Accueil
CD
Vidéo conférences
 
Autre univers
Curriculum Vitae
 
Voir Panier
Connection client :
   
 
Nouveau compte ?
 
Evènements à la une
Conférences du professeur Duraisamy
Le mythe de la pauvreté
MICROECONOMIE, THEORIE & APPLICATIONS
L'Ecole Economique de Paris (EEP)
 
Recherche
 
Nous contacter
Liens
Plan du site
 
 
  
 
Powered by
BWM Mediasoft
Bienvenue sur le site de Bertrand Lemennicier  Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme, ces droits sont : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression (Article 2 de la déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen du 26 août 1789)  "Quand même tu aurais à vivre trois mille ans, et trois fois dix mille ans, dis-toi bien que l'on ne peut jamais perdre une autre existence que celle qu'on vit ici-bas, et qu'on ne peut pas davantage en vivre une autre que celle qu'on perd". Marce Aurèle, Pensées, Livre II, maxime 14  "La vertu de la rationalité signifie la reconnaissance et l'acceptation de la raison comme notre seule source de connaissance, notre seul juge des valeurs et notre seul guide d'action" Ayn Rand , La vertu d'égoisme, 

" Du XIIe au XVIIIe siècle, la puissance publique n'a point cessé de s'accroître. Le phénomène était compris de tous les témoins, évoquait des protestations sans cesse renouvelées, des réactions violentes. Depuis lors, elle a continué de grandir à un rythme accéléré, étendant la guerre à mesure qu'elle s'étendait elle-même. Et nous ne le comprenons plus, nous ne protestons plus, nous ne réagissons plus. Cette passivité toute nouvelle, le Pouvoir la doit à la brume dont il s'entoure".

Bertrand de Jouvenel ,Du pouvoir (1942), Hachette collection Pluriel ed.1972

 

Etat de nature et nature de l'Etat

 

Ce chapitre aborde une question de philosophie politique d'importance : celle de l'anarchie. Juger de la nécessité de supprimer ou, au contraire, de créer un État, revient à répondre à la question fondamentale de la philosophie politique : celle de la nature de l'Etat.

Ce thème est d'une actualité brûlante : faut-il créer un État Mondial en donnant à l'ONU le droit de taxer chaque État national afin de développer une force militaire d'intervention ? Faut-il créer un État Fédéral Européen centralisé ou faut-il, au contraire, instaurer une concurrence entre les différents États membres ? Faut-il supprimer les États nationaux européens et laisser aux Basques, aux Bretons, aux Alsaciens, aux Niçois, aux Savoyards et aux Corses le droit de vivre à leur guise et de gérer leurs relations inter individuelles dans le cadre d'un État de Droit, sans États nationaux, ou supra nationaux ? Fallait-il

créer, en Afrique du Sud, une confédération d'États regroupés en fonction des ethnies ou fallait-il créer un État unique avec des chambres noires, cuivrées, jaunes ou blanches ? Était-il astucieux de reproduire le schéma classique d'une république une et indivisible, soumise aux caprices des majorités de rencontre ou à la dictature d'une ethnie comme cela se produit dans certains pays d'Afrique Noire : le Zimbabwe par exemple? L'histoire contemporaine a déjà donné certaines réponses: l'URSS s'est désintégrée en raison de la sécession des États nationaux. À l'intérieur même des États, de petites entités réclament leur autonomie, au besoin par la force. En cette fin de siècle, nous assistons à une vaste remise en cause et à un total discrédit de l'État. Quelles en sont les raisons ?

Imaginez la scène suivante sur les Champs Elysée : un individu s'empare, par la force, de l'argent d'un honnête citoyen qui passait par là. Vous considérerez cet acte comme particulièrement lâche et immoral et vous vous insurgerez contre ce vol. Imaginez maintenant que ce soit un inspecteur des impôts qui commette un acte similaire et recourt à la violence à l'encontre de ce même citoyen afin de mettre l'argent ainsi collecté sans son consentement dans la poche du premier individu dont il a été question. Vous considérerez cela comme légitime et peut-être irez-vous jusqu'à applaudir, si cet honnête citoyen est un voisin que vous détestez depuis longtemps.

