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La façon de penser des économistes par Bertrand Lemennicier
Ce chapitre s’efforce d’initier le lecteur à l'économie. Il semble alors approprié de commencer par la définir. Nous adopterons une définition de l'économie qui peut prêter à controverse mais qui a l’avantage considérable: 1) de situer cette discipline dans l’ensemble des sciences sociales, 2) d’expliquer les réticences qu’ont les gens vis-à-vis de la science économique, 3) et de comprendre la tendance systématique qu’ont les économistes à envahir, par leur raisonnement, les autres domaines des sciences humaines. Mais l’étudiant ne doit pas se faire d’illusions, la seule façon de comprendre l’économie consiste à en faire. C’est-à-dire à être confronté avec des questions d’économie, d’utiliser le langage ou le mode de raisonnement de l’économiste, d’avoir connaissance des différentes façons de voir l’économie et des controverses qui y font rage, de lire les économistes eux-mêmes et d’être finalement capable de discuter des problèmes les plus divers grâce à la façon de penser des économistes. Normalement un tel chapitre prend sa pleine signification à la fin de l'ouvrage, c’est-à-dire lorsque l’étudiant est largement familiarisé avec ce qu’est la microéconomie. Néanmoins, on doit bien commencer d’une manière ou d’une autre et il n’est pas inutile de donner tout de suite à l’étudiant une petite idée de ce qui l’attend s’il décide d’investir dans le raisonnement économique. 1.1 La variété des définitions de l’économie : champ contre méthode Confrontez trois économistes, posez une "question" et vous aurez quatre avis différents. Cette boutade, que les économistes aiment diffuser à leur propos, illustre, non leur ignorance, mais leur embarras devant la nature complexe des réponses offertes par la discipline aux questions les plus simples. Prenons la question: « qu'est-ce que l'économie ? » et examinons les définitions suivantes : 1. « L'économie est l'allocation des ressources entre des fins et des moyens qui ont des usages mutuellement exclusifs » L. Robbins (1932)(1) . 2. « L'économie est l'étude de l'être humain dans les affaires ordinaires de la vie examinant cette partie de la vie individuelle et sociale qui a trait à l'acquisition et à l'utilisation des choses matérielles nécessaires au bien être » A. Marshall (1890)(2) . 3.« L'économie politique, considérée comme une branche des connaissances du législateur et de l'homme d'Etat, se propose deux objets distincts: le premier, de procurer au peuple un revenu ou une subsistance abondante; le second objet est de fournir à l'Etat ou à la communauté un revenu suffisant pour le service public: elle se propose d'enrichir à la fois le peuple et le souverain » . A. Smith (1776)(3) . 4.« L'économie politique est l'étude des lois qui président à la formation, à la distribution et à la consommation des richesses" J.B.Say (1803) (4) ou encore "L'économie politique n'est pas autre chose que l'économie de la société. Les sociétés politiques, que nous nommons des nations, sont des corps vivants, de même que le corps humain. Elles ne subsistent, elles ne vivent que par le jeu des parties dont elle se composent, comme le corps de l'individu ne subsiste que par l'action de ses organes. L'étude que l'on a faite de la nature et des fonctions du corps humain; a créé un ensemble de notions, une science à laquelle on a donné le nom de physiologie. L'étude que l'on a faite de la nature et des fonctions des différentes parties du corps social, a créé un ensemble de notions, une science à laquelle on a donné le nom d'Economie politique, et que l'on aurait peut-être mieux fait de nommer Economie sociale » J. B. Say (1852)(5) . La définition de L. Robbins est la plus générale, elle peut s'appliquer à tous les choix ou à toutes les décisions d'un individu ou d'un groupe d'individus. Elle est apparue à certains comme excessivement large. Le prix Nobel J. Buchanan (1975)(6) , il y a quelques années, a vivement critiqué cette conception de l'économie: 5 .« L’économie est plus proche de la science des contrats que de la science des choix. Le principe de maximisation doit être remplacé par celui de l’arbitre qui s’efforce de résoudre des conflits entre individus (...) avec pour principe unificateur les gains de l’échange » C'est plutôt à cette conception à laquelle nous adhérons et qui renvoit à la notion de sciences de l'échange ou Kattallattein développée par Whateley et Von Mises puis reprise par le Prix Nobel F.Hayek. La plupart du temps, cette façon de définir l'économie, en terme de science des choix, est une source de fierté pour les économistes. Cependant, elle ne rend pas compte de ce que font les économistes et ne nous renseigne pas sur ce qu'est l'économie. Les autres définitions ne sont pas plus satisfaisantes. Pour Smith, l'économie se confondrait avec l'art de s'enrichir. Pour Marshall, elle consisterait à étudier le comportement humain dans les affaires de commerce. Tous deux insistent sur le terme de« richesse » et font implicitement référence aux biens et services matériels. Pour J.B. Say, version 1803, les mécanismes de production, de distribution de consommation font plutôt référence aux institutions sociales gouvernant les actions des hommes tels les droits de propriété et l'échange. Ce sont ces mécanismes ou ces lois qui constituent l'objet de l'économie. Celle de 1852 voit dans l'économie politique l'étude des lois naturelles qui permettent à une société de fonctionner.Ces définitions sont par trop étroites. Les économistes s'intéressent à des activités dont le but n'est pas nécessairement d'accroître la richesse matérielle comme l'amour, la religion ou le crime et ils étudient des institutions sociales autres que le marché comme la firme, la famille, l'Etat ou le droit ! Pour le Prix Nobel P. A. Samuelson (1990)(7) , un mélange des définitions à la Robbins ou à la J.B.Say devrait emporter l'adhésion d'une majorité d'économistes. Le problème central de toute économie - c'est-à-dire quelle que soit la société (famille, firme, bureaucratie, société tribale) n'est-il pas, selon Samuelson, de savoir quoi produire et en quelles quantités, comment produire ces biens et services et pour qui? Ces définitions ont un point commun : elles s'efforcent de définir le champ de l'économie sans nous renseigner sur ce qui distingue l'économie d'une autre science humaine. C'est en cela qu’elles ne sont pas satisfaisantes. Pour vous donner un aperçu de la variété du champ de l’économie, on peut se reporter à la classification proposée par le Journal of Economic Literature. En 1974 ce journal avait établi une classification en 10 rubriques :
1) économie générale | 6) administration et comptabilité | 2) croissance et développement | 7) organisation industrielle | 3) méthodes quantitatives | 8) agriculture et ressources naturelles | 4) théorie monétaire et budgétaire | 9) travail et population | 5) économie internationale | 10) bien être et consommation |
Vingt ans après, dans le numéro du Journal of Economic Literature de décembre 1994, le nombre de rubriques est monté à dix-neuf. 1) économie générale | 11) droit et économie | 2) méthodologie et histoire de la pensée économique | 12) organisation industrielle | 3) mathématique et méthodes quantitatives | 13) administration et comptabilité | 4) microéconomie | 14) histoire économique | 5) macroéconomie et théorie monétaire | 15) croissance et développement et technologie | | 6) économie internationale | 16) système économique | | 7) finance | 17) agriculture et ressources naturelles | | 8) économie publique | 18) urbanisme et aménagement du territoire | | 9) santé, éducation et bien être | 19) autres ( économie de l’art..) | | 10) économie du travail et démographie économique | |
