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Bienvenue sur le site de Bertrand Lemennicier  Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme, ces droits sont : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression (Article 2 de la déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen du 26 août 1789)  "Quand même tu aurais à vivre trois mille ans, et trois fois dix mille ans, dis-toi bien que l'on ne peut jamais perdre une autre existence que celle qu'on vit ici-bas, et qu'on ne peut pas davantage en vivre une autre que celle qu'on perd". Marce Aurèle, Pensées, Livre II, maxime 14  "La vertu de la rationalité signifie la reconnaissance et l'acceptation de la raison comme notre seule source de connaissance, notre seul juge des valeurs et notre seul guide d'action" Ayn Rand , La vertu d'égoisme,  J'ai le pouvoir d'exister sans destin, Entre givre et rosée, entre oubli et présence. Médieuse de Paul Eluard 1939 

La façon de penser des économistes

par Bertrand Lemennicier

version révisée septembre 2012

Ce chapitre s’efforce d’initier le lecteur à l'économie. Il semble alors approprié de commencer par la définir. Nous adopterons une définition de l'économie qui peut prêter à controverse mais qui a l’avantage considérable:

1) de situer cette discipline dans l’ensemble des sciences sociales,

2) d’expliquer les réticences qu’ont les gens vis-à-vis de la science économique,

3) et de comprendre la tendance systématique qu’ont les économistes à envahir, par leur raisonnement, les autres domaines des sciences humaines.

Mais l’étudiant ne doit pas se faire d’illusions, la seule façon de comprendre l’économie consiste à en faire. C’est-à-dire à être confronté avec des questions d’économie, d’utiliser le langage ou le mode de raisonnement de l’économiste, d’avoir connaissance des différentes façons de voir l’économie et des controverses qui y font rage, de lire les économistes eux-mêmes et d’être finalement capable de discuter des problèmes les plus divers grâce à la façon de penser des économistes.

Normalement un tel chapitre prend sa pleine signification à la fin de l'ouvrage, c’est-à-dire lorsque l’étudiant est largement familiarisé avec ce qu’est la microéconomie. Néanmoins, on doit bien commencer d’une manière ou d’une autre et il n’est pas inutile de donner tout de suite à l’étudiant une petite idée de ce qui l’attend s’il décide d’investir dans le raisonnement économique.

 

1.1 La variété des définitions de l’économie :  champ contre méthode

Confrontez trois économistes, posez une "question" et vous aurez quatre avis différents. Cette boutade, que les économistes aiment diffuser à leur propos, illustre, non leur ignorance, mais leur embarras devant la nature complexe des réponses offertes par la discipline aux questions les plus simples. Prenons la question: « qu'est-ce que l'économie ? » et examinons les définitions suivantes :

1. « L'économie est l'allocation des ressources entre des fins et des moyens qui ont des usages mutuellement exclusifs » L. Robbins (1932)(1) .

2. « L'économie est l'étude de l'être humain dans les affaires ordinaires de la vie examinant cette partie de la vie individuelle et sociale qui a trait à l'acquisition et à l'utilisation des choses matérielles nécessaires au bien être » A. Marshall (1890)(2) .

3.« L'économie politique, considérée comme une branche des connaissances du législateur et de l'homme d'Etat, se propose deux objets distincts: le premier, de procurer au peuple un revenu ou une subsistance abondante; le second objet est de fournir à l'Etat ou à la communauté un revenu suffisant pour le service public: elle se propose d'enrichir à la fois le peuple et le souverain » . A. Smith (1776)(3) .

4.« L'économie politique est l'étude des lois qui président à la formation, à la distribution et à la consommation des richesses" J.B.Say (1803) (4) ou encore "L'économie politique n'est pas autre chose que l'économie de la société. Les sociétés politiques, que nous nommons des nations, sont des corps vivants, de même que le corps humain. Elles ne subsistent, elles ne vivent que par le jeu des parties dont elle se composent, comme le corps de l'individu ne subsiste que par l'action de ses organes. L'étude que l'on a faite de la nature et des fonctions du corps humain; a créé un ensemble de notions, une science à laquelle on a donné le nom de physiologie. L'étude que l'on a faite de la nature et des fonctions des différentes parties du corps social, a créé un ensemble de notions, une science à laquelle on a donné le nom d'Economie politique, et que l'on aurait peut-être mieux fait de nommer Economie sociale » J. B. Say (1852)(5) .

La définition de L. Robbins est la plus générale, elle peut s'appliquer à tous les choix ou à toutes les décisions d'un individu ou d'un groupe d'individus. Elle est apparue à certains comme excessivement large. Le prix Nobel J. Buchanan (1975)(6) , il y a quelques années, a vivement critiqué cette conception de l'économie:

5 .« L’économie est plus proche de la science des contrats que de la science des choix. Le principe de maximisation doit être remplacé par celui de l’arbitre qui s’efforce de résoudre des conflits entre individus (...) avec pour principe unificateur les gains de l’échange »

C'est plutôt à cette conception à laquelle nous adhérons et qui renvoit à la notion de sciences de l'échange ou Kattallattein développée par Whateley et Von Mises puis reprise par le Prix Nobel F.Hayek.

La plupart du temps, cette façon de définir l'économie, en terme de science des choix, est une source de fierté pour les économistes. Cependant, elle ne rend pas compte de ce que font les économistes et ne nous renseigne pas sur ce qu'est l'économie.

Les autres définitions ne sont pas plus satisfaisantes. Pour Smith, l'économie se confondrait avec l'art de s'enrichir pour enrichir le Prince. Pour Marshall, elle consisterait à étudier le comportement humain dans les affaires de commerce. Tous deux insistent sur le terme de« richesse » et font implicitement référence aux biens et services matériels. Pour J.B. Say, version 1803, les mécanismes de production, de distribution de consommation font plutôt référence aux institutions sociales gouvernant les actions des hommes tels les droits de propriété et l'échange. Ce sont ces mécanismes ou ces lois qui constituent l'objet de l'économie. Celle de 1852 voit dans l'économie politique l'étude des lois naturelles qui permettent à une société de fonctionner.Ces définitions sont par trop étroites. Les économistes s'intéressent à des activités dont le but n'est pas nécessairement d'accroître la richesse matérielle comme l'amour, la religion ou le crime et ils étudient des institutions sociales autres que le marché comme la firme, la famille, l’État ou le droit !

Pour le Prix Nobel P. A. Samuelson (1990)(7) , un mélange des définitions à la Robbins ou à la J.B.Say devrait emporter l'adhésion d'une majorité d'économistes. Le problème central de toute économie - c'est-à-dire quelle que soit la société (famille, firme, bureaucratie, société tribale) n'est-il pas, selon Samuelson, de savoir quoi produire et en quelles quantités, comment produire ces biens et services et pour qui?

Ces définitions ont un point commun : elles s'efforcent de définir le champ de l'économie sans nous renseigner sur ce qui distingue l'économie d'une autre science humaine. C'est en cela qu’elles ne sont pas satisfaisantes.

Pour vous donner un aperçu de la variété du champ de l’économie, on peut se reporter à la classification proposée par le Journal of Economic Literature. En 1974 ce journal avait établi une classification en 10 rubriques :


1) économie générale

6) administration et comptabilité

2) croissance et développement

7) organisation industrielle

3) méthodes quantitatives

8) agriculture et ressources naturelles

4) théorie monétaire et budgétaire

9) travail et population

5) économie internationale

10) bien être et consommation

Vingt ans après, dans le numéro du Journal of Economic Literature de décembre 1994, le nombre de rubriques est monté à dix-neuf.  En 2012 les grandes rubriques sont à peu près identiques, en revanche les sous rubriques ont considérablement augmenté. En particulier, celle des mathématiques et méthodes quantitatives qui passe de 49 à 60.

1) économie générale

11) droit et économie

2) méthodologie et histoire de la pensée économique

12) organisation industrielle

3) mathématique et méthodes quantitatives

13) administration et comptabilité

4) microéconomie

14) histoire économique

5) macroéconomie et théorie monétaire

15) croissance et développement et technologie

6) économie internationale16) système économique
7) finance17) agriculture et ressources naturelles
8) économie publique18) urbanisme et aménagement du territoire
9) santé, éducation et bien être19) autres ( économie de l’art..)
10) économie du travail et démographie économique 

E. Durkheim (1893)(8) , fondateur de la sociologie, a consacré un ouvrage à la division du travail. A. Smith (1776), fondateur de l'économie, discute longuement de la division du travail. Smith est-il un sociologue ou un économiste ? G. Katona (1969)(9) , un célèbre psychologue, a écrit un livre entier pour discuter du comportement du consommateur. G. Becker (1991)(10) , , prix Nobel en 1992, a fait sa réputation en traitant de la famille or dans ces domaines on trouve surtout des sociologues et des psychologues. F. Hayek(11 ) (1973) a obtenu son prix Nobel en 1974 grâce à ses travaux sur la théorie des cycles, mais il est plus connu pour avoir développé les notions d'ordres spontanés appliquées au droit et à l'économie. J. Buchanan (1965)(12 ) a obtenu le prix Nobel en 1986 pour ses contributions majeures à la science politique ou à la philosophie politique. Il a développé une théorie économique du constitutionnalisme. Le Prix Nobel R.Coase (1960)[1] et le juge R. Posner (1986)[2] ont  développé à leur tour les bases d’une analyse économique du droit. Sont-ils juristes ou économistes ?



[1] R.Coase (1960), »The Problem of social cost » Journal of Law and Economics, University of Chicago Press

[2] R.Posner (1986) The Economic Analysis of Law, Litte Brown Company,

____________________

Les discussions entre les sociobiologistes et les économistes sur le rôle de l'altruisme dans la survie des espèces ont fait sauter encore un cloisonnement traditionnel. La liste est longue, de telle sorte que la définition de l'économie par P. A. Samuelson apparaît, aujourd'hui, au mieux comme désuète, au pire comme trompeuse.

L'économie se définit par la façon de penser des économistes. Cette façon de penser est comme la rougeole. On l'attrape avec quelqu'un qui l'a déjà. On l'apprend et on la pratique avec lui. Comme pour la rougeole certains individus sont immunisés ! Ils n'attraperont jamais cette tournure d'esprit, propre aux économistes même s'ils ont été exposés à ce raisonnement.

Il est vrai que, depuis deux siècles au moins, les économistes se disputent entre eux pour définir leur science. Certains renoncent et affirment, sous forme de boutade, que l'économie se définit par ce que font les économistes.

Mais, alors, qu'est-ce qu'être un économiste? Cette façon de poser le problème est plus proche de la solution qu'il n'y paraît à première vue :
au lieu de définir le champ d'une discipline, on s'efforce de caractériser sa méthode . Cette attitude s'inspire directement de l'exemple donné par les sociologues eux-mêmes.

La sociologie se définit par ce que l'on appelle aujourd’hui un "paradigme" ou un "programme de recherche".

Prenons la définition de la sociologie donnée par M. Mauss et Fauconnet (1901)(13 ) . Elle est exemplaire de cette attitude et mérite à ce titre d'être reproduite :

« Un premier fait est constant, c'est qu'il existe des sociétés , c'est-à-dire des agrégats d'êtres humains... Ils présentent tous ce caractère qu'ils sont formés par une pluralité de consciences individuelles, agissant les unes sur les autres et réagissant les unes aux autres. C'est à la présence de ces actions et réactions, de ces interactions, que l'on reconnaît les sociétés. Or la question est de savoir si, parmi les faits qui se passent au sein de ces groupes, il en est qui manifestent la nature du groupe en tant que groupe et non pas seulement la nature des individus qui la composent. Y en a-t-il qui sont ce qu'ils sont parce que le groupe est ce qu'il est ? A cette condition et à cette condition seulement, il y aura une sociologie proprement dite. »

La sociologie française, sous l'impulsion du groupe de normaliens rassemblé autour de Durkheim, a été construite en opposition à l'hypothèse que les phénomènes sociaux et, en conséquence, les phénomènes économiques, puissent s'expliquer par la nature même des individus qui la composent : c'est le holisme .

Négligeons le contenu de cette définition pour en retenir la forme. Définir une discipline par les principaux paradigmes qu’elle utilise a l'avantage de cerner les contours de celle-ci plus efficacement que ne peuvent le faire des définitions plus explicites disait en substance, R. Boudon (1977)(14 ) , un autre sociologue. En outre, une analyse de ce genre permet de déceler des similarités d'une discipline à l'autre, ce qui est d'un grand intérêt pour rendre compte des limites de l'interdisciplinarité comme des incompatibilités d'humeurs entre membres d'une même discipline !

L'approche que nous adopterons dans ce manuel est donc celle des sociologues.L'économie se définit par la manière dont raisonnent les économistes ou par leur façon de penser et non par un ensemble de problèmes qui différencierait les économistes des autres chercheurs. C'est parce que G. Becker (1976)(15 ) adopte ce point de vue qu'il peut affirmer :

« L'approche économique est un outil d'analyse d'une grande portée applicable à tous les comportements humains, que ces comportements impliquent des prix monétaires ou non, des décisions fréquentes et répétées ou, au contraire, rarissimes, des décisions importantes ou mineures, des fins mécaniques, ou émotionnelles, des personnes riches ou pauvres, des adultes ou des enfants, des personnes stupides ou intelligentes, des médecins ou des malades, des hommes politiques ou d'affaires, des enseignants ou des étudiants. »

1.2. Les caractéristiques du programme de recherche des économistes

Avant d’apprendre l'art et la manière de raisonner comme un économiste, d'en saisir toutes les subtilités et d'y prendre goût, examinons ce sur quoi ce raisonnement repose.

Chacun peut reconnaître que l'approche des économistes repose plus que d'autres, sur l'individu. Mais, il ne s'agit pas d'une hypothèse de leur part ou d'une vision du monde particulière, il s'agit de constater un fait de nature.

1.2.1) L'individualisme méthodologique

Les êtres humains sont des individus. C'est l'individu qui a une conscience, une identité, des besoins, des talents, une volonté. Chaque individu naît seul et meurt seul. C'est lui qui a des préférences ou des valeurs. C'est lui seul qui, de façon ultime, sait ce qui est bon pour lui. Cela ne veut pas dire qu'il ne se trompe pas ou que des amis ne puissent savoir mieux que lui ce qui est bon pour lui-même. Mais c'est lui qui vit une existence séparée , qui en supportera les peines et les plaisirs, qui fait des choix et, s'il en a la liberté, qui prendra des décisions : c'est l’individu qui agit. L'individu n'a pas non plus le don d'ubiquité . Lorsqu'il assiste à un cours d'économie à Paris, il ne peut assister à un cours d'anglais à New York à la même heure. Il n'est pas non plus immortel : une journée est composée de 24 heures et non de 26. La rareté du temps est un fait, elle impose des choix entre différentes alternatives. Autre contrainte : les ressources nécessaires pour réaliser les fins poursuivies ne sont pas en quantités illimitées, et, malheureusement, nous ne sommes pas seuls à les convoiter. Enfin, et on ne saurait trop souligner cet aspect, c'est lui seul qui contrôle et "possède" son corps humain. Un tiers peut agir à la place de l'individu, peut essayer d'influencer la volonté de l'individu pour qu'il use de son corps dans une certaine direction, mais de manière ultime c'est l'individu lui-même qui agit.

L'individualisme méthodologique consiste donc à expliquer les phénomènes économiques et sociaux seulement à partir des actions, réactions et interactions entre les individus qui composent la société.

Ces quelques rappels ne sont pas inutiles. On entend trop souvent des expressions comme :

« […] Mesdames et Messieurs, la France est fière de l'action de ses soldats en Afghanistan parce que les soldats français servent une cause juste, celle de la paix et de la dignité humaine. »

Nous avons extrait cette phrase du discours du Président de la République le 12 juin 2008 lors d’une visite à Kaboul. Il parle de la France comme s’il s’agissait d’une personne.

Cette pratique est dangereuse comme le soulignait déjà, en 1848, Frédéric Bastiat

(Frédéric Bastiat, 1848, « L’État » Journal des Débats, numéro du 25 septembre)

dans son pamphlet contre l’État :

« Je prétends que cette personnification de l'État a été dans le passé et sera dans l'avenir une source féconde de calamités et de révolutions ».

C’est un argument prémonitoire. En fait, il s’agit là d’une  métaphore "organiciste".

