontanément pour s'occu-per de la scolarité des enfants. Ce sera l'épouse pour le primaire et l'époux pour le secondaire. Les décisions qui touchent la décoration du foyer seront dominées par le membre de la famille qui séjourne le plus à domicile. Enfin, les décisions cruciales seront prises en commun. Le contrat implicite liant les partenaires au chef de famille prend la forme d'un contrat propriétaire-gérant. Le chef de famille, à qui chacun délègue son autorité, met en oeuvre les sanctions et les incitations pour que tous coopèrent (encadré 1). Selon les gains et les coûts attendus en exerçant cette tâche particulière d'autoritéŸ, le membre délégué laissera s'instaurer un laxisme optimalŸ dans cette maximisation des revenus.

1 - RÉPARTITION DE L'AUTORITÉ

Glaude et de Singly ont analysé la répartition du pouvoir et de l'autorité entre hommes et femmes au sein du couple à partir d'une enquête sur les budgets familiaux de 1979. L'échantillon final retenu était composé de 5252 couples. Les questions traitaient du choix des vacances, lectures communes, appartement, aménagements dans ce dernier, achat d'appareil électro-ménager, décisions à prendre pour les enfants, choix des amis, décision pour la femme de travailler etc... Elles portaient aussi sur l'attribution de certaines activités à l'un ou l'autre des époux telles : gestion du budget, déclaration des revenus, correspon-dance, invitations, courses, achats de vêtements etc.

Ces deux auteurs ont distingué six grands domaines où l'autorité s'exerce : grandes décisions, équipement, administration, entretien, ménager et approvisionnement et trois types de pouvoir: prédominance féminine, masculine et partage égalitaire. Ils ont projeté ensuite sur un graphique triangulaire la fréquence des réponses à une question. Les réponses mon mari et moi égalementŸ définissent un pôle égalitaire, celles mon mari plus que moiŸ ou toujours mon mariŸ déterminent un pôle de prépondérance masculine, enfin les réponses toujours moiŸ ou moi plus que mon mariŸ signalent un pôle de prédominance féminine.
- Dans 27 % des cas, le mari intervient à égalité avec son épouse pour les grandes décisions et laisse à sa femme une décision prépondérante pour le reste des activités ou des choix. C'est un contrat implicite de propriétaire-gérant où le mari délègue son autorité pour les questions subalternes. Ces deux auteurs qualifient les épouses de femmes d'intérieur ou femmes gestionnaires.
- 28 % des couples de l'échantillon ont une répartition du pouvoir légèrement diffé-rente. Les grandes décisions et les choix d'équipement sont partagés. L'entretien est à pré-dominance masculine. Le ménager et l'approvisionnement est à prédominance féminine tandis que l'administration est au barycentre de ces trois types de pouvoir.
- La prédominance féminine quasi totale s'observe pour 10 % de 'l'échantillon. Les grandes décisions sont prises avec une prépondérance de la femme. Les auteurs distinguent les femmes PDG et les petits patrons. Dans ce dernier cas, les hommes ne sont même pas cantonnés dans les tâches d'entretien contrairement au cas des femmes PDG.
- 10 % des femmes sont dominées et se consacrent aux tâches ménagères.
- Enfin le dernier type, qui concerne 25 % de l'échantillon, est à dominante égalitaire.
Le travail féminin et le diplôme de la femme sont deux caractéristiques qui modifient la répartition des décisions au sein du couple. Parmi les couples où le partage des décisions est égalitaire et parmi ceux où la femme est une gestionnaire, on observe une majorité de femme qui travaille (71 % et 53 % respectivement). Pour les couples où la femme dispose d'un diplôme supérieur à celui de son époux (18 % des couples de l'échantillon) les femmes sont du style : PDG, petits patrons ou gestionnaires.
L'autorité ou la prédominance des décisions est clairement l'expression d'un contrat implicite de délégation dont les termes varient selon la compétence de chacun dans des activités spécifiques. L'autorité semble liée à la part du revenu que chacun amène dans le pot du ménage.

Glaude M., de Singly F., L'organisation de la production domestique : pouvoir et négociation Ÿ, Economie et Statistique, avril 1986.


Les grandes décisions, engageant la stabilité du couple, sont prises en commun et contrôlées, en revanche une grande liberté de consommation est accordée pour tout ce qui touche sa vie privée. Ce contrat implicite émerge, s'affine et évolue au fil des années.