E. Durkheim (1893)(8) , fondateur de la sociologie, a consacré un ouvrage à la division du travail. A. Smith (1776), fondateur de l'économie, discute longuement de la division du travail. Smith est-il un sociologue ou un économiste ? G. Katona (1969)(9) , un célèbre psychologue, a écrit un livre entier pour discuter du comportement du consommateur. G. Becker (1991)(10) , , prix Nobel en 1992, a fait sa réputation en traitant de la famille or dans ces domaines on trouve surtout des sociologues et des psychologues. F. Hayek(11 ) (1973) a obtenu son prix Nobel en 1974 grâce à ses travaux sur la théorie des cyles, mais il est plus connu pour avoir développé les notions d'ordres spontanés appliquées au droit et à l'économie. J. Buchanan (1965)(12 ) a obtenu le prix Nobel en 1986 pour ses contributions majeures à la science politique ou à la philosophie politique. Il développe actuellement une théorie économique du constitutionnalisme. Les discussions entre les socio-biologistes et les économistes sur le rôle de l'altruisme dans la survie des espèces ont fait sauter encore un cloisonnement traditionnel. La liste est longue, de telle sorte que la définition de l'économie par P. A. Samuelson apparaît, aujourd'hui, au mieux comme désuète, au pire comme trompeuse. L'économie se définit par la façon de penser des économistes. Cette façon de penser est comme la rougeole. On l'attrape avec quelqu'un qui l'a déjà. On l'apprend et on la pratique avec lui. Comme pour la rougeole certains individus sont immunisés ! Ils n'attraperont jamais cette tournure d'esprit, propre aux économistes même s'ils ont été exposés à ce raisonnement. Il est vrai que, depuis deux siècles au moins, les économistes se disputent entre eux pour définir leur science. Certains renoncent et affirment, sous forme de boutade, que l'économie se définit par ce que font les économistes. Mais, alors, qu'est-ce qu'être un économiste? Cette façon de poser le problème est plus proche de la solution qu'il n'y paraît à première vue : au lieu de définir le champ d'une discipline, on s'efforce de caractériser sa méthode . Cette attitude s'inspire de l'exemple donné par les sociologues eux-mêmes. La sociologie se définit par ce que l'on appelle aujourd’hui un "paradigme" ou un "programme de recherche". Prenons la définition de la sociologie donnée par M. Mauss et Fauconnet (1901)(13 ) . Elle est exemplaire de cette attitude et mérite à ce titre d'être reproduite : « Un premier fait est constant, c'est qu'il existe des sociétés , c'est-à-dire des agrégats d'êtres humains... Ils présentent tous ce caractère qu'ils sont formés par une pluralité de consciences individuelles, agissant les unes sur les autres et réagissant les unes aux autres. C'est à la présence de ces actions et réactions, de ces interactions, que l'on reconnaît les sociétés. Or la question est de savoir si, parmi les faits qui se passent au sein de ces groupes, il en est qui manifestent la nature du groupe en tant que groupe et non pas seulement la nature des individus qui la composent. Y en a-t-il qui sont ce qu'ils sont parce que le groupe est ce qu'il est ? A cette condition et à cette condition seulement, il y aura une sociologie proprement dite. » La sociologie française, sous l'impulsion du groupe de normaliens rassemblé autour de Durkheim, a été construite en opposition à l'hypothèse que les phénomènes sociaux et, en conséquence, les phénomènes économiques, puissent s'expliquer par la nature même des individus qui la composent : c'est le holisme . Négligeons le contenu de cette définition pour en retenir la forme. Définir une discipline par les principaux paradigmes qu’elle utilise a l'avantage de cerner les contours de celle-ci plus efficacement que ne peuvent le faire des définitions plus explicites dit en substance, R. Boudon (1977)(14 ) , un autre sociologue. En outre, une analyse de ce genre permet de déceler des similarités d'une discipline à l'autre, ce qui est d'un grand intérêt pour rendre compte des limites de l'interdisciplinarité comme des incompatibilités d'humeurs entre membres d'une même discipline ! L'approche que nous adopterons dans ce manuel est donc celle des sociologues.L'économie se définit par la manière dont raisonnent les économistes ou par leur façon de penser et non par un ensemble de problèmes qui différencierait les économistes des autres chercheurs. C'est parce que G. Becker (1976)(15 ) adopte ce point de vue qu'il peut affirmer : « L'approche économique est un outil d'analyse d'une grande portée applicable à tous les comportements humains, que ces comportements impliquent des prix monétaires ou non, des décisions fréquentes et répétées ou, au contraire, rarissimes, des décisions importantes ou mineures, des fins mécaniques, ou émotionnelles, des personnes riches ou pauvres, des adultes ou des enfants, des personnes stupides ou intelligentes, des médecins ou des malades, des hommes politiques ou d'affaires, des enseignants ou des étudiants. » 1.2. Les caractéristiques du programme de recherche des économistes Avant d’apprendre l'art et la manière de raisonner comme un économiste, d'en saisir toutes les subtilités et d'y prendre goût, examinons ce sur quoi ce raisonnement repose. Chacun peut reconnaître que l'approche des économistes repose plus que d'autres, sur l'individu. Mais, il ne s'agit pas d'une hypothèse de leur part ou d'une vision du monde particulière, il s'agit de constater un fait de nature. 1.2.1) L'individualisme méthodologique Les êtres humains sont des individus. C'est l'individu qui a une conscience, une identité, des besoins, des talents, une volonté. Chaque individu naît seul et meurt seul. C'est lui qui a des préférences ou des valeurs. C'est lui seul qui, de façon ultime, sait ce qui est bon pour lui. Cela ne veut pas dire qu'il ne se trompe pas ou que des amis ne puissent savoir mieux que lui ce qui est bon pour lui-même. Mais c'est lui quivit une existence séparée , qui en supportera les peines et les plaisirs, qui fait des choix et, s'il en a la liberté, qui prend des décisions : c'est l’individu qui agit. L'individu n'a pas non plus le don d'ubiquité . Lorsqu'il assiste à un cours d'économie à Paris, il ne peut assister à un cours d'anglais à New York à la même heure. Il n'est pas non plus immortel : une journée est composée de 24 heures et non de 26. La rareté du temps est un fait, elle impose des choix entre différentes alternatives. Autre contrainte : les ressources nécessaires pour réaliser les fins poursuivies ne sont pas en quantités illimitées, et, malheureusement, nous ne sommes pas seuls à les convoiter. Enfin, et on ne saurait trop souligner cet aspect, c'est lui seul qui contrôle et "possède" son corps humain. Un tiers peut agir à la place de l'individu, peut essayer d'influencer la volonté de l'individu pour qu'il use de son corps dans une certaine direction, mais de manière ultime c'est l'individu lui-même qui agit. L'individualisme méthodologique consiste à expliquer les phénomènes économiques et sociaux seulement à partir des actions, réactions et interactions entre les individus qui composent la société. Ces quelques rappels ne sont pas inutiles. On entend trop souvent des expressions comme : « La France envoie ses porte-avions au large du détroit d'Ormuz pour protéger ses intérêts dans la région du Golfe persique. » C'est une métaphore organiciste . Si cette expression constituent un moyen économique de dire que certains individus prennent les décisions, il est inutile de faire de fausses querelles à ce propos. En revanche, si cela signifie que la société, le marché, le gouvernement ou la France ont un comportement propre et indépendant des individus qui les composent, alors là les choses sont différentes. Comment un groupe en tant que groupe peut-il agir ? Quel peut être le comportement propre d'un groupe, si ce n'est le comportement des membres qui composent ce groupe ? Comment une société peut-elle avoir des valeurs ou des préférences indépendamment des membres qui la constituent? Les concepts holistes imprègnent le discours ambiant et sont une source permanente d'erreur de raisonnement. ATTENTION Le mot organisation diffère du mot organiciste. Il diffère aussi du mot institution. Une organisation est une manière de combiner les parties d'un tout pour remplir certaines fonctions. Les organisations sont souvent le produit intentionnel de comportements humains. Une institution est un ensemble de règles de coopération qui permet aux individus de survivre mieux ensemble que pris séparément. Les institutions sont souvent le produit non intentionnel de comportements humains.
