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Du XIIe au XVIIIe siècle, la puissance publique n'a point
cessé de s'accroître. Le phénomène était
compris de tous les témoins, évoquait des protestations
sans cesse renouvelées, des réactions violentes. Depuis
lors, elle a continué de grandir à un rythme accéléré,
étendant la guerre à mesure qu'elle s'étendait
elle-même. Et nous ne le comprenons plus, nous ne protestons
plus, nous ne réagissons plus. Cette passivité toute
nouvelle, le Pouvoir la doit à la brume dont il s'entoure".
Bertrand
de Jouvenel
,Du pouvoir
(1942), Hachette collection Pluriel
ed.1972
Etat
de nature et nature de l'Etat
Ce
chapitre aborde une question de philosophie politique d'importance
: celle de l'anarchie. Juger de la nécessité de supprimer
ou, au contraire, de créer un État, revient à
répondre à la question fondamentale de la philosophie
politique : celle de la nature de l'Etat.
Ce
thème est d'une actualité brûlante : faut-il
créer un État Mondial en donnant à l'ONU le
droit de taxer chaque État national afin de développer
une force militaire d'intervention ? Faut-il créer un État
Fédéral Européen centralisé ou faut-il,
au contraire, instaurer une concurrence entre les différents
États membres ? Faut-il supprimer les États nationaux
européens et laisser aux Basques, aux Bretons, aux Alsaciens,
aux Niçois, aux Savoyards et aux Corses le droit de vivre
à leur guise et de gérer leurs relations inter individuelles
dans le cadre d'un État de Droit, sans États nationaux,
ou supra nationaux ? Fallait-il
créer,
en Afrique du Sud, une confédération d'États
regroupés en fonction des ethnies ou fallait-il créer
un État unique avec des chambres noires, cuivrées,
jaunes ou blanches ? Était-il astucieux de reproduire le
schéma classique d'une république une et indivisible,
soumise aux caprices des majorités de rencontre ou à
la dictature d'une ethnie comme cela se produit dans certains pays
d'Afrique Noire : le Zimbabwe par exemple? L'histoire contemporaine
a déjà donné certaines réponses: l'URSS
s'est désintégrée en raison de la sécession
des États nationaux. À l'intérieur même
des États, de petites entités réclament leur
autonomie, au besoin par la force. En cette fin de siècle,
nous assistons à une vaste remise en cause et à un
total discrédit de l'État. Quelles en sont les raisons
?
Imaginez
la scène suivante sur les Champs Elysée : un individu
s'empare, par la force, de l'argent d'un honnête citoyen qui
passait par là. Vous considérerez cet acte comme particulièrement
lâche et immoral et vous vous insurgerez contre ce vol. Imaginez
maintenant que ce soit un inspecteur des impôts qui commette
un acte similaire et recourt à la violence à l'encontre
de ce même citoyen afin de mettre l'argent ainsi collecté
sans son consentement dans la poche du premier individu dont il
a été question. Vous considérerez cela comme
légitime et peut-être irez-vous jusqu'à applaudir,
si cet honnête citoyen est un voisin que vous détestez
depuis longtemps.
Imaginez
qu'un employeur privé offre de faibles salaires en compensation
d'un travail extrêmement dangereux. Il ne trouve aucun volontaire
et résout son problème en enlevant des jeunes gens
dans la rue et en les forçant à travailler pour lui.
On condamnera un tel homme pour rapt, violence et extorsion de fonds,
et sa conduite sera jugée profondément immorale. Le
gouvernement n'agit pourtant pas autrement lorsqu'il recrute des
soldats : la plupart des individus concernés par ce qui porte
le nom de conscription civile ou militaire trouvent cela normal
et hésitent à se rebeller contre les gendarmes quand
ceux-ci leur signifient leur incorporation !
Vous
arpentez les rues de Riga et admirez la vieille ville lorsqu'un
gamin de neuf ans se précipite sur vous et vous met des cartes
postales dans les mains, sans que vous puissiez réagir. Il
réclame ensuite une aumône. Vous lui rendez les cartes
postales et vous en débarrassez après quelques imprécations.
Vous refusez ce "don" forcé, mais vous acceptez
de payer la Sécurité Sociale, un service qui vous
est offert sans que vous l'ayez demandé.
Par
quel tour de force intellectuel cette institution que l'on appelle
l'État parvient-elle à vous faire accepter ce que
vous refuseriez venant d'individus ou d'entreprises privées
? Car ce n'est autre que ce tour de force intellectuel qui va, avec
votre "peur du gendarme", légitimer l'action de
l'État.
Un
État est, par définition, une institution qui peut
légitimement utiliser la violence pour parvenir à
ses fins et en détient le monopole sur un territoire donné.
Cette caractéristique distingue l'État d'associations
criminelles comme la Mafia et d'institutions telles que la firme
ou la famille : ces deux dernières utilisent en effet rarement
la violence pour arriver à leurs fins et la Mafia ne détient
pas le monopole de la violence "illégitime" sur
un territoire donné.
Dans
ce qui suit, nous allons proposer une explication simple de la nature
de l'État en respectant les principes qui sous tendent ce
manuel : l'individualisme méthodologique et la rationalité
individuelle.
Pour
la plupart des économistes en effet, l'État a son
origine et trouve légitimité (ou illégitimité)
et continuité dans les désirs qu'ont les individus
de poursuivre leur intérêt personnel en recourant à
la contrainte publique. L'État n'a d'autres fins que celles
des membres qui le composent. Il ne possède aucune réalité
indépendante des individus, qui sont les seuls à être
souverains et à détenir le pouvoir d'agir, pouvoir
qu'ils peuvent d'ailleurs déléguer. L'État
est alors un instrument permettant à l'individu de poursuivre
ses fins privées par d'autres voies que l'échange
volontaire.
Les
théories mystiques et organicistes de l'État abondent
et s'opposent à la démarche de ce chapitre. Selon
elles, l'État existe indépendamment des citoyens qui
le composent. Cette conviction est renforcée par le fait
que de nombreux hommes politiques parlent en son nom et évoquent
la raison d'État, comme si l'État était un
être doué de raison. Il est souvent considéré,
par exemple chez E. Durkheim, comme un organe de réflexion
et un instrument rationnel chargé de réaliser l'intérêt
général, constituant ainsi un centre de décisions
autonome qui agit au nom de la collectivité comprise comme
un tout. C'est une entité transcendante, dotée d'un
pouvoir suprême unique et cohérent, avec un système
de valeurs propre. Cette entité située, au-delà
des individus, se lance souvent dans des actes qui exigent omniscience,
omnipotence, et bénévolat. Mais qui peut être
omniscient, omnipotent et bénévole, si ce n'est la
somme de toutes les perfections, Dieu lui-même. N'est-ce pas
d'ailleurs ainsi que l'on appelle, par dérision, le Président
de la République ? Autrefois, le Roi incarnait l'État
et l'essence de l'État était d'origine divine.
Il
existe également des versions holistes de l'État.