Reprenons ce qu’a dit l’historien P.T. Moon (1930)( Imperialism and World Politics, New York , Macmillan.) de l’université de Columbia lorsqu’il écrit sur l’impérialisme des États au XIX siècle.

" Le langage rend souvent opaque la vérité. Plus souvent qu’on le croit, nos yeux sont aveugles aux phénomènes des relations internationales par de simples artifices de la langue. Quand quelqu’un utilise la monosyllabe " France ", il pense que la France comme une unité, une entité. Quand il s’agit d’éviter une répétition, nous utilisons un pronom personnel en se référant au pays - quand par exemple nous disons-la France a envoyé ses troupes pour conquérir la Tunisie- nous imputons non seulement l’unité mais aussi la personnalité au pays. Les mots mêmes cachent les phénomènes et font des relations internationales un drame glorieux dans lequel des nations personnalisées sont des acteurs, et on oublie trop facilement la chair et le sang des hommes et des femmes qui sont les véritables acteurs. Combien cela serait différent si l’on avait pas de mot tel que la -France-, et si on devait dire au lieu - 38 millions d’hommes de femmes et d’enfants aux intérêts et aux croyances les plus divers, habitant un territoire de 218 000 miles au carré ! Alors on devrait décrire plus précisément l’expédition de Tunis de la façon suivante : - un petit nombre des 38 millions de personnes ont envoyé 30 000 autres personnes pour conquérir Tunis- Cette façon d’écrire suggère un question, ou plutôt une série de questions. Qui est le petit nombre ? Pourquoi envoie-t-il 30 000 personnes à Tunis ? Et pourquoi obéissent-ils ? "

Comme le souligne Moon à propos de l'expédition française de Tunis, si nous n'avions pas de mot tel que la France, alors on pourrait décrire plus correctement l'expédition en Afghanistan. Une petite poignée d'hommes, les membres du gouvernement, a envoyé un corps expéditionnaire composé de milliers d'hommes dans ce pays. Cette manière de poser les faits suggère des questions différentes.

Qui est la poignée d'hommes? Pourquoi a-t-on envoyé un corps expéditionnaire? De quels intérêts s'agit-il?

Une erreur semblable est souvent commise à propos du marché. Taxer le marché " d'impersonnel " ou de parler de la moralité du marché ou traiter le capitalisme de sauvage n’a pas de sens. Le marché n'étant pas une personne consciente, il ne peut donc qu'être impersonnel ! Les capitalistes sont peut-être des sauvages, mais le capitalisme ne peut pas l’être. Les ouvriers se plaignent souvent que le marché ne leur accorde pas les salaires qu’ils méritent. Si le marché ne paie pas assez les ouvriers, la réalité concrète dont se plaignent ces ouvriers, c'est que les employeurs Jean ou Sophie ne sont pas prêts à payer la somme qu'ils demandent.

Si cette expression constituent un moyen économique de dire que certains individus prennent les décisions, il est inutile de faire de fausses querelles à ce propos. En revanche, si cela signifie que la société, le marché, le gouvernement ou la France ont un comportement propre et indépendant des individus qui les composent, alors là les choses sont différentes. Comment un groupe en tant que groupe peut-il agir ? Quel peut être le comportement propre d'un groupe, si ce n'est le comportement des membres qui composent ce groupe ? Comment une société peut-elle avoir des valeurs ou des préférences indépendamment des membres qui la constituent? Les concepts holistes imprègnent le discours ambiant et sont une source permanente d'erreur de raisonnement.

ATTENTION
Le mot organisation diffère du mot organicisme. Il diffère aussi du mot institution. Une organisation est une manière de combiner les parties d'un tout pour remplir certaines fonctions. Les organisations sont souvent le produit intentionnel de comportements humains. Une institution est un ensemble de règles de coopération qui permet aux individus de survivre mieux ensemble que pris séparément. Les institutions sont souvent le produit non intentionnel de comportements humains.

Les économistes s'intéressent au comportement des groupes et à leurs valeurs, ils s’intéressent à :

« toute manière de faire.... qui est générale dans l’étendue d’une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses manifestations individuelles »

ainsi que l’écrit E.Durkheim (1937)(16 ) lorsqu’il définit un fait social. Mais ils étudient ces faits sociaux : comportement de groupes, préférences ou valeurs des individus, institutions et règles de conduite, à partir des comportements individuels. Seuls les individus agissent. C'est ce que l'on appelle dans le jargon des épistémologues l’individualisme méthodologique . C'est un principe fondamental qui s'oppose au holisme. Les sociologues ont pris très exactement le contre-pied des économistes. Or il est parfaitement concevable que des gens, professeurs d'économie, adoptent la façon de penser des sociologues, comme on observe des sociologues adopter la façon de penser des économistes !

Il n'y a aucune raison de s'alarmer d'une telle opposition. Les biologistes étudient bien les sociétés animales et humaines du seul point de vue du gène égoïste qui utiliserait le corps humain comme un moyen pour se survivre. Ils n'hésitent pas à expliquer le vivant à partir des gènes et du principe de sélection naturelle où gènes "égoïste" et/ ou "altruiste" se propagent pour maintenir une certaine organisation de la vie, y compris dans les sociétés animales ou humaines. Ils pratiquent ainsi une forme d'individualisme méthodologique! Par opposition d'autres biologistes prônent un organicisme dur. Ils vont jusqu'à considérer, tel James Lovelock, la Terre, "Gaia" ou la biosphère comme un organisme vivant, où l'homme est un "parasite" vivant en symbiose avec elle. D'autres, moins organicistes, insistent sur le caractère "holiste" de la vie où le "tout " ne peut se réduire aux parties.

 Là encore, il faut comprendre l’aspect méthodologique de la querelle. L’émergence et la maintenance d’un ordre social comme le marché, d’une organisation comme une firme, d’une institution comme des règles de bienséances ou d’une action collective comme une révolution politique ou des violences urbaines sont des ordres spontanés qui émergent de l’interaction individuelle et qui génèrent des règles de conduite, des « structures sociales », comme le souligne R. Merton (1968) ( Social Theory and Social structure, Free Press.) ou des « encastrements » comme le suggère M. Granoveter (2000) (M.. Granoveter (2000), Le Marché Autrement, Desclée de brouwer, Paris) qui jettent un pont entre les deux approches. Nous aurons l’occasion de comprendre ces ordres spontanés dans un des chapitres suivants.  Ce type de débat n’est pas propre aux économistes ni aux sociologues. Une chose, au moins, est certaine : le dialogue entre les tenants du « holisme » et de « l'individualisme méthodologique » en économie comme en sociologie ou dans les autres disciplines n'est pas facile.

1.2.2) Logique de l'action humaine et comportement rationnel

L'individualisme méthodologique est une méthode d’approche partagée par différents chercheurs dans différentes disciplines (sociologie, biologie, psychologie.); cependant, les économistes vont plus loin. L'individu ne se borne pas à s'agiter comme un atome ou des molécules dépourvus d'intention. Il agit. Il a des projets et choisit les moyens nécessaires pour atteindre ses fins. On peut reprendre l’argument de Von Mises (1966)(17).

« L'homme qui agit désire fermement substituer un état de choses plus satisfaisant à un moins satisfaisant. Son esprit imagine des conditions qui lui conviendront mieux, et son action a pour but de produire l'état souhaité. Le mobile qui pousse l'homme est toujours quelque sensation de gêne. Un homme parfaitement satisfait de son état n'aurait rien qui le pousse à changer. Mais pour faire agir un homme, une gêne et l'image d'un état plus satisfaisant ne sont pas à elles seules suffisantes. Une troisième condition est requise : l'idée d'une conduite adéquate sera capable d'écarter, ou au moins de réduire la gêne ressentie. »

Ludwig Von Mises (1881-1973) fut un maître à penser exceptionnel. A lire absolument : L'action humaine ( A treatise on human action 1949) a été traduit par Raoul Audouin en 1985 et publié dans la collection "Libre échange" de F. Aftalion aux Presses Universitaires de France (PUF). Sa vision de l'économie influence de plus en plus les économistes contemporains. Une introduction avancée à la Austrian School of Economics est proposée par Randall Holcombe (2014) chez Edward Elgar édition et mérite d'être lue.

Nous savons, de manière certaine, que tous les hommes agissent de manière téléologique en vue d'atteindre certains objectifs. La définition de l’économie de Lionel Robbins mentionnée plus haut s’inscrit dans la lignée de Von Mises.  Ce comportement conscient et intentionnel s’oppose méthodologiquement au déterminisme qu’il soit social (les autres influencent le comportement de chacun) ou béhavioriste (l’individu a des réflexes inconscients incorporés dans son cerveau ou ses gènes qui le font réagir de manière stéréotypée dans certaines situations risquées pour préserver sa survie dans un environnement dangereux et il faut de longes années très souvent pour les maîtriser). La relation entre moyens et fins implique la causalité et ses effets. Cela implique donc aussi d’une certaine façon une régularité entre les moyens et les fins sinon on ne pourrait jamais réaliser ses anticipations. Agir veut dire transformer une situation jugée peu satisfaisante, à un moment donné, pour obtenir, un peu plus tard, une situation jugée plus satisfaisante et que cette action puisse être répétée avec le même succès dans des conditions identiques.

 Quand vous avez faim sur votre lieu de travail, vous allez prendre une pause pour déjeuner et aller au restaurant ou à la cantine de votre entreprise ou consommer sur place une collation que vous avez préparée chez vous. Vous pouvez aussi sauter un repas et retarder le moment d’atteindre une situation plus satisfaisante. Toutes ces alternatives pour atteindre votre objectif ; satisfaire votre faim impliquent bien une cause (le moyen utilisé) et un effet (satisfaire votre faim).  Les raisons pour lesquelles vous choisissez un moyen plutôt qu’un autre dans l’exemple développé n’intéresse pas à proprement parler l’économiste. Vous pouvez préférer le restaurant parce que vous voulez séduire votre supérieure hiérarchique, une femme revêche. Vous pouvez prendre une collation sur place parce que votre collègue en fait autant ou bien sauter un repas parce que vous avez une urgence à traiter. Comme vous pouviez choisir entre ces trois moyens et que personne ne vous contraint à en choisir un, celui que vous avez choisi est nécessairement, ex ante, celui qui augmente votre satisfaction sinon vous en auriez choisi un autre. Cela ne veut pas dire que, ex-post, il augmente votre satisfaction. L’erreur fait partie des résultats causés par votre action.  L’action consciente non contrainte conduit ex ante de manière tautologique à une situation meilleure telle qu’elle est jugée par l’individu lui-même.

Action consciente et non consciente ou tacite. Une action implique normalement un mouvement physique du corps. Lorsque vous marchez pour aller faire vos courses, vos jambes vous déplacent. Quand vous lisez vos yeux  parcourent un texte et votre cerveau enregistre et interprète ce que vous lisez. Certaines actions n’impliquent pas nécessairement un mouvement de votre corps. Lors d’un comité de sélection d’assistant professeur, le président de séance demande aux membres du comité d’approuver le choix de l’un candidat en posant la question : que ceux qui sont contre lève la main. Si vous approuvez le choix de ce candidat, vous ne levez pas la main et votre action n’entraine aucun mouvement physique. Prendre la décision d’agir ou de ne pas agir est une action. Comme tous les sportifs l’apprennent rapidement, le corps humain a intégré des actions instinctives (non consciente tel un réflexe de peur panique) qu’il va falloir corriger consciemment pour garder la tête froide et prendre la bonne décision jusqu’au point où cette décision devient elle-même tacite ou instinctive. Le « ju-no-michi » ou l’Aïkido (voie de la souplesse, de l’esquive, de la mobilité et de la concentration de la force dans la non opposition) en sont d’excellents exemples. Il faut souvent des années de travail et de contrôle sur soi pour atteindre cet objectif.

 

Nous savons donc, de manière certaine, que tous les hommes agissent en vue d'atteindre certains objectifs. Mais en général l’économiste va au-delà de ce simple comportement intentionnel. En effet, il présuppose que l’individu a un comportement cohérent vis-à-vis de ses propres choix. En termes plus familiers, chaque individu est supposé :

1) connaître les alternatives auxquelles il est confronté et les classer de la moins préférée à la plus préférée;

2) une fois ce classement élaboré, il est supposé choisir parmi les alternatives à sa portée celles qu'il préfère le plus.

La première proposition fait référence à la comparaison des alternatives et à la cohérence des choix, c'est-à-dire à l'ensemble ordonné des désirs. La deuxième proposition fait référence à la rareté et au processus d'optimisation. Une fois l'ensemble des choix connus, ensemble limité à ce qui est réalisable, l'individu choisit l'alternative qu'il préfère.

L’économiste fait donc reposer son raisonnement d’une façon très explicite, et plus que dans d’autres disciplines,sur un comportement rationnel de la part des individus .

On tire deux implications immédiates de cette idée : d’une part tous les événements qui fondent l’histoire, c’est-à-dire tous les faits économiques, politiques et sociaux, sont toujours le produit de l’action humaine. C’est ce qui différencie les sciences sociales des sciences de la nature. D’autre part, l’économiste a la prétention de comprendre ces événements, voire de les prédire, à partir du seul comportement rationnel des individus.

Enfin, si le comportement de l'individu est parfaitement intentionnel et guidé par la raison, cela ne veut pas dire qu’il ne se trompe jamais ou qu'il n'agit pas de façon impulsive ou prédéterminée ou sous l'empire de la passion. Par ailleurs, Si les actions sont intentionnelles et cohérentes, cela ne veut pas dire que le résultat des actions correspond d'une part aux intentions et d'autre part est cohérent. C’est le point suivant.

Tous les évènements qui fondent l'histoire économique et sociale, c'est-à-dire tous les faits économiques, politiques ou sociaux, sont toujours le produit de l'action humaine. L'économiste a alors la prétention de comprendre ces événements, voire de les prédire, à partir du seul comportement rationnel des individus.

1.2.3) La coordination des plans individuels

Les individus poursuivent leurs propres fins de façon rationnelle et établissent des plans pour les réaliser. Si les résultats des actions qu'ils entreprennent sont cohérents avec leurs attentes ou leurs anticipations, cela signifie que les anticipations des individus se sont réalisées . D'une certaine manière, leurs plans sont coordonnés et compatibles entre eux. Mais par quel miracle les plans des individus peuvent-ils être compatibles s'ils poursuivent des fins différentes et entrent en rivalité pour utiliser des moyens seulement disponibles en quantités limitées? C'est le problème fondamental de la coordination des plans individuels ou de l'équilibre économique ou encore de l'ordre social.

Une variété d'institutions ou d’organisations a émergé spontanément de l'interaction individuelle pour résoudre ce problème de coordination.

L'une de ces institutions est le marché . La coutume, le droit, la morale, la famille traditionnelle, la firme, voire l'État en sont d'autres.

Le marché est fondé sur les droits de propriété privée, l'échange volontaire, la monnaie et sur une variété de pratiques contractuelles. Cette institution a émergé comme le produit non attendu de l'interaction sociale et rend compatibles les plans des individus sans qu'aucune autorité n'intervienne. C'est le théorème de la main invisible de A. Smith (1776), père fondateur de l'analyse économique, qui, le premier, a exposé de façon systématique le fonctionnement du marché comme un ordre social spontané . Cet ordre spontané est engendré par :

« la propension qu’ont les individus à troquer ou échanger entre eux une chose contre une autre »

et par le fait que :

« Ce n'est pas de l'altruisme du boucher, du brasseur ou du boulanger, que nous attendons notre repas, mais de l'attention qu'ils accordent à leur propre intérêt. Nous nous adressons, non pas à leur sentiment d'humanité, mais à leur égoïsme, et on ne leur parle jamais de nos besoins mais des avantages qu'on va leurs procurer » .

On remarquera que cette approche ne repose pas sur la rationalité individuelle mais sur a propension qu’ont les individus à échanger et sur leur égoïsme.


Adam Smith
(1723 - 1790)

Né à Kirkalady en Ecosse, Professeur de Philosophie Morale á l'Université de Glasgow de 1748 à 1763. Il y enseigne: le théologie, l'éthigue et la jurisprudence. EN 1764, il occupa la fonction de tuteur du duc de Buccleugh. En 1778 il devint commisaire aux douanes à Edimbourg. Il publie en 1776 un livre célèbre "The Wealth of Nations".