Le pouvoir de négociation est sans doute lié très étroitement aux possibilités de sanctionner le partenaire en ayant recours de façon ultime au marché du mariage. Quand la femme est au foyer, elle perçoit l'équivalent non monétaire d'un salaire (à la manière d'un préfet) sous forme d'un logement gratuit, d'une voiture de fonction et ou d'un personnel de service en plus de son argent de poche puisé sur le compte bancaire de son époux. La dépendance à l'égard de celui qui vous offre ces avantages en nature est l'inconvénient majeur d'un tel statut. Le niveau de vie attendu de l'épouse, en cas de rup-ture, n'aura rien à voir avec son train de vie actuel, elle fait attention à ne pas braver systématiquement son époux. Elle est soumiseŸ. En revanche, la femme active a une indépendance plus grande grâce à son revenu de substitution en cas de rupture. Elle n'hésite pas à affirmer ses propres préférences.

L'hypothèse d'une fonction d'utilité commune ou collective n'est pas nécessaire à la théorie économique de la famille. Seule celle d'une maximisation des revenus joints semble indispensable. Les conflits apparaîtront entre les conjoints, mais, d'une façon ou d'une autre, ils seront réglés :
- par une procédure contractuelle implicite au ménage sur la base d'un échange de préférence au cours du temps et de leur rappro-chement,
- par la mise en oeuvre d'incitations sur la base d'une redistribu-tion intra familiale des revenus ;
- par la mise en oeuvre de sanctions sur la base d'un contrôle direct des partenaires sur les dépenses et les performances de chacun;
- et par la menace ultime d'épouser un autre partenaire.

Le rôle crucial de la générosité ou de l'altruisme

Au lieu d'imaginer un contrat implicite, on peut supposer qu'il existe dans le ménage une personne altruiste (l'altruisme dans le langage de l'économiste, signifie que l'utilité d'une personne, m, (le mari) dépend positivement du bien-être d'un autre membre de la famille, f (sa femme)). La présence d'une personne généreuse incite les autres membres de la famille, même s'ils sont égoïstes, à faire en sorte que le bien-être de tous soit maximum. L'allocation des rôles conjugaux qui en résulte est alors celle qui maximise les revenus de l'altruiste. Ce théorème, dit du Rotten Kid Ÿ (de l'enfant gâté) , permet d'éliminer les difficultés posées par les différences de préfé-rence. On considère le ménage comme une unité de décision qui maximise un revenu : celui de l'altruiste. Il n'est nul besoin alors de postuler une autorité dictatoriale, une quelconque congruence de sentiments et d'intérêts menant à une fonction d'utilité commune ou un contrat implicite entre les partenaires.
Pour illustrer cette argumentation prenons un exemple. Un étudiant en licence propose à une de ses camarades un contrat de mariage dont les termes peuvent être décrits de la façon suivante. L'épouse renonce à poursuivre ses études pour gagner sa vie. Le supplément de revenu obtenu par le ménage (par rapport à une situation où tous deux restent étudiants) permet de financer la prolongation des études du mari jusqu'au doctorat. Si cet étudiant obtient son diplôme de docteur, il postule à un emploi dont les espérances de revenu et de carrière sont plus grandes que celles attendues avec une simple maîtrise. Il promet alors à cette cama-rade, si elle accepte le contrat, de redistribuer au cours du mariage, en contrepartie de son sacrifice présent, un revenu réel supérieur à ce qu'elle-même aurait pu obtenir en restant célibataire et en pro-longeant ces études. Voilà un projet d'investissement comme un autre. L'étudiant ne demande pas à sa camarade de l'aimer, lui-même ne lui porte pas une affection démesurée une fois mis de côté les instincts impétueux de son âge. Il prétend simplement une fois le doctorat obtenu redistribuer son revenu pour augmenter de façon permanente le niveau de vie de sa partenaire en échange du sacrifice qu'elle fait en renonçant à ses propres études. Son altruisme, en réalité, au sens d'amour désintéressé d'autruiŸ n'en est pas un (encadré 2). Cependant pour l'économiste il s'agira d'un comportement de ce type puisque l'étudiant est amené à prendre en compte, dans ses préférences, le niveau de bien-être de son épouse. Ce contrat de mariage, peu banal , ne diffère pas de celui plus habituel qui consiste pour un homme à demander à une femme de sacrifier ses revenus professionnels ou sa carrière pour lui offrir des services qu'il ne peut obtenir sur le marché. Pour l'inciter à accepter le mariage, il devra lui assurer un niveau de vie supérieur à celui auquel elle s'attendait en restant célibataire. Si le mari échoue à son doctorat, ou n'est pas aussi altruiste qu'il l'avait laissé supposer ou, pis encore, quitte son épouse pour une jeune et plus jolie femme titulaire comme lui d'un doctorat, le niveau de vie de l'étudiante se retrouve être inférieur à celui qu'elle aurait pu obtenir en poursuivant ses études et en renonçant au mariage.