Les économistes s'intéressent au comportement des groupes et à leurs valeurs, ils s’intéressent à : « toute manière de faire.... qui est générale dans l’étendue d’une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses manifestations individuelles » ainsi que l’écrit E.Durkheim (1937)(16 ) lorsqu’il définit un fait social. Mais ils étudient ces faits sociaux : comportement de groupes, préférences ou valeurs des individus, institutions et règles de conduite, à partir des comportements individuels. Seuls les individus agissent. C'est ce que l'on appelle dans le jargon des épistémologuesl’individualisme méthodologique . C'est un principe fondamental qui s'oppose au holisme. Les sociologues ont pris très exactement le contre-pied des économistes. Or il est parfaitement concevable que des gens, professeurs d'économie, adoptent la façon de penser des sociologues, comme on observe des sociologues adopter la façon de penser des économistes ! Il n'y a aucune raison de s'alarmer d'une telle opposition. Les biologistes étudient bien les sociétés animales et humaines du seul point de vue du gène égoïste qui utiliserait le corps humain comme un moyen pour se survivre. Ils n'hésitent pas à expliquer le vivant à partir des gènes et du principe de sélection naturelle où gènes "égoïste" et/ ou "altruiste" se propagent pour maintenir une certaine organisation de la vie, y compris dans les sociétés animales ou humaines. Ils pratiquent ainsi une forme d'individualisme méthodologique! Par opposition d'autres biologistes prônent un organicisme dur. Ils vont jusqu'à considérer, tel James Lovelock, la Terre, "Gaia" ou la biosphère comme un organisme vivant, où l'homme est un "parasite" vivant en symbiose avec elle. D'autres, moins organicistes, insistent sur le caractère "holiste" de la vie où le "tout " ne peut se réduire aux parties. Ce type de débat n'est pas propre aux économistes ni aux sociologues. Une chose, au moins, est certaine : le dialogue entre les tenants du holisme et de l'individualisme méthodologique en économie comme en sociologie ou dans les autres disciplines n'est pas facile. 1.2.2) Logique de l'action humaine et comportement rationnel L'individualisme méthodologique est une méthode d’approche partagée par différents chercheurs dans différentes disciplines (sociologie, biologie, psychologie.); cependant, les économistes vont plus loin. L'individu ne se borne pas à s'agiter comme un atome ou des molécules dépourvus d'intention. Il agit. Il a des projets et choisit les moyens nécessaires pour atteindre ses fins. On peut reprendre l’argument de Von Mises (1966)(17). « L'homme qui agit désire fermement substituer un état de choses plus satisfaisant à un moins satisfaisant. Son esprit imagine des conditions qui lui conviendront mieux, et son action a pour but de produire l'état souhaité. Le mobile qui pousse l'homme est toujours quelque sensation de gêne. Un homme parfaitement satisfait de son état n'aurait rien qui le pousse à changer. Mais pour faire agir un homme, une gêne et l'image d'un état plus satisfaisant ne sont pas à elles seules suffisantes. Une troisième condition est requise : l'idée d'une conduite adéquate sera capable d'écarter, ou au moins de réduire la gêne ressentie. » 
Ludwig Von Mises (1881-1973) fut un maître à penser exceptionnel. A lire absolument : L'action humaine ( A treatise on human action 1949) a été traduit par Raoul Audouin en 1985 et publié dans la collection "Libre échange" de F. Aftalion aux Presses Universitaires de France (PUF). Nous savons de manière certaine que tous les hommes agissent en vue d'atteindre certains objectifs. Mais en général l’économiste va au-delà de ce simple comportement intentionnel. En effet, il présuppose que l’individu a un comportement cohérent vis-à-vis de ses propres choix. En termes plus familiers, chaque individu est supposé : 1) connaître les alternatives auxquelles il est confronté et les classer de la moins préférée à la plus préférée; 2) une fois ce classement élaboré, il est supposé choisir parmi les alternatives à sa portée celles qu'il préfère le plus. La première proposition fait référence à la comparaison des alternatives et à la cohérence des choix, c'est-à-dire à l'ensemble ordonné des désirs. La deuxième proposition fait référence à la rareté et au processus d'optimisation. Une fois l'ensemble des choix connus, ensemble limité à ce qui est réalisable, l'individu choisit l'alternative qu'il préfère. L’économiste fait donc reposer son raisonnement d’une façon très explicite, et plus que dans d’autres disciplines,sur un comportement rationnel de la part des individus . On tire deux implications immédiates de cette idée : d’une part tous les événements qui fondent l’histoire, c’est-à-dire tous les faits économiques, politiques et sociaux, sont toujours le produit de l’action humaine. C’est ce qui différencie les sciences sociales des sciences de la nature. D’autre part, l’économiste a la prétention de comprendre ces événements, voire de les prédire, à partir du seul comportement rationnel des individus. Enfin si le comportement de l'individu est parfaitement intentionnel et guidé par la raison, cela ne veut pas dire qu’il ne se trompe jamais ou qu'il n'agit pas de façon impulsive ou prédéterminée ou sous l'empire de la passion. Par ailleurs, Si les actions sont intentionnelles et cohérentes, cela ne veut pas dire que le résultat des actions correspond d'une part aux intentions et d'autre part est cohérent. C’est le point suivant. Tous les évènements qui fondent l'histoire économique et sociale, c'est-à-dire tous les faits économiques, politiques ou sociaux, sont toujours le produit de l'action humaine. L'économiste a alors la prétention de comprendre ces événements, voire de les prédire, à partir du seul comportement rationnel des individus. 1.2.3) La coordination des plans individuels Les individus poursuivent leurs propres fins de façon rationnelle et établissent des plans pour les réaliser. Si les résultats des actions qu'ils entreprennent sont cohérents avec leurs attentes ou leurs anticipations, cela signifie queles anticipations des individus se sont réalisées . D'une certaine manière, leurs plans sont coordonnés et compatibles entre eux. Mais par quel miracle les plans des individus peuvent-ils être compatibles s'ils poursuivent des fins différentes et entrent en rivalité pour utiliser des moyens seulement disponibles en quantités limitées? C'est le problème fondamentalde la coordination des plans individuels ou de l'équilibre économique ou encore de l'ordre social. Une variété d'institutions ou d’organisations a émergé spontanément de l'interaction individuelle pour résoudre ce problème de coordination. L'une de ces institutions est le marché . La coutume, le droit, la morale, la famille traditionnelle, la firme, voire l'État en sont d'autres. Le marché est fondé sur les droits de propriété privée, l'échange volontaire, la monnaie et sur une variété de pratiques contractuelles. Cette institution a émergé comme le produit non attendu de l'interaction sociale et rend compatibles les plans des individus sans qu'aucune autorité n'intervienne. C'est lethéorème de la main invisible de A. Smith (1776), père fondateur de l'analyse économique, qui, le premier, a exposé de façon systématique le fonctionnement du marché commeun ordre social spontané . Cet ordre spontané est engendré par : « la propension qu’ont les individus à troquer ou échanger entre eux une chose contre une autre » et par le fait que : « Ce n'est pas de l'altruisme du boucher, du brasseur ou du boulanger, que nous attendons notre repas, mais de l'attention qu'ils accordent à leur propre intérêt. Nous nous adressons, non pas à leur sentiment d'humanité, mais à leur égoïsme, et on ne leur parle jamais de nos besoins mais des avantages qu'on va leurs procurer » . On remarquera que cette approche ne repose pas sur la rationalité individuelle mais surla propension qu’ont les individus à échanger et sur leur égoïsme.

| Adam Smith (1723 - 1790) Né à Kirkalady en Ecosse, Professeur de Philosophie Morale á l'Université de Glasgow de 1748 à 1763. Il y enseigne: le théologie, l'éthigue et la jurisprudence. EN 1764, il occupa la fonction de tuteur du duc de Buccleugh. En 1778 il devint commisaire aux douanes à Edimbourg. Il publie en 1776 un livre célèbre "The Wealth of Nations". |