Cette tradition de l'ordre spontané dans les sciences sociales remonte à des écrits antérieurs tels ceux de Molina ou de Mandeville. Ces écrits ont permis l'émergence de ce que l'on appelle la philosophie des «lumières écossaises» avec des auteurs comme A. Ferguson, le juriste et économiste A. Smith ou des philosophes comme D. Hume, ou J. Locke . L'intuition d'un ordre spontané résultat de l'action humaine mais non des desseins humains est révolutionnaire. Les développements ultérieurs de cette tradition se retrouvent chez des auteurs comme C. Menger, K. Popper, M. Polanyi ou le prix Nobel F. Hayek.

On peut penser que les marchés ne sont pas aussi efficaces que certains le prétendent; cependant, ils existent et coordonnent non seulement les plans des individus mais aussi ceux des firmes, des familles et même de nations entières. Cette procédure de coordination des actions individuelles constitue en fait le plat de résistance des économistes. Ils l'étudient à satiété. Cela ne les empêche toutefois pas d'examiner avec soin comment d'autres institutions comme l'État, le droit, la firme ou la famille résolvent le même problème de coordination des plans individuels.

Les hypothèses de comportement d'optimisation et de coordination spontanée des actions individuelles par le marché constituent le noyau dur du raisonnement économique. Elles sont responsables de l'ensemble des théorèmes que l'économiste a développé pour interpréter les phénomènes qu'il analyse. Elles renvoient aux définitions de l'économie présentées précédemment soit par L.Robbins : la science des choix, et à celle présentée par J.Buchanan : la science des contrats. Avant d'approfondir ce raisonnement économique, ajoutons quelques mots sur trois autres caractéristiques de l'économiste dans son travail quotidien.

1.2.4) L'amoralisme et le "wertfrei"

Les fins poursuivies par les individus sont infiniment variées et incluent des besoins alimentaires et intellectuels, sexuels et émotionnels. Si les individus partagent la plupart des même fins, l'ensemble des fins poursuivi par chaque individu est unique. Du fait même de l'existence séparée de chaque individu, il est difficile à l'économiste de porter un jugement de valeur sur ces fins multiples et subjectives. Il les considère donc souvent comme données et il les traite de manière égale.  Ainsi, l'activité d'un criminel ou d'un homme politique est analysée comme celle d'un offreur de travail ordinaire qui maximise sa satisfaction en arbitrant entre loisirs et consommation. Le drogué, le paysan spécialisé dans la production de drogue et le dealer sont considérés de la même manière que de simples consommateurs, producteurs ou intermédiaires.En cela, l'économiste est méthodologiquement amoral .

La tradition scientifique  voudrait aussi que les chercheurs soient « value-free » ou « wertfrei », ou plus simplement en français « neutre à l’égard de tout jugement de valeur ». Mais peut-on vraiment l'être dans le domaine des sciences sociales comme le souligne M. Rothbard (2011)[1] ?

Lorsque des économistes observent une politique consistant à augmenter le salaire minimum pour diminuer le nombre de personnes qui vivent en dessous du seuil de pauvreté[2] en dépit d’avoir un emploi, ils ne répondent pas à la question doit-on augmenter le salaire minimum pour diminuer la pauvreté. Ils disent : si vous utilisez ce moyen (un salaire minimum est un prix-plancher au-dessous duquel les offreurs et demandeurs ne peuvent contracter) pour atteindre vos fins (diminuer la pauvreté de ceux qui ont un travail), alors cette mesure va, au contraire, augmenter le nombre de pauvres en excluant du marché du travail des salariés dont la valeur de la productivité marginale est inférieure à ce salaire minimum. Ceux qui auront un emploi au niveau du nouveau salaire minimum seront plus riches qu’ils ne l’auraient été sans cette politique et ceux qui sont exclus seront plus pauvres qu’en absence de cette politique.

S'il existe un consensus tacite sur l'objectif à atteindre : un salaire décent pour tous, il n'en est pas de mêmes sur les moyens pour l'atteindre. La divergence d'opinions repose semble-t-il sur une différence implicite ou explicite sur l'efficacité du moyen utilisé: une législation imposant un prix minimum au dessous duquel le contrat de travail est nul.. Les défenseurs du salaire minimum estiment que cette mesure fait reculer la pauvreté pour tous. Les opposants pensent le contraire. On devrait pouvoir trancher le débat en observant les conséquences qui résultent de cette mesure politique. Avec le temps les faits devraient trancher en faveur de l'une ou l'autre hypothèse. Il n'en est rien tellement les enjeux politiques sont présents dans cette discussion. Pourtant il suffit de poser une question simple pour démontrer les effets pervers du salaire minimum, quel est le niveau de ce salaire minimum ?  Tout le monde comprend qu'un salaire minimum à 4000 euros aurait des effets désastreux sur toute la population, en revanche un salaire minimum en dessous du salaire médian concerne beaucoup moins de monde et concerne donc une minorité d'individus. Il est alors plus difficile de démontrer empiriquement qui a raison qui a tort dans ce débat puisque les personnes frappées par les effet pervers sont à la marge du salaire minimum.

Les économistes mettent alors l’homme politique en garde devant l’arbitrage suivant : sacrifier la vie de certains individus qui auraient trouvé un emploi au salaire précédent au profit de ceux qui ont déjà un emploi à un salaire qu’ils jugeaient insuffisants[3]. Ils conseillent le Prince sans endosser ses jugements de valeurs. Ils suivent ce que l’on appelle un impératif hypothétique à la manière d’I. Kant (1785)[4] .

 En adoptant cette attitude, l’économiste fait comme si les fins poursuivies par l’homme politique sont sincères. Il fait l’hypothèse implicite que ce dernier veut le bien de ses concitoyens. Or, il n’en sait rien. L'homme politique, et les groupes de pression qui les soutiennent, peuvent désirer davantage de pauvres pour des raisons électorales. Augmenter le salaire minimum est un moyen qui correspond bien l’objectif. Cet effet pervers engendré par la hausse du salaire minimum permet, en plus, à certains hommes politiques de mettre en œuvre des réglementations ou des redistributions supplémentaires (à l'exemple du RMI mis en œuvre sous le gouvernement de M.Rocard ) qui maintiennent les pauvres dans l'état de pauvreté et donc un socle électoral permanent en leur  faveur[5].

 Si diminuer le nombre de pauvres était vraiment l'objectif poursuivi par les hommes politiques, il y a longtemps qu’ils auraient dû prouver leur volonté de le faire  en supprimant le salaire minimum[6]. Comme on observe une augmentation continue du salaire minimum (1425 euros bruts par mois en juillet 2012 contre 1093 euros en 2003 bénéficiant à 3, 3 millions de salariés ; ajoutons que le smic équivaut approximativement à 60% du revenu médian qui est aussi le seuil de pauvreté qui définit les revenus minima sociaux), que peut bien en conclure l'économiste?

 Il peut avancer deux arguments pour expliquer ce phénomène. Le premier est que les moyens utilisés sont adaptés aux fins poursuivies : maintenir un électorat de pauvres dont on pense qu’il votera en faveur des hommes politiques qui promeuvent cette politique. Le deuxième consiste à comprendre pourquoi l'homme politique ne supprime pas une telle politique économique qui consiste à favoriser les personnes employées au détriment des exclus du marché du travail. Il va analyser la structure d'interaction dans laquelle agit l'homme politique (démocratie majoritaire) pour comprendre qu’est-ce qui le pousse à ne pas supprimer le salaire minimum.  Une réponse simple  vient à l’esprit: c’est la compétition entre les partis politiques pour accéder au pouvoir qui les pousse à agir ainsi. En effet, si un parti politique veut supprimer le SMIC, il perd les votes de 59% des électeurs gagnant moins de 1200 euros par mois. Or, 20% des salariés gagne moins de 1200 euros par mois. ! Il suffit à un autre parti politique de proposer une revalorisation du SMIC pour emporter les élections compte tenu du poids de cet électorat dans la population[7].  L’économiste se pose bien la question des fins poursuivies par l'homme politique et soulève donc implicitement un jugement de valeur sur ses fins. Il soulève du fait même de la question qu'il se pose, par ricochet, un jugement de valeur sur l’institution politique au  sein de laquelle agissent les hommes politiques et les électeurs qui les soutiennent : la démocratie majoritaire. Les deux réponses avancées soulèvent un problème moral : peut-on sacrifier la vie de quelques-uns au profit d’une majorité d’électeurs?

 L'économiste qui se veut « wertfrei », peut considérer comme donné la hiérarchie des fins de l'homme politique qu'il conseille. Il se borne alors à lui indiquer les moyens les plus efficaces pour atteindre ses fins.  Ainsi, il demeurerait à l'écart des jugements de valeurs. Il ne serait qu’un ingénieur social. Il est évident que cette position est intenable si l'économiste ne considère pas comme « bon » les objectifs du Prince.  En effet, si l'objectif des dirigeants politiques est d'éliminer « physiquement » une partie de la population (juifs, homosexuels, malades mentaux, tziganes, romanichels, immigrés clandestins, adhérents à des sectes religieuses..), parce qu’ils jugent nuisibles pour l’ensemble de la population leur présence sur le territoire, l'économiste peut-il accepter l'objectif fixé par les dirigeants politiques et indiquer la manière la plus efficace d’éliminer physiquement ces individus[8]?

 Habituellement l’économiste se décharge de ce dilemme en affirmant que les dirigeants politiques qui poursuivent une telle politique calamiteuse pour certains groupes dans la population ont été « mandatés » par une « majorité » de citoyens pour atteindre ces objectifs. Il renvoi le dilemme sur les épaules de l’homme politique. Après tout c’est lui qui prend la décision et qui doit en assumer les conséquences envers des minorités en donnant satisfaction à la majorité qui l’a porté au pouvoir et qui lui commandite une telle politique. Mais comment l’économiste (cela vaut aussi pour l’homme politique) en tant que professionnel, concilie-t-il ce conseil avec l’obligation de tout citoyen ou fonctionnaire[9] de désobéir à des ordres qui violent d’une façon aussi ouvertement les droits individuels de personnes qui n’ont fait volontairement aucun mal à autrui?[10]

 Si cet économiste agit ainsi, il accepte explicitement les jugements de valeur du Prince, s'il exprime son désaccord en cherchant à montrer qu'un tel objectif va à l'encontre de l'intérêt du Prince ou des électeurs qui l'ont porté au pouvoir, il sort de sa neutralité. Se voiler la face sur ces questions du bien et du mal ou des jugements de valeurs sur les actes individuels des uns et des autres ne les élimine pas. Il est donc important de ne pas ignorer la façon dont on porte ces jugements de valeur.

En fait, la morale est première en sciences sociales. C’est une leçon pénible pour tous les chercheurs adhérant au positivisme contemporain c'est-à-dire désirant séparer les jugements de faits des jugements de valeurs. L'analyse des jugements de valeur sur les fins poursuivies par les individus est du domaine de l'éthique rationnelle. L'éthique « rationnelle » est la "science" des fins que l'on devrait poursuivre[11].

 Chacun d'entre nous fait un jugement de valeur sur les actions entreprises par lui-même ou par d'autres individus. Car ce sont ces jugements de valeurs, sur les fins que l'on poursuit, qui guident nos actions humaines. Porter un jugement de valeur sur une action ou sur les fins que l'on poursuit veut dire que telle action, consommer de la drogue ou bien tricher aux examens, est "bien" ou "mal" et donc ne devrait pas être poursuivie. Rappelons que le chercheur en sciences sociales est un individu qui agit et qui poursuit lui aussi des fins : normalement la connaissance correcte. Mais il peut poursuivre d’autres fins, la richesse, le pouvoir, le beau, le techniquement bien fait etc. 

L'éthique, a l'instar de la méthodologie, est une discipline qui nous permet de critiquer la manière dont on fait ces jugements de valeur. On peut distinguer au moins trois façons de faire des jugements de valeur sur les actions humaines[12] :
1) Juger en fonction des conséquences des actes eux-mêmes pour soi et ou pour les autres Ce qui bon ou mauvais se décide sur la base des conséquences qu'entraîne une action individuelle. Ces conséquences sont jugées en fonction de l'utilité ou du bonheur qu'elles rapportent à celui qui agit ou sur des tiers voir comme avec l'utilitarisme de Bentham pour l'ensemble des individus composant la société.
2) Juger en fonction d'une règle de conduite quelle qu'en soit la conséquence (déontologie). Par exemple à la manière de Kant, agis de telle sorte que tu traites ta propre personne et celle des autres, toujours comme une fin et jamais comme un moyen pour atteindre tes propres fins sans son consentement.
3) Juger en fonction de la finalité de l'acte : est bien tout acte qui est poursuivi pour lui-même, qui est sa propre finalité (l’aristotélisme ou néo-aristotélisme). Par exemple est " bien " le comportement d'amitié s'il est poursuivi par un individu pour la chaleur des relations qu'il procure avec son supérieur hiérarchique et non pour la promotion qu'il en attend.

Une simple introspection montre que chaque individu combine ces trois façons de juger du « bien » et du « mal » en fonction des circonstances de lieu et de temps. Les économistes contemporains, sous l’influence du courant utilitariste d’outre-manche, comme vous pouvez en juger maintenant, postulent souvent que le moteur de l'action humaine repose sur une vision conséquencialiste du bien et du mal. Ils supposent que ces individus sont hédonistes lorsqu'ils jugent des conséquences d'une action en termes de poursuite du bonheur ou de la satisfaction ou de la réalisation de leurs projets ou désirs. En ce sens, les économistes font l'hypothèse que les agents économiques suivent, comme guide de leurs actions individuelles, une morale particulière : celle d'un comportement libre et rationnel évaluant les résultats de leurs actions en termes d'utilité. Les prémisses de la théorie économique contemporaine ne sont donc pas éthiquement neutres, d'où les débats « idéologiques » en sciences humaines moins feutrés que dans les sciences dures.

En réalité, comme le fait remarquer Mahoney[13] à propos du livre de De Jouvenel sur la théorie pure de la politique, il faut aborder les sciences économiques, politiques ou sociales comme des sciences morales sans a priori moral.


[1] Murray Rothbard 2011, Economic Controversies, Mises Institute

[4] Immanuel Kant (1785), Fondements de la métaphysique des mœurs, Libraire Delegrave Paris 1986

[5] Aux dernières élections présidentielles 59% des citoyens gagnant moins de1200 euros par mois ( le SMIC est 1118 euros nets par mois en juillet 2012) avait l’intention de voter pour le candidat du Parti socialiste , sondage IPSOS du 3 au 5 mai 2012 http://www.ipsos.fr/sites/default/files/attachments/rapport_2ndtourelectionpresidentielle-6mai2012.pdf

[7] Par ailleurs on sait que les chômeurs et les exclus en général votent moins que ceux qui ont un emploi.

[8] Ce raisonnement s’étend à l’éradication physique des habitudes de certaines parties de la population que les hommes politiques jugent mauvaises pour l’ensemble des citoyens (les super- riches, les automobilistes  pressés, les fumeurs, les alcooliques ou les obèses etc.) poussés par des groupes de pression hygiénistes.

[9] Les vrais professionnels de l’économie (conseillers du Prince) sont très souvent des fonctionnaires comme l’atteste la composition du C.A.E. Le Conseil d’Analyse Economique est une instance publique dépendant directement du premier ministre et créé sous le gouvernement de L. Jospin par imitation du Council Advisors américian.

[10] Une grande partie du travail de ces conseillers (ils sont payés pour cela) est de démontrer que justement ces populations (ou ces habitudes) sont nuisibles à autrui.

[11] Si vous supposez que le comportement des individus est déterminé par leur milieu social ou par les normes sociales ou encore par leurs gènes ou leurs réflexes innés ou acquis comme avec le béhaviorisme contemporain ou encore par la capacité limitée de leurs cerveaux à faire des choix, vous éliminez la question des jugements de valeur sur les fins poursuivies par les individus (qu'ils soient : homme politique, entrepreneur ou consommateur) , il n'y a plus de bien ou de mal puisque l’individu n’arbitre plus entre diverses alternatives.  Mais le chercheur qui avance une telle hypothèse est lui aussi prédéterminé par son milieu ou ses gènes ou ses réflexes, toutes les théories ou tous les arguments qu’il peut avancer sont entachés d’un biais qui obère toute idée de vérité ou de fausseté en sciences sociales Nous sommes alors en plein polylogisme!