2 - EGOISME ET ALTRUISME

Le terme d'altruisme au sens d'amour désintéressé d'autrui renvoie à la notion d'amour oblatif ou d'oubli de soi au profit de l'autre. On se préoccupe des joies et des peines de l'autre, on prend soin de lui. Ce comportement tranche singulièrement avec celui où l'action est motivée par un intérêt particulier : celui de soi-même.
Les économistes ont depuis longtemps reconnu que la consommation d'autrui est un argument de la fonction d'utilité. Ma satisfaction peut diminuer si je vois mon voisin épouser une jolie femme, comme pour l'envie; ou bien elle peut augmenter, comme pour l'altruisme. Les préférences peuvent dépendre de l'utilité d'une personne identifiée, comme avec l'amour; ou du niveau moyen de consommation de la commune où l'on habite, comme avec la recherche d'un statut social.

En fait, le mot altruismeŸ peut paraître quelque peu trompeur pour décrire des com-portements de redistribution de revenu ou de don. Derrière une motivation altruiste se cachent parfois des intérêts moins nobles. Or on peut préférer, d'un point de vue stricte-ment méthodologique, pour rendre compte d'un comportement (celui du don), faire appel à une explication qui repose sur la rationalité et l'égoïsme. Exactement comme l'on éprouve une satisfaction à donner une explication rationnelle à un comportement apparemment irrationnel, les économistes éprouvent une satisfaction à expliquer un comportement altruiste par un comportement égoïste et calculateur. La plupart de ces comportements peuvent recevoir une explication en termes d'intérêts particuliers voire d'égoïsme pur et simple. Rappelons quelques-unes de ces explications

1) Un comportement apparemment altruiste n'est souvent pas autre chose qu'un égoïsme éclairé. L'employé obséquieux qui offre à son supérieur un repas, lui ouvre les portes et le flatte sur son adresse à commander son personnel n'exprime pas à proprement parler un amour désintéressé d'autruiŸ. Derrière ce comportement il y a simplement quel-ques sacrifices présents, d'orgueil et d'argent, dans le but d'en récolter plus tard les fruits sous la forme d'une promotion.

2) L'altruiste peut afficher un tel comportement par souci de réputation. II donne de grosses sommes d'argent pour les pauvres de la paroisse afin d'être bien vu de la communauté.

3) Plus cynique l'altruiste peut donner de l'argent pour le plaisir de voir certaines personnes être dépendantes de lui. II affirme ainsi son statut. II peut aussi par ce biais acheter dévouement et coopération.

4) Les dons peuvent être faits dans l'attente d'une réciprocité: cadeaux, invitations à dîner, gardes d'enfants et menus services rendus aux voisins. Ces formes de dons (ou de troc?) seront pratiqués sur une longue période si et seulement si une réciprocité apparaît de la part d'autrui.

5) Même la peur et l'embarras peuvent tout aussi bien rendre un égoïste altruiste. Un mendiant ou un clochard, sans vous menacer particulièrement, peut s'agripper à vos basques, or pour vous en débarrasser vous lui donnez l'argent qu'il réclame.

6) Enfin quand les individus perçoivent que leur comportement d'interaction avec les autres, qui est strictement individuel et égoïste, conduit à une perte d'utilité pour eux-mêmes, ils seront incités à prendre en considération les effets de leur comportement sur autrui et vice-versa. Ils adopteront une attitude Kantienne par simple calcul.