Imaginez qu'un employeur privé offre de faibles salaires en compensation d'un travail extrêmement dangereux. Il ne trouve aucun volontaire et résout son problème en enlevant des jeunes gens dans la rue et en les forçant à travailler pour lui. On condamnera un tel homme pour rapt, violence et extorsion de fonds, et sa conduite sera jugée profondément immorale. Le gouvernement n'agit pourtant pas autrement lorsqu'il recrute des soldats : la plupart des individus concernés par ce qui porte le nom de conscription civile ou militaire trouvent cela normal et hésitent à se rebeller contre les gendarmes quand ceux-ci leur signifient leur incorporation !

Vous arpentez les rues de Riga et admirez la vieille ville lorsqu'un gamin de neuf ans se précipite sur vous et vous met des cartes postales dans les mains, sans que vous puissiez réagir. Il réclame ensuite une aumône. Vous lui rendez les cartes postales et vous en débarrassez après quelques imprécations. Vous refusez ce "don" forcé, mais vous acceptez de payer la Sécurité Sociale, un service qui vous est offert sans que vous l'ayez demandé.

Par quel tour de force intellectuel cette institution que l'on appelle l'État parvient-elle à vous faire accepter ce que vous refuseriez venant d'individus ou d'entreprises privées ? Car ce n'est autre que ce tour de force intellectuel qui va, avec votre "peur du gendarme", légitimer l'action de l'État.

Un État est, par définition, une institution qui peut légitimement utiliser la violence pour parvenir à ses fins et en détient le monopole sur un territoire donné. Cette caractéristique distingue l'État d'associations criminelles comme la Mafia et d'institutions telles que la firme ou la famille : ces deux dernières utilisent en effet rarement la violence pour arriver à leurs fins et la Mafia ne détient pas le monopole de la violence "illégitime" sur un territoire donné.

Dans ce qui suit, nous allons proposer une explication simple de la nature de l'État en respectant les principes qui sous tendent ce manuel : l'individualisme méthodologique et la rationalité individuelle.

Pour la plupart des économistes en effet, l'État a son origine et trouve légitimité (ou illégitimité) et continuité dans les désirs qu'ont les individus de poursuivre leur intérêt personnel en recourant à la contrainte publique. L'État n'a d'autres fins que celles des membres qui le composent. Il ne possède aucune réalité indépendante des individus, qui sont les seuls à être souverains et à détenir le pouvoir d'agir, pouvoir qu'ils peuvent d'ailleurs déléguer. L'État est alors un instrument permettant à l'individu de poursuivre ses fins privées par d'autres voies que l'échange volontaire.

Les théories mystiques et organicistes de l'État abondent et s'opposent à la démarche de ce chapitre. Selon elles, l'État existe indépendamment des citoyens qui le composent. Cette conviction est renforcée par le fait que de nombreux hommes politiques parlent en son nom et évoquent la raison d'État, comme si l'État était un être doué de raison. Il est souvent considéré, par exemple chez E. Durkheim, comme un organe de réflexion et un instrument rationnel chargé de réaliser l'intérêt général, constituant ainsi un centre de décisions autonome qui agit au nom de la collectivité comprise comme un tout. C'est une entité transcendante, dotée d'un pouvoir suprême unique et cohérent, avec un système de valeurs propre. Cette entité située, au-delà des individus, se lance souvent dans des actes qui exigent omniscience, omnipotence, et bénévolat. Mais qui peut être omniscient, omnipotent et bénévole, si ce n'est la somme de toutes les perfections, Dieu lui-même. N'est-ce pas d'ailleurs ainsi que l'on appelle, par dérision, le Président de la République ? Autrefois, le Roi incarnait l'État et l'essence de l'État était d'origine divine.

Il existe également des versions holistes de l'État. Celle de C. Maurras qui voit dans l'État un organisme politique qui serait sain s'il partait de la famille et passait par la hiérarchie harmonieuse des corps intermédiaires (judiciaire, religieux, universitaires et professionnels) pour monter vers la monarchie. Jean Bodin, de son côté, écrit à propos de la République :

" Tout ainsi que le navire n'est plus que bois sans le vaisseau, quand la quille, qui soutient les costés, la proue, la poupe et le tillac sont ostées: aussi la République sans puissance souveraine qui unist tous les membres et parties d'icelle et tous les mesnages et collèges en un corps, n'est plus République ".