[12] Nous consacrerons un chapitre entier à cette question.

[13] Bertrand de Jouvenel 1963, The Pure Theory of Politics, Foreword by Danieil Mahoney, Liberty Fund

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Il ne faut donc pas confondre l'amoralisme de l'économiste avec l'idée erronée que le raisonnement économique est éthiquement neutre .

1. 2.5) L'abstraction

L'économiste pratique l'abstraction. En effet, compte tenu de la formidable complexité des phénomènes il émet des hypothèses qui, souvent, n'ont aucun lien apparent avec la réalité. L'abstraction est l'instrument traditionnel de l'analyse scientifique. Ce n'est pas la philosophie de la diminution ou du réductionnisme ni des mathématiques ou de la logique, qui sont des instruments de cohérence de la pensée. Le cerveau humain ne peut appréhender dans sa totalité la complexité des phénomènes sociaux et en déduire des éléments significatifs. C'est donc en séparant, dans la masse d'informations qui nous parvient, ce qui constitue l'essentiel de l'accessoire que l'on améliore sa connaissance du monde. La théorie économique est abstraite, mais c'est parce qu'elle l'est que sa puissance d'explication et de conviction en est multipliée.

Ce qui est en jeu, c'est le bon usage des mathématiques ou de la rigueur formelle via la « modélisation » des argumentations dans le domaine des sciences sociales. C'est aussi un enjeu non seulement technique, mais aussi politique. Par exemple, techniquement l'outil mathématique adapté aux sciences de la nature serait inapproprié aux sciences de la société et plus particulièrement à l'économie, discipline qui fait un usage intensif de l'outil mathématique.

Jean Baptiste Say (1803.), dans son manuel[1] écrit à ce propos ;

« Mais ce serait vainement qu’on imaginerait donner plus de précisions et une marche plus sûre à cette science, en appliquant les mathématiques à la solution de ses problèmes. Les valeurs et les quantités dont elles s’occupent, étant susceptibles de plus et de moins, sembleraient devoir entrer dans le domaine des mathématiques : mais elle sont en même temps soumises à l’influence des facultés, des besoins, des volontés des hommes : or, on ne peut apprécier rigoureusement leur influence ;de là l’impossibilité d’y trouver des données suffisamment exactes pour en faire une base de calcul ! L’observateur ne peut même pas acquérir la certitude qu’aucune circonstance inconnue ne mêle son influence à toutes les autres. »

Von Mises est plus net encore, il écrit :

" Si cet antagonisme entre les économistes mathématiciens et logiciens était seulement un désaccord sur la procédure la plus adéquate à l'étude scientifique de l'économie, il serait superflu d'y prêter attention. La meilleure méthode ferait preuve de sa supériorité en montrant les meilleurs résultats. .. Toutefois, ce n'est pas ici une dispute sur des questions heuristiques mais une controverse portant sur les fondations de la science économique. La méthode mathématique doit être rejetée, et pas seulement en raison de sa stérilité. C'est une méthode entièrement fautive partant de postulats faux et conduisant à des déductions fallacieuses. Ses syllogismes ne sont pas seulement stériles; ils détournent l'esprit de l'étude des problèmes réels et déforment les relations entre les divers phénomènes".
Sans être aussi radical que Von Mises, on peut cependant rappeler que si :
« La formulation mathématique a l'inappréciable avantage de forcer l'esprit à la réflexion et à la précision », comme l'écrit le Prix Nobel M. Allais[2], elle « ne transforme pas une erreur en vérité, même si ses raisonnements sont corrects au point de vue formel ». Aujourd'hui les économistes tendent: « à fourrer un peu partout des développements mathématiques là où l'on pourrait parfaitement s'en passer, ou même là où ils n'ont rien à faire.» Ce diagnostic est prémonitoire car Maurice Allais écrit ces lignes dans les années 1950-1960. 

En fait, l'usage des mathématiques joue un rôle fondamental dans la rhétorique de l'intimidation pour persuader le lecteur du caractère « scientifique » de l'analyse économique. Son rôle n’est pas de mieux comprendre les phénomènes que l’on étudie mais d’être un filtre pour sélectionner des « ingénieurs économistes » dont le « Prince » est demandeur[3]. Cette formalisation, par un effet de réseau et de standard technologique  lié au monopole des grades incitent chaque génération à investir dans les outils mathématiques du moment[4] et non pas dans le raisonnement économique.  Compte tenu  de l’évolution des progrès ou des modes en mathématique et économétrie, ces investissements se font de plus en plus lourds et donc se font au détriment de l’analyse économique[5]. Que l’usage des mathématiques dans cette discipline ne remplace pas le raisonnement économique[6] est un débat qui ne date pas d’aujourd’hui mais du XIX siècle. Dès que Stanley Jevons (1871)[7], A. Cournot (1838)[8] , Y. Edgeworth ()[9] ou L. Walras (1926)[10] et d’autres ont commencé à présenter l’analyse économique sous forme mathématique, les économistes de l’époque se sont opposés à cette formalisation. L’exemple le plus connu est celui d’E. J. Cairnes (1875)[11] ou de J. B. Say (op.cit.). Pourquoi cette opposition est-elle récurrente? Ce ne sont pas les mathématiques en soi que l'on critique mais son usage par ceux qui sont formés aux mathématiques au détriment de l'analyse économique comme le souligne le Prix Nobel M. Allais. En effet la plupart du temps l’usage des mathématiques en économie est purement métaphorique et n’apporte guère à la compréhension du phénomène étudié et même parfois fait le contraire, il nous en éloigne.

Prenons l’argument suivant repris de Karl Menger par M.Rothbard[12] :

A un prix plus élevé d’un bien, correspond une quantité demandée de ce bien  plus faible.

Posons P le prix, et q les quantités demandées, alors on a : q=f(p) avec dq/dp=f’(p)<0

La formule n’est pas plus précise ou plus mathématique que l’argument lui-même. La différence qui peut exister entre les deux formulations est que celle qui est mathématique fait des hypothèses implicites de continuité de la fonction de demande et de dérivation qui en font une formulation beaucoup plus restrictive et fausse si les quantités demandées sont discrètes et non divisibles !

On peut aussi illustrer cet aspect avec la fonction de production du Prix Nobel Robert Solow sur laquelle ironise D. McCloskey (1985)[13]. Cette fonction sert à estimer l'apport du progrès technique dans une économie. Solow propose une forme particulière de la fonction de production :

 Q=A(t).f (K, L)

Q est le Produit national brut, A(t) mesure l'effet cumulé des déplacements de la fonction au cours du temps, K est le capital et L le travail. La notion de fonction de production est une métaphore. En effet écrit McCloskey :

 « fabriquer du pain avec un compagnon ouvrier, un four, de la farine et un savoir-faire peut être représenté par une fonction mathématique où K est le four, L le travail de l'ouvrier et A le savoir-faire. C'est une métonymie. En réalité, le symbole L est une analogie qui réduit l'effort, la peine, la sueur et l'attention de l'ouvrier en unité de temps de travail ; finalement A(t) n'est pas autre chose qu'un symbole qui exprime notre ignorance. »

 A-t-on besoin de cette formalisation pour distinguer au cours du temps un déplacement le long de cette fonction à celui du déplacement de la fonction elle-même ? La variable temps utilisée est-elle vraiment appropriée à l’objet étudié : le progrès technique ? On pourrait même  paraphraser Von Mises en écrivant :

« La représentation mathématique de la fonction de production doit être rejetée et  pas seulement en raison de sa stérilité. C'est une fonction entièrement fautive partant de postulats faux et conduisant à des déductions fallacieuses. ».

Pourquoi ? Parce que la variable, t, le temps, est représentée d’une manière exogène, continue ou discrète, comme un mouvement le long d’une ligne et découpé arbitrairement en intervalle régulier : temps de Planck, nanoseconde, seconde, heure, semaine, mois, année, cycle de vie, temps intergénérationnel, éternité.  C’est une vision du temps à la Newton font remarquer G. O’Driscall et M.Rizzo (1985)[14].

D’abord le temps est un facteur de production que l’on combine avec d’autres facteurs de production comme moyen pour atteindre les fins poursuivies. On utilise plus ou moins intensivement son propre temps comme celui des autres dans les processus de consommation ou de production. Un repas peut être pris en 1 heure 30 ou en dix minutes, sa préparation peut nécessiter une demi-heure de cuisson ou 5 minutes avec un micro-onde. C’est le temps absorbé par l’action elle-même pour reprendre les termes de Von Mises. Plus le coût d’opportunité du temps augmente, moins la combinaison de facteur de production sera intensive en temps. On peut élargir le concept de travail d’un ouvrier au nombre d’heures qu’il fait, combiné avec un équipement pour réaliser une tâche précise. Mais ce n’est pas de ce temps-là, à la Becker(1965)[15], qui nous intéresse. C’est le temps qui passe ou qui s’écoule dont parle notre Prix Nobel.  Or, le Prix Nobel R.  Solow conceptualise le temps à la manière de la physique moderne. Ainsi, la seconde est définie par le temps nécessaire à un rayon lumineux bien accordé pour effectuer 9 192 631 770 oscillations[16] ! Pour mesurer 1 seconde il suffit de savoir produire cette émission et d’en mesurer la fréquence. Ce que font les Horloges atomiques au césium 133. Cette conception du temps est liée au concept de distance et à la constante physique fondamentale qu’est la vitesse de la lumière dans le vide absolu. Ainsi le mètre sera le trajet parcouru dans le vide absolu par la lumière pendant une durée de 1/299 792 458 de seconde ! C’est le temps linéaire et spatial de la culture du monde occidental.

Cette conception n’est pas anodine. Le temps comme l’espace deviennent des données exogènes à l’analyse économique.  Ceci est bien illustré par le Prix Nobel G. Debreu (1959)[17] lorsqu’il définit un bien par la date à laquelle on peut l’obtenir, par sa localisation et par l’évènement contingent qui précise les circonstances de son existence. Il s’agit alors de « transporter » un bien d’une période sur l’autre, d’un lieu à un autre ou d'un évènement contingent à un autre non contingent. Cette conception spatiale du temps ou de l’incertitude donne naissance pour chaque date, chaque lieu et chaque évènement incertain à un marché. S’il y a D dates, T périodes et I évènements incertains et qu’à chaque transaction il existe un marché nous avons une économie à D.T.I marchés. Nous avons alors une théorie des marchés complets. Le problème économique démarre dès que le nombre de marchés est incomplet. Malheureusement pour les économistes, le temps, dans l’analyse économique, n’est pas un concept spatial, ni exogène. 

 En effet, par définition, une action est toujours dirigée vers le futur. Elle est une anticipation de ce qui va arriver si on l’entreprend par rapport à son alternative : ne rien faire ou entreprendre un autre projet. C’est dans cette anticipation que la notion du temps qui s’écoule vient à la conscience. Ce n’est donc pas le temps qui s’écoule en soi qui nous intéresse ou la distance que l’on peut parcourir en une seconde, mais la question de savoir si l’on entreprend cette action maintenant ou plus tard compte tenu de deux contraintes : nous ne sommes pas immortels et nous n’avons pas le don d’ubiquité. En effet, nous ne pouvons pas, pris individuellement, réaliser deux projets d’investissement ou de consommation en deux lieux différents en même temps. Par ailleurs, dans l’état actuel du progrès biotechnologique, le temps d’une vie est limité par le processus biologique du vieillissement. Or, le choix d’avancer ou de retarder une décision d’investissement ou de consommation, de prendre un repas ou de ne pas le prendre n’est pas liée à une date particulière mais au coût d’opportunité et aux gains attendus (permanents ou transitoires) de ce retard ou de cet avancement de la décision par rapport aux fins poursuivies. Le temps lui-même de la vie est un choix. Il peut être allongé ou raccourci comme on le désire en prenant des risques ou l’abrégeant volontairement, car c’est ce que l’on fait de ce temps, en tant que ressource (ou plus exactement ce que l’on pense en faire dans le futur), qui nous intéresse. En économie, le « temps des physiciens » est réversible. Il n’y a pas de « flèche du temps ». Les étudiants le savent très bien quand ils échouent dans une discipline. Ils reprennent leurs études dans une autre discipline s’il le faut. Ce retour en arrière à un coût d’opportunité mais les gains attendus de cette « réversibilité » du temps peuvent excéder les gains nets qu’ils auraient obtenus s’ils avaient persévéré dans la discipline initiale.

Revenons au progrès technique. Prenons la production de repas par la famille de Robert et celle par Ludwig. Le problème principal rencontré par ces deux familles est de nourrir tout le monde régulièrement avec des produits variés que les récoltes soient abondantes ou au contraires peu abondantes. Les récoltes ont leur propre temps : celui de la semence, de maturation, de la cueillette et de la distribution. C’est un processus de production et de distribution qui prend du temps pour arriver dans l’assiette du consommateur. Chaque produit à son propre processus de production et donc son propre temps.  Si les deux familles veulent consommer des cerises en été, les cerises seront abondantes, en revanche en hiver il n’y en aura pas. Faut-il attendre le temps de cerises pour en consommer ? On peut résoudre ce problème de deux manières. La première consiste à acheter des cerises l’été que l’on mangera l’hiver venu. C’est un problème de stockage et de conservation des cerises jusqu’à l’hiver. Le temps qui nous intéresse est le temps lié aux récoltes avec ces aléas météorologiques. L’autre moyen dont on dispose est de faire venir les cerises d’un pays où c’est l’été. C’est alors un problème de rapidité du transport dans l’étape finale de la distribution des cerises. Si la demande de cerises en hiver est très forte, des entrepreneurs vont trouver les moyens de conserver les cerises pour que l’on puisse en manger quand l’on veut, en particulier en hiver. On peut conserver les cerises dans  de l’eau de vie. Cela réchauffe l’hiver mais le goût n’est pas le même. On peut aujourd’hui les congeler en été et les décongeler en hiver. Le transport frigorifique et la possibilité d’atteindre n’importe quel point du globe en une journée d’avion font que ces cerises sont disponibles. Le temps a disparu mais pas le coût d’obtenir des cerises fraîches en hiver. Il sera plus élevé qu’en été. Or, le processus de congélation est un progrès technique qui permet à un moindre coût (celui du réfrigérateur /congélateur) de consommer des cerises sans les faire venir du Chili. La possibilité de transporter en quelques heures des cerises vers des marchés très éloignés permet de ne pas acheter un congélateur.  L’intérêt d’une innovation par rapport à une autre dépend des goûts de chacune des deux familles, de leurs revenus et des prix des produits une fois inclus le coût de mise à disposition de ces fruits à domicile.

Le progrès technique porte sur le stockage et la conservation des aliments et la variable temps joue un rôle fondamental parce que l’innovation consiste justement à vaincre le vieillissement rapide du produit ou de réduire le coût de mise à disposition du produit frais au domicile du consommateur en économisant le temps de trajet!  Savoir que la lumière parcours une distance de un mètre pendant une durée de 1/299 792 458 de seconde n’est utile qu’au financier qui envoie un ordre d’achat ou de vente, parce que la vitesse avec laquelle l’ordre sera reçu vaut beaucoup d’argent. Si les cerises du Chili pouvaient être envoyées à la vitesse de la lumière à un coût nul, il ne serait pas nécessaire de congeler les cerises pendant l’été et donc de développer une technologie (un progrès technique) qui se substitue à un transport ultra-rapide dont le coût est sans doute prohibitif. Mais ce n’est pas l’étalon temps du physicien que l’on utilise, c’est le moyen de transport lui-même qui nous intéresse pour sa capacité à transporter instantanément un ordre d’achat et ou de vente en stipulant au même instant le contrat qui est l’objet immatériel de l’échange. Le progrès technique ici sort de l’imagination d’un individu ou un groupe d’individus qui vous offre un nouveau moyen de réaliser vos fins en économisant vos ressources temporelles. Le progrès technique ne se mesure pas par « l'effet cumulé des déplacements de la fonction de production au cours du temps ».