En réalité on peut toujours affirmer qu'une fois ôté toutes les autres motivations, il ne reste rien du comportement altruiste. Ainsi les prêtres qui font voeux de pauvreté et de dévouement à autrui n'achètent-ils pas ainsi leur place au paradis près de leur Dieu. Les hommes politiques qui prônent la solidarité n'utilisent-ils pas ce terme pour culpabiliser les gens et leur soutirer des revenus qu'ils distribueront à leurs électeurs, ce qui permettra leur réélection. La mère qui meurt pour sauver son enfant a pu mettre en balance l'ensemble des revenus qu'elle pouvait attendre de ce qui lui restait à vivre et les espérances de vie et de carrière de son enfant avec l'alternative d'élever un autre enfant.
Comme on ne peut décider si véritablement il existe dans le comportement altruiste un résidu qui correspond à un amour réellement désintéressé d'autrui, les économistes proposent une définition simple sans rentrer dans les motivations finales. Une personne sera clairement altruiste si les préférences d'autrui sont un argument positif de sa fonction d'utilité. Elle est clairement égoïste si ses préférences sont uniquement associées au panier de biens qu'elle consomme ou produit (on ne considère pas comme altruiste quelqu'un dont les préférences dépendent positivement d'un panier de biens consommés par une autre personne. Ma satisfaction peut augmenter parce que vous cesser de boire ou de fumer. Mais votre utilité diminue. Un altruiste prendra plaisir à vous voir boire ou fumer si votre satisfaction augmente à la suite de cette activité).

Collard D., Altruism and Economy, Oxford, 1978. Martin et Robertson. Elster J.,Ulysses and the Sirens, Cambridge, Cambridge University Press, 1979.


Un tel contrat se révèle très risqué. C'est sans doute la raison pour laquelle peu d'étudiants tentent une telle expérience. Son époux va-t-il réussir son doctorat? S'il réussit va-t-il respecter ses engagements? Sera-t-il suffisamment généreux pour redistribuer son revenu dans des proportions qui rendent rentable pour sa partenaire le contrat de mariage? L'un des inconvénients majeurs de ce type d'investissement est que son rendement n'est pas incorporé dans la personne qui fait l'investissement mais dans une autre personne dont on ne contrôle pas parfaitement le comportement futur. Supposons que l'étudiante en licence accepte cependant ce risque. Elle sera incitée à coopérer à la réussite de son époux car son revenu futur en dépend. C'est la leçon principale du théorème du Rotten Kid. L'étu-diante s'abstiendra de toute action qui aurait pour conséquence un échec de son mari. Elle s'efforcera de réussir dans son métier et de rapporter le plus d'argent possible à la maison. Elle surveillera attentivement la conduite de son partenaire. Finis les boites de nuit ou les sorties au cinéma avec des camarades. Chaque soir, elle imposera à son époux un programme de travail pour préparer le doctorat. Elle s'inquiètera du directeur de thèse et n'hésitera pas à intriguer auprès de lui. Pour se protéger du risque de voir son époux la quitter, elle s'empresse d'avoir quatre enfants. Ainsi notre étudiant aura du mal à trouver une autre partenaire sachant qu'il a à charge quatre enfants en bas âge dont il faudra payer jusqu'à la majorité l'entretien et les études. Notre étudiante, même si elle est égoïste, même si elle n'éprouve pas des sentiments très enflammés vis-à-vis de cet étudiant, fera comme si elle était altruiste en coopérant à la maximisation du revenu de son époux et se révélera être non seulement une femme de tête mais aussi mère de famille nombreuse!

L'altruisme facilite les prises de décision quelle que soit la diver-gence des préférences individuelles. Il favorise la coopération et la spécialisation des tâches entre des partenaires bien identifiés et engagés dans un contrat de longue durée par une diminution des coûts de contrôle car les membres du clan s'auto disciplineront afin d'éviter des actions qui iraient à l'encontre du bien-être de tous. Cette personne peut être la femme ou le mari, voire un des enfants à l'âge adulte. Elle apparaîtra spontanément au sein du clan indé-pendamment du sexe ou de l'âge, mais non pas du revenu. Car c'est grâce au revenu qu'elle peut redistribuer que son rôle d'altruiste peut être pleinement joué. Cette personne sera donc par prédilec-tion celle qui se procure sur le marché les revenus les plus élevés (encadré 1) .

Enfin, l'altruisme est sélectionné par le marché. Un égoïste compare son revenu en épousant une personne généreuse, honnête et loyale à celui qu'il peut obtenir avec un partenaire qui ne l'est pas. Entre un égoïste et un altruiste dont les revenus sont identi-ques, l'égoïste obtient un revenu plus élevé avec l'altruiste. Les altruistes sont donc très recherchés. Comme les familles où la généro-sité et la loyauté dominent consacrent plus de temps et d'argent à leurs enfants, les enfants de ces familles réussissent mieux dans la vie. Cet effet augmente l'influence des familles altruistes et incite à transmettre de génération en génération cette vertu.