J.J. Rousseau considère l'État comme un pacte social où :

" chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale, et nous recevons en corps chaque membre une partie indivisible du tout " . La façon dont J.J.Rousseau définit la volonté générale mérite d'être mentionnée :"Il y a souvent de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu'à l'intérêt commun, l'autre regarde à l'intérêt privé, et n'est qu'une somme de volontés particulières : mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et les moins qui s'entre-détruisent, reste pour somme des différences la volonté générale . Finalement cet " acte d'association produit un corps moral et collectif composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix, et auquel le moi commun donne l'unité formelle, la vie et la volonté. Cette personne publique qui se forme ainsi par l'union de toutes les autres prend en général le nom de corps politique, lequel est appelé par ses membres Etat " . Utilitarisme classique, holisme et organicisme caractérisent la définition de l'Etat vu par J.J.Rousseau (Notion du corps social, Chapitre III, Contrat Social Ie version). Pour le juriste H.Kelsen l'Etat se confond avec l'ordre juridique. Quant à P.Bourdieu, il voit dans l'Etat :" un champ de pouvoir entendu comme l'espace de jeu à l'intérieur duquel les détenteurs de capital de différentes espèces luttent notamment pour le pouvoir sur l'Etat, c'est-à-dire sur le capital étatique donnant pouvoir sur les différentes espèces de capital et sur leur reproduction " . Dans ce chapitre nous adoptons une définition classique de l'Etat tel que les politicologues l'acceptent :" L'Etat est un ensemble d'institutions qui possède les instruments de la violence et de la coercition "

Dans ce chapitre nous adoptons une définition classique de l'Etat tel que les politicologues l'acceptent en la complétant : " L'Etat est un ensemble d'institutions qui possède le monopole légitime des instruments de la violence et de la coercition sur un territoire donné " et ces instruments de la violence et de la coercition permettent à l'individu de poursuivre ses fins privées par d'autres voies que l'échange volontaire s'il peut en disposer.

Pour la plupart d'entre vous vous avez du mal à imaginer que l'on puisse vivre sans Etat. Autrefois il était inimaginable que l'on puisse contester l'existence même de Dieu et prétendre que l'on puisse vivre sans lui. Votre croyance en cette institution est vraisemblablement du même ordre. Pourtant tous les jours nous affrontons des situations d'interaction où la coopération avec autrui est menée à bien sans faire appel à une autorité centralisatrice disposant du monopole de la coercition et chargée de régler cette coopération. Pourquoi ? Simplement parce que celle-ci n'est pas là au moment où l'on en aurait besoin ou parce qu'elle est dans l'incapacité d'offrir une solution aux conflits qui émergent de ces interactions entre les individus.

Les économistes ont pris l'habitude de distinguer plusieurs situations d'interaction sociale qui pourraient justifier une demande de l'usage de la violence ou de la coercition par une autorité centrale pour contraindre les individus à coopérer malgré eux et cela pour le bien de tous.

En effet pour qu'un état de nature puisse engendrer un ordre social sans Etat, il faut que les interactions sociales qui mènent à des conflits violents entre les individus se résolvent spontanément c'est-à-dire de manière auto organisée sans faire appel au principe de coercition.

Nous allons prendre une série d'interactions sociales essentielles à notre propos pour engendrer un tel ordre :

1) les conflits sur l'usage d'une ressource rare dit jeu du poulet ou de la colombe et du faucon

2) Le respect des promesses lors d'un échange volontaire dit jeu du dilemme du prisonnier

3) La coordination des actions individuelles hors échange volontaire ( coordination des automobilistes sur les routes) dit jeu de coordination

A partir de la résolution de ces interactions sociales élémentaires et universelles, nous allons faire émerger un ordre social.