Cette tradition de l'ordre spontané dans les sciences sociales remonte à des écrits antérieurs tels ceux de Molina ou de Mandeville. Ces écrits ont permis l'émergence de ce que l'on appelle la philosophie des «lumières écossaises» avec des auteurs comme A. Ferguson, le juriste et économiste A. Smith ou des philosophes comme D. Hume, ou J. Locke . L'intuition d'un ordre spontané résultat de l'action humaine mais non des desseins humains est révolutionnaire. Les développements ultérieurs de cette tradition se retrouvent chez des auteurs comme C. Menger, K. Popper, M. Polanyi ou le prix Nobel F. Hayek. On peut penser que les marchés ne sont pas aussi efficaces que certains le prétendent; cependant, ils existent et coordonnent non seulement les plans des individus mais aussi ceux des firmes, des familles et même de nations entières. Cette procédure de coordination des actions individuelles constitue en fait le plat de résistance des économistes. Ils l'étudient à satiété. Cela ne les empêche toutefois pas d'examiner avec soin comment d'autres institutions comme l'État, le droit, la firme ou la famille résolvent le même problème de coordination des plans individuels. Les hypothèses de comportement d'optimisation et de coordination spontanée des actions individuelles par le marché constituent le noyau dur du raisonnement économique. Elles sont responsables de l'ensemble des théorèmes que l'économiste a développé pour interpréter les phénomènes qu'il analyse. Elles renvoient aux définitions de l'économie présentées précédemment soit par L.Robbins : la science des choix, et à celle présentée par J.Buchanan : la science des contrats. Avant d'approfondir ce raisonnement économique, ajoutons quelques mots sur trois autres caractéristiques de l'économiste dans son travail quotidien. 1.2.4) L'amoralisme Les fins poursuivies par les individus sont infiniment variées et incluent des besoins alimentaires et intellectuels, sexuels et émotionnels. Si les individus partagent la plupart des même fins, l'ensemble des fins poursuivi par chaque individu est unique. Du fait même de l'existence séparée de chaque individu, il est difficile à l'économiste de porter un jugement de valeur sur ces fins multiples et subjectives. Il les considère donc souvent comme données et il les traite de manière égale. En cela, l'économiste estméthodologiquement amoral . Ainsi, l'activité d'un criminel ou d'un homme politique est analysée comme celle d'un offreur de travail ordinaire qui maximise sa satisfaction en arbitrant entre loisirs et consommation. Le drogué, le paysan spécialisé dans la production de drogue et le dealer sont considérés de la même manière que de simples consommateurs, producteurs ou intermédiaires. Quand un économiste affirme que le contrôle des loyers et le revenu minimum entraînent des effets pervers et accroissent le nombre de mal-logés et de pauvres, il ne dit pas que c'est bien ou mal. L'intention de ceux qui veulent contrôler les loyers et instaurer le revenu minimum est peut-être tout simplement de protéger certains électeurs ou présupposés tels sachant très bien qu’une telle réglementation se fera au détriment d’autres électeurs : les pauvres et ceux qui cherchent à se loger et qui ne trouveront pas de logements par suite de ces prix planchers ou plafonds. Il ne faut cependant pas confondre cet amoralisme avec l'idée erronée que le raisonnement économique est éthiquement neutre . En effet, postuler que les individus poursuivent leur intérêt personnel et qu’ils sont poussés par leur nature à échanger une chose contre une autre ou qu’ils sont rationnels dans leurs actions implique des jugements de valeur sur la façon dont se conduisent les individus en société. L'économiste évite de faire interférer ses propres jugements de valeur, en tant qu'individu, avec ceux des autres individus dont il observe et analyse le comportement. 1. 2.5) L'abstraction L'économiste pratique l'abstraction. En effet, compte tenu de la formidable complexité des phénomènes il émet des hypothèses qui, souvent, n'ont aucun lien apparent avec la réalité. L'abstraction est l'instrument traditionnel de l'analyse scientifique. Ce n'est pas la philosophie de la diminution ou du réductionnisme ni des mathématiques ou de la logique, qui sont des instruments de cohérence de la pensée. Le cerveau humain ne peut appréhender dans sa totalité la complexité des phénomènes sociaux et en déduire des éléments significatifs. C'est donc en séparant, dans la masse d'informations qui nous parvient, ce qui constitue l'essentiel de l'accessoire que l'on améliore sa connaissance du monde. La théorie économique est abstraite, mais c'est parce qu'elle l'est que sa puissance d'explication et de conviction en est multipliée. 1.2.6) Le souci de tester les théories contre des faits Enfin, l'économiste teste ses théories ou plus exactement, il s'efforce d'apporter à l'appui de son argumentationdes preuves empiriques. Celles-ci proviennent de diverses sources : statistiques, expérimentales, économétriques, historiques ou liées à des expériences individuelles. Prenons l'exemple suivant. L'astrologie est une vieille discipline. Elle était florissante à Babylone au temps d'Hammurabi (1792 -1750 avant J.-C.) Depuis, l'intérêt pour comprendre l'influence de la course des astres sur le comportement des hommes ne s'est pas démenti : 30 % des gens, selon des sources américaines, croient en l'astrologie, 60 % pensent qu'il y a un fonds de vérité et connaissent le signe sous lequel ils sont nés. Ainsi, connaissant la date de naissance d'un individu, un astrologue peut dresser un horoscope qui prédit ses traits de caractère, ses caractéristiques physiques, le type de maladie auquel il est exposé, le métier le mieux approprié pour lui et même le type d'orientation que doit avoir sa maison pour être soumis aux bonnes influences des astres. Si ses prédictions étaient correctes, l'astrologie devrait avoir une grande influence sur les affaires et l'économie en général. Deux économistes, J. Bennett et J. Barth, dans un article datant de 1973 paru dans leJournal of Political Economy , ont testé l'influence de l'astrologie sur le choix de la profession. Selon cette discipline, les personnes nées sous le signe de la planète Mars devraient avoir un tempérament guerrier et être incitées à choisir le métier des armes plus que d'autres personnes nées sous un signe différent. Ces deux économistes ont choisi le corps de Marines américains, réputé pour sa combativité. L'échantillon a été composé par les individus se réengageant dans les Marines, pendant la période de 1962 à 1970, soit un total de 63 000 individus. Le résultat montre que dans les Marines, on trouve une proportion de personnes nées sous le signe de Vénus (personnes douces et destinées aux arts) à peu près identique à celle de personnes nées sous le signe de la planète Mars. L'évidence empirique ne soutient donc pas les prédictions des astrologues. Ce type de test est régulièrement appliqué à toutes les théories ou tous les arguments avancés par les économistes eux-mêmes à propos des phénomènes qu'ils cherchent à expliquer ou à prédire. L’attitude qui consiste à tester empiriquement les théories économiques fait référence explicitement à la méthodologie des sciences de la nature. Peut-on transposer une telle méthode dans les sciences de l'homme ? Vraisemblablement non. 1.3. Une discussion :
Peut-on appliquer la méthodologie des sciences de la nature en économie ?
L'attitude qui consiste à tester empiriquement les théories économiques fait référence explicitement à la méthodologie des sciences de la nature. Peut-on transposer une telle méthode aux sciences de l'homme ? Vraisemblablement non.
Prenons un exemple. Les économistes postulent un comportement rationnel chez les individus; or on observe des comportements irrationnels. Faut-il donc rejeter le postulat fondamental des économistes sur la seule base d'une vérification empirique ?
Rejeter une hypothèse de comportement rationnel sur la base d'observations présuppose : 1) que l'on puisse observer un comportement rationnel, 2) que le raisonnement économique est de la forme : si alors, 3) que le critère ultime de vérité d'une théorie ou d'un argument est sa conformité avec les faits ou sa réfutabilité.
Admettons transitoirement les trois propositions ci-dessus. L'affirmation : " si les individus sont rationnels, alors on observe telle chose" est une implication. Un non-respect des règles de l'implication conduit à une faute de logique, de syntaxe ou de procédure dans le développement du raisonnement ou de l'argumentation puisqu'une implication est toujours vraie. On juge d'une argumentation de manière sémantique (du sens) en discutant du caractère vrai ou faux des prémisses et des conclusions que l'on en déduit. Si l'hypothèse "les individus sont rationnels" est fausse, les conclusions peuvent être vraies ou fausses. On est certain de la fausseté d'une argumentation si et seulement si la conclusion est fausse. Il ne suffit donc pas de dire que l'hypothèse est fausse ou que la conclusion est vraie pour rejeter ou affirmer une argumentation.
Ce rappel épistémologique étant fait, on devine immédiatement comment s'organise de manière cohérente une discussion à propos de la réfutation de l'hypothèse d'un comportement rationnel de la part des individus :
1) rejet de l'hypothèse d'un comportement rationnel pour une autre ne faisant pas appel à la rationalité individuelle,
2) modification de l'hypothèse de rationalité individuelle pour une autre plus conforme à la réalité telle quelle est perçue par le sens commun,
3) contestation de l'argument selon lequel une théorie devrait être testée par le réalisme de ses hypothèses et la tester par ses conclusions,
4) faire l'hypothèse contraire, postuler l'irrationalité, et vérifier si les prédictions que l'on en tire sont fausses,
5 ) contester les faits observés (ceux-ci contredisent-ils vraiment l'hypothèse de rationalité ?),
6) savoir si le comportement rationnel est une hypothèse et non pas une conclusion,
7) enfin, contester le principe de réfutabilité comme critère ultime de vérité d'un argument.
1- Nombre d'économistes rejettent l'hypothèse de rationalité comme principe fondamental d'explication du comportement humain, même dans les affaires économiques, commerciales ou financières. Ils font reposer le comportement individuel sur des normes sociales, rejetant en même temps l'individualisme méthodologique. Par exemple, le choix d'acheter un Jeans ne reposerait pas sur une comparaison entre le prix relatif d'un Jeans et d'un pantalon de velours, compte tenu d'une contrainte de budget, mais sur le fait que presque tout le monde porte des Jeans et qu'il est difficile d'échapper à cette emprise des autres si ne pas porter de Jeans vous exclut du groupe social dans lequel vous évoluez. Bien qu'il soit possible, comme l'a fait le prix Nobel G. Becker, d'expliquer ce phénomène simplement en supposant que l'individu maximise non pas l'utilité qu'il tire des biens ou services qu'il achète mais l'utilité qu'il tire du fait que les autres approuvent son comportement c'est le premier axe décrit plus haut.