Ne nous nous trompons pas de débat. Il existe une dimension politique à la science d’une façon générale, et donc aussi à la science économique, parce qu'elle est utilisée par certains comme caution pour justifier les interférences de l’État dans la vie privée des individus. La "science économique " et "celle mathématisée", joue alors un rôle fondamental dans la rhétorique de l'intimidation pour persuader des bienfaits de l'intervention étatique (ou de sa non intervention avec le concept d’équilibre général et de son existence). Un outil d'analyse que seuls quelques spécialistes peuvent comprendre. Le débat sur la mathématisation de l'économie cacherait alors un enjeu différent : l'économiste aurait pour rôle, et l’État le paierait pour cela, de persuader ses contemporains que l'usage de la coercition publique (ou son contraire) se ferait au bénéfice de tous et non à leur détriment ou au détriment de quelques-uns. Plus le langage est abstrait et obscur, moins il y a de contestation et plus il est facile d'homogénéiser les experts économistes qui parleront d'une même voix permettant ainsi de convaincre l'opinion publique des bienfaits de l'intervention (ou de la non intervention)[18].


[1] J.B.Say 1803, Traité d’économie politique, Paris Calman Levy, Discours préliminaire ,p.16

[2] Maurice Allais (1954) "Puissance et dangers de l'utilisation de l'outil mathématique en économie »,Econmetrica http://lemennicier.bwm-mediasoft.com/displayArticle.php?articleId=74

[4] Ma génération a connu des usages des mathématiques en économie qui, avec le temps, apparaissent ridicules par leur aspect métaphorique et mesurent la perte de temps engendrée par l’apprentissage systématique de ce excès de formalisation. On peut en citer quelques exemples : l’optimisation temporelle via le "Hamiltonien" où l’on calcule la trajectoire optimale d’une économie comme celle que doit suivre une fusée  pour atteindre la Lune ; la programmation linéaire, du temps de la planification soviétique, comme si l’allocation des ressources dans une économie était une affaire d’optimisation de transports militaires qui est à l’origine de cet outil ; l’école de Bourbaki avec la topologie et les théorèmes d’équilibre d’une économie dont l’impact sur la théorie est bien faible, on a fait de la théorie économique avant sans problème et on fait de l’économie après sans en avoir besoin de ces théorèmes ; La théorie mathématique des catastrophes ou des bifurcations ou des fractales et des mouvements non gaussien  pour expliquer les sauts et les fluctuations de prix sur les marchés financiers fait sans doute un pont entre les économistes et les chartistes mais n’apporte pas un éclairage particulièrement profond sur l’impossibilité de prédiction en économie ; sans évoquer la théorie des jeux dont l’ambition, dès le départ, est de devenir l’instrument mathématique unificateur des sciences sociales. Elle s’est perdue dans les équilibres multiples qui, si certains d’entre eux ne sont pas stables, tuent tout l’intérêt que l’on peut porter à cet instrument.  Nous aurons l’opportunité de revenir sur ses outils dans des chapitres ultérieurs.

[6] Pour une critique radicale de cet usage des mathématiques en économie, on peut se reporter à la lecture de Juan Carlos Cachanosky , L’économie politique contre l’économie mathématique: http://lemennicier.bwm-mediasoft.com/data/document_collections/0/doc_74_fr.pdf

[7] Jevons S., 1909 La théorie de l'économie politique Paris Girard et Brière (traduction de la troisième édition de l'ouvrage de 1871 "The Theory of Political Economy )

[8] Cournot A., 1838 Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses,  reproduit dans Perspectives de l'économie: les fondateurs, Paris, Calmann-Lévy.

[9] Y.Edgeworth (1881), Mathematical Psychics an Essay on of The Application of Mathematics to Moral Sciences, London Kegan Paul

[10] L. Walras (1874), Eléments d’économie politique pure, Paris Librairie générale de droit et jurisprudence, édition (1952)

[12] M. Rothbard 1997, « The Methodology of Austrian Economics », The Logic of Action, Edward Elgar

[13] D. McCloskey (1985) The Rethoric of Economics, The Harvester Press Publishing Group p.83

[14] G.O’Driscoll and M.Rizzo, (1985), The Economics of Time and Ignorance, Basic Blacwell .chapter 4.

[15]  G.Becker (1965) " A Theory of the Allocation of Time" Economic Journal (septembre)

[16] Selon le Bureau international des Poids et Mesures : La seconde est la durée de 9 192 631 770 périodes de la radiation correspondant à la transition entre les niveaux hyperfins F=3 et F=4 de l’état fondamental S½ de l’atome de césium 133. De manière similaire ce Bureau international défini le mètre comme  la longueur du trajet parcouru dans le vide par la lumière pendant une durée de 1/299 792 458 de seconde.

[17] Debreu G. 1959, A Theory of Value, New York Viley

1.2.6) Le souci de tester les théories contre des faits

Enfin, l'économiste teste ses théories ou plus exactement, il s'efforce d'apporter à l'appui de son argumentation des preuves empiriques. Celles-ci proviennent de diverses sources : statistiques, expérimentales, économétriques, historiques ou liées à des expériences individuelles.

Prenons l'exemple suivant. L'astrologie est une vieille discipline. Elle était florissante à Babylone au temps d'Hammurabi (1792 -1750 avant J.-C.) Depuis, l'intérêt pour comprendre l'influence de la course des astres sur le comportement des hommes ne s'est pas démenti : 30 % des gens, selon des sources américaines, croient en l'astrologie, 60 % pensent qu'il y a un fonds de vérité et connaissent le signe sous lequel ils sont nés. Ainsi, connaissant la date de naissance d'un individu, un astrologue peut dresser un horoscope qui prédit ses traits de caractère, ses caractéristiques physiques, le type de maladie auquel il est exposé, le métier le mieux approprié pour lui et même le type d'orientation que doit avoir sa maison pour être soumis aux bonnes influences des astres. Si ses prédictions étaient correctes, l'astrologie devrait avoir une grande influence sur les affaires et l'économie en général.

Deux économistes, J. Bennett et J. Barth, dans un article datant de 1973 paru dans le Journal of Political Economy , ont testé l'influence de l'astrologie sur le choix de la profession. Selon cette discipline, les personnes nées sous le signe de la planète Mars devraient avoir un tempérament guerrier et être incitées à choisir le métier des armes plus que d'autres personnes nées sous un signe différent. Ces deux économistes ont choisi le corps de Marines américains, réputé pour sa combativité. L'échantillon a été composé par les individus se réengageant dans les Marines, pendant la période de 1962 à 1970, soit un total de 63 000 individus. Le résultat montre que dans les Marines, on trouve une proportion de personnes nées sous le signe de Vénus (personnes douces et destinées aux arts) à peu près identique à celle de personnes nées sous le signe de la planète Mars. L'évidence empirique ne soutient donc pas les prédictions des astrologues.

Ce type de test est régulièrement appliqué à toutes les théories ou tous les arguments avancés par les économistes eux-mêmes à propos des phénomènes qu'ils cherchent à expliquer ou à prédire.  Mais que vaut cette méthode ? L’attitude qui consiste à tester empiriquement les théories économiques fait référence explicitement à la méthodologie des sciences de la nature. Peut-on transposer une telle méthode aux sciences de l'homme ? Vraisemblablement non. C’est ce que nous allons démontrer dans la section suivante en prenant comme exemple un des postulats fondamentaux des économistes : celui du comportement rationnel des individus.

Cette hypothèse a toujours heurté le sens commun y compris parfois celui des économistes eux-mêmes. Quand votre mère ou épouse achète un produit dont le prix étiqueté est de 1,99 euros, vous vous posez la question de savoir pourquoi pas le commerçant vend ce produit à 1 euros 99 cents  euros au lieu de 2 euros? Une explication rationnelle de la part du commerçant est qu’il a observé chez ses clients qu’à deux euros le produit n’était pas acheté alors qu’à 1 euros 99 cents il l’est. Si le commerçant est rationnel en exploitant la faiblesse du cerveau de ses clients, c’est alors le client qui ne l’est pas en percevant la différence de 1 centime d’euro comme significative pour renoncer à son achat. Ce comportement connu sous le nom de « left digit bias » a intrigué les psychologues et les économistes et donné naissance à une abondante littérature sur l’inattention résumée par S.Della Vigna (2009)S.Della Vigna (2009), « Psychology and Economics : Evidence from the Field », Journal of Economic Literature (june) n°2..

Quand un électeur vote alors que le coût de se déplacer excède largement le gain qu’il peut en attendre en déposant son bulletin de vote dans l’urne, il est manifestement irrationnel. En effet, le gain attendu du vote est le produit de la subvention (ou de la rente ou du privilège) que son candidat favori va lui redistribuer s’il est élu par la probabilité que cet électeur a de faire pencher l’issue du vote en sa faveur. Malheureusement dans une élection où les électeurs sont très nombreux cette probabilité est nulle. Le gain attendu est donc nul alors que les coûts d’aller voter sont positifs. Or les citoyens vont voter ! Ce paradoxe a lui aussi été abondamment commenté par les économistes et les politologues.

L’observation quotidienne du comportement des gens révèle une contradiction entre les faits et la théorie économique. Le débat n’est pas nouveau, il a donné naissance à une controverse célèbre en économie sur la question du réalisme des hypothèses en opposition aux Essais d’économie positive de Milton Friedman[ (1953), « The Methodlogy of Positive Economics » dans Essays in Positive Economics, The University of Chicago Press] une des œuvres incontournables du 20ème siècle.


1.3. Une discussion : Peut-on appliquer la méthodologie des sciences de la nature en économie ?

L'attitude qui consiste à tester empiriquement les théories économiques fait référence explicitement à la méthodologie des sciences de la nature. Peut-on transposer une telle méthode aux sciences de l'homme ? Vraisemblablement non.

Prenons un exemple. Les économistes postulent un comportement rationnel chez les individus; or on observe des comportements irrationnels. Faut-il donc rejeter le postulat fondamental des économistes sur la seule base d'une vérification empirique ?

Rejeter une hypothèse de comportement rationnel sur la base d'observations présuppose :
1) que l'on puisse observer un comportement rationnel,
2) que le raisonnement économique est de la forme : si alors,
3) que le critère ultime de vérité d'une théorie ou d'un argument est sa conformité avec les faits ou sa réfutabilité.

Admettons transitoirement les trois propositions ci-dessus.
L'affirmation : " si les individus sont rationnels, alors on observe telle chose" est une implication. Un non-respect des règles de l'implication conduit à une faute de logique, de syntaxe ou de procédure dans le développement du raisonnement ou de l'argumentation puisqu'une implication est toujours vraie.
On juge d'une argumentation de manière sémantique (du sens) en discutant du caractère vrai ou faux des prémisses et des conclusions que l'on en déduit. Si l'hypothèse "les individus sont rationnels" est fausse, les conclusions peuvent être vraies ou fausses. On est certain de la fausseté d'une argumentation si et seulement si la conclusion est fausse. Il ne suffit donc pas de dire que l'hypothèse est fausse ou que la conclusion est vraie pour rejeter ou affirmer une argumentation.

Ce rappel épistémologique étant fait, on devine immédiatement comment s'organise de manière cohérente une discussion à propos de la réfutation de l'hypothèse d'un comportement rationnel de la part des individus :

1) rejet de l'hypothèse d'un comportement rationnel pour une autre ne faisant pas appel à la rationalité individuelle,


2) modification de l'hypothèse de rationalité individuelle pour une autre plus conforme à la réalité telle quelle est perçue par le sens commun,


3) contestation de l'argument selon lequel une théorie devrait être testée par le réalisme de ses hypothèses et la tester par ses conclusions,


4) faire l'hypothèse contraire, postuler l'irrationalité, et vérifier si les prédictions que l'on en tire sont fausses,


5 ) contester les faits observés (ceux-ci contredisent-ils vraiment l'hypothèse de rationalité ?),


6) savoir si le comportement rationnel est une hypothèse et non pas une conclusion,


7) enfin, contester le principe de réfutabilité comme critère ultime de vérité d'un argument.



1- Nombre d'économistes rejettent l'hypothèse de rationalité comme principe fondamental d'explication du comportement humain, même dans les affaires économiques, commerciales ou financières. Ils font reposer le comportement individuel sur des normes sociales, rejetant en même temps l'individualisme méthodologique.  P. Bourdieu (2000) dans « L’habitus économique »[ tiré de Les structures sociales de l'économie Seuil collection Liber. http://lemennicier.bwm-mediasoft.com/displayArticle.php?articleId=80 ]  critique les économistes sur la base d'un encastrement social :

« L'agent social, en tant qu'il est doté d'un habitus, est un individuel collectif ou un collectif individué par le fait de l'incorporation des structures objectives. L'individuel, le subjectif, est social, collectif. L'habitus est subjectivité socialisée, transcendantal historique dont les schèmes de perception et d'appréciation (les systèmes de préférence, les goûts) sont le produit de l'histoire collective et individuelle. La raison (ou la rationalité) est bounded, limitée, non seulement, comme le croit Herbert Simon, parce que l'esprit humain est génériquement limité (ce qui n'est pas une découverte), mais parce qu'il est socialement structuré, déterminé et, partant, borné. Ceux qui seront les premiers à objecter que tout cela n'a rien non plus d'une découverte devraient s'interroger sur les raisons qui font que la théorie économique est restée si parfaitement sourde à tous les rappels de ces constats anthropologiques ».

 

Le choix d'acheter un Jeans ne reposerait pas sur une comparaison entre le prix relatif d'un Jeans et d'un pantalon de velours, compte tenu d'une contrainte de budget, mais sur le fait que presque tout le monde porte des Jeans et qu'il est difficile d'échapper à cette emprise des autres si ne pas porter de Jeans vous exclut du groupe social dans lequel vous évoluez. C'est le premier axe décrit plus haut. Les choix individuels ne s’expliquent pas par les goûts et préférences mais par des normes qui prescrivent ce qui est convenable (ou non) de faire ou de porter. On retrouve une explication en termes sociologiques et d’encastrement des individus dans des réseaux sociaux. L’économie des réseaux développe cette approche["Identity, Group Conflict, and Social Preferences," Rachel Kranton, Matthew Pease, Seth Sanders, and Scott Huettel, May 2012. ]

 
2-Une autre attitude consiste à prendre acte de l'écart entre le comportement supposé rationnel des individus et leur comportement réel. On attribue cette différence à des "inerties" à des "gaspillages" ou bien à des défauts consécutifs à un manque de motivations, d'efforts ou de perception de la part de l'individu. Les économistes sont alors priés d'abandonner partiellement le postulat d'un comportement rationnel de la part des agents économiques ou sociaux au profit d'autres types de comportements d'une rationalité limitée sans toutefois abandonner l'individualisme méthodologique. C'est le deuxième axe. Un des tenants de cette approche est le prix Nobel H. Simon (1955)[H.Simon (1955) «  A Behavioral Model of Rational Choice » The Quarterly Journal of Economics, (Februray)]. Il soutient que notre capacité à comparer les alternatives et à faire des choix est limitée par les processus cognitifs eux-mêmes. En effet, les décisions sont prises à partir d'un ensemble d'alternatives locales, souvent spécifiques, mais aussi de façon séquentielle. L'impossibilité pour un cerveau de capter l'ensemble des informations nécessaires à une prise de décision " rationnelle" entraîne que l'ensemble des alternatives considérées sont limitées. Par ailleurs, la nature séquentielle des choix introduit un problème d'"agenda": certaines décisions induisent des phénomènes irréversibles et excluent quasiment de l'ensemble des choix un grand nombre d'alternatives. Or, les psychologues montrent que l'instinct ou l'émotion impose très souvent un ordre de priorité dans les décisions.