 

28.1 La coopération dans les sociétés sans État

Loin d'être le chaos, l'anarchie (qui veut dire sans hiérarchie) constitue un système d'interaction entre les individus fondés sur l 'émergence spontanée des droits de propriété et de leur échange volontaire.

Une société sans Etat ne peut exister que si des droits de propriété individuels émergent. Ces derniers doivent être correctement définis, sécurisés et échangeables par consentement mutuel.

En fait, les droits de propriété émergent de façon non intentionnelle de l'interaction individuelle entre une multitude d'acteurs poursuivant leurs propres desseins. Un droit de propriété est le produit de l'activité des hommes mais non de leur volonté. Il n'est pas arbitraire. Il émerge pour résoudre des problèmes fondamentaux d'interaction individuelle et de conflits d'intérêt ou d'usage à propos d'une ressource. Il n'est pas altérable sans créer des dommages considérables dans l'ordre social en trompant les attentes légitimes des individus.

28.1.1 Conflits dans l'usage des ressources

Prenons un exemple simple. Pierre est un vacher. Il vient de Sicile, il pèse 55 kg et mesure 1,57m. Julie est une allemande de 110 kg qui mesure 1,80m. Tous deux vivent dans l'Ouest américain des années 1880. Tous deux convoitent une prairie dont la terre est très riche. L'une veut l'utiliser pour la culture, l'autre pour l'élevage. Qui finalement va décider de l'usage de la prairie? Pour la plupart d'entre vous, vous êtes persuadé que Julie, notre allemande, va imposer ses préférences en utilisant la force. Pierre ne pèse que 55kg et ne mesure que 1m 57, alors que Julie pèse 110 kg et mesure 1 m 80. L'issue ne fait pas de doute. Julie gifle Pierre autant de fois qu'il le faut pour qu'il renonce à convoiter l'usage de cette ressource. Mais cette idée ou cette croyance que le plus fort l'emporte est fausse. En effet, Pierre a des cousins. Ils sont dix et armés, et Julie est seule et sans famille. Si Julie avait eu connaissance des cousins de Pierre et de la solidarité qui existe dans les familles siciliennes, elle n'aurait pas agit ainsi.

Un comportement violent et agressif n'est pas la manière dont on peut résoudre le conflit à propos de l'usage d'une ressource parce que l'on ne sait jamais qui est le plus fort.

Pour vous démontrer ce point admettons que Pierre et Julie décident de régler leur conflit, à propos de la prairie, en adoptant une stratégie d'agression ou une stratégie de soumission. Chacun décide de se comporter : soit comme un faucon, soit comme une colombe.

La stratégie agressive consiste pour Julie à entourer la prairie avec des fils de fer barbelés pour empêcher l'accès du troupeau de Pierre; et pour Pierre à venir avec ses cousins armés et détruire ces fils de fer. On suppose aussi que la probabilité de remporter le conflit est estimée à 1 chance sur 2 (l'incertitude est maximum).

Formalisons ce conflit de la façon suivante

V mesure le gain du conflit, C le coût pour chacun de se faire la guerre. Si les deux jouent la colombe, ils peuvent s'entendre entre eux et passer un contrat pour se partager les gains en deux, V/2). Quand les deux se font la guerre le gain attendu est de (1/2) {V-C}. Par définition celui-ci est négatif. Sinon la guerre vaudrait autant que la paix. Chacun, dans le fond accepte de jouer le faucon si, et seulement si, son adversaire joue la colombe. Car, si tous deux jouent le faucon les pertes sont supérieures aux gains. En conséquence V-C<O . Si Julie joue le faucon alors que Pierre joue la colombe, elle emporte la totalité des gains V. Si à l'inverse elle joue la colombe alors que Pierre joue le faucon, elle perd tout, son gain est nul.

Il y a plusieurs façons de concevoir les relations entre Pierre et Julie. Nous en adopterons une très simple. Pierre et Julie ne se connaissent pas et la seule information véritable que l'un et l'autre ont sur le comportement de l'autre est que l'autre appartient à une population nombreuse susceptible dans le cas d'un conflit, à propos de l'usage d'une ressource, d'adopter deux attitudes : faucon ou colombe. Ils savent aussi que leur rencontre est due au hasard. Julie et Pierre sont appariés de manière aléatoire.