2- Une autre attitude consiste à prendre acte de l'écart entre le comportement supposé rationnel des individus et leur comportement réel. On attribue cette différence à des "inerties" à des "gaspillages" ou bien à des défauts consécutifs à un manque de motivations, d'efforts ou de perception de la part de l'individu. Les économistes sont alors priés d'abandonner partiellement le postulat d'un comportement rationnel de la part des agents économiques ou sociaux au profit d'autres types de comportements d'une rationalité limitée sans toutefois abandonner l'individualisme méthodologique. C'est le deuxième axe. Un des tenants de cette approche est le prix Nobel H. Simon (1978). Il soutient que notre capacité à comparer les alternatives et à faire des choix est limitée par les processus cognitifs eux-mêmes. En effet, les décisions sont prises à partir d'un ensemble d'alternatives locales, souvent spécifiques, mais aussi de façon séquentielle. L'impossibilité pour un cerveau de capter l'ensemble des informations nécessaires à une prise de décision " rationnelle" entraîne que l'ensemble des alternatives considérées sont limitées. Par ailleurs, la nature séquentielle des choix introduit un problème d'"agenda": certaines décisions induisent des phénomènes irréversibles et excluent quasiment de l'ensemble des choix un grand nombre d'alternatives. Or, les psychologues montrent que l'instinct ou l'émotion impose très souvent un ordre de priorité dans les décisions. Si nous ne sommes pas limitées par notre cerveau, en revanche, nous sommes peut être limités par la nature même de l'incertitude qui environne toute décision. Ainsi I.Kirzner (1997) souligne le caractère complexe des informations nécessaires à une prise d'une décision " rationnelle" du fait même de la nature radicale de l'incertitude qui environne la décision. Celle-ci limite toute tentative de comportement rationnel, puisque même les informations les plus simples doivent être perçues, découvertes ou créées. Rechercher des informations qui existent au préalable mais qu'il est très coûteux de faire apparaître parce qu'elles sont en grand nombre et complexes n'est pas la même chose que de découvrir ou créer des informations qui n'existent peut être pas.
3- L'idée qu'une hypothèse doit être vraie, réaliste ou en accord avec les observations pour juger de la validité d'une théorie n'est pas une condition nécessaire, ni suffisante. Même si l'hypothèse n'est pas observable, cela ne signifie pas que l'on doive la rejeter, et avec elle l'argumentation et les conclusions que l'on en tire. Le caractère abstrait et non observable de la rationalité individuelle implique nécessairement de juger de la validité de l'argumentation par la fausseté des conclusions. L'analyse de la rationalité individuelle devient alors un postulat fondamental qu'il appartient à la philosophie de discuter mais dont les résultats justifient la valeur! Le prix Nobel M. Friedman (1953) adopte cette attitude, à l'instar de Freud, vis-à-vis de l'existence d'un inconscient. Cette manière de réagir immunise l'hypothèse de rationalité de ses détracteurs. C'est le troisième axe.
4- Une autre attitude consiste à postuler l'irrationalité des individus. Quelles conclusions tire-t-on de cette hypothèse de comportement ? Si celles-ci sont fausses, on peut alors affirmer que la négation de l'hypothèse d'irrationalité est vraie ! C'est un quatrième axe de recherche.
En fait, il n'a pas été exploré de manière systématique. Mais Becker n'hésitait pas, dans un texte écrit en 1962 et qui est passé relativement inaperçu, à s'engager sur cette piste. Il faisait remarquer que les comportements aléatoires ou coutumiers sont parfaitement compatibles avec la loi de la demande, l'une des lois jugées comme des plus fondamentales en économie. Quand le revenu augmente, les individus augmentent leur consommation de tous les biens. Quand le prix relatif d'un bien augmente, ils réduisent les quantités consommées de ce bien
De nombreuses années plus tard, Kagel et al.(1981) ont testé le comportement rationnel des rats et des pigeons. Ils ont constaté que leurs comportements satisfaisaient aux lois de la demande. Cette expérimentation est intéressante. En effet, si les animaux et les êtres humains réagissent de la même manière alors que l'on sait qu'a priori l'homme a une capacité à la rationalité supérieure à celle des animaux, l'argumentation de Becker se trouve être vérifiée expérimentalement. Le principe de rareté permet bien d'engendrer des comportements de demande ayant les propriétés habituelles.
Le paradoxe ici n'est pas que des individus "irrationnels" ou des animaux se comportent comme s'ils étaient rationnels, mais que les économistes auraient depuis longtemps abandonné toute référence à la rationalité s'il était vraiment possible de fonder le raisonnement économique sur le seul principe de rareté en présence de comportements aussi simples que ceux décrits par des choix aléatoires, impulsifs ou coutumiers. S'il n'en est pas ainsi, c'est qu'il existe des raisons.
La première raison est très directe : on observe des courbes de demande positives ou des courbes d'offre (de travail par exemple) à pente négative. Toutes ces observations contredisent l'hypothèse d'un comportement aléatoire. Ce n'est pas parce que le principe de rareté prédit un effet revenu positif et un effet prix négatif qu'il faut rejeter l'hypothèse de rationalité. Celle-ci permet non seulement de rendre compte d'effet revenu positif et d'effet prix négatif, mais aussi des anomalies observées.
La deuxième raison est essentiellement heuristique. Si l'on adopte le paradigme de l'individualisme méthodologique, c'est-à-dire si les individus ont un comportement intentionnel, pourquoi ne pas supposer qu'ils sont aussi rationnels ? Qui peut le plus, peut le moins. L'hypothèse de rationalité permet de développer un langage économique que ne peut développer un paradigme fondé sur des comportements intentionnels mais aléatoires, impulsifs ou coutumiers. La leçon du texte de G.Becker est simple; il ne suffit pas de critiquer l'hypothèse de rationalité, il faut proposer un comportement alternatif qui puisse rendre compte lui aussi des anomalies observées.
5- Admettons l'observabilité du comportement rationnel. Comment peut-on dire que l'observation d'un comportement impulsif ou coutumier est le résultat d'un comportement irrationnel et non pas d'un comportement rationnel ? Au lieu de prendre acte de l'écart entre un comportement rationnel présumé et un comportement réel irrationnel, puis d'accepter la fausseté de cette hypothèse et de faire appel à une rationalité limitée pour l'expliquer, on adopte une autre approche. La théorie économique ne souffrirait pas d'un trop-plein de rationalité mais bien au contraire d'un manque ! Il faut pousser aussi loin qu'on le peut l'hypothèse de rationalité. Si prendre une décision nécessite les ressources de l'individu (et en particulier ses capacités à être rationnel) et si celles-ci ne peuvent être mobilisées sans coût, il existe un montant optimal de rationalité. Il est naturel d'observer des comportements irrationnels. Cette observation ne contredit pas l'hypothèse de rationalité mais la renforce si le coût d'être rationnel est positif.
On peut citer L. Robbins (18) à l'appui de cette argumentation "Il peut être irrationnel…d'être parfaitement conséquent [dans ses choix] quand on compare les marchandises, précisément parce qu'il vaut mieux( dans l'opinion du sujet économique concerné) dépenser autrement le temps et l'attention que nécessitent des comparaisons exactes de cette sorte. En d'autres termes, il peut y avoir un coût d'opportunité de l'arbitrage interne qui, passé un certain point, est nettement supérieur au gain qu'on peut escompter"
On comprend aisément pourquoi, par exemple, il n'est pas rationnel de s'informer sur toutes les alternatives possibles ou imaginables (c'est-à-dire susceptible d'apparaître dans un avenir plus ou moins proche). D'une part, cette comparaison épuiserait rapidement toutes les ressources de l'individu, et d'autre part, elle nécessiterait de retarder la décision (peut-être indéfiniment). Or, ce retard a un coût : se priver des gains procurés par un choix effectif. Ainsi, une attente trop longue ou une prolongation de la prospection ou de l'expérimentation des alternatives éliminerait la rentabilité de la décision elle-même. L'ignorance devient rationnelle.
Prenons une expérience simple, à votre portée, pour illustrer ce point : les bals annuels des "Corpos" de sciences économiques ou de médecine ou des grandes écoles. Pour passer une bonne soirée, c'est-à-dire pour danser tout au long de la nuit avec une jolie fille (si vous êtes une fille, mettez-vous à la place du garçon, même si dans cette expérience, vous avez déjà appris que les rôles ne sont pas interchangeables), il vous faudra utiliser une partie de votre temps pour inspecter, expérimenter et évaluer les participantes à ce bal. Si vous arrivez vers 22 heures, au moment de la pleine affluence au bal et si vos parents vous ont laissé quartier libre jusqu'à 3 heures du matin, vous disposez de 5 heures pour danser et faire la conquête de vos rêves. Prenons maintenant un étudiant de sciences économiques, un de ces étudiants comme on en voit encore parfois, studieux et désireux d'appliquer ce qu'il a appris de la rationalité" économique. Il commencera, avant de faire son choix, par comparer toutes les alternatives. Il dansera donc avec toutes les jeunes filles présentes au bal. Une technique simple consiste à inviter à chaque danse une nouvelle partenaire en démarrant le tour des tables par la gauche ou la droite selon le degré d'encombrement de la salle. A trois minutes par danse, s'il y a une centaine de participantes, il lui faudra 5 heures pour comparer les alternatives. Il ne lui reste alors plus de temps pour, d'une part, décider, parmi les jeunes filles testées, celle qu'il juge la plus jolie, et d'autre part, la retrouver, l'inviter à danser et lui plaire, car il sera temps de rentrer sagement chez ses parents ! Cet étudiant a eu un comportement hyper rationnel. C'est cela qui est irrationnel.