Celle de C. Maurras qui voit dans l'État un organisme politique
qui serait sain s'il partait de la famille et passait par la hiérarchie
harmonieuse des corps intermédiaires (judiciaire, religieux,
universitaires et professionnels) pour monter vers la monarchie.
Jean Bodin, de son côté, écrit à propos
de la République :
"
Tout ainsi que le navire n'est plus que bois sans le vaisseau, quand
la quille, qui soutient les costés, la proue, la poupe et
le tillac sont ostées: aussi la République sans puissance
souveraine qui unist tous les membres et parties d'icelle et tous
les mesnages et collèges en un corps, n'est plus République
".
J.J.
Rousseau considère l'État comme un pacte social où
:
"
chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous
la suprême direction de la volonté générale,
et nous recevons en corps chaque membre une partie indivisible du
tout "
. La façon dont J.J.Rousseau définit
la volonté générale mérite d'être
mentionnée :"Il y a souvent
de la différence entre la volonté de tous et la volonté
générale ; celle-ci ne regarde qu'à l'intérêt
commun, l'autre regarde à l'intérêt privé,
et n'est qu'une somme de volontés particulières :
mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et les
moins qui s'entre-détruisent, reste pour somme des différences
la volonté générale . Finalement cet "
acte d'association produit un corps moral et collectif composé
d'autant de membres que l'assemblée a de voix, et auquel
le moi commun donne l'unité formelle, la vie et la volonté.
Cette personne publique qui se forme ainsi par l'union de toutes
les autres prend en général le nom de corps politique,
lequel est appelé par ses membres Etat "
.
Utilitarisme classique, holisme et organicisme caractérisent
la définition de l'Etat vu par J.J.Rousseau (Notion du corps
social, Chapitre III, Contrat Social Ie version). Pour le juriste
H.Kelsen l'Etat se confond avec l'ordre juridique. Quant à
P.Bourdieu, il voit dans l'Etat :"
un champ de pouvoir entendu comme l'espace de jeu à l'intérieur
duquel les détenteurs de capital de différentes espèces
luttent notamment pour le pouvoir sur l'Etat, c'est-à-dire
sur le capital étatique donnant pouvoir sur les différentes
espèces de capital et sur leur reproduction "
.
Dans ce chapitre nous adoptons une définition classique de
l'Etat tel que les politicologues l'acceptent :"
L'Etat est un ensemble d'institutions qui possède les instruments
de la violence et de la coercition "
Dans
ce chapitre nous adoptons une définition classique de l'Etat
tel que les politicologues l'acceptent en la complétant :
" L'Etat est un ensemble d'institutions qui possède
le monopole légitime des instruments de la violence et de
la coercition sur un territoire donné " et ces instruments
de la violence et de la coercition permettent à l'individu
de poursuivre ses fins privées par d'autres voies que l'échange
volontaire s'il peut en disposer.
Pour
la plupart d'entre vous vous avez du mal à imaginer que l'on
puisse vivre sans Etat. Autrefois il était inimaginable que
l'on puisse contester l'existence même de Dieu et prétendre
que l'on puisse vivre sans lui. Votre croyance en cette institution
est vraisemblablement du même ordre. Pourtant tous les jours
nous affrontons des situations d'interaction où la coopération
avec autrui est menée à bien sans faire appel à
une autorité centralisatrice disposant du monopole de la
coercition et chargée de régler cette coopération.
Pourquoi ? Simplement parce que celle-ci n'est pas là au
moment où l'on en aurait besoin ou parce qu'elle est dans
l'incapacité d'offrir une solution aux conflits qui émergent
de ces interactions entre les individus.
Les
économistes ont pris l'habitude de distinguer plusieurs situations
d'interaction sociale qui pourraient justifier une demande de l'usage
de la violence ou de la coercition par une autorité centrale
pour contraindre les individus à coopérer malgré
eux et cela pour le bien de tous.
En
effet pour qu'un état de nature puisse engendrer un ordre
social sans Etat, il faut que les interactions sociales qui mènent
à des conflits violents entre les individus se résolvent
spontanément c'est-à-dire de manière auto organisée
sans faire appel au principe de coercition.
Nous
allons prendre une série d'interactions sociales essentielles
à notre propos pour engendrer un tel ordre :
1)
les conflits sur l'usage d'une ressource rare dit jeu du poulet
ou de la colombe et du faucon
2)
Le respect des promesses lors d'un échange volontaire dit
jeu du dilemme du prisonnier
3)
La coordination des actions individuelles hors échange volontaire
( coordination des automobilistes sur les routes) dit jeu de coordination
A
partir de la résolution de ces interactions sociales élémentaires
et universelles, nous allons faire émerger un ordre social.
28.1
La coopération dans les sociétés sans État
Loin
d'être le chaos, l'anarchie (qui veut dire sans hiérarchie)
constitue un système d'interaction entre les individus fondés
sur l 'émergence spontanée des droits de propriété
et de leur échange volontaire.
Une
société sans Etat ne peut exister que si des droits
de propriété individuels émergent. Ces derniers
doivent être correctement définis, sécurisés
et échangeables par consentement mutuel.
En
fait, les droits de propriété émergent de façon
non intentionnelle de l'interaction individuelle entre une multitude
d'acteurs poursuivant leurs propres desseins. Un droit de propriété
est le produit de l'activité des hommes mais non de leur
volonté. Il n'est pas arbitraire. Il émerge pour résoudre
des problèmes fondamentaux d'interaction individuelle et
de conflits d'intérêt ou d'usage à propos d'une
ressource. Il n'est pas altérable sans créer des dommages
considérables dans l'ordre social en trompant les attentes
légitimes des individus.
28.1.1
Conflits dans l'usage des ressources
Prenons
un exemple simple. Pierre est un vacher. Il vient de Sicile, il
pèse 55 kg et mesure 1,57m. Julie est une allemande de 110
kg qui mesure 1,80m. Tous deux vivent dans l'Ouest américain
des années 1880. Tous deux convoitent une prairie dont la
terre est très riche. L'une veut l'utiliser pour la culture,
l'autre pour l'élevage. Qui finalement va décider
de l'usage de la prairie? Pour la plupart d'entre vous, vous êtes
persuadé que Julie, notre allemande, va imposer ses préférences
en utilisant la force. Pierre ne pèse que 55kg et ne mesure
que 1m 57, alors que Julie pèse 110 kg et mesure 1 m 80.
L'issue ne fait pas de doute. Julie gifle Pierre autant de fois
qu'il le faut pour qu'il renonce à convoiter l'usage de cette
ressource. Mais cette idée ou cette croyance que le plus
fort l'emporte est fausse. En effet, Pierre a des cousins. Ils sont
dix et armés, et Julie est seule et sans famille. Si Julie
avait eu connaissance des cousins de Pierre et de la solidarité
qui existe dans les familles siciliennes, elle n'aurait pas agit
ainsi.