Appelons, µf , la proportion de gens dans la population adoptant l'attitude de faucon et, µc , celle adoptant l'attitude de colombe.

Le gain obtenu par Julie si elle joue la stratégie du faucon est de :

1)

si elle joue la colombe :

2)

Admettons aussi un processus d'apprentissage tel que si l'utilité en jouant le faucon excède celle obtenue en jouant la colombe, la probabilité de jouer le faucon augmente:

3)

est une fonction non décroissante et qui préserve les signes de E(U)f - E(U)c comme des fonctions U.

Pour que la stratégie du faucon soit dominante, il faudrait que

E(U)f > E(U)c quelque soit µ.

soit:

ou V-C > O

ou si V = C, alors V> V/2

Pour que la stratégie de la colombe soit dominante, il faudrait que

E(U)c > E(U)f pour tout µ.

soit :

ou V/2 > V

ou si V/2 = V alors O > V-C

La stratégie de la colombe ne peut pas être dominante, puisque par définition V> V/2. D'un autre coté la stratégie du faucon n'est pas dominante, dès que C> V.

Si faire la guerre entraîne des pertes nettes, il existe une certaine proportion de faucons ou de colombes dans la société telle que Julie est indifférente à jouer la stratégie du faucon ou de la colombe, quand Pierre joue le faucon ou la colombe.

Cette proportion est obtenue quand :

Portons sur l'axe vertical l'utilité et sur l'axe horizontal la probabilité ou la proportion de gens qui joue à la colombe.

Lorsque µf est nul (ou µc est unitaire), il est rentable pour Julie de jouer le faucon. Il en sera ainsi tant que µf sera inférieur à µf*. Ce qui est vrai pour Julie est vrai pour les autres. La proportion de gens jouant le faucon dans la population augmente jusqu'à ce que l'on atteigne µf*. En deçà de µf* c'est l'inverse. Jouer la colombe rapporte plus que de jouer le faucon. La proportion de gens adoptant la stratégie de la colombe augmente. Si C est supérieur à V, alors V/C est inférieur à l'unité et µf* est inférieur à 1.

µf* dépend du ratio V/C, c'est-à-dire des gains et des coûts qu'il y a à se faire la guerre. Si C vaut 2V la proportion limite de gens agressifs dans la population pour laquelle Julie à la marge est indifférent à la stratégie du faucon ou de la colombe est juste égale à 50 %, si C vaut 3V, cette proportion diminue et tombe à 33%. Auquel cas, il y a une forte probabilité pour que Julie adopte la stratégie de la colombe. Comme les rôles pour l'instant sont interchangeables, il en est de même pour Pierre. Plus C augmente, moins on observe de gens agressifs.

28.1.2 Emergence des droits de propriété asymétrie et règle du premier occupant

Cette structure d'interaction montre que, même dans le cas où les comportements seraient agressifs ou violents, il y a une probabilité assez forte pour que les conflits se résolvent pacifiquement. V/C mesure explicitement le taux de rendement de faire la guerre puisque l'on rapporte des gains attendus à des coûts. L'évolution de ces deux variables limite la rentabilité du comportement agressif. Plus C est élevé comparativement aux gains attendus, moins les gens seront agressifs. C'est en ce sens que des armes très destructrices, comme l'arme nucléaire, conduisent à la paix. Le ratio V/C devient très faible et µ* se rapproche de zéro, tous ont intérêt à adopter une stratégie de la colombe.

Mais cette analyse demeure insuffisante. En effet, la présence d'un comportement agressif vient du fait que l'on ne reconnaît pas d'asymétrie entre les deux opposants. Si Julie est plus forte et que Pierre est vraiment un gringalet et qu'il ne peut faire appel à des cousins, la matrice des gains se réécrit de la manière suivante.

La certitude pour Julie de l'emporter sans coût fait de la stratégie du faucon une stratégie dominante. (V-C) est positif et Julie adopte un comportement agressif quel que soit le comportement de Pierre. Pierre reconnaissant que Julie a une stratégie dominante (il sait qu'elle va jouer systématiquement l'agression) choisit alors la stratégie qui minimise ses pertes. Il se soumet, car jouer le faucon pour lui entraîne des pertes,( v-c est négatif) et se soumettre n'entraîne ni gains, ni pertes.