La discipline du marché

La menace ultime pour sanctionner un conjoint est de le quitter pour vivre avec une autre personne. Le marché matrimonial exerce une discipline sur le comportement des conjoints d'autant plus forte qu'il joue librement (le divorce n'est pas interdit). Cette possibilité limite considérablement le marchandage de deux époux égoïstes comme les choix dictatoriaux d'un époux tyrannique. En réalité l'interprétation des économistes sur ce point n'a jamais été claire-ment comprise et il est bon d'y consacrer quelques pages supplémentaires.
Qui profite du mariage, l'homme ou la femme? La réponse tradi-tionnelle est : la femme. L'homme perdrait sa libertéŸ quand il se marie et aurait peu à gagner à une telle vie commune. Une telle vision n'est pas acceptée par les mouvements féministes. Ceux-ci tiennent beaucoup à légitimer l'idée d'une exploitation de la femme par l'homme pour obtenir sur le marché politique des avantages particuliers.

Il ne peut y avoir à proprement parler de domination ou d'exploitation au sens où le mariage est un contrat d'association volon-taire. Si les conjoints décident de vivre ensemble, rien ne les y oblige. S'ils le font c'est qu'ils espèrent en tirer un bénéfice. On voit mal pourquoi l'un des conjoints accepterait de vivre avec quelqu'un d'autre si d'avance il sait que le niveau de vie dont il bénéficiera, dans le mariage, est inférieur à celui du célibat. La question de l'exploita-tion fait référence au partage entre les époux du supplément de bien-être produit lorsque ceux-ci vivent ensemble . Contrairement à ce que pensent les sociologues, certains économistes et les féministes, ce partage est déterminé par les conditions du marché matrimonial et non pas par une série de marchandage dans le cadre d'un mono-pole bilatéral.

Prenons un exemple simple pour illustrer ce raisonnement. Une femme est demandée en mariage par deux hommes. Ils sont prêts, pour obtenir ses faveurs, à lui offrir le niveau de vie qu'elle exige. Si la femme épouse l'homme n°1, la part maximum qu'il peut s'approprier dans le mariage n'est pas limitée par le revenu minimum exigé par sa femme pour accepter le mariage, c'est-à-dire par son revenu de célibataire, mais par les gains (nets des coûts de mobilité matrimoniale) qu'elle pourrait obtenir avec les hommes qui sont célibataires, veufs ou divorcés. Dans le cadre de cet exemple la femme peut s'approprier la totalité des gains du mariage. En ce sens la femme exploite non pas l'homme qu'elle a épousé, mais la situa-tion du marché puisque plusieurs hommes sont en concurrence pour obtenir d'elle les mêmes faveurs. La rareté des femmes permet aux épouses de s'approprier la totalité des gains du mariage. Son époux peut être altruiste, il peut vouloir marchander cette part, rien n'y fera. Plus la concurrence sera forte sur le marché matrimonial pour obtenir les faveurs d'une femme, plus celle-ci dominera les relations intra familiales. Le partage des gains du mariage sera déterminée de façon unique par le marché puisque ce sera la femme qui s'appro-priera leur totalité. (On observe le contraire quand les femmes, plus nombreuses, se disputent les faveurs des hommes.) Le pouvoir de redistribuer les revenus au sein de la famille en faveur de l'un des époux et au détriment de l'autre est toujours limité par les gains du mariage nets des coûts de mobilité que les uns et les autres peuvent obtenir avec d'autres partenaires. Plus la compétition entre les hommes pour une femme ou entre les femmes pour un homme est forte, moins les conjoints ont de latitude pour marchan-der la part des gains du mariage qui leur reviennent ou pour dominer l'autre.

Le rapport entre le nombre de femmes et d'hommes mariables, c'est-à-dire le ratio de sexes entre les classes d'âges (de niveau d'édu-cation etc ...) susceptibles de se marier (les femmes épousent en moyenne des hommes de deux ou trois ans leurs aînés, et de niveau d'éducation identique), détermine quel est le sexe qui en moyenne bénéficiera du mariage et dominera l'autre. Le raisonnement mené plus haut fait l'hypothèse implicite d'un mariage monogame. Mais il peut être étendu à la polygamie et plus particulièrement à la polygynie (un homme épouse plusieurs femmes) qui est la forme la plus répandue des mariages non monogames. Ces diverses formes de mariage apparaîtront si le ratio des sexes est très déséquilibré ou si les hommes sont très riches et peuvent offrir à plusieurs femmes un revenu bien supérieur à ce qu'elles pourraient elles-mêmes acquérir en restant célibataires ou en épousant un autre homme. L'interdiction de la polygynie se fait au détriment des femmes les plus inaptes à obtenir un revenu sur le marché du travail et des hommes riches . Il est vrai que le marché du mariage est enserré par un carcan de règles ou de lois issues de la religion des moeurs ou de l'Etat dont l'unique objectif est d'éliminer toute compétition au profit de cer-tains groupes de pression (les femmes et les hommes instruits, voir encadré 3). Mais l'évolution des moeurs montre bien que ce marché du mariage comme tous les autres est très difficile à contrôler contre la volonté de la majorité de ceux qui y participent.