La dernière mode, qui fait fureur chez les économistes et les juristes ou gestionnaires poursuivant cet axe de recherche, est le retour au béhaviorisme du XIXème siècle sous les avancées de la neurobiologie contemporaine. Le cerveau contrôle le comportement humain en général et doit donc aussi contrôler le comportement économique des individus. Des études récentes montrent que si, expérimentalement, on induit des variations dans l’activité cérébrale de certaines parties du cerveau, on observe des changements dans le prix que l’on est prêt à payer pour un bien, dans la préférence pour le temps, dans l’égoïsme ou la violation des normes sociales y compris tricher dans les contrats avec des partenaires (voir E. fehr et A.Rangel (2011) et M.Van Rooij et G. Van Orden(2011))[ E. fehr et A.Rangel (2011) « Neuroeconomics Foundation of Economic Choice-Recent Advance », The Journal of Economic Perspective, Vol 25 (Fall) ; M.Van Rooij et G. Van Orden(2011) « It’s about Space, It’s about Time, Neuroeconomics and the Brain Sublime », The Journal of Economic Perspective, Vol 25 (Fall) ] La compréhension des mécanismes par lequel le cerveau prend des décisions intéresse vivement les économistes, les juristes, les psychologues ou les spécialistes du marketing commercial ou politique. Les implications «positives » consistent à repérer les erreurs de comportement pour pouvoir dans une vision normative les corriger.  Si une région du cerveau se spécialise dans le « calcul économique » une autre dans « l’altruisme romantique », une troisième dans « l’obéissance » aux normes sociales, on peut stimuler la zone géographique concernée et affecter le comportement de l’individu, en particulier réduire les erreurs de comportements. 
Ainsi on peut imaginer que le prix maximum que vous êtes prêt à payer pour produire un bien public, que vous cachez volontairement à celui qui vous le demande, sera détecté en scannant et en étudiant l’imagerie cérébrale de la région ou se situe le « centre » de ce calcul.. Le fait même que vous sachiez qu’une telle opération peut être performante vous incitera à ne pas tricher et donc à révéler votre véritable préférence ! Paradoxalement, nos économistes et psychologues behavioristes se sont bien gardés de faire des expériences similaires sur les comportements des électeurs au moment où ils votent pour leur candidat préféré et sur le comportement  des hommes politiques quand aux choix qu'ils font sur les dépenses publiques et la fiscalité!   On retrouve sous de nouveaux oripeaux la théorie classique des biens tutélaires et du paternalisme étatique.

Si nous ne sommes pas limitées par notre cerveau, en revanche, nous sommes peut être limités par la nature même de l'incertitude qui environne toute décision. Ainsi I.Kirzner (1997) souligne le caractère complexe des informations nécessaires à une prise d'une décision " rationnelle" du fait même de la nature radicale de l'incertitude qui environne la décision. Celle-ci limite toute tentative de comportement rationnel, puisque même les informations les plus simples doivent être perçues, découvertes ou créées. Rechercher des informations qui existent au préalable mais qu'il est très coûteux de faire apparaître parce qu'elles sont en grand nombre et complexes n'est pas la même chose que de découvrir ou créer des informations qui n'existent peut être pas.

3- L'idée qu'une hypothèse doit être vraie, réaliste ou en accord avec les observations pour juger de la validité d'une théorie n'est pas une condition nécessaire, ni suffisante. Même si l'hypothèse n'est pas observable, cela ne signifie pas que l'on doive la rejeter, et avec elle l'argumentation et les conclusions que l'on en tire. Le caractère abstrait et non observable de la rationalité individuelle implique nécessairement de juger de la validité de l'argumentation par la fausseté des conclusions. L'analyse de la rationalité individuelle devient alors un postulat fondamental qu'il appartient à la philosophie de discuter mais dont les résultats justifient la valeur! Le prix Nobel M. Friedman (1953) adopte cette attitude, à l'instar de Freud, vis-à-vis de l'existence d'un inconscient. Cette manière de réagir immunise l'hypothèse de rationalité de ses détracteurs. C'est le troisième axe.
 


4- Une autre attitude consiste à postuler l'irrationalité des individus. Quelles conclusions tire-t-on de cette hypothèse de comportement ? Si celles-ci sont fausses, on peut alors affirmer que la négation de l'hypothèse d'irrationalité est vraie ! C'est un quatrième axe de recherche.

En fait, il n'a pas été exploré de manière systématique. Mais Becker n'hésitait pas, dans un texte écrit en 1962 et qui est passé relativement inaperçu, à s'engager sur cette piste. Il faisait remarquer que les comportements aléatoires ou coutumiers sont parfaitement compatibles avec la loi de la demande, l'une des lois jugées comme des plus fondamentales en économie. Quand le revenu augmente, les individus augmentent leur consommation de tous les biens. Quand le prix relatif d'un bien augmente, ils réduisent les quantités consommées de ce bien

De nombreuses années plus tard, Kagel et al.(1981) ont testé le comportement rationnel des rats et des pigeons. Ils ont constaté que leurs comportements satisfaisaient aux lois de la demande. Cette expérimentation est intéressante. En effet, si les animaux et les êtres humains réagissent de la même manière alors que l'on sait qu'a priori l'homme a une capacité à la rationalité supérieure à celle des animaux, l'argumentation de Becker se trouve être vérifiée expérimentalement. Le principe de rareté permet bien d'engendrer des comportements de demande ayant les propriétés habituelles.


Le paradoxe ici n'est pas que des individus "irrationnels" ou des animaux se comportent comme s'ils étaient rationnels, mais que les économistes auraient depuis longtemps abandonné toute référence à la rationalité s'il était vraiment possible de fonder le raisonnement économique sur le seul principe de rareté en présence de comportements aussi simples que ceux décrits par des choix aléatoires, impulsifs ou coutumiers. S'il n'en est pas ainsi, c'est qu'il existe des raisons.

La première raison est très directe : on observe des courbes de demande positives ou des courbes d'offre (de travail par exemple) à pente négative. Toutes ces observations contredisent l'hypothèse d'un comportement aléatoire. Ce n'est pas parce que le principe de rareté prédit un effet revenu positif et un effet prix négatif qu'il faut rejeter l'hypothèse de rationalité. Celle-ci permet non seulement de rendre compte d'effet revenu positif et d'effet prix négatif, mais aussi des anomalies observées.

La deuxième raison est essentiellement heuristique. Si l'on adopte le paradigme de l'individualisme méthodologique, c'est-à-dire si les individus ont un comportement intentionnel, pourquoi ne pas supposer qu'ils sont aussi rationnels ? Qui peut le plus, peut le moins. L'hypothèse de rationalité permet de développer un langage économique que ne peut développer un paradigme fondé sur des comportements intentionnels mais aléatoires, impulsifs ou coutumiers. La leçon du texte de G.Becker est simple; il ne suffit pas de critiquer l'hypothèse de rationalité, il faut proposer un comportement alternatif qui puisse rendre compte lui aussi des anomalies observées.


5- Admettons l'observabilité du comportement rationnel. Comment peut-on dire que l'observation d'un comportement impulsif ou coutumier est le résultat d'un comportement irrationnel et non pas d'un comportement rationnel ? Au lieu de prendre acte de l'écart entre un comportement rationnel présumé et un comportement réel irrationnel, puis d'accepter la fausseté de cette hypothèse et de faire appel à une rationalité limitée pour l'expliquer, on adopte une autre approche. La théorie économique ne souffrirait pas d'un trop-plein de rationalité mais bien au contraire d'un manque ! Il faut pousser aussi loin qu'on le peut l'hypothèse de rationalité. Si prendre une décision nécessite les ressources de l'individu (et en particulier ses capacités à être rationnel) et si celles-ci ne peuvent être mobilisées sans coût, il existe un montant optimal de rationalité. Il est naturel d'observer des comportements irrationnels. Cette observation ne contredit pas l'hypothèse de rationalité mais la renforce si le coût d'être rationnel est positif. On peut citer L. Robbins (18) à l'appui de cette argumentation
"Il peut être irrationnel…d'être parfaitement conséquent [dans ses choix] quand on compare les marchandises, précisément parce qu'il vaut mieux( dans l'opinion du sujet économique concerné) dépenser autrement le temps et l'attention que nécessitent des comparaisons exactes de cette sorte. En d'autres termes, il peut y avoir un coût d'opportunité de l'arbitrage interne qui, passé un certain point, est nettement supérieur au gain qu'on peut escompter"


On comprend aisément pourquoi, par exemple, il n'est pas rationnel de s'informer sur toutes les alternatives possibles ou imaginables (c'est-à-dire susceptible d'apparaître dans un avenir plus ou moins proche). D'une part, cette comparaison épuiserait rapidement toutes les ressources de l'individu, et d'autre part, elle nécessiterait de retarder la décision (peut-être indéfiniment). Or, ce retard a un coût : se priver des gains procurés par un choix effectif. Ainsi, une attente trop longue ou une prolongation de la prospection ou de l'expérimentation des alternatives éliminerait la rentabilité de la décision elle-même. L'ignorance devient rationnelle.


Prenons une expérience simple, à votre portée, pour illustrer ce point : les bals annuels des "Corpos" de sciences économiques ou de médecine ou des grandes écoles. Pour passer une bonne soirée, c'est-à-dire pour danser tout au long de la nuit avec une jolie fille (si vous êtes une fille, mettez-vous à la place du garçon, même si dans cette expérience, vous avez déjà appris que les rôles ne sont pas interchangeables), il vous faudra utiliser une partie de votre temps pour inspecter, expérimenter et évaluer les participantes à ce bal. Si vous arrivez vers 22 heures, au moment de la pleine affluence au bal et si vos parents vous ont laissé quartier libre jusqu'à 3 heures du matin, vous disposez de 5 heures pour danser et faire la conquête de vos rêves.

Prenons maintenant un étudiant de sciences économiques, un de ces étudiants comme on en voit encore parfois, studieux et désireux d'appliquer ce qu'il a appris de la rationalité" économique. Il commencera, avant de faire son choix, par comparer toutes les alternatives. Il dansera donc avec toutes les jeunes filles présentes au bal. Une technique simple consiste à inviter à chaque danse une nouvelle partenaire en démarrant le tour des tables par la gauche ou la droite selon le degré d'encombrement de la salle. A trois minutes par danse, s'il y a une centaine de participantes, il lui faudra 5 heures pour comparer les alternatives. Il ne lui reste alors plus de temps pour, d'une part, décider, parmi les jeunes filles testées, celle qu'il juge la plus jolie, et d'autre part, la retrouver, l'inviter à danser et lui plaire, car il sera temps de rentrer sagement chez ses parents ! Cet étudiant a eu un comportement hyper rationnel. C'est cela qui est irrationnel.

Heureusement, les étudiants moins studieux sont plus malins. Ils ne procèdent pas ainsi. Ils attendent au bord de la piste une ou plusieurs danses avant de se lancer. En effet, ils commencent par écarter de leur choix toutes les jeunes filles qui font tapisserie, pour éviter de perdre du temps avec elles. Si elles n'ont pas été choisies par leurs camarades et rivaux, arrivés plus tôt, c'est qu'il y a vraisemblablement des raisons.

Ensuite, ils examinent avec soin parmi les jolies filles, celles qui dansent le mieux (ou parmi celles qui dansent le mieux, les plus jolies, les deux ensembles ne se recouvrent pas). Une fois repérées celles-ci, ils ne leur restent plus qu'à s'inscrire sur leurs carnets de bals ou à faire le siège de leurs tables. Le tout ne leur prendra pas plus d'une heure. Il est vrai que la décision de danser n'est pas unilatérale et même l'habitué peut se voir opposer un ou plusieurs refus. Pour éviter cette douloureuse épreuve, il est parfois prudent de venir avec une amie quitte à la laisser pour aller danser avec une autre, plus à votre goût, si vous savez en saisir l'opportunité.

En général, le nombre et la nature des alternatives sur lesquelles portent les choix sont limités volontairement, Ce nombre varie d'un individu à l'autre, selon l'aptitude de chacun à saisir les opportunités de profits ou d'utilité dus à l'incertitude et à utiliser les techniques existantes les plus efficaces pour faire un choix.

D'une façon vraisemblablement fréquente, l'individu peut trouver rationnel de ne pas s'informer sur les alternatives. Il choisira au hasard ou sous l'influence d'un stimuli quelconque (comportement impulsif) ou bien il reconduira les choix faits à une période précédente (habitude) ou il imitera le choix d'un autre individu (conformisme).

Nous venons de discuter de la comparaison des alternatives, passons à la cohérence des choix. L'hypothèse de rationalité repose essentiellement sur l'axiome de la transitivité des choix. Cette dernière traduit la cohérence des comportements de l'individu dans ses décisions. A chaque instant du temps, fait-on attention de ne pas violer cet axiome, c'est-à-dire préserve-t-on l'ordre de classement ? C'est le problème de l'instabilité des préférences. Lorsque les décisions se succèdent, assure-t-on une cohérence entre elles? C'est le problème de l'incohérence des préférences dans le temps. Illustrons ces deux points.


Prenons un étudiant parisien qui aime beaucoup visiter les boîtes de nuit, mais qui, pour réussir ses examens doit lire les livres écrits par ses professeurs. Il décide alors d'allouer chaque mois les 3/4 du montant mensuel de sa bourse pour visiter les boîtes de nuit et le 1/4 restant pour acheter les livres nécessaires à la réussite de ses examens. Le mois suivant, il consacre le 1/4 de sa bourse à visiter les boîtes de nuit et les 3/4 restant à acheter des livres. Si les prix et le montant de la bourse sont restés inchangés d'un mois sur l'autre et si les préférences de cet étudiant sont strictement convexes, on peut alors affirmer que l'individu, au lieu d'être irrationnel a des préférences instables. L'instabilité des préférences dans le temps n'est pas différente du problème posé par la comparabilité des alternatives. Si, à chaque période, le stock de connaissances que l'individu accumule fait apparaître de nouvelles alternatives ou des caractéristiques non observables auparavant, l'ordre des préférences se trouvera modifié. L'instabilité des préférences est ramenée à un problème d'information. L'étudiant parisien s'aperçoit à la fin du premier mois que les soirées passées à lire les livres de ses professeurs sont passionnantes.

Modifions légèrement le cadre de cet exemple. L'étudiant parisien décide de dépenser le premier mois les 3/4 de sa bourse aux soirées passées dans les boîtes de nuit et le 1/4 restant à l'achat de livres, mais il veut pour le mois suivant être studieux et consacrer cette fois les 3/4 de son budget mensuel aux études et non pas aux loisirs de la vie parisienne. Cependant, une fois le mois suivant arrivé, il revient sur sa décision passée et consacre toujours 3/4 de sa bourse à fréquenter sa boîte de nuit préférée, car le mois dernier il s'est particulièrement bien amusé ! Cet étudiant est alors incohérent dans sa préférence pour le temps, parce qu'il a remis en cause à la période suivante, le plan qu'il s'était fixé.

L'incohérence dans les préférences pour le temps est le signe d'une faiblesse de la volonté. Ce manque d'effort sur soi-même pour maîtriser ses passions ou ses instincts est un des thèmes favoris de la littérature. Chaque époque a ses héros prônant dans la lutte constante entre les passions et la raison une victoire de la seconde sur la première ou de la première sur la seconde. Contrôler ses passions ou ses instincts nécessitent un effort de volonté semblable à celui éprouvé pour guider le comportement de ses enfants, ou diriger l'équipe de rugby dont on est l'entraîneur ou s'assurer des performances du personnel de son entreprise. Cet effort de volonté sur soi-même ne se fait pas sans dépenser des ressources en temps et en argent.Les méthodes qui ont pour but de contrôler son propre comportement peuvent être regroupées sous quatre rubriques :


1) celles qui renforcent, par un apprentissage, la volonté individuelle ; à savoir l'autodiscipline ;

2) celles qui sont le résultat joint d'une action modifiant l'environnement de l'individu et qui par là empêche la faiblesse de la volonté de s'exprimer;

3) les stratégies de pré-engagement ;

4) celles qui résultent d'une délégation de son autorité à d'autres personnes qui auront pour rôle de sanctionner l'individu si celui-ci ne fait pas des choix cohérents.Discipliner son corps, son esprit et son caractère par soi-même ou avec l'aide d'une tierce personne revient à incorporer un ensemble d'attitudes ou de règles de conduite permettant à tout instant de contrôler son comportement. L'éducation de la volonté par la pratique d'un sport difficile est astreignante et un moyen de se forger une aptitude à se contrôler soi-même. La pratique de l'effort physique apprend à maîtriser en grande partie son propre corps. De la même manière, cultiver son intelligence, c'est-à-dire exercer son raisonnement, conduit à la maîtrise de la volonté.

Cette maîtrise de soi-même par un apprentissage de la volonté, de l'exercice de la liberté et de l'entendement nous renvoie à la doctrine stoïcienne de Zénon ou Chrysippe et aux écrits d’Épictète trois siècles plus tard.