Heureusement, les étudiants moins studieux sont plus malins. Ils ne procèdent pas ainsi. Ils attendent au bord de la piste une ou plusieurs danses avant de se lancer. En effet, ils commencent par écarter de leur choix toutes les jeunes filles qui font tapisserie, pour éviter de perdre du temps avec elles. Si elles n'ont pas été choisies par leurs camarades et rivaux, arrivés plus tôt, c'est qu'il y a vraisemblablement des raisons. Ensuite, ils examinent avec soin parmi les jolies filles, celles qui dansent le mieux (ou parmi celles qui dansent le mieux, les plus jolies, les deux ensembles ne se recouvrent pas). Une fois repérées celles-ci, ils ne leur restent plus qu'à s'inscrire sur leurs carnets de bals ou à faire le siège de leurs tables. Le tout ne leur prendra pas plus d'une heure. Il est vrai que la décision de danser n'est pas unilatérale et même l'habitué peut se voir opposer un ou plusieurs refus. Pour éviter cette douloureuse épreuve, il est parfois prudent de venir avec une amie quitte à la laisser pour aller danser avec une autre, plus à votre goût, si vous savez en saisir l'opportunité. En général, le nombre et la nature des alternatives sur lesquelles portent les choix sont limités volontairement, Ce nombre varie d'un individu à l'autre, selon l'aptitude de chacun à saisir les opportunités de profits ou d'utilité dus à l'incertitude et à utiliser les techniques existantes les plus efficaces pour faire un choix.
D'une façon vraisemblablement fréquente, l'individu peut trouver rationnel de ne pas s'informer sur les alternatives. Il choisira au hasard ou sous l'influence d'un stimuli quelconque (comportement impulsif) ou bien il reconduira les choix faits à une période précédente (habitude) ou il imitera le choix d'un autre individu (conformisme).
Nous venons de discuter de la comparaison des alternatives, passons à la cohérence des choix. L'hypothèse de rationalité repose essentiellement sur l'axiome de la transitivité des choix. Cette dernière traduit la cohérence des comportements de l'individu dans ses décisions. A chaque instant du temps, fait-on attention de ne pas violer cet axiome, c'est-à-dire préserve-t-on l'ordre de classement ? C'est le problème de l'instabilité des préférences. Lorsque les décisions se succèdent, assure-t-on une cohérence entre elles? C'est le problème de l'incohérence des préférences dans le temps. Illustrons ces deux points.
Prenons un étudiant parisien qui aime beaucoup visiter les boîtes de nuit, mais qui, pour réussir ses examens doit lire les livres écrits par ses professeurs. Il décide alors d'allouer chaque mois les 3/4 du montant mensuel de sa bourse pour visiter les boîtes de nuit et le 1/4 restant pour acheter les livres nécessaires à la réussite de ses examens. Le mois suivant, il consacre le 1/4 de sa bourse à visiter les boîtes de nuit et les 3/4 restant à acheter des livres. Si les prix et le montant de la bourse sont restés inchangés d'un mois sur l'autre et si les préférences de cet étudiant sont strictement convexes, on peut alors affirmer que l'individu, au lieu d'être irrationnel a des préférences instables. L'instabilité des préférences dans le temps n'est pas différente du problème posé par la comparabilité des alternatives. Si, à chaque période, le stock de connaissances que l'individu accumule fait apparaître de nouvelles alternatives ou des caractéristiques non observables auparavant, l'ordre des préférences se trouvera modifié. L'instabilité des préférences est ramenée à un problème d'information. L'étudiant parisien s'aperçoit à la fin du premier mois que les soirées passées à lire les livres de ses professeurs sont passionnantes.
Modifions légèrement le cadre de cet exemple. L'étudiant parisien décide de dépenser le premier mois les 3/4 de sa bourse aux soirées passées dans les boîtes de nuit et le 1/4 restant à l'achat de livres, mais il veut pour le mois suivant être studieux et consacrer cette fois les 3/4 de son budget mensuel aux études et non pas aux loisirs de la vie parisienne. Cependant, une fois le mois suivant arrivé, il revient sur sa décision passée et consacre toujours 3/4 de sa bourse à fréquenter sa boîte de nuit préférée, car le mois dernier il s'est particulièrement bien amusé ! Cet étudiant est alors incohérent dans sa préférence pour le temps, parce qu'il a remis en cause à la période suivante, le plan qu'il s'était fixé.
L'incohérence dans les préférences pour le temps est le signe d'une faiblesse de la volonté. Ce manque d'effort sur soi-même pour maîtriser ses passions ou ses instincts est un des thèmes favoris de la littérature. Chaque époque a ses héros prônant dans la lutte constante entre les passions et la raison une victoire de la seconde sur la première ou de la première sur la seconde. Contrôler ses passions ou ses instincts nécessitent un effort de volonté semblable à celui éprouvé pour guider le comportement de ses enfants, ou diriger l'équipe de rugby dont on est l'entraîneur ou s'assurer des performances du personnel de son entreprise. Cet effort de volonté sur soi-même ne se fait pas sans dépenser des ressources en temps et en argent.
Les méthodes qui ont pour but de contrôler son propre comportement peuvent être regroupées sous quatre rubriques :
1) celles qui renforcent, par un apprentissage, la volonté individuelle ; à savoir l'autodiscipline ;
2) celles qui sont le résultat joint d'une action modifiant l'environnement de l'individu et qui par là empêche la faiblesse de la volonté de s'exprimer;
3) les stratégies de pré-engagement ;
4) celles qui résultent d'une délégation de son autorité à d'autres personnes qui auront pour rôle de sanctionner l'individu si celui-ci ne fait pas des choix cohérents.
Discipliner son corps, son esprit et son caractère par soi-même ou avec l'aide d'une tierce personne revient à incorporer un ensemble d'attitudes ou de règles de conduite permettant à tout instant de contrôler son comportement. L'éducation de la volonté par la pratique d'un sport difficile est astreignante et un moyen de se forger une aptitude à se contrôler soi-même. La pratique de l'effort physique apprend à maîtriser en grande partie son propre corps. De la même manière, cultiver son intelligence, c'est-à-dire exercer son raisonnement, conduit à la maîtrise de la volonté.
Cette maîtrise de soi-même par un apprentissage de la volonté, de l'exercice de la liberté et de l'entendement nous renvoie à la doctrine stoïcienne de Zénon ou Chrysippe et aux écrits d'Epictète trois siècles plus tard. Discipliner son corps et son esprit par un apprentissage n'est pas quelque chose qui se fait sans coût. Il faut y consacrer non seulement son temps et son énergie, mais il faut aussi souvent faire appel au temps et à l'énergie de quelqu'un d'autre. Or, ceci, de nos jours, est devenu trop coûteux. En général on préfère des moyens moins consommateurs de temps et d'efforts. Par exemple, on peut très bien s'auto-discipliner en évitant de se mettre dans des situations où les tentations sont fortes d'être incohérent dans ses choix. La maîtrise de ses passions sera obtenue comme un produit joint d'un autre choix ou d'une autre action. Revenons à l'exemple de notre étudiant. Celui-ci peut renoncer à faire ses études à Paris pour aller en Province dans une petite ville universitaire ou les professeurs sont bons et les boîtes de nuit absentes. En choisissant d'aller en Province dans une ville sans boîtes de nuit l'étudiant élève artificiellement le prix pour lui d'une soirée parisienne du coût monétaire et non monétaire du trajet Province Pari Province. C'est une stratégie de contournement des faiblesses de la volonté.
D'autres stratégies connues sous le nom de "pré-engagement" sont aussi très efficaces. Elles sont parfaitement illustrées par le fameux passage d'Ulysse et les Sirènes dans le livre de l'Odyssée (d'où le titre du livre d'Elster sur la rationalité et l'irrationalité) ou par le sabordage de la flotte de Cortés quand ce dernier s'est lancé à la conquête du Mexique. D'une façon plus ou moins quotidienne, cette stratégie est la suivante : une femme qui aime faire les magasins mais qui ne sait pas résister au boniment d'un vendeur ou qui n'ose pas lui faire de la peine achètera trop de marchandises compte tenu de sa contrainte de budget. Un moyen simple pour cette femme au foyer d'éviter de succomber à cette tentation est de visiter les magasins sans argent dans son porte-monnaie.