L'inconvénient de la loi du plus fort est que Julie n'a pas la certitude que Pierre n'a pas de cousins. Elle ne sait pas si Pierre, tout gringalet qu'il soit, ne dispose pas d'une arme secrète. Il est champion de Karaté. C'est la raison pour laquelle la loi dite du "plus fort" est ambiguë et ne s'impose pas comme règle de comportement unanime.

On pourrait adopter une autre règle. Julie comme vous l'avez remarquez est une femme. En dépit de ses 110 kg elle répugne à agresser les gens. En cela elle ne diffère pas des autres femmes. Pierre qui est capable de reconnaître une femme d'un homme anticipe aussitôt qu'elle n'adoptera pas la stratégie du faucon mais plutôt celle de la colombe, son intérêt est alors d'être agressif. Une règle s'impose : les femmes se soumettent et laissent les hommes dire à quel usage la prairie est destinée. Une société masculine s'impose. Mais cette règle est aussi ambiguë que celle du plus fort et n'est pas universelle. Quid des femmes qui se déguisent en homme et quid des conflit lorsqu'il y a en présence deux hommes ou deux femmes qui convoitent l'usage de la même ressource.

La règle qui s'imposera devra être non ambiguë et universelle. Il en existe une. Prenons une autre asymétrie : celle du premier occupant ou du premier en possession du champ ou de la prairie ou de la chose convoitée.

Dans un tel cas, chaque joueur sait que s'il n'est pas le premier, il est d'une certaine manière un intrus. L'autre est le premier occupant. Etre le premier occupant donne un avantage tel que, en cas de conflit, la probabilité de gagner est de 3/4 au lieu de (1/2). On suppose aussi que les coûts du conflit, C*, sont inférieurs aux gains attendus. En effet, le premier occupant, Julie, apprends vite où il faut disposer la mitrailleuse qui arrêtera net les dix cousins de Pierre. Réciproquement quand on est un intrus les gains nets des coûts sont pondérés par une probabilité de gagner réduite à 1/4. En revanche, le coût de faire la guerre est supérieur aux gains et égal à C. Supposons, enfin, que lorsque vous êtes un intrus, vous ne tirerez un gain V de cette ressource que si vous y investissez un effort supplémentaire d'une valeur de ß qui réduit le gain attendu en dessous de V/2. Il faudra en effet transformer la prairie pour un autre usage. En fait une information locale est disponible pour le premier occupant ( et qu'il est le seul à connaître du fait d'être arrivé le premier) : il sait mieux défendre la ressource dont il a pris possession et il sait mieux qu'avant quel est l'usage le plus adapté à la ressource qu'il cherche à exploiter.

Nous avons alors deux situations nouvelles:

1) ou vous êtes intrus;

2) ou vous êtes le premier occupant.

(si vous n'êtes ni dans un cas, ni dans un autre, nous revenons, par définition, au cas étudié plus haut) :

Représentons sous forme extensive cette nouvelle interaction et transformons Julie en Jules.

Partons de la situation où Jules est un intrus. Il sait que Pierre est le premier occupant. Il a le choix entre jouer le faucon ou la colombe. Dans le sous-jeu où Jules est un intrus et Pierre le premier occupant, la stratégie dominante qui émerge pour Jules est celle d'une attitude de soumission, car V-ß<V/2 et (1/4) (V-C)<0.

Quand en revanche, Jules est le premier occupant, sa stratégie dominante est celle du faucon, car V>V/2 et (3/4)(V-C*)>0.

Dans l'arbre de décision précédent deux solutions naturelles émergent:jouer le faucon lorsque l'on est le premier occupant et jouer la colombe lorsque l'on est l'intrus .