Un
comportement violent et agressif n'est pas la manière dont
on peut résoudre le conflit à propos de l'usage d'une
ressource parce que l'on ne sait jamais qui est le plus fort.
Pour
vous démontrer ce point admettons que Pierre et Julie décident
de régler leur conflit, à propos de la prairie, en
adoptant une stratégie d'agression ou une stratégie
de soumission. Chacun décide de se comporter : soit comme
un faucon, soit comme une colombe.
La
stratégie agressive consiste pour Julie à entourer
la prairie avec des fils de fer barbelés pour empêcher
l'accès du troupeau de Pierre; et pour Pierre à venir
avec ses cousins armés et détruire ces fils de fer.
On suppose aussi que la probabilité de remporter le conflit
est estimée à 1 chance sur 2 (l'incertitude est maximum).
Formalisons ce conflit de la façon suivante
V
mesure le gain du conflit, C le coût pour chacun de se faire
la guerre. Si les deux jouent la colombe, ils peuvent s'entendre
entre eux et passer un contrat pour se partager les gains en deux,
V/2). Quand les deux se font la guerre le gain attendu est de (1/2)
{V-C}. Par définition celui-ci est négatif. Sinon
la guerre vaudrait autant que la paix. Chacun, dans le fond accepte
de jouer le faucon si, et seulement si, son adversaire joue la colombe.
Car, si tous deux jouent le faucon les pertes sont supérieures
aux gains. En conséquence V-C<O . Si Julie joue le faucon
alors que Pierre joue la colombe, elle emporte la totalité
des gains V. Si à l'inverse elle joue la colombe alors que
Pierre joue le faucon, elle perd tout, son gain est nul.
Il
y a plusieurs façons de concevoir les relations entre Pierre
et Julie. Nous en adopterons une très simple. Pierre et Julie
ne se connaissent pas et la seule information véritable que
l'un et l'autre ont sur le comportement de l'autre est que l'autre
appartient à une population nombreuse susceptible dans le
cas d'un conflit, à propos de l'usage d'une ressource, d'adopter
deux attitudes : faucon ou colombe. Ils savent aussi que leur rencontre
est due au hasard. Julie et Pierre sont appariés de manière
aléatoire.
Appelons,
µf , la proportion de gens dans la population adoptant l'attitude
de faucon et, µc , celle adoptant l'attitude de colombe.
Le
gain obtenu par Julie si elle joue la stratégie du faucon
est de :
1)
si
elle joue la colombe :
2)
Admettons
aussi un processus d'apprentissage tel que si l'utilité en
jouant le faucon excède celle obtenue en jouant la colombe,
la probabilité de jouer le faucon augmente:
3)
où est une fonction non décroissante
et qui préserve les signes de E(U)f - E(U)c comme des fonctions
U.
Pour que la stratégie du faucon soit dominante, il faudrait
que
E(U)f
> E(U)c quelque soit µ.
soit:
ou
V-C > O
ou
si V = C, alors V> V/2
Pour
que la stratégie de la colombe soit dominante, il faudrait
que
E(U)c
> E(U)f pour tout µ.
soit
:
ou
V/2 > V
ou
si V/2 = V alors O > V-C
La
stratégie de la colombe ne peut pas être dominante,
puisque par définition V> V/2. D'un autre coté
la stratégie du faucon n'est pas dominante, dès que
C> V.
Si
faire la guerre entraîne des pertes nettes, il existe une
certaine proportion de faucons ou de colombes dans la société
telle que Julie est indifférente à jouer la stratégie
du faucon ou de la colombe, quand Pierre joue le faucon ou la colombe.
Cette
proportion est obtenue quand :
Portons
sur l'axe vertical l'utilité et sur l'axe horizontal la probabilité
ou la proportion de gens qui joue à la colombe.
Lorsque
µf est nul (ou µc est unitaire), il est rentable pour
Julie de jouer le faucon. Il en sera ainsi tant que µf sera
inférieur à µf*. Ce qui est vrai pour Julie
est vrai pour les autres. La proportion de gens jouant le faucon
dans la population augmente jusqu'à ce que l'on atteigne
µf*. En deçà de µf* c'est l'inverse. Jouer
la colombe rapporte plus que de jouer le faucon. La proportion de
gens adoptant la stratégie de la colombe augmente. Si C est
supérieur à V, alors V/C est inférieur à
l'unité et µf* est inférieur à 1.
µf*
dépend du ratio V/C, c'est-à-dire des gains et des
coûts qu'il y a à se faire la guerre. Si C vaut 2V
la proportion limite de gens agressifs dans la population pour laquelle
Julie à la marge est indifférent à la stratégie
du faucon ou de la colombe est juste égale à 50 %,
si C vaut 3V, cette proportion diminue et tombe à 33%. Auquel
cas, il y a une forte probabilité pour que Julie adopte la
stratégie de la colombe. Comme les rôles pour l'instant
sont interchangeables, il en est de même pour Pierre. Plus
C augmente, moins on observe de gens agressifs.
28.1.2
Emergence des droits de propriété asymétrie
et règle du premier occupant
Cette
structure d'interaction montre que, même dans le cas où
les comportements seraient agressifs ou violents, il y a une probabilité
assez forte pour que les conflits se résolvent pacifiquement.
V/C mesure explicitement le taux de rendement de faire la guerre
puisque l'on rapporte des gains attendus à des coûts.
L'évolution de ces deux variables limite la rentabilité
du comportement agressif. Plus C est élevé comparativement
aux gains attendus, moins les gens seront agressifs. C'est en ce
sens que des armes très destructrices, comme l'arme nucléaire,
conduisent à la paix. Le ratio V/C devient très faible
et µ* se rapproche de zéro, tous ont intérêt
à adopter une stratégie de la colombe.
Mais
cette analyse demeure insuffisante. En effet, la présence
d'un comportement agressif vient du fait que l'on ne reconnaît
pas d'asymétrie entre les deux opposants. Si Julie est plus
forte et que Pierre est vraiment un gringalet et qu'il ne peut faire
appel à des cousins, la matrice des gains se réécrit
de la manière suivante.
La
certitude pour Julie de l'emporter sans coût fait de la stratégie
du faucon une stratégie dominante. (V-C) est positif et Julie
adopte un comportement agressif quel que soit le comportement de
Pierre. Pierre reconnaissant que Julie a une stratégie dominante
(il sait qu'elle va jouer systématiquement l'agression) choisit
alors la stratégie qui minimise ses pertes. Il se soumet,
car jouer le faucon pour lui entraîne des pertes,( v-c est
négatif) et se soumettre n'entraîne ni gains, ni pertes.
L'inconvénient
de la loi du plus fort est que Julie n'a pas la certitude que Pierre
n'a pas de cousins. Elle ne sait pas si Pierre, tout gringalet qu'il
soit, ne dispose pas d'une arme secrète. Il est champion
de Karaté. C'est la raison pour laquelle la loi dite du "plus
fort" est ambiguë et ne s'impose pas comme règle
de comportement unanime.