Il est vrai que l'apparition du compte chèque ou des cartes de crédit rend plus difficile ce type de contrôle sur soi-même puisque le paiement ou le prélèvement sur le revenu de l'individu est dissocié de l'achat de la marchandise. Le sens commun ne s'y trompe pas en affirmant que ces moyens de paiement poussent à la consommation présente. L'exploitation de la faiblesse des gens ou de leur manque de volonté ou de maîtrise d'eux même par les vendeurs est largement répertoriée. Lorsque dans un magasin le prix affiché pour un article de consommation courante est de 49 F 99 centimes au lieu 50 F, c'est que l'on espère bien qu'il existera un consommateur marginal qui, au lieu de lire 50 F, lira 49 F et que ce défaut de perception ou de calcul mental suffira à emporter la décision d'achat. La vente au porte à porte est souvent un moyen de vente efficace, car psychologiquement, il est plus difficile de dire non à un interlocuteur que l'on reçoit chez soi. Les firmes de vente par correspondance utilisent le goût pour les jeux de hasard des consommateurs, et vendent conjointement avec un billet de loterie leurs produits. C'est un autre moyen de faire succomber à la tentation d'acheter. C'est aussi une des critiques faite à la publicité.
L'art de se contrôler soi-même est à peu près identique à l'art de contrôler d'autres personnes. Or, une des stratégies les plus couramment utilisées est celle qui consiste à déléguer son autorité sur soi-même à un tiers bienveillant. Les professeurs, les psychanalystes, les prêtres ou les parents jouent depuis longtemps un tel rôle. Ceux-ci se chargent de vous punir ou de vous récompenser si vous ne respecter pas votre plan initial ou si vous n'avez pas un comportement raisonnable. Ainsi, notre étudiant, au lieu de vivre seul dans une chambre en ville peut décider de partager celle-ci avec un ou une camarade n'ayant pas ses goûts pour les boîtes de nuit et qui ferme la porte de l'appartement dès 9 heures du soir. il peut aussi rester chez ses parents et ceux-ci peuvent le sanctionner s'il ne travaille pas suffisamment ou s'il rentre trop tard au domicile chaque soir. D'une façon ou d'une autre, tous les stratagèmes ont pour but de modifier à la hausse le prix non monétaire de l'activité non désirée. Les différentes techniques pour maîtriser la cohérence des choix ont un coût. Celles qui se répandront seront sans doute les moins coûteuses en temps et en argent. Cette façon de rendre compte des comportements irrationnels par l'hypothèse de rationalité elle-même, pourvu que l'on cesse de considérer le calcul rationnel comme une activité exempte de coûts, ne conduit-elle pas à rendre irréfutable le postulat de rationalité ?
En effet, le montant optimal de rationalité s'obtient lorsque le gain marginal de la comparabilité des alternatives et de la cohérence des choix est juste égal à son coût marginal. Or égaliser le coût marginal de l'information ou de la cohérence des choix avec son gain marginal n'est-ce pas déjà faire preuve d'un comportement rationnel ? Comment ce minimum de rationalité est-il déterminé ? Tout comportement irrationnel peut-il être déclaré rationnel par le simple postulat de l'existence de coûts qui n'ont pas été pris en compte par l'observateur ?
La première remarque est tout à fait fondée. Les économistes qui adoptent cette attitude font l'hypothèse que tous les individus concernés sont au départ dotés d'une capacité à arrêter leurs actions quand le coût de celle-ci excède le gain attendu ou bien à la poursuivre quand le gain attendu est supérieur à son coût (il existe donc un montant déterminé de rationalité a priori dans un sens très différent de celui que nous avons énoncé : la capacité à saisir une opportunité de profit ou à éviter des coûts en excès de ce qu'ils rapportent), mais ce n'est pas parce qu'ils en sont dotés que l'on observera de leur part un comportement qui consiste à appliquer cette règle. L'autre remarque est tout aussi pertinente. Si l'on peut toujours interpréter n'importe quel comportement comme "rationnel", le concept de rationalité devient purement tautologique. Ce n'est pas le cas. En effet, si les coûts (resp. les gains) pour comparer les alternatives ou être cohérent dans les choix augmentent (resp. diminuent), on devrait observer des comportements de plus en plus irrationnels. C'est cette prédiction sur les processus de décisions eux-mêmes qui ne rend pas tautologique cet argument. Si les coûts pour être rationnel excèdent les gains et que l'individu a un comportement rationnel, alors le concept de rationalité est réfuté. L'individu est irrationnel au sens où il ne saisit pas une opportunité de profit nets des coûts en connaissance de cause.
Poussons l'argumentation plus loin. Imaginez que vous vouliez réfuter cette hypothèse en vous comportant de manière irrationnelle, c'est-à-dire en refusant de saisir une opportunité de profit quand elle se présente. En effet, vous êtes libre de ne pas être rationnel. Mais cette liberté a un coût d'opportunité. Plus ce coût d'opportunité augmente, moins vraisemblablement vous adopterez cette attitude consistant à vouloir réfuter l'hypothèse de rationalité en vous comportant de manière irrationnelle.
6 - Le comportement rationnel ou d'optimisation n'est pas une prémisse de la théorie économique même si on le présente souvent comme tel. Il est le produit d'une structure d'interaction qui sélectionne le comportement rationnel parce que celui-ci procure des gains qu'aucun autre comportement ne permet d'obtenir ! C'est le cinquième axe. Si les rendements attendus d'un comportement rationnel n'excèdent pas les coûts des investissements faits pour l'être, ce comportement ne se développera pas Comme les coûts et les gains diffèrent d'un individu à un autre ou d'une décision à l'autre, l'économiste ne s'attend pas à observer systématiquement un tel comportement chez les acteurs économiques pour toutes les décisions qu'ils sont amenés à prendre. Il peut même être avantageux de demander à d'autres d'exercer cette activité à sa place. Une demande potentielle de décisions rationnelles par l'individu sera alors une source de profit pour des entrepreneurs capables de produire les services demandés. Un marché de la comparabilité des alternatives et de la cohérence des choix se développera. Il sera d'autant plus important que le coût d'une erreur de décision ou d'un choix passionnel ou non rationnel est élevé. Il en est ainsi du choix d'un conjoint, d'un emploi, d'un appartement, d'une carrière professionnelle ou d'un prêt, etc. Le développement des agences matrimoniales ou des agences immobilières ou des banques, c'est-à-dire des intermédiaires en général qui rapprochent les offres des demandes, permettent entre autre aux individus de comparer les alternatives à un moindre coût. Le développement des contrats, des droits et toutes les institutions qui vendent l'art et la manière de maîtriser son corps et son esprit offrent aux individus l'opportunité de se prémunir contre leurs propres faiblesses et de maintenir une certaine cohérence dans leur choix.
Le développement extraordinaire du commerce, la complexité croissante des produits ou des alternatives existantes, l'allongement de la durée de la vie humaine et l'accroissement phénoménal de la richesse rendent les erreurs de décision extrêmement coûteuses en termes d'alternatives perdues qui avec l'irréversibilité du temps, deviendront rapidement inaccessibles. La demande d'un comportement rationnel s'en trouve considérablement accrue. La rationalité est un comportement demandé et offert dans nos sociétés de marchés concurrentiels.
En réalité comme le souligne Hayek (1973) : "Le comportement rationnel n'est pas une prémisse de la théorie économique, bien qu'on présente souvent la chose ainsi. La thèse fondamentale de la théorie est au contraire que la concurrence est ce qui oblige les gens à agir rationnellement pour pouvoir subsister. Elle se fonde non pas sur la supposition que la plupart des participants au marché, ou même tous, sont rationnels mais au contraire sur l'idée que ce sera généralement à travers la concurrence qu'un petit nombre d'individus relativement plus rationnels mettront les autres dans la nécessité de devenir leurs émules en vue de prévaloir. Dans une société où un comportement rationnel confère à l'individu un avantage, des méthodes rationnelles seront progressivement élaborées et se répandront par imitation. A quoi bon être plus rationnel que le reste, si l'on ne vous laisse pas tirer un bénéfice de l'être ?"
7- Dans toutes ces attitudes, il y a la reconnaissance implicite que l'on doit juger de la validité d'une argumentation en référence à l'observation de faits. Toute proposition non réfutable ou logiquement irréfutable est jugée comme conventionnelle et arbitraire, donc comme non scientifique. Elle est alors disqualifiée par ce fait même. Un argument ou une théorie devrait être réfutable pour qu'on lui accorde le label de scientifique. Il va de soi que ce critère, pour rejeter un argument comme vrai ou faux, n'a rien de scientifique. Il s'agit d'une proposition normative et non d'une proposition testable ! Cette définition de la science est donc purement arbitraire. Ne nous laissons pas impressionner par un critère de validité que les scientifiques ne s'appliquent pas à eux-mêmes. En effet, les êtres humains disposent d'un libre arbitre. Ils sont rationnels. C'est bien ce qui différencie l'homme de l'animal. La rationalité n'est pas une hypothèse à tester, puisqu'en faisant le test, l'homme applique et utilise un comportement rationnel. La rationalité est constitutive de l'être humain..