Discipliner son corps et son esprit par un apprentissage n'est pas quelque chose qui se fait sans coût. Il faut y consacrer non seulement son temps et son énergie, mais il faut aussi souvent faire appel au temps et à l'énergie de quelqu'un d'autre. Or, ceci, de nos jours, est devenu trop coûteux. En général on préfère des moyens moins consommateurs de temps et d'efforts. Par exemple, on peut très bien s’auto-discipliner en évitant de se mettre dans des situations où les tentations sont fortes d'être incohérent dans ses choix. La maîtrise de ses passions sera obtenue comme un produit joint d'un autre choix ou d'une autre action.


Revenons à l'exemple de notre étudiant. Celui-ci peut renoncer à faire ses études à Paris pour aller en Province dans une petite ville universitaire ou les professeurs sont bons et les boîtes de nuit absentes. En choisissant d'aller en Province dans une ville sans boîtes de nuit l'étudiant élève artificiellement le prix pour lui d'une soirée parisienne du coût monétaire et non monétaire du trajet Province Pari Province. C'est une stratégie de contournement des faiblesses de la volonté.


D'autres stratégies connues sous le nom de "pré-engagement" sont aussi très efficaces. Elles sont parfaitement illustrées par le fameux passage d'Ulysse et les Sirènes dans le livre de l'Odyssée (d'où le titre du livre d'Elster sur la rationalité et l'irrationalité) ou par le sabordage de la flotte de Cortés quand ce dernier s'est lancé à la conquête du Mexique. D'une façon plus ou moins quotidienne, cette stratégie est la suivante : une femme qui aime faire les magasins mais qui ne sait pas résister au boniment d'un vendeur ou qui n'ose pas lui faire de la peine achètera trop de marchandises compte tenu de sa contrainte de budget. Un moyen simple pour cette femme au foyer d'éviter de succomber à cette tentation est de visiter les magasins sans argent dans son porte-monnaie.


Il est vrai que l'apparition du compte chèque ou des cartes de crédit rend plus difficile ce type de contrôle sur soi-même puisque le paiement ou le prélèvement sur le revenu de l'individu est dissocié de l'achat de la marchandise. Le sens commun ne s'y trompe pas en affirmant que ces moyens de paiement poussent à la consommation présente. L'exploitation de la faiblesse des gens ou de leur manque de volonté ou de maîtrise d'eux même par les vendeurs est largement répertoriée. Lorsque dans un magasin le prix affiché pour un article de consommation courante est de 49 F 99 centimes au lieu 50 F, c'est que l'on espère bien qu'il existera un consommateur marginal qui, au lieu de lire 50 F, lira 49 F et que ce défaut de perception ou de calcul mental suffira à emporter la décision d'achat. La vente au porte à porte est souvent un moyen de vente efficace, car psychologiquement, il est plus difficile de dire non à un interlocuteur que l'on reçoit chez soi. Les firmes de vente par correspondance utilisent le goût pour les jeux de hasard des consommateurs, et vendent conjointement avec un billet de loterie leurs produits. C'est un autre moyen de faire succomber à la tentation d'acheter. C'est aussi une des critiques faite à la publicité.

L'art de se contrôler soi-même est à peu près identique à l'art de contrôler d'autres personnes. Or, une des stratégies les plus couramment utilisées est celle qui consiste à déléguer son autorité sur soi-même à un tiers bienveillant. Les professeurs, les psychanalystes, les prêtres ou les parents jouent depuis longtemps un tel rôle. Ceux-ci se chargent de vous punir ou de vous récompenser si vous ne respecter pas votre plan initial ou si vous n'avez pas un comportement raisonnable. Ainsi, notre étudiant, au lieu de vivre seul dans une chambre en ville peut décider de partager celle-ci avec un ou une camarade n'ayant pas ses goûts pour les boîtes de nuit et qui ferme la porte de l'appartement dès 9 heures du soir. il peut aussi rester chez ses parents et ceux-ci peuvent le sanctionner s'il ne travaille pas suffisamment ou s'il rentre trop tard au domicile chaque soir. D'une façon ou d'une autre, tous les stratagèmes ont pour but de modifier à la hausse le prix non monétaire de l'activité non désirée. Les différentes techniques pour maîtriser la cohérence des choix ont un coût. Celles qui se répandront seront sans doute les moins coûteuses en temps et en argent.
Cette façon de rendre compte des comportements irrationnels par l'hypothèse de rationalité elle-même, pourvu que l'on cesse de considérer le calcul rationnel comme une activité exempte de coûts, ne conduit-elle pas à rendre irréfutable le postulat de rationalité ?

En effet, le montant optimal de rationalité s'obtient lorsque le gain marginal de la comparabilité des alternatives et de la cohérence des choix est juste égal à son coût marginal. Or égaliser le coût marginal de l'information ou de la cohérence des choix avec son gain marginal n'est-ce pas déjà faire preuve d'un comportement rationnel ? Comment ce minimum de rationalité est-il déterminé ? Tout comportement irrationnel peut-il être déclaré rationnel par le simple postulat de l'existence de coûts qui n'ont pas été pris en compte par l'observateur ?


La première remarque est tout à fait fondée. Les économistes qui adoptent cette attitude font l'hypothèse que tous les individus concernés sont au départ dotés d'une capacité à arrêter leurs actions quand le coût de celle-ci excède le gain attendu ou bien à la poursuivre quand le gain attendu est supérieur à son coût (il existe donc un montant déterminé de rationalité a priori dans un sens très différent de celui que nous avons énoncé : la capacité à saisir une opportunité de profit ou à éviter des coûts en excès de ce qu'ils rapportent), mais ce n'est pas parce qu'ils en sont dotés que l'on observera de leur part un comportement qui consiste à appliquer cette règle. L'autre remarque est tout aussi pertinente. Si l'on peut toujours interpréter n'importe quel comportement comme "rationnel", le concept de rationalité devient purement tautologique. Ce n'est pas le cas. En effet, si les coûts (resp. les gains) pour comparer les alternatives ou être cohérent dans les choix augmentent (resp. diminuent), on devrait observer des comportements de plus en plus irrationnels. C'est cette prédiction sur les processus de décisions eux-mêmes qui ne rend pas tautologique cet argument. Si les coûts pour être rationnel excèdent les gains et que l'individu a un comportement rationnel, alors le concept de rationalité est réfuté. L'individu est irrationnel au sens où il ne saisit pas une opportunité de profit nets des coûts en connaissance de cause.

Poussons l'argumentation plus loin. Imaginez que vous vouliez réfuter cette hypothèse en vous comportant de manière irrationnelle, c'est-à-dire en refusant de saisir une opportunité de profit quand elle se présente. En effet, vous êtes libre de ne pas être rationnel. Mais cette liberté a un coût d'opportunité. Plus ce coût d'opportunité augmente, moins vraisemblablement vous adopterez cette attitude consistant à vouloir réfuter l'hypothèse de rationalité en vous comportant de manière irrationnelle.


6 - Le comportement rationnel ou d'optimisation n'est pas une prémisse de la théorie économique même si on le présente souvent comme tel. Il est le produit d'une structure d'interaction qui sélectionne le comportement rationnel parce que celui-ci procure des gains qu'aucun autre comportement ne permet d'obtenir ! C'est le cinquième axe. Si les rendements attendus d'un comportement rationnel n'excèdent pas les coûts des investissements faits pour l'être, ce comportement ne se développera pas Comme les coûts et les gains diffèrent d'un individu à un autre ou d'une décision à l'autre, l'économiste ne s'attend pas à observer systématiquement un tel comportement chez les acteurs économiques pour toutes les décisions qu'ils sont amenés à prendre. Il peut même être avantageux de demander à d'autres d'exercer cette activité à sa place.

Une demande potentielle de décisions rationnelles par l'individu sera alors une source de profit pour des entrepreneurs capables de produire les services demandés. Un marché de la comparabilité des alternatives et de la cohérence des choix se développera. Il sera d'autant plus important que le coût d'une erreur de décision ou d'un choix passionnel ou non rationnel est élevé. Il en est ainsi du choix d'un conjoint, d'un emploi, d'un appartement, d'une carrière professionnelle ou d'un prêt, etc. Le développement des agences matrimoniales ou des agences immobilières ou des banques, c'est-à-dire des intermédiaires en général qui rapprochent les offres des demandes, permettent entre autre aux individus de comparer les alternatives à un moindre coût. Le développement des contrats, des droits et toutes les institutions qui vendent l'art et la manière de maîtriser son corps et son esprit offrent aux individus l'opportunité de se prémunir contre leurs propres faiblesses et de maintenir une certaine cohérence dans leur choix.

Le développement extraordinaire du commerce, la complexité croissante des produits ou des alternatives existantes, l'allongement de la durée de la vie humaine et l'accroissement phénoménal de la richesse rendent les erreurs de décision extrêmement coûteuses en termes d'alternatives perdues qui avec l'irréversibilité du temps, deviendront rapidement inaccessibles. La demande d'un comportement rationnel s'en trouve considérablement accrue. La rationalité est un comportement demandé et offert dans nos sociétés de marchés concurrentiels.En réalité comme le souligne Hayek (1973) :
"Le comportement rationnel n'est pas une prémisse de la théorie économique, bien qu'on présente souvent la chose ainsi. La thèse fondamentale de la théorie est au contraire que la concurrence est ce qui oblige les gens à agir rationnellement pour pouvoir subsister. Elle se fonde non pas sur la supposition que la plupart des participants au marché, ou même tous, sont rationnels mais au contraire sur l'idée que ce sera généralement à travers la concurrence qu'un petit nombre d'individus relativement plus rationnels mettront les autres dans la nécessité de devenir leurs émules en vue de prévaloir. Dans une société où un comportement rationnel confère à l'individu un avantage, des méthodes rationnelles seront progressivement élaborées et se répandront par imitation. A quoi bon être plus rationnel que le reste, si l'on ne vous laisse pas tirer un bénéfice de l'être ?"


7- Dans toutes ces attitudes, il y a la reconnaissance implicite que l'on doit juger de la validité d'une argumentation en référence à l'observation de faits. Toute proposition non réfutable ou logiquement irréfutable est jugée comme conventionnelle et arbitraire, donc comme non scientifique. Elle est alors disqualifiée par ce fait même. Un argument ou une théorie devrait être réfutable pour qu'on lui accorde le label de scientifique. Il va de soi que ce critère, pour rejeter un argument comme vrai ou faux, n'a rien de scientifique. Il s'agit d'une proposition normative et non d'une proposition testable ! Cette définition de la science est donc purement arbitraire. Ne nous laissons pas impressionner par un critère de validité que les scientifiques ne s'appliquent pas à eux-mêmes.


D’où vient cette conception ?

Pour mieux comprendre celle-ci il faut faire une incursion dans la philosophie de la connaissance. David Hume a développé l’idée que l’on pouvait classer les arguments de deux façons : d’une part entre ceux qui sont analytiques et ceux qui sont synthétiques ; et d’autre part entre ceux qui sont a priori et ceux qui sont a posteriori. Les arguments sont analytiques quand il suffit d’appliquer la logique formelle pour établir leur vérité ou fausseté, sinon les arguments sont synthétiques. Les arguments sont « a posteriori » quand des observations sont nécessaires pour établir leur vérité et ou fausseté, sinon ils sont « a priori »[H.H.Hoppe (2007), Economic Science and the Austrian Method Von Mises Institute].

Ainsi un célibataire par définition est non marié, c’est une proposition analytique, et dans ce cas particulier c’est une proposition tautologique puisqu’une personne non mariée est par définition célibataire. Cette proposition « apodictique », c’est la loi de l’identité. Elle est indépendante de toute observation. Une proposition synthétique comme : le chat, qui est sur le piano, est magnifique, est une proposition synthétique. Vous observez que le chat est sur le piano. Cette proposition n’est pas indépendante de toute observation, puisque c’est celle-ci qui permet de comprendre que ce chat magnifique est sur le piano. David Hume propose alors une autre classification. Les arguments sont « a posteriori » quand des observations sont nécessaires pour établir leur vérité et ou fausseté, sinon ils sont « a priori » [voir chapitre 2]. Reportons nous au tableau suivant :

 

Les propositions sont :

Leur Vérité / fausseté est :

synthétique

A posteriori

analytique

A priori


Le chat qui est assis sur le piano est une observation. Celle-ci prend un sens que parce que notre cerveau est doté d’une capacité à décrypter ou décoder et interpréter ce qu’est un chat par rapport à un chien ou une chanteuse et ce qu’est un piano par rapport à une clarinette comme la relation qui s’établit entre eux : il est assis sur le piano, il n’est pas debout ni couché. Cette proposition  synthétique est donc aussi « a posteriori » puisqu’il faut nécessairement observer s’il s’agit d’un chat, d’un chien ou d’une chanteuse qui est assis sur le piano. En revanche « être marié ou non marié, c’est-à-dire célibataire » est une proposition « a priori » car sa véracité ou fausseté est indépendante de toute observation.

Les propositions « a priori » et synthétiques sont considérées par les tenants du positivisme logique comme non scientifiques parce que leurs énoncés seraient de nature métaphysique ou bien des jugements de valeurs subjectifs que l’on ne peut déclarer vrai ou faux. C’est tout le débat. Le positivisme logique, fondement de la méthodologie contemporaine, suppose que ces propositions ne nous apprennent rien sur les problèmes concrets étudiés faute de pouvoir trancher sur leur véracité.

 

Maintenant si l’on veut donner un  sens ou un contenu à la proposition analytique, il faut l’appliquer au « réel » et l’on obtiendra la démarche scientifique contemporaine en économie. Prenons François un homme politique et posons-nous la question de savoir s’il est marié ou non. Savoir si François est marié ou célibataire nécessite de vérifier empiriquement et donc « a posteriori » qu’il en est ainsi. M. Friedman (op.cit.), dans son essai sur la méthodologie résume la démarche. Il écrit :

« En tant que langage, une théorie n’a pas de contenu réel ; c’est un ensemble de tautologies », « seules les données factuelles peuvent montrer si les catégories du système de classification analytique ont une contrepartie empirique significative […] pour l’analyse d’un ensemble déterminé de problèmes concrets. ». Il continue en écrivant que : « les données factuelles ne peuvent jamais prouver une hypothèse, elles peuvent seulement ne pas réussir à la réfuter ». En effet, réfuter une hypothèse n’est pas aussi simple que cela. Revenons à notre exemple. La théorie nous enseigne que les individus signalent leur statut matrimonial en portant une alliance à l’annulaire gauche (ou le tilak pour une femme en Inde). Observons donc l’annulaire gauche de François, car il peut signaler qu’il est célibataire en ne portant pas d’alliance.

 La proposition à réfuter se présente sous la forme d’un syllogisme hypothétique mixte[1] : si François est célibataire, alors il ne porte pas d’alliance. La première hypothèse suppose que l’on puisse observer empiriquement si François porte une alliance ou non. La seconde hypothèse implicite est qu’il existe un lien de causalité entre ne pas porter d’alliance et être célibataire, sinon on ne peut pas faire d’inférence entre les deux propositions : être célibataire et ne pas porter d’alliance. On ne peut pas prédire à partir de l’observation (porter ou non une alliance) qu’il est célibataire.

On voit tout de suite la difficulté affrontée par cette position méthodologique à propos des sciences humaines. Si on observe que François ne porte pas d’alliance, on ne peut pas en inférer qu’il est célibataire aussi simplement que cela. Il peut vivre avec une compagne ou être marié et cacher cette situation en ne portant pas d’alliance pour avoir des conquêtes de passage facilitées par son statut d’homme politique. S’il porte une alliance, en revanche, on peut en inférer qu’il signale qu’il est marié. Mais vous ne pouvez pas exclure qu’il soit célibataire car son intention en portant une alliance est peut-être de dissuader les jolies femmes de lui courir après.