Entre l'hypothèse d'une congruence des intérêts et des sentiments menant à une identité des préférences (fonction d'utilité commune) à celle où les membres de la famille font comme s'ils maximisaient le revenu de l'altruiste en passant par une hypothèse de règles spontanées ou de contrat implicite où chacun délègue son autorité à l'autre selon ses compétences, on retrouve plusieurs modè-les familiaux : celui de l'amour parfait (consensus); de l'autorité de chacun dans des sphères particulières (contrat implicite); de l'amour bienveillant (altruisme) ou des querelles et chantages permanents pour imposer ses propres préférences (rivalités), tous contraints par la sanction ultime du marché. D'une certaine façon la littérature romanesque nous a habitué depuis des temps immémoriaux à ces différentes situations. Ces manières d'être peuvent simultanément coexister entre parents pour des décisions différentes. La femme impose ses choix en matière de contraception et de rapport amoureux. L'homme les impose dans le choix de la voiture. Elles peuvent aussi diverger selon les membres de la famille. L'amour peut être bienveillant entre mari et femme mais dictatorial vis-à-vis des enfants. Il peut être fait de rivalité entre frère et soeur.

3 - MARCHÉ MATRIMONIAL ET FÉMINISME

Les gains du mariage pour les femmes s'élèvent avec la valeur actuelle des revenus qu'un homme peut obtenir sur le marché du travail. Réciproquement les gains du mariage pour un homme s'élèvent avec la valeur actuelle de la production familiale de la femme. Or la valeur de l'homme croît avec la réussite professionnelle. On peut donc classer les hommes par ordre décroissant selon leur rentabilité dans le mariage pour une femme, c'est-à-dire par ordre décroissant de leur réussite professionnelle. La valeur d'une femme pour un homme croit avec sa fécondité et sa production familiale (celle-ci est un indice de sa moin-dre productivité domestique). On peut donc classer les femmes selon leur rentabilité décrois-sante dans le mariage. Supposons maintenant qu'il existe un nombre égal d'hommes et de femmes. Les hommes dont la réussite professionnelle est discutable resteront célibataires et les femmes dont la réussite professionnelle est élevée mais dont la valeur dans le mariage est faible resteront elles aussi célibataires.

Paradoxalement la proportion de célibataires, hommes, s'élève avec l'absence de réussite professionnelle, en revanche la proportion de célibataires, femmes, augmente avec la réussite sociale de celle-ci. Cette conclusion empi-rique s'avère tout à fait fondée (tableau
1 ). Elle illustre le rôle joué par le marché du mariage dans le destin des hommes et des femmes et dans le partage des gains du mariage entre les conjoints.
Allons plus loin dans le raisonnement. Les hommes les plus instruits ont une valeur actuelle élevée dans le statut de célibataire. Ils ont de fortes exigences dans le partage des gains du mariage. Par ailleurs, ils voient ces gains s'accroître lorsqu'ils épousent des femmes dont la productivité à domicile est forte. Mais ces femmes, du fait de leur rareté relative, vont s'approprier une grande partie ou la totalité des gains du mariage. De façon similaire, les femmes très instruites qui ont une valeur élevée dans le statut de célibataire et qui sont exigeantes dans le partage des gains du mariage ne sont pas désirées par les hommes du fait de leur faible productivité domestique, elles ne peuvent donc pas s'approprier les gains du mariage car leurs époux peuvent se remarier avec des femmes célibataires, du même type qu'elle, moins exigeantes sur le partage des gains du mariage. Les hommes et les femmes instruits voient donc leurs espérances dans le mariage déçues par le jeu du marché matri-monial et ses interactions. On comprend mieux pourquoi les mouvements féministes s'efforcent par le biais du marché politique d'obtenir une législation qui permette de fausser le jeu du marché. On comprend aussi pourquoi ils ont les faveurs de la minorité d'hommes et de femmes très instruits qui gagnent à cette redistribution et n'ont pas la faveur des autres qui y perdent! Malheureusement le marché politique par l'intermédiaire du marché des idées donne un avantage considérable aux intérêts particuliers des individus les plus instruits !