On
pourrait adopter une autre règle. Julie comme vous l'avez
remarquez est une femme. En dépit de ses 110 kg elle répugne
à agresser les gens. En cela elle ne diffère pas des
autres femmes. Pierre qui est capable de reconnaître une femme
d'un homme anticipe aussitôt qu'elle n'adoptera pas la stratégie
du faucon mais plutôt celle de la colombe, son intérêt
est alors d'être agressif. Une règle s'impose : les
femmes se soumettent et laissent les hommes dire à quel usage
la prairie est destinée. Une société masculine
s'impose. Mais cette règle est aussi ambiguë que celle
du plus fort et n'est pas universelle. Quid des femmes qui se déguisent
en homme et quid des conflit lorsqu'il y a en présence deux
hommes ou deux femmes qui convoitent l'usage de la même ressource.
La
règle qui s'imposera devra être non ambiguë et
universelle. Il en existe une. Prenons une autre asymétrie
: celle du premier occupant ou du premier en possession du champ
ou de la prairie ou de la chose convoitée.
Dans
un tel cas, chaque joueur sait que s'il n'est pas le premier, il
est d'une certaine manière un intrus. L'autre est le premier
occupant. Etre le premier occupant donne un avantage tel que, en
cas de conflit, la probabilité de gagner est de 3/4 au lieu
de (1/2). On suppose aussi que les coûts du conflit, C*, sont
inférieurs aux gains attendus. En effet, le premier occupant,
Julie, apprends vite où il faut disposer la mitrailleuse
qui arrêtera net les dix cousins de Pierre. Réciproquement
quand on est un intrus les gains nets des coûts sont pondérés
par une probabilité de gagner réduite à 1/4.
En revanche, le coût de faire la guerre est supérieur
aux gains et égal à C. Supposons, enfin, que lorsque
vous êtes un intrus, vous ne tirerez un gain V de cette ressource
que si vous y investissez un effort supplémentaire d'une
valeur de ß qui réduit le gain attendu en dessous de
V/2. Il faudra en effet transformer la prairie pour un autre usage.
En fait une information locale est disponible pour le premier occupant
( et qu'il est le seul à connaître du fait d'être
arrivé le premier) : il sait mieux défendre la ressource
dont il a pris possession et il sait mieux qu'avant quel est l'usage
le plus adapté à la ressource qu'il cherche à
exploiter.
Nous
avons alors deux situations nouvelles:
1)
ou vous êtes intrus;
2)
ou vous êtes le premier occupant.
(si
vous n'êtes ni dans un cas, ni dans un autre, nous revenons,
par définition, au cas étudié plus haut) :
Représentons
sous forme extensive cette nouvelle interaction et transformons
Julie en Jules.
Partons
de la situation où Jules est un intrus. Il sait que Pierre
est le premier occupant. Il a le choix entre jouer le faucon ou
la colombe. Dans le sous-jeu où Jules est un intrus et Pierre
le premier occupant, la stratégie dominante qui émerge
pour Jules est celle d'une attitude de soumission, car V-ß<V/2
et (1/4) (V-C)<0.
Quand
en revanche, Jules est le premier occupant, sa stratégie
dominante est celle du faucon, car V>V/2 et (3/4)(V-C*)>0.
Dans
l'arbre de décision précédent deux solutions
naturelles émergent:jouer le faucon lorsque l'on est
le premier occupant et jouer la colombe lorsque l'on est l'intrus
.
Quelle
leçon tirer de cette asymétrie ? L'incertitude sur
le premier occupant est à la source même du conflit
d'appropriation. C'est parce que l'on ne sait pas qui est le premier
occupant qu'une proportion non négligeable de gens adopte
la stratégie du faucon lorsque justement celle-ci n'est pas
dominante. Dès que l'on sait qui est le premier occupant
ou le premier en possession de la ressource rare, l'incertitude
est réduite à tel point que cette information entraîne
une règle de comportement dominante : quand on est le premier
occupant, on adopte la stratégie du faucon ; quand on est
l'intrus, on adopte la stratégie de la colombe. Or, cette
information est, la plupart du temps, facile à obtenir :
il suffit d'inspecter et/ou de se renseigner. Cette règle
est si forte que le premier occupant n'a pas grand chose à
faire pour marquer son territoire ou pour signaler qu'il est le
premier occupant. Jules dépose ses affaires sur la prairie
et marque ainsi sa propriété. Quand l'étudiant
est au restaurant universitaire, il dépose son plateau sur
la table où il envisage de déjeuner. Rares sont les
étudiants qui vont prendre ce plateau et le mettre sur une
autre table.
La
reconnaissance d'une asymétrie non ambiguë entre les
adversaires fait passer de l'état de nature hobbesien - état
de guerre de tous contre tous- à un état de nature
lockéen- état pacifique- où les droits de propriété
fondent l'ordre social. La clé de l'émergence de la
règle du premier occupant comme moyen d'attribuer les droits
de propriété réside dans sa non-ambiguïté.
Elle est sélectionnée par les individus et s'impose
à eux pour cette raison.
Ces
droits de propriété individuels sont naturels au sens
où ils sont le résultat non intentionnel d'une interaction
entre les hommes. Ils n'ont pas été le produit d'une
activité consciente des individus composant la société.
On remarquera ici que les droits de propriété sont
un instrument de coordination des actions individuelles pour résoudre
les conflits qui apparaissent lorsque plusieurs individus veulent
faire un usage différent d'une ressource commune.
Maintenant
imaginons que Jules s'approprie cette prairie. Imaginons aussi qu'il
ne tire pas un profit maximum de l'exploitation de sa prairie. En
revanche, Pierre, qui est un malin, a trouvé une utilisation
de cette terre qui rapporte plus de revenus. Il peut alors proposer
à Jules de lui louer sa prairie ou de la lui acheter. S'il
y consent, Pierre loue la prairie à un prix qui est supérieur
au profit que Jules tire de son exploitation, mais inférieur
aux revenus que Pierre pense en tirer. Il peut aussi l'acheter à
un prix tel que la valeur en capital de la prairie rapporte un revenu
supérieur au profit qu'en tire Jules mais inférieur
au revenu qu'en tire Pierre.
Cet
échange ou ce transfert de droits de propriété
décomposé ou non est fondamental pour faire en sorte
que la prairie soit mise dans les mains de celui qui sait en faire
le meilleur usage!
Le
concept légal de droit de propriété
Un
droit de propriété décrit ce que l'individu
peut faire avec les ressources dont il a la propriété.
Ainsi il peut: 1) user; 2) transformer; 3) détruire, 4) abandonner,
5) transmettre, 6) transférer, 7) exclure, 8) conserver à
perpétuité, 9) jouir des revenus tirés de cette
ressource. En revanche, il ne peut en faire une utilisation : 10)
qui endommage la propriété d'autrui ou qui consiste
à avoir l'intention de nuire à autrui (abus de droit);
et si quelqu'un endommage ou vole cette ressource, il est en droit
d'exiger 11) la restitution de la ressource , ou une compensation.