 

Pour montrer cette difficulté Milton Friedman prend comme illustration les concepts d’offre et de demande. Ce sont les deux concepts essentiels pour expliquer les facteurs affectant les prix relatifs des biens et services. Supposons-nous dit l’auteur qu’une taxe indirecte sur un bien augmente le prix de ce bien d’un montant égal à celui de la taxe. Le syllogisme hypothétique mixte sous-jacent est alors le suivant :

« Si la courbe de demande est stable et si la courbe d’offre est horizontale –condition de compétition- alors l’augmentation du prix sera égal au montant de la taxe ». Observer comme vraie le conséquent de cette proposition (l’augmentation du prix est égal au montant de la taxe) ne nous dit rien de la véracité de l’antécédent (la courbe de demande est stable et la courbe d’offre est horizontale). Pourquoi ? Parce que le conséquent peut être obtenu avec une courbe d’offre à pente positive voir négative associée avec un mouvement de compensation de la courbe de demande. Observer comme vrai le conséquent ou l’ « a posteriori » d’une proposition analytique ne permet pas de conclure que l’antécédent est vrai. C’est une faute formelle classique en interprétant un syllogisme hypothétique mixte. La seule façon cohérente de l’interpréter est que l’observation nie le conséquent. Auquel cas on réfute l’antécédent. D’où l’aspect pessimiste et correcte de la conclusion de M. Friedman qui écrit ; « les données factuelles ne peuvent jamais « prouver » une hypothèse, elles peuvent seulement ne pas réussir à la réfuter »[2] ! Ce  positivisme contemporain en sciences sociales est contesté sur la base des énoncés « a priori » et synthétiques.

 

 

I. Kant ou les économistes comme Cairnes, N. Senior, J.B. Say ou Von Mises soutiennent qu’il existe des propositions à la fois synthétique et a priori. C’est-à-dire des arguments dont la vérité ou la fausseté peuvent-être établies même si la logique formelle n’est pas suffisante (mais nécessaire) et si l’observation est inutile.

 

Ainsi la géométrie, les mathématiques ou le principe de causalité, selon I. Kant, sont justement des propositions vraies a priori et synthétiques. La théorie de l’action humaine est aussi une proposition vraie, a-priori et synthétique.  Ce sont des axiomes évidents par eux-mêmes. Ils sont évidents parce que l’on ne peut pas nier leur vérité sans se contredire, c’est-à-dire que dans la tentative de nier l’axiome, on admet implicitement sa vérité. C’est justement le cas d’une action rationnelle. C’est un énoncé qui est un « a priori » synthétique vrai. On ne peut nier cette proposition car le fait de la nier implique d’avoir un comportement rationnel. « Il y a un but qui requiert l’usage de ressources excluant la poursuite d’autres alternatives, il faut supporter des coûts, le but peut ne pas être atteint avec un profit ou une perte à la clef » écrit H. Hoppe [3].

Par ailleurs, il ne se déduit pas de l’observation extérieure (ce que l’on observe ces sont les mouvements du corps humain ou les ondes cérébrales dans le cerveau comme les neurosciences le font, mais ces observations ne nous disent rien sur le comportement « rationnel » de l’individu). La compréhension de ce comportement résulte de l’introspection et de la faculté que chaque individu a de se mettre hypothétiquement à la place d’autrui.

Il n’est pas possible en sciences de la nature d’observer directement les éléments de base de l’interprétation théorique, tels les molécules ou les atomes ou la trace du Boson de Higgs[4]. En revanche, en sciences humaines, les éléments de base de l’interprétation théorique, les individus et leurs désirs, sont de nature directement empirique. Les hommes, par l'introspection, ont une connaissance directe de leurs désirs et projets. Ils peuvent comparer ces projets et être cohérents dans leur choix s’ils le désirent. Mais ils peuvent, aussi, ne pas l’être. La rationalité individuelle n’est donc pas une hypothèse au sens où on l’entend habituellement, c’est-à-dire une supposition qu’il faudrait accepter ou rejeter sur la base de tests empiriques, c’est une certitude, une évidence, un axiome. C'est le dernier et septième axe.



[1] Voir chapitre suivant

[2] M.Friedman adopte le point de vue de K. Popper (1963), Conjectures and Refutations, London Routledge and Kegan.

[3] H.Hoppe op.cit pp 24.

[4] http://fr.wikipedia.org/wiki/Boson_de_Higgs

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Il a donné naissance à ce que l’on appelle la théorie de l’action ou praxéologie développée essentiellement par Von Mises (op.cit.) et défendue par des auteurs comme M. Rothbard (1973)[« Praxeology as the Method of Economics », in M.Natanson (ed), Phenomenology and the Social Sciences, Evanston Northwestern University Press . Reproduced in Austrian Economics, Volume 1 , S. Littlechild editor, Edward Elgar 1990] ou H.H. Hoppe (2007)[op.cit.]. A partir de cette évidence méthodologique de base que tout être humain agit en vue d’atteindre des fins, il est possible de développer les principes économiques de bases et la variété des corollaires que l’on peut en tirer par le raisonnement déductif en respectant les règles de la logique la plus élémentaire. C’est ce que Jean Baptiste Say (op.cit.) affirme :

« L’économie politique ..est établie sur de fondements inébranlable du moment que les principes qui lui servent de base sont des déductions rigoureuses de faits généraux incontestables »


Ces principes économiques de base, finalement peu nombreux, sont répliqués systématiquement pour analyser les phénomènes qui émergent des actions et interactions humaines. Cette réplication, à la manière des fractales, donne une image très complexe de la théorie économique et de son univers[ Dans un des chapitres ultérieurs nous illustrerons ce phénomène.]


Quel est alors le critère authentique du vrai et du faux dans le domaine de l'action humaine ? Au niveau théorique, c'est la cohérence logique des déductions que l'on tire d'un comportement rationnel, orienté vers une fin, et compatible avec les fins poursuivies par les autres acteurs individuels. Au niveau pratique ou empirique, cela se traduit par une réflexion sur les raisons pour lesquelles les projets tels qu'ils étaient anticipés par chacun n'ont pu être réalisés. C'est ce que l'on va observer lorsque l'on empêche par la violence ( y compris la violence politique) le système de prix de fonctionner. Cela se traduit aussi par ce que l'on appelle l'analyse contre factuelle. Quels auraient été les événements qui auraient façonné l'histoire individuelle ou celle d'un ensemble d'individus si telle décision n'avait pas été prise ou si tel évènement ne s'était pas passé ? Par exemple quel aurait été le niveau de vie des allemands de l'Est si ces derniers n'avaient pas vécu sous un régime communiste pendant 45 ans ? La réponse a été donnée partiellement par l'histoire. Ils auraient eu le niveau de vie des allemands de l'Ouest.

Encore que l'on puisse discuter de cette proposition parce que ceux qui ont choisi cette voie volontairement, c'est-à-dire ceux qui ont dirigé le pays et ceux qui les ont soutenus, contrairement à ceux qui ont été contraints de les suivre, ont révélé qu'ils préféraient la pénurie et une situation de relative pauvreté à celle de la richesse.

Constamment les individus par leurs actes révèlent quelles auraient été leurs vies s'ils n'avaient pas pris la décision qu'ils ont prise. L'acte d'émigrer, de travailler ou d'y renoncer, de se marier ou de rester célibataire etc. révèlent lorsqu'ils sont non contraints la valeur d'une situation ou d'un système institutionnel telle qu'elle est perçue par les individus eux-mêmes par rapport à son alternative.

Cette brève analyse montre qu'il n'y a pas un accord total entre économistes sur la bonne façon de juger si une théorie est bonne ou mauvaise. Certains veulent appliquer strictement les méthodes expérimentales ou de vérifications empiriques développées dans les sciences de la nature en arguant qu'il n'y a qu'une méthode scientifique. D'autres, au contraire, voient dans l'application de cette méthodologie à un domaine qui ne s'y prête pas une imitation servile fondamentalement anti-scientifique : c'est le scientisme.

 Lectures conseillées

M. Allais (1954) "Puissance et dangers de l'utilisation de l'outil mathématique en économie », Econmetrica

G. Becker, The Economic Approach to Human Behaviour, The University of Chicago Press, 1976, Chicago.

R. Boudon, « Déterminisme sociaux et liberté individuelle » dans Effets pervers et ordre social, Presse Universitaire de France, 1977, Paris

J.Buchanan 1975, « A contractarian Paradigm for Applying Economic Theory », American Economic Review, May

J. E. Cairnes (1861) The Character and Logical Method of Political Economy London Macmillan, (1875)

J. Elster, Ulysse and the Sirenes, Cambridge University, 1979, Press,Cambridge.

     R.Merton (1968) Social Theory and Social structure, Free Press.

      M. Granoveter (2000), Le Marché Autrement, Desclée de brouwer, Paris

F.Hayek, « The Pretence of Knowledge » Nobel Memorial Lecture, delivered at Stockolm, 11 decembre 1974, dans  New Studies in Philosophy, Politics, Economics and the History of Ideas, Routledge and Kegan 1978, London

A Laurent ,  L'Individualisme méthodologique, Que Sais-je? , 1994, Paris, PUF.

L. Von Mises, Human Action, Regnery, 1966, Chicago. (traduction française de Raoul Audouin, l'Action humaine, Paris, PUF, col. Libre-échange).

M. Rothbard, Economistes et charlatans, Les Belles Lettres, 1991, col."Laissez Faire" Paris.

M. Rothbard 2011, Economic Controversies, Mises Institute

 

Questions d'évaluation

Question 1

Les trois phrases suivantes comportent chacune deux notions. Une de ces phrases contient deux notions incompatibles. Laquelle ?
A. Le holisme et l'individualisme méthodologique
B. La rationalité et l'altruisme
C. L'amoralisme de l'approche économique et la non -neutralité éthique de l'économie de marché

Question 2

Les économistes postulent la rationalité, or les individus ont parfois des comportements apparemment irrationnels. Les économistes ont développé plusieurs arguments pour répondre à cette anomalie. Parmi les arguments qui suivent, quels sont ceux qu'ils ont alors avancés :
A. Certains ont rejeté l'hypothèse de rationalité pour une autre hypothèse de comportement ne faisant pas appel à la rationalité individuelle.
B. Ils ont tenté de rapprocher la définition de rationalité de celle perçue par le sens commun.
C. D'autres ont contesté l'argument selon lequel une théorie devrait être testée par le réalisme des conclusions auxquelles mènent les hypothèses.
D. Ils ont retenu l'hypothèse d'irrationalité pour tenter de montrer qu'elle conduit a des prédictions fausses.
E. Certains ont contesté les fait observés en essayant de montrer qu'ils ne contredisent pas vraiment l'hypothèse de rationalité.
F. D'autres encore ont refusé le principe de réfutabilité.
G. Toutes les affirmations
H. Aucune des affirmations

Question 3

Indiquez l'antonyme de :
Ordre spontané
Egoïsme
Rationnel
Holiste

Question 4

Lorsqu'une solution quelconque (un projet, une mesure de politique économique, une certaine répartition du revenu) est dite "socialement préférée", cela signifie qu'elle est préférée
A. par la majorité des individus.
B. par une catégorie d'individus (les plus cultivés, les plus travailleurs, les plus pauvres, etc.)
C. par tous les individus.
D. par celui (ceux) qui la préconise (préconisent).
E. aucune des réponses n'est nécessairement fausse.

Question 5

Lisez attentivement la traduction du texte suivant d'E. M. Burns tiré de son livre , Western Civilizations,their History and Culture, 1958, 5 ème ed. W.W. Norton , New York.
" L'objet de l'activité économique est de fournir les biens et les services pour la communauté et de permettre à chaque membre de la société de vivre en sécurité et à l'abri du besoin. Son objet n'est pas d'offrir l'opportunité à une minorité de s'enrichir sur le dos d'un grand nombre de personnes. Les hommes qui s'engagent dans des affaires en ayant pour objectif de gagner le plus d'argent possible ne sont pas meilleurs que des pirates ou des voleurs. [ ....] Chaque bien a son " juste prix " qui est l'équivalent de ses coûts de production. Aucun marchand n'a le droit de vendre un article plus cher que ce prix augmenté légèrement de l'équivalent du service qu'il a rendu en mettant ce bien à la disposition de la communauté. Tirer profit de l'avantage de la rareté en augmentant le prix ou en spéculant équivaut à commettre un délit [...] Aucune personne humaine n'a le droit de posséder une part des biens de ce monde sauf celle qui est nécessaire pour répondre à ses besoins raisonnables. Tout ce qu'elle possède en plus de cette part illégitime pour elle et revient à la société. [....] Si un riche refuse de partager sa richesse avec un pauvre, il est alors justifié de lui prendre le surplus. [....] Aucun homme n'a le droit à des bénéficies financiers sauf s'il s'engage dans un travail utile ou prend un risque actuel dans une affaire économique. Recevoir des intérêts en absence de risque réel sur ces derniers constitue un délit d'usure ".
Cette définition de l'économie ne correspond pas à la manière dont nous avons présenté le débat entre champ et approche économique. Quelle est l'optique prise dans le texte ci-dessus et en quoi doit-on la rejeter ?



 

 

Chapitre 1

 

Sommaire

1.1 La variété des définitions de l’économie :champ contre méthode

 

1.2 Les caractéristiques du programme de recherche des économistes

1.2.1 L'individualisme méthodologique

1.2.2 Logique de l'action humaine et comportement rationnel

1.2.3 La coordination des plans individuels

1.2.4 L'amoralisme

1.2.5 L'abstraction

1.2.6 Le souci de tester les théories contre des faits

 

1.3 Une discussion :
Peut-on appliquer la méthodologie des sciences de la nature en économie ?

Questions d'évaluation

Le choix du conjoint ,

tiré de Le marché du Mariage et de la Famille , par Bertrand Lemennicier

Sélection adverse et marché de seconde main

par Gaëlle Leguirriec, B. Lemennicier et Nicolas Vaillant - Communication pour la SABE (Society for Advanced Behavioral Economics), session de Janvier 2001 à l'American Economic Association Conference in New Orleans.

 

 

 

Résumé

1. La définition de l’économie qui permet de rendre compte d’une manière appropriée de ce que font les économistes est une définition en termes de méthode et non de champ. L’économie se définit par la façon de penser des économistes.

2. L'individualisme méthodologique consiste à expliquer les phénomènes économiques et sociaux seulement à partir des actions, réactions et interactions entre les individus qui composent la société.

3. Tous les événements qui fondent l'histoire économique et sociale, c'est-à-dire tous les faits économiques, politiques ou sociaux, émergent de l'interaction individuelle. Ils sont toujours le produit de l'action humaine. L’économiste a la prétention d’expliquer voire de prédire ces événements à partir du seul comportement rationnel des individus.

4. Le problème fondamental de toute société est la coordination des plans individuels dont les fins sont multiples, inconnues et souvent incompatibles entre elles. Le marché est une institution qui émerge spontanément de l'interaction sociale pour résoudre ce problème de coordination. Il rend compatible les plans individuels sans qu'aucune autorité n'intervienne.

5. Les hypothèses de comportement d'optimisation et de coordination des actions individuelles par le marché constituent le noyau dur du raisonnement économique.

6. L’économiste est méthodologiquement amoral, mais son raisonnement n’est pas éthiquement neutre.

7. L’attitude qui consiste à tester empiriquement les théories économiques fait référence explicitement à la méthodologie des sciences de la nature. Peut-on transposer une telle méthode dans les sciences de l'homme? Vraisemblablement non.

 

Une des caractéristiques des économistes que nous n'avons pas mentionnée, et qui n'est pas propre à la discipline, est son goût pour la discussion, il est important de donner un aperçu de cette faculté qu'il a à transformer n'importe quel argument qui se présente de manière simple en quelque chose qui devient vite compliqué.

Une discussion :
Peut-on appliquer la méthodologie des sciences de la nature en économie?

Lectures conseillées :

M. Allais (1954) "Puissance et dangers de l'utilisation de l'outil mathématique en économie », Econmetrica

G. Becker ,The Economic Approach to Human Behaviour , The University of Chicago Press, 1976, Chicago.

R. Boudon ,"Déterminisme sociaux et liberté individuelle" dans Effets pervers et ordre social, Presse Universitaire de France, 1977, Paris.

J. Elster ,Ulysse and the Sirenes , Cambridge University, 1979, Press, Cambridge.

F. Hayek ,"The Pretence of Knowledge" Nobel Memorial Lecture, delivered at Stockolm, 11 decembre 1974, dans New Studies in Philosophy, Politics, Economics and the History of Ideas, Routledge and Kegan 1978, London.

A. Laurent ,L'Individualisme méthodologique , Que Sais-je?, 1994, Paris, PUF.

R.Merton (1968) Social Theory and Social structure, Free Press.

L. Von Mises ,Human Action , Regnery, 1966, Chicago. (traduction française de Raoul Audouin, l'Action humaine, Paris, PUF, col. Libre-échange).

M. Rothbard ,Economistes et charlatans , Les Belles Lettres, 1991, col."Laissez Faire" Paris.

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