Quelle leçon tirer de cette asymétrie ? L'incertitude sur le premier occupant est à la source même du conflit d'appropriation. C'est parce que l'on ne sait pas qui est le premier occupant qu'une proportion non négligeable de gens adopte la stratégie du faucon lorsque justement celle-ci n'est pas dominante. Dès que l'on sait qui est le premier occupant ou le premier en possession de la ressource rare, l'incertitude est réduite à tel point que cette information entraîne une règle de comportement dominante : quand on est le premier occupant, on adopte la stratégie du faucon ; quand on est l'intrus, on adopte la stratégie de la colombe. Or, cette information est, la plupart du temps, facile à obtenir : il suffit d'inspecter et/ou de se renseigner. Cette règle est si forte que le premier occupant n'a pas grand chose à faire pour marquer son territoire ou pour signaler qu'il est le premier occupant. Jules dépose ses affaires sur la prairie et marque ainsi sa propriété. Quand l'étudiant est au restaurant universitaire, il dépose son plateau sur la table où il envisage de déjeuner. Rares sont les étudiants qui vont prendre ce plateau et le mettre sur une autre table.

La reconnaissance d'une asymétrie non ambiguë entre les adversaires fait passer de l'état de nature hobbesien - état de guerre de tous contre tous- à un état de nature lockéen- état pacifique- où les droits de propriété fondent l'ordre social. La clé de l'émergence de la règle du premier occupant comme moyen d'attribuer les droits de propriété réside dans sa non-ambiguïté. Elle est sélectionnée par les individus et s'impose à eux pour cette raison.

Ces droits de propriété individuels sont naturels au sens où ils sont le résultat non intentionnel d'une interaction entre les hommes. Ils n'ont pas été le produit d'une activité consciente des individus composant la société. On remarquera ici que les droits de propriété sont un instrument de coordination des actions individuelles pour résoudre les conflits qui apparaissent lorsque plusieurs individus veulent faire un usage différent d'une ressource commune.

Maintenant imaginons que Jules s'approprie cette prairie. Imaginons aussi qu'il ne tire pas un profit maximum de l'exploitation de sa prairie. En revanche, Pierre, qui est un malin, a trouvé une utilisation de cette terre qui rapporte plus de revenus. Il peut alors proposer à Jules de lui louer sa prairie ou de la lui acheter. S'il y consent, Pierre loue la prairie à un prix qui est supérieur au profit que Jules tire de son exploitation, mais inférieur aux revenus que Pierre pense en tirer. Il peut aussi l'acheter à un prix tel que la valeur en capital de la prairie rapporte un revenu supérieur au profit qu'en tire Jules mais inférieur au revenu qu'en tire Pierre.

Cet échange ou ce transfert de droits de propriété décomposé ou non est fondamental pour faire en sorte que la prairie soit mise dans les mains de celui qui sait en faire le meilleur usage!

Le concept légal de droit de propriété

Un droit de propriété décrit ce que l'individu peut faire avec les ressources dont il a la propriété. Ainsi il peut: 1) user; 2) transformer; 3) détruire, 4) abandonner, 5) transmettre, 6) transférer, 7) exclure, 8) conserver à perpétuité, 9) jouir des revenus tirés de cette ressource. En revanche, il ne peut en faire une utilisation : 10) qui endommage la propriété d'autrui ou qui consiste à avoir l'intention de nuire à autrui (abus de droit); et si quelqu'un endommage ou vole cette ressource, il est en droit d'exiger 11) la restitution de la ressource , ou une compensation.

Chaque point en fait décrit un droit. Ce que l'on appelle couramment un droit de propriété est en réalité un panier de droits. Le propriétaire est libre d'exercer les droits, décrit ci-dessus, sur ce qui lui appartient. Personne, y compris l'Etat, ne peut le contraindre à exercer ces droits. Il est interdit à des tiers, y compris l'Etat, d'interférer avec l'utilisation que le propriétaire veut faire de ces droits. Celui-ci est libre de céder tout ou partie de ces droits à des tiers avec leur consentement gratuitement ou non.