Chaque
point en fait décrit un droit. Ce que l'on appelle couramment
un droit de propriété est en réalité
un panier de droits. Le propriétaire est libre d'exercer
les droits, décrit ci-dessus, sur ce qui lui appartient.
Personne, y compris l'Etat, ne peut le contraindre à exercer
ces droits. Il est interdit à des tiers, y compris l'Etat,
d'interférer avec l'utilisation que le propriétaire
veut faire de ces droits. Celui-ci est libre de céder tout
ou partie de ces droits à des tiers avec leur consentement
gratuitement ou non.
Souvenez-vous
du chapitre traitant des 10 notions du raisonnement économique
sur l'échange libre. C'est le moment de rappeler l'importance
de la notion de consentement dans l'échange. L'aspect consentement
de l'échange est une condition nécessaire (mais non
suffisante) pour s'assurer que le transfert se fait bien dans des
mains de ceux qui pensent en faire le meilleur usage. Si le transfert
n'est pas volontaire, par définition, cela veut dire que
la ressource est mise dans les mains de personnes :
1)
d'une part qui n'étaient pas prêtes à faire
le même usage de la ressource que celui qui en avait la possession,
sinon il s'agit d'un vol pur et simple,
2)
d'autre part qui refusent de sacrifier leur temps ou leur argent
pour convaincre que le possesseur de la ressource, en fait, selon
eux, un mauvais usage ou pour déplacer la ressource dans
leurs propres mains en achetant au possesseur de la ressource le
droit d'en faire un autre usage.
Or
ce refus démontre ou révèle que l'usage que
pense faire de la ressource, celui qui la prend de force, n'est
pas nécessairement le meilleur. En effet, le consentement
impose que les profits mutuels attendus de l'échange volontaire
soient positifs, sinon il n'y a pas de transfert de la ressource.
Or, le transfert par la violence n'impose pas que les profits mutuels
soient positifs, ils peuvent être nuls ou négatifs.
C'est en ce sens là que l'échange volontaire joue,
en tant que règle de conduite, un rôle important pour
nous assurer que le déplacement de la ressource ne conduira
pas à un usage inférieur à celui qui existait
auparavant. Relisez attentivement ce passage. C'est sur cette base
heuristique que nous critiquons la plupart des interventions étatiques.
Vous
remarquerez que la propriété de soi découle
de ce même principe ou de cette même règle. Lorsque
l'Etat vous enrôle de force dans son armée, impose
à vos parents de vous envoyer à l'école, vous
force à porter une ceinture de sécurité en
voiture, vous taxe si vous fumez ou vous interdit de consommer de
la marijuana, de vendre un rein de votre vivant ou après
votre décès, il use de votre corps à des fins
qui ne sont pas nécessairement celles que vous désirez.
Tous ces actes constituent un conflit sur l'usage de votre corps.
Une façon simple de les résoudre est d'attribuer un
droit de propriété sur le corps humain à celui
qui l'occupe en premier. Or, qui peut bien être le premier
occupant de votre corps humain si ce n'est vous?
Une
fois reconnu le droit de propriété et le droit de
propriété sur soi (ce qui est loin d'être le
cas dans la réalité), le mécanisme de marché
ou de l'échange volontaire peut se mettre en route. Nous
retiendrons cette façon de définir les droits de propriété
parce qu'elle permet de voir que ceux-ci coordonnent spontanément
les actions individuelles en cas de conflits dans l'usage d'une
ressource (i.e. d'usage conflictuel entre plusieurs personnes d'une
ressource qui n'est la propriété de personne).
L'attribution
du droit de propriété selon la règle du premier
en possession ou du premier occupant élimine les conflits
entre individus qui convoitent les mêmes ressources. Cependant
échanger ces droits est vital pour les mettre dans les mains
des personnes qui pensent en faire le meilleur usage. Mais l'échange
de ses droits de propriété n'est pas sans problème.
Revenons à notre couple.
28.1.3
Respect des promesses lors d'un échange volontaire
Jules
veut que Pierre lui cède du bétail. Les deux contractants
peuvent s'entendre sur un prix relatif et faire la transaction.
Mais Pierre peut décider de ne pas livrer le bétail
et de garder l'argent versé par Jules qui pourrait, de son
côté, garder les animaux et refuser de les payer. Dans
ce cas, ni l'un ni l'autre ne respecte ses promesses.
Représentons
cette structure d'interaction entre Jules et Pierre de la manière
suivante. On rappelle ici que les droits de propriété
ont été appropriés selon la règle du
premier occupant. Jules dispose de deux stratégies : respecter
le contrat ou ne pas le respecter. Pierre est dans le même
cas.
Si
chacun d'eux respecte le contrat, les gains à l'échange
sont mesurés pour l'acheteur, en l'occurrence Jules, par
la différence entre le prix maximal qu'il est prêt
à payer et le prix effectivement payé, .
Pour le vendeur, ici Pierre, ce gain se mesure par la différence
entre le prix de marché et le prix minimal qu'il exige pour
vendre son produit, . Par définition
Pmax>p et p>Pmin, le tout étant supérieur à
0. Il existe alors une stratégie dominante pour Jules : ne
pas payer, c'est-à-dire ne pas respecter le contrat, puisque > 0>-p. Il
en va de même pour Pierre, puisque p> et
0>-Pmin. Tous deux adoptent une stratégie qui consiste
à tricher et à ne pas respecter le contrat d'échange.
L'échange
volontaire, ainsi présenté, ne peut émerger
spontanément du comportement rationnel entre deux individus.
La
solution résiderait dans l'intervention d'un tiers, extérieur
au contrat, possédant le pouvoir de faire respecter les termes
de l'échange, au besoin par la contrainte. Il est possible
de voir dans l'État cet instrument permettant à Pierre
et Jules de commercer tranquillement en sachant que l'un et l'autre
respecteront le contrat qu'ils ont accepté.
Il
y a une vingtaine d'années, les économistes utilisaient
cet argument pour légitimer l'action de l'État et
bien souvent, leur réflexion s'arrêtait là.
Mais cette manière ad hoc d'introduire l'État dans
l'analyse économique est loin d'être satisfaisante:
elle ne permet ni de comprendre l'émergence de cette institution,
ni de rendre compte de la manière dont ses actions constituent
un obstacle à l'échange. Par ailleurs cet argument
se présente sous la forme de deux sophismes assez courant
en théorie des jeux et que l'on ne peut accepter en l'état
:
1)
un sophisme de pertinence : le secundum quid, le théorème
fait d'une exception une règle générale.
2)
une violation d'un des axiomes de la pensée, la loi de la
non contradiction : une chose ne peut " être et ne pas
être " en même temps et pour la même relation
En
effet une stratégie dominante de non coopération émerge
que dans un cas très particulier : celui où l'échange
a lieu une fois pour toute et où il n'existe pas de possibilité
à un coût raisonnable de mettre en place des instruments
qui incitent les gens à respecter leurs promesses.