Deux auteurs comme D. Heer et A. Grossbard-Shechtman soutiennent que le mouve-ment féministe est lié à deux phénomènes essentiels : 1) La révolution technologique en matière de contraception; 2) une modification du ratio des sexes aux âges correspondant au mariage. Les hommes et les femmes se marient à des âges différents et les taux de natalité varient d'une année sur l'autre. Un décalage de deux à trois ans au moment du mariage entre un homme et une femme auquel on ajoute une variation des taux de natalité chaque année entraînent un ratio des sexes qui diffère d'une année sur l'autre. Ainsi dans les années cinquante les hommes en âge de se marier étaient plus nombreux que les femmes de deux ou trois ans leur cadette. Dans les années soixante cette proportion s'est inversée au détriment des femmes. Dans les années soixante-soixante dix les femmes se disputent donc des hommes moins nombreux et simultanément plus riches du fait de la croissance des salaires sur le marché du travail. La compensation offerte par les hommes aux femmes, du fait même qu'elles se font concurrence entre elles, a baissé. Les femmes se sont donc trouvées dans l'incapacité d'exploiter leurs avantages sur le marché du mariage. Au même moment, la révo-lution technologique dans la contraception diminuait l'offre de mariage de la part des hommes en contrepartie des services sexuels qu'ils attendent d'une femme - les mouve-ments féministes aiment voir dans la contraception une libération de la femme et un renfor-cement de leur pouvoir sur leur corps, elles oublient le revers de la médaille, les hommes désirent-ils vraiment autre chose chez une femme que les services sexuels qu'elles peuvent rendre à moindre frais en se mariant?

La cohabitation ne résulte-t-elle pas de ce peu de désir des hommes, jeunes, à s'engager dans le mariage? Doit-on reprendre une phrase célèbre de Sacha Guitry : Les femmes sont faites pour être mariées et les hommes pour être céliba-taires. De là vient tout le malŸ? Cette infériorité des femmes sur le marché du mariage a repoussé celle-ci sur le marché du travail et vers le célibat. Ce phénomène a offert au mouvement syndical, conjugué au féminin, le féminismeŸ, un terrain d'action pour agir et modi-fier la législation en faveur de ces femmes rejetées du marché du mariage et simultanément freinées dans leur entrée sur le marché du travail.

D. Heer et A. Grossbard-Shechtman, The Impact of the Female Marriage Squeeze and the Contraceptive Revolution on the Sex Roles and the Women's Liberation Movement in the United State 1960-1970Ÿ, Journal of Marriage and the Family, février 1981.

Tableau 1. Taux de célibat des hommes et des femmes selon la catégorie socioprofessionnelle ( en % )

Catégorie socio-professionnelleHommesFemmes
Ouvriers8.69.6
Employés7.813.7
Cadres moyens4.618.0
Cadres supérieurs2.9

24.0

Salariés agricoles27.925.2
Agriculteurs exploitants17.33.3
Patrons de l'induistrie et du commerce6.53.2
Champ : actifs occupés de 35 à 52 ans. Source : Enquête FQP
1970 INSEE tirée de F. De Singly 1982, " Mariage, dot scolaire et position sociale ", Economie et Statistique.



A partir de l'enquête INSEE, Formation et Qualification Professionnelle de 1970, dite FQP, F. De Singly a sélectionné un échantillon d'hommes et de femmes de 35 à 52 ans pour obtenir des taux de célibats quasi définitifs. Cette enquête porte sur les actifs des deux sexes. Si l'on distingue les professions libérales ou indépendantes des autres pro-fessions, les taux de célibats observés sont ceux prédits par l'existence d'un marché du mariage. En particulier les taux de célibats les plus faibles correspondent pour les hommes à une grande valeur sur le marché du travail et au contraire pour les femmes à une grande valeur dans la production domestique.

Laquelle de ces hypothèses faut-il adopter? La réponse peut dépendre des préférences idéologiques de celui qui fait l'analyse, mais aussi des intérêts qu'il veut défendre. Néanmoins, un contrat implicite de délégation d'autorité et une procédure contractuelle pour maximiser les revenus sont le modèle le plus approprié.