Il n'est pas possible en sciences de la nature d'observer directement les éléments de base de l'interprétation théorique, tels les molécules ou les atomes. En revanche, en sciences humaines, les éléments de base de l'interprétation théorique, les individus et leurs désirs, sont de nature directement empirique. Les hommes, par l'introspection, ont une connaissance directe de leurs désirs et projets. Ils peuvent comparer ces projets et être cohérents dans leur choix s'ils le désirent. Mais ils peuvent, aussi, ne pas l'être. La rationalité individuelle n'est donc pas une hypothèse au sens où on l'entend habituellement c'est- à- dire une supposition qu'il faudrait accepter ou rejeter, c'est une certitude, une évidence, un axiome. C'est le dernier et septième axe.
Quel est alors le critère authentique du vrai et du faux dans le domaine de l'action humaine ? Au niveau théorique, c'est la cohérence logique des déductions que l'on tire d'un comportement rationnel, orienté vers une fin, et compatible avec les fins poursuivies par les autres acteurs individuels. Au niveau pratique ou empirique, cela se traduit par une réflexion sur les raisons pour lesquelles les projets tels qu'ils étaient anticipés par chacun n'ont pu être réalisés. C'est ce que l'on va observer lorsque l'on empêche par la violence ( y compris la violence politique) le système de prix de fonctionner. Cela se traduit aussi par ce que l'on appelle l'analyse contre factuelle. Quels auraient été les événements qui auraient façonné l'histoire individuelle ou celle d'un ensemble d'individus si telle décision n'avait pas été prise ou si tel évènement ne s'était pas passé ? Par exemple quel aurait été le niveau de vie des allemands de l'Est si ces derniers n'avaient pas vécu sous un régime communiste pendant 45 ans ? La réponse a été donnée partiellement par l'histoire. Ils auraient eu le niveau de vie des allemands de l'Ouest.
Encore que l'on puisse discuter de cette proposition parce que ceux qui ont choisi cette voie volontairement, c'est-à-dire ceux qui ont dirigé le pays et ceux qui les ont soutenus, contrairement à ceux qui ont été contraints de les suivre, ont révélé qu'ils préféraient la pénurie et une situation de relative pauvreté à celle de la richesse.
Constamment les individus par leurs actes révèlent quelles auraient été leurs vies s'ils n'avaient pas pris la décision qu'ils ont prise. L'acte d'émigrer, de travailler ou d'y renoncer, de se marier ou de rester célibataire etc. révèlent lorsqu'ils sont non contraints la valeur d'une situation ou d'un système institutionnel telle qu'elle est perçue par les individus eux-mêmes par rapport à son alternative.
Cette brève analyse montre qu'il n'y a pas un accord total entre économistes sur la bonne façon de juger si une théorie est bonne ou mauvaise. Certains veulent appliquer strictement les méthodes expérimentales ou de vérifications empiriques développées dans les sciences de la nature en arguant qu'il n'y a qu'une méthode scientifique. D'autres, au contraire, voient dans l'application de cette méthodologie à un domaine qui ne s'y prête pas une imitation servile fondamentalement anti-scientifique : c'est le scientisme.
Questions d'évaluation Question 1
Les trois phrases suivantes comportent chacune deux notions. Une de ces phrases contient deux notions incompatibles. Laquelle ? A. Le holisme et l'individualisme méthodologique B. La rationalité et l'altruisme C. L'amoralisme de l'approche économique et la non -neutralité éthique de l'économie de marché Question 2
Les économistes postulent la rationalité, or les individus ont parfois des comportements apparemment irrationnels. Les économistes ont développé plusieurs arguments pour répondre à cette anomalie. Parmi les arguments qui suivent, quels sont ceux qu'ils ont alors avancés : A. Certains ont rejeté l'hypothèse de rationalité pour une autre hypothèse de comportement ne faisant pas appel à la rationalité individuelle. B. Ils ont tenté de rapprocher la définition de rationalité de celle perçue par le sens commun. C. D'autres ont contesté l'argument selon lequel une théorie devrait être testée par le réalisme des conclusions auxquelles mènent les hypothèses. D. Ils ont retenu l'hypothèse d'irrationalité pour tenter de montrer qu'elle conduit a des prédictions fausses. E. Certains ont contesté les fait observés en essayant de montrer qu'ils ne contredisent pas vraiment l'hypothèse de rationalité. F. D'autres encore ont refusé le principe de réfutabilité. G. Toutes les affirmations H. Aucune des affirmations Question 3
Indiquez l'antonyme de : Ordre spontané Egoïsme Rationnel Holiste
Question 4
Lorsqu'une solution quelconque (un projet, une mesure de politique économique, une certaine répartition du revenu) est dite "socialement préférée", cela signifie qu'elle est préférée A. par la majorité des individus. B. par une catégorie d'individus (les plus cultivés, les plus travailleurs, les plus pauvres, etc.) C. par tous les individus. D. par celui (ceux) qui la préconise (préconisent). E. aucune des réponses n'est nécessairement fausse.
Question 5
Lisez attentivement la traduction du texte suivant d'E. M. Burns tiré de son livre , Western Civilizations,their History and Culture, 1958, 5 ème ed. W.W. Norton , New York. " L'objet de l'activité économique est de fournir les biens et les services pour la communauté et de permettre à chaque membre de la société de vivre en sécurité et à l'abri du besoin. Son objet n'est pas d'offrir l'opportunité à une minorité de s'enrichir sur le dos d'un grand nombre de personnes. Les hommes qui s'engagent dans des affaires en ayant pour objectif de gagner le plus d'argent possible ne sont pas meilleurs que des pirates ou des voleurs. [ ....] Chaque bien a son " juste prix " qui est l'équivalent de ses coûts de production. Aucun marchand n'a le droit de vendre un article plus cher que ce prix augmenté légèrement de l'équivalent du service qu'il a rendu en mettant ce bien à la disposition de la communauté. Tirer profit de l'avantage de la rareté en augmentant le prix ou en spéculant équivaut à commettre un délit [...] Aucune personne humaine n'a le droit de posséder une part des biens de ce monde sauf celle qui est nécessaire pour répondre à ses besoins raisonnables. Tout ce qu'elle possède en plus de cette part illégitime pour elle et revient à la société. [....] Si un riche refuse de partager sa richesse avec un pauvre, il est alors justifié de lui prendre le surplus. [....] Aucun homme n'a le droit à des bénéficies financiers sauf s'il s'engage dans un travail utile ou prend un risque actuel dans une affaire économique. Recevoir des intérêts en absence de risque réel sur ces derniers constitue un délit d'usure ". Cette définition de l'économie ne correspond pas à la manière dont nous avons présenté le débat entre champ et approche économique. Quelle est l'optique prise dans le texte ci-dessus et en quoi doit-on la rejeter ?
(1) L.Robbins ,1932 , Essai sur la nature et la signification de l a science économique
(2) A.Marshall, 1906, Principes d'économie politique, éditions Giard et Brière, Paris Publications Gamma
(3) A.Smith, 1776, The Wealth of Nations, The Modern Library New York
(4) J.B.Say, 1803, Traité d'Economie Politique, Paris Guillaumin
(5) J.B.Say, 1852, Cours complet d'Economie Politique, Paris Guillaumin (6) J.Buchanan 1975, " A contractarian Paradigm for Applying Economic Theory ", American Economic Review, May
(7) P.Samuelson, 1980, Economics, McGrawhill , international Student Edition (8) E.Durkheim ,1978, De la division du travail social, Paris PUF 10ème édition
(9) G.Katona, 1969, La psychologie économique, Paris Payot
(10) G.Becker,1981, A treatise on the Family, Harvard University Press (11) F.Hayek , 1973, Law, legislation and liberty, Routledge and Kegan Paul
(12) J.Buchanan and G.Tullock, 1965, The Calculus of Consent, Ann Arbor
(13) P.Fauconnet et M.Mauss "La sociologie : objet et méthode " extrait de la Grande Encyclopédie ; reproduit dans M.Mauss, Essais de Sociologie, 1968 éditions La Découverte Paris (14) R.Boudon 1977, Effets pervers et ordre social , Paris PUF collection sociologies
(15) G.Becker 1976 The Economic approach to human Behavior, Chicago University of Chicago Press (16) E.Durkheim, 1937, La règle de la méthode sociologique, Paris PUF (17) L.Von Mises, 1966, Human Action, Regnery (18) L.Robbins 1932 , Essai sur la nature et la signification de la science économique
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