Ensuite,
on ne peut à la fois soutenir que les individus sont rationnels,
ont une connaissance commune de la structure des paiements de l'interaction
sociale et qu'ils ne cherchent pas à saisir l'opportunité
de profit que présente l'échange volontaire. Surtout
quant ils savent que ne pas tenir compte du comportement d'autrui
conduit à une situation où cette occasion de gains
à l'échange n'est pas saisie. Où ils sont rationnels
ou ils ne le sont pas.
Des
individus rationnels ont en effet parfaitement conscience de cette
structure d'interaction et n'ont nul besoin d'un tiers, l'État
en l'occurrence, capable de les contraindre à coopérer.
La coopération, l'échange volontaire et le respect
des promesses peuvent émerger spontanément, sans intervention
étatique.
Distinguons
deux situations: soit l'interaction est répétée
ou est interrompue par hasard, soit l'interaction a lieu une fois
pour toute ou est interrompue avec anticipation.
a)
L'interaction se répète à l'infini ou est interrompue
par hasard
Quand l'interaction entre les individus est répétée,
ceux-ci apprennent le comportement des uns et des autres. Si, au
premier tour, Pierre coopère et livre le bétail, Jules
pourra tricher. Mais si, par la suite, Pierre triche, le gain est
nul. En fait, si Pierre adopte la stratégie du "Tit
for Tat", c'est-à-dire coopérer pour ensuite
adopter la stratégie de l'autre partenaire, tricher ne se
révèle pas une stratégie payante à long
terme.
Revenons
à Jules. S'il triche, le gain attendu sur au moins deux tours
est : +0. S'il avait coopéré
au premier tour, lorsque Pierre coopérait, il aurait certes
gagné moins qu'en trichant, , mais,
au second tour, comme Pierre aurait continué à coopérer,
il aurait gagné : + ,
ce qui est supérieur à .
Si
Jules veut que l'interaction continue, son intérêt
est de respecter le contrat. Respecter ses promesses sur deux tours
rapporte en effet :
+ où
r est le taux d'intérêt.
Ne
pas les respecter au premier tour rapporte seulement : .
Si + > ,
Jules a intérêt à respecter les promesses.
Dans
le cas d'une infinité de périodes, si le taux d'escompte,
(1/(1+r))=ß, est supérieur au ratio du prix effectif
sur le prix maximum, p/Pmax, coopérer rapporte:
B+ßB+ß2B+ß3B+......+ßnB=(Pmax-p)/(1-ß),où
B =Pmax-p tandis que tricher systématiquement ne rapporte
que Pmax, ceci seulement au premier tour. Coopérer est donc
toujours rentable dès que (Pmax-p)/1-ß>Pmax, ou
encore dès que ß>p/Pmax, c'est-à-dire dès
que le taux d'escompte est suffisamment large pour que les gains
à l'échange futurs attendus de la coopération
ne soient pas nuls.
Cette
argumentation, développée par R. Axelrod , montre
que, si l'interaction se répète à l'infinie
ou est interrompue seulement par hasard, ce "dilemme du prisonnier"
n'en est pas un. Il est en effet rationnel pour les individus de
coopérer et de refuser cette collaboration uniquement lorsque
l'autre partenaire ne joue pas le jeu. Cette règle, plus
connue sous le nom de "donnant, donnant", incite à
l'échange volontaire. Il n'y a donc nul besoin d'un tiers
externe à la transaction, possédant le monopole de
la coercition dont l'usage consisterait à faire respecter
les contrats, pour qu'émerge une société où
l'échange volontaire des droits de propriété
se fait sans heurt. Il suffit que les individus prennent conscience
que leurs décisions présentes affectent le futur et
qu'ils attachent une utilité à ce futur. L'image de
marque et la réputation vont alors constituer des atouts
majeurs dans un tel système spontané pour générer
la confiance dans le comportement d'autrui. La recherche de valeurs
d'intégrité, d'honnêteté et de solvabilité
parmi les gens qui se livrent à l'échange est en effet
simplifiée par le signalement d'une réputation ou
d'une image de marque que sont par exemple la carte de crédit,
le label, l'appartenance à une communauté religieuse
ou à une corporation...Cela permet d'identifier le partenaire
et simultanément de se forger des croyances sur la façon
dont il a respecté ses promesses dans le passé.
Dans
l'échange répété le partenaire est identifié.
On sait avec qui l'on échange. On connaît au moins
la façon dont il a respecté les promesses lors du
dernier échange. C'est ainsi que l'on peut appliquer la stratégie
du donnant- donnant. Qu'en est-il dans le cas où l'interaction
n'est pas répétée? En effet de telles informations
ne sont plus disponibles. On ne sait pas avec qui l'on échange
et on ne dispose d'aucune information sur la conduite du vendeur
ou de l'acheteur lors d'un échange précédent.
b)
L'interaction ne se répète pas ou est interrompue
par anticipation
Lorsque
le jeu n'est pas répété, ce qui se produit
dans le cas d'échanges uniques avec des inconnus que l'on
ne reverra pas ensuite, le "dilemme du prisonnier" reste
entier. Si le jeu est répété mais interrompu
d'une manière anticipée, les deux partenaires ont
intérêt à tricher systématiquement au
dernier tour et à ne pas tenir leurs engagements. Si le jeu
dure seulement deux périodes, il est dans l'intérêt
de Jules de coopérer au premier tour, il empoche alors B;
au second tour, si Pierre joue la stratégie du "Tit
for Tat", son intérêt consiste alors à
tricher et il empoche Pmax/(1+r). Comme B+B/(1+r)<B+Pmax/(1+r),
il est rentable de ne pas respecter le contrat au dernier tour.
Mais Pierre sait que, s'il coopère au dernier tour, il va
perdre Pmin. Son intérêt est donc de s'y refuser. Il
rompt alors avec la stratégie du "Tit for Tat".
Les deux partenaires, sachant qu'ils ne coopéreront pas au
dernier tour, n'ont pas intérêt à le faire à
partir du deuxième tour. On retrouve alors le "dilemme
du prisonnier", qui est, rappelons-le, chez la plupart des
économistes, la principale justification de l'existence de
l'État.
Mais
une fois de plus, il ne faut pas oublier que les individus sont
rationnels et comprennent la structure d'interaction dans laquelle
ils agissent. Dans un tel cadre, il suffit de trouver des moyens
de faire respecter les promesses. Or, il existe plusieurs techniques
permettant de résoudre le "dilemme du prisonnier"
dans le cas de jeux qui ne se répètent pas. La première
est la formule du pré engagement : on s'engage à respecter
le contrat en fournissant un gage de cette volonté, une caution
ou des arrhes, c'est-à-dire en acceptant volontairement une
perte si on ne respecte pas ses promesses. Quelle que soit la manière
employée, la structure des gains est modifiée de telle
sorte que le respect du contrat devient une stratégie dominante.