Ce choix a une raison simple :les autres alternatives ne sont pas crédibles. Une théorie économique de la famille ne peut être fondée sur l'identité des préférences entre les conjoints ou sur l'altruisme. Trouver un conjoint ayant des goûts identiques ou étant honnête, loyal et généreux ne se fait pas sans coût. L'assortiment réalisé est nécessairement imparfait. La congruence des préférences ne peut constituer une prémisse de la théorie sans être contredit par la théorie économique elle-même. Si la générosité et la loyauté sont des traits rares chez les individus, la majorité des mariages ne repo-sent pas sur eux et l'hypothèse d'altruisme comme fondement des comportements est à rejeter. Enfin une hypothèse mettant en avant, le marchandage, la rivalité des partenaires et leurs querelles, conduit non pas à la prolongation du mariage mais au divorce (encadré 4).
En réalité, la famille, comme n'importe quelle entreprise s'efforce de maximiser les revenus joints de ses membres par des procédures contractuelles. Cette hypothèse a un avantage essentiel : elle permet d'expliquer une grande variété de comportements internes de déci-sions, y compris l'altruisme et la congruence des préférences. Ces règles de comportements sont le résultat des interactions entre les obstacles à la maximisation et les techniques qui la facilite. L'absence de substitut à la production familiale, les consommations jointes, la moindre sanction du marché matrimonial sont des obstacles à cette maximisation conjointe de revenus familiaux. L'assortiment des préférences, l'altruisme, l'honnêteté, la loyauté, la privatisation plus ou moins grande des biens produits à domicile, l'échange des préférences et les contrats implicites définissant les obligations et les droits de chacun sont des moyens qui facilitent cette maximisa-tion. L'observation des coutumes et des règles de conduite internes aux familles dans différentes classes sociales ou cultures n'infirme pas cette hypothèse alors qu'elle contredit les autres.

4-LE REJET DE L'HYPOTHESE DE RIVALITÉ

Si le modèle de rivalité fonde les comportements familiaux, on devrait observer une fréquence des disputes élevées quelles que soient les caractéristiques des couples : mal assorti, à double carrière ou au contraire femme au foyer. En revanche si cette hypothèse est fausse on devrait s'attendre à observer une fréquence plus grande des querelles chez les couples mal assortis et chez ceux où la femme est active, puisque dans ce cas les gains du mariage diminuent.
Nous avons testé cette hypothèse de rivalité à partir d'une enquête de 1971 réalisée par N. Tabard au sein du CREDOC pour le compte de la CNAF. Ce11e-ci photographiait à un moment donné la situation familiale. Dans cette enquête 8 % des couples déclaraient avoir envisagé ou envisageaient de divorcer, 18 % déclaraient se disputer régulièrement (tous les jours ou au moins une fois par semaine). Parmi les femmes qui envisagent de divor-cer 43 % se querellent avec leur époux contre 16,5 % parmi celles qui n'envisagent pas de rompre le mariage. Le faible taux de querelle dans la famille, à cette époque, est remarqua-ble. Si le modèle de rivalité était une bonne représentation de la réalité on ne devrait pas observer de différence dans la proportion des querelles selon le travail féminin ou selon l'assortiment des époux, or, le tableau suivant contredit cette idée. Ces données confirment le bon sens. Un ménage qui repose sur la rivalité constante de ses membres ne peut être stable.

Lemennicier B., 1980, La spécialisation des rôles conjugaux, les gains du mariage et la perspective du divorce Ÿ, Consommation, n° 1 .

Tableau 2. Fréquence des querelles, activité salariée de l'épouse et homogamie du couple par niveau d'instruction (en %)

 
Couples
 
 
Homogames
Hétérogames
Total
ActivitésHS-FSHI-FIHI-FSFI-HS 
Femmes actives 17.2 (19.6) 24.3 (36.7)21.7 (26.3)25.0 (17.4)22.2 (100) (413 obs.)
Femmes au foyer 6.32 (8.5) 14.1 (44.5)18.7 (20.1)19.4 (25.69)15.5 (100) (555 obs.)
Ensemble13.318.720.521.3(968 obs.
(*) Entre parenthèses, poids en pourcentage de l'assortiment considéré dans la population étudiée. Nous observons ici les assortiments suivants : 1) Homogame inférieur : homme inférieur-femme inférieure ; 2) hypergame : homme inférieur-femme supérieure ; 3) Hypogame : homme supérieur-femme inférieure ; 4) Homogame supérieur : homme supérieur-femme supérieure.



  L'asservissement des femmes
Par John Stuart Mill





Marriage Contracts and the Law-and -Economics of Marriage: An Austrian Perspective (1999)

par Shoshana Grossbard et Bertrand Lemennicier
publié dans The Journal of Socio Economics
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