Grâce à cette technique, le gain qu'un individu peut
attendre de ces stratégies de non-respect du contrat est
réduit par le versement d'une caution supérieure à
la valeur du produit : Pmax-C, où C>p. La caution peut
prendre n'importe quelle forme. Réciproquement, le prix payé
avant la livraison de la marchandise n'est qu'une fraction du prix
du produit, si possible inférieure à Pmin.
Caution
, gages, arrhes ou toutes autres formules de pré engagement
freinent l'échange entre des individus anonymes et qui n'auront
pas de relations suivies . D'une part il faut disposer de cette
somme et d'autre part le pré engagement doit être bilatéral
ou réciproque. Si vous avez versé une caution faut-il
encore que l'autre partie la rende lorsque vous avez respecté
le contrat. En fait il existe un moyen plus élaboré
pour faire coopérer des gens qui ne se connaissent pas et
qui n'échangeront pas de manière répétée
: l'émergence d'une société où le Droit
(ici le droit commercial) fait respecter les promesses sans qu'il
y ait besoin d'un Etat.
c)
Justice privée et respect des contrats
Pour
démontrer ce point nous allons procéder de la façon
suivante. Jules et Pierre sont appariés au hasard et ne se
connaissent pas mais ils peuvent s'adresser à un marchand
spécialisé dans l'arbitrage des conflits entre acheteurs
et vendeurs. La procédure est la suivante .
On
obtient de cet arbitre, en contrepartie d'un paiement Q, une information
sur le partenaire avec qui l'on échange. En particulier si
celui-ci a déjà eu un conflit dans lequel il était
en tort. Cette information est répertoriée dans un
livre tenu par cet arbitre et est alors communiquée à
celui qui la demande. Par définition cette information est
connue des deux partenaires à l'échange.
a)
L'échange a lieu et chacun observe le résultat.
b)
Si l'un des partenaires n'est pas satisfait parce que l'autre n'a
pas respecté ses promesses, il peut faire appel à
l'arbitre à un coût C si et seulement s'il a requit
déjà l'arbitre pour avoir l'information sur le partenaire.
c)
Si l'une des parties à l'échange fait appel auprès
de l'arbitre, celui-ci accorde un dédommagement J au plaignant
ci celui-ci a été honnête et si l'autre partenaire
a triché, autrement il n'accorde rien du tout.
d)
Ou le tricheur paie le dédommagement à un coût
personnel de f(J), ou bien il refuse de payer et cette décision
est sans coût personnel pour lui ;
e)
En revanche, tout tricheur qui ne paie pas le dédommagement
est aussitôt répertorié dans le livre des mauvais
payeurs que tient l'arbitre.
Cette
manière de faire respecter les promesses, sans Etat, a été
développée par P.R.Milgrom,D.C.North et B.R.Weingast
pour expliquer l'émergence et le fonctionnement de la loi
des marchands (la Lex Mercatoria) au moyen âge à une
époque où l'Etat ne détenait pas un monopole
sur la justice et le Droit..
Maintenant
l'interaction entre Jules et Pierre se présente sous la forme
séquentielle suivante, sachant que B = Pmax-p on a la structure
d'interaction suivante :
Eliminons
les stratégies dominées. Requérir, tricher
pour jules et tricher pour Pierre (ETT) revient à faire une
perte de -Q, ne pas échanger est encore meilleur, cette stratégie
est aussi dominée par l'échange et le respect des
contrats (EHH) puisque Jules obtient (B-Q)/(1+r) >0. Si Jules
échange et est honnête mais que Pierre triche, il n'est
pas intéressant pour Jules de renoncer à faire un
jugement puisqu'il perd à coup sûr - Q-p. La stratégie
EHTNJ est donc dominée par NE ou EHH. Concentrons nous sur
les autres stratégies.
En
particulier vérifions s'il est payant lorsque l'on a triché
de respecter le jugement ( puisque personne ne peut forcer celui
qui ne respecte pas ses promesses à dédommager l'autre
partie). Payer le jugement lors de la stratégie ETHJ coûte
à celui qui a triché (ici Jules) la somme f(J), elle
se déduit de ses gains présents Pmax-Q. Mais s'il
paie, il n'apparaît pas dans le livre des mauvais payeurs
et peut échanger par la suite avec d'autres individus. Payer
rapporte donc dans le futur la somme de (B-Q)/(1+r). Si f(J) est
inférieur à cette somme actualisée, payer est
préférable à ne pas payer puisque si l'on ne
paie pas le gain est obtenu une fois pour toute. Pmax-Q doit être
inférieur à Pmax -Q-f(J)+ (B-Q)/(1+r), ce qui est
le cas si f(J)< (B-Q)/(1+r). Donc les stratégies ETHJNR
ou ETHNJ sont dominées par ETHJR. Reste la stratégie
EHTJR comparée à celle de EHTNJ, c'est-à-dire
est-ce que la victime a intérêt à porter plainte
? En effet la stratégie EHTJNR est dominée pour Pierre
par la stratégie de payer si Jules porte plainte. ETHJR domine
ETHNJ si J>C ou encore f(J)>f(C). Nous obtenons alors un résultat
remarquable : il existe un jugement arbitral tel que si (B-Q)/(1+r)>f(J)>f(C)
alors les stratégies dominantes consistent à respecter
d'une part les promesses et si d'autre part l'une des parties ne
respectent pas ses promesses, il est dominant d'aller devant l'arbitre
pour demander réparation et si l'on est le fautif de payer
ce dédommagement . De cette manière on maintient un
système coopération entre des individus qui ne se
connaissent pas et qui ne commerceront ensemble qu'une seule fois
sans avoir à user d'un monopole de la coercition. Il est
clair que si le coût de faire appel à un jugement et
de s'adresser à un arbitre, respectivement C, et Q sont trop
élevés, la loi des marchands ne sera pas viable.
Une société marchande n'a donc nul besoin de la contrainte
de l'État pour fonctionner et l'histoire en fournit de nombreux
exemples : la loi des marchands du XIIe siècle, la lex mercatoria,
le droit islandais qui s'est développé pendant trois
siècles sans intervention étatique et l'affrètement
maritime aujourd'hui même en droit international.
Un
"ordre anarchique" marchand peut donc émerger spontanément
et perdurer sans que l' État s'y immisce : c'est ce que l'on
appelle un état de nature lockéen. Allons plus loin.
Les règles qui gouvernent l'ordre marchand ne sont pas les
seules à émerger spontanément de l'interaction
sociale.
Les
principes d'auto organisation et de sélection naturelle
L'idée
que l'on puisse observer de l'ordre et de la permanence dans les
phénomènes sociaux ou économiques sans qu'il
y ait une " main visible " pour les ordonner, a été
découverte par A. Ferguson, D.Hume et A.Smith, bien avant
que Darwin applique la même intuition à la biologie
et à l'origine des espèces. L'idée d'un ordre
spontané qui émerge de l'interaction individuelle
sans qu'il soit dans l'intention de chacun de le faire apparaître
a été reprise par C.Menger et développée
par le prix Nobel F.Hayek avec la phrase célèbre à
propos des ordres spontanés :
"résultat
des actions humaines mais non de leur dessein ".
Hayek
va jusqu'à affirmer que ce processus " naturel ",
s'il est laissé à lui même, produit un ordre
infiniment plus subtil et complexe que celui qui pourrait émerger
d'une volonté humaine. Le langage, les règles de droit,
les coutumes, l'Etat lui-même, et pour mentionner quelques
institutions économiques : les droits de propriété,
les marchés, la compétition, la monnaie, la structure
des firmes etc. sont des ordres spontanés types qui façonnent
notre univers social sans qu'ils aient été conçus
par un planificateur central ou par un Dieu omniscient. Comment
de tels ordres peuvent-ils émerger ? Par le principe d'auto
organisation.
Prenons
un exemple. Vous êtes sur une route et vous roulez vite. À
300 mètres en avant vous découvrez un croisement.
Vous avez le choix entre ralentir pour aborder ce carrefour ou au
contraire maintenir votre vitesse. Un autre véhicule fait
de même sur l'autre voie. Il est clair que si les deux conducteurs
maintiennent leur vitesse, ils vont avoir un accident en franchissant
le carrefour. Vous avez donc deux stratégies : ralentir à
l'approche du croisement et céder le passage à l'autre
voiture ou bien maintenir votre vitesse et franchir le carrefour
sans vous soucier des autres. Le résultat de cette action
dépend fondamentalement du comportement de l'autre conducteur.
En effet, s'il adopte la même stratégie que vous ou
bien tous deux vous attendez en espérant que l'autre franchira
le carrefour, vous perdez alors de précieuses minutes à
attendre que l'autre se décide, mettons six minutes en moyenne
; ou bien vous passez et l'autre attend, auquel cas vous ne perdez
aucune minute. Dans le cas où vous cédez le passage,
vous perdez deux minutes. La pire des situations est celle où
vous passez et l'autre franchit le carrefour en même temps
que vous : c'est l'accident. Auquel cas vous perdez de nombreuses
minutes, une vingtaine environ, toutes consacrées à
établir le constat de l'accident que l'on suppose ne pas
entraîner de dommages corporels. Représentons cette
interaction par la matrice suivante :
|
|
L'autre
véhicule
|
|
p
|
1-p
|
|
C
ède
le passage
|
N
e
cède pas le passage
|
|
V
otre
véhicule
|
C
ède
le passage
|
6,
6
|
2,0
|
Ne
cède pas le passage
|
0,
2
|
20
,20
|
Les
chiffres représentent des minutes. La meilleure solution
pour vous est de franchir le croisement en espérant que l'autre
conducteur a la patience d'attendre (0, 2). Vous ne perdez aucune
minute. La pire solution est celle où tous les deux vous
franchissez simultanément le carrefour et qu'un accident
en résulte. Le temps perdu est au maximum de 20 minutes chacun.
Une solution de compromis est de céder le passage auquel
cas vous ne perdez que deux minutes.
Il
s'agit donc d'un problème de coordination entre des automobilistes
qui ne se connaissent pas. Votre comportement dépend fondamentalement
de celui d'autrui.
Si
vous étiez sûr que l'autre conducteur était
un retraité de plus de 65 ans, alors que vous êtes
un jeune étudiant sportif, vous pourriez anticiper que sa
réaction est de céder le passage. Les personnes âgées
sont en moyenne des conducteurs timorés. Vous pourriez passer
sans vergogne. Malheureusement pour vous une telle information n'est
pas à votre disposition avant de franchir le carrefour. Faute
d'information précise sur le comportement de l'autre automobiliste,
vous estimez à une chance sur deux que l'autre ne cède
pas le passage. Quel comportement allez-vous adopter ? Comme vous
êtes rationnels, on postule que vous adoptez la stratégie
qui minimise le temps perdu à franchir le carrefour compte
tenu du comportement anticipé de l'autre.
La
perte moyenne attendue à franchir le croisement avec un accident
est de :
E(Up)
= ½ (0')+ ½.(20')=10' ;
celle
consistant à céder le passage est de :
E(Ua)=
½.(6')+ ½.(2')= 4' .
Il
va de soi qu'en absence totale d'information sur le comportement
d'autrui et en postulant qu'il y a une chance sur deux pour que
l'autre automobiliste ne cède pas le passage, il vaut mieux
attendre.
Si
tel est le cas, il va y avoir davantage de gens prêts à
céder le passage. La probabilité qu'il y ait une chance
sur deux pour que l'automobiliste cède ou ne cède
pas le passage n'est pas celle qui s'établira définitivement.
Recherchons
donc quelle est la probabilité p* pour laquelle il est indifférent
à chaque automobiliste de franchir le carrefour sans se soucier
d'autrui ou de ralentir et de céder le passage. Celle-ci
est obtenue en appliquant le principe d'arbitrage décrit
plus haut. Egalisons la perte moyenne attendue en adoptant une stratégie
plutôt qu'une autre.
E(Up)=E(Ua)=
p(6')+(1-p)(2')=(1-p)(20')
P*=18/24=6/8=0.75.
Avec
cette proportion de gens qui cède le passage, le temps perdu
est de : 5'.Le graphique suivant illustre cette interaction.
Sur
l'axe vertical on représente les minutes perdues consécutivement
au franchissement du carrefour avec ou sans accident. Sur l'axe
horizontal on reporte la probabilité avec laquelle les autres
conducteurs vont adopter une stratégie plutôt qu'une
autre. L'interaction est symétrique. Chaque conducteur fait
face à la même situation.
On
remarque immédiatement que si les autres conducteurs décident
de céder le passage avec une probabilité supérieure
à 75%, il est rentable de passer. La stratégie de
franchir le carrefour sans se soucier de l'autre domine celle de
céder le passage. A l'inverse si cette probabilité
est inférieure à 75%, attendre est la stratégie
dominante. Le hasard ne domine pas cette interaction et celle-ci
est stable puisque l'on tend vers une probabilité de céder
le passage égale à 75%. Le hasard dominerait cette
situation d'interaction si la probabilité " d'équilibre
" s'établissait à une chance sur deux. Pour qu'il
en soit ainsi il faudrait que les pertes de temps à attendre
que l'autre passe soient identiques à celles que l'on a lorsque
les deux passent simultanément et qu'il y ait un accident
! Par définition de cette interaction, les pertes de temps
en cas d'accident sont nécessairement plus élevées
que celles supportées lorsque l'on cède le passage
à l'autre.
Mais
la situation finale, même avec une probabilité d'équilibre
de 75%, est peu satisfaisante. Elle n'est coordonnée que
dans 56,25% des cas (0,75 que multiplie 0,75), dans 6,25% des cas
il y a un accident (0,25 que multiplie 0,25) et dans 27,5% des cas
les deux attendent sans franchir le carrefour. Cette solution ne
peut perdurer. Les automobilistes vont rechercher une information
observable, sans ambiguïté, corrélée avec
le comportement des conducteurs qui ralentissent au croisement ou
au contrai | | | |