Souvenez-vous du chapitre traitant des 10 notions du raisonnement économique sur l'échange libre. C'est le moment de rappeler l'importance de la notion de consentement dans l'échange. L'aspect consentement de l'échange est une condition nécessaire (mais non suffisante) pour s'assurer que le transfert se fait bien dans des mains de ceux qui pensent en faire le meilleur usage. Si le transfert n'est pas volontaire, par définition, cela veut dire que la ressource est mise dans les mains de personnes :

1) d'une part qui n'étaient pas prêtes à faire le même usage de la ressource que celui qui en avait la possession, sinon il s'agit d'un vol pur et simple,

2) d'autre part qui refusent de sacrifier leur temps ou leur argent pour convaincre que le possesseur de la ressource, en fait, selon eux, un mauvais usage ou pour déplacer la ressource dans leurs propres mains en achetant au possesseur de la ressource le droit d'en faire un autre usage.

Or ce refus démontre ou révèle que l'usage que pense faire de la ressource, celui qui la prend de force, n'est pas nécessairement le meilleur. En effet, le consentement impose que les profits mutuels attendus de l'échange volontaire soient positifs, sinon il n'y a pas de transfert de la ressource. Or, le transfert par la violence n'impose pas que les profits mutuels soient positifs, ils peuvent être nuls ou négatifs. C'est en ce sens là que l'échange volontaire joue, en tant que règle de conduite, un rôle important pour nous assurer que le déplacement de la ressource ne conduira pas à un usage inférieur à celui qui existait auparavant. Relisez attentivement ce passage. C'est sur cette base heuristique que nous critiquons la plupart des interventions étatiques.

Vous remarquerez que la propriété de soi découle de ce même principe ou de cette même règle. Lorsque l'Etat vous enrôle de force dans son armée, impose à vos parents de vous envoyer à l'école, vous force à porter une ceinture de sécurité en voiture, vous taxe si vous fumez ou vous interdit de consommer de la marijuana, de vendre un rein de votre vivant ou après votre décès, il use de votre corps à des fins qui ne sont pas nécessairement celles que vous désirez. Tous ces actes constituent un conflit sur l'usage de votre corps. Une façon simple de les résoudre est d'attribuer un droit de propriété sur le corps humain à celui qui l'occupe en premier. Or, qui peut bien être le premier occupant de votre corps humain si ce n'est vous?

Une fois reconnu le droit de propriété et le droit de propriété sur soi (ce qui est loin d'être le cas dans la réalité), le mécanisme de marché ou de l'échange volontaire peut se mettre en route. Nous retiendrons cette façon de définir les droits de propriété parce qu'elle permet de voir que ceux-ci coordonnent spontanément les actions individuelles en cas de conflits dans l'usage d'une ressource (i.e. d'usage conflictuel entre plusieurs personnes d'une ressource qui n'est la propriété de personne).

L'attribution du droit de propriété selon la règle du premier en possession ou du premier occupant élimine les conflits entre individus qui convoitent les mêmes ressources. Cependant échanger ces droits est vital pour les mettre dans les mains des personnes qui pensent en faire le meilleur usage. Mais l'échange de ses droits de propriété n'est pas sans problème. Revenons à notre couple.

28.1.3 Respect des promesses lors d'un échange volontaire

Jules veut que Pierre lui cède du bétail. Les deux contractants peuvent s'entendre sur un prix relatif et faire la transaction. Mais Pierre peut décider de ne pas livrer le bétail et de garder l'argent versé par Jules qui pourrait, de son côté, garder les animaux et refuser de les payer. Dans ce cas, ni l'un ni l'autre ne respecte ses promesses.

Représentons cette structure d'interaction entre Jules et Pierre de la manière suivante. On rappelle ici que les droits de propriété ont été appropriés selon la règle du premier occupant. Jules dispose de deux stratégies : respecter le contrat ou ne pas le respecter. Pierre est dans le même cas.

Si chacun d'eux respecte le contrat, les gains à l'échange sont mesurés pour l'acheteur, en l'occurrence Jules, par la différence entre le prix maximal qu'il est prêt à payer et le prix effectivement payé,. Pour le vendeur, ici Pierre, ce gain se mesure par la différence entre le prix de marché et le prix minimal qu'il exige pour vendre son produit,. Par définition Pmax>p et p>Pmin, le tout étant supérieur à 0. Il existe alors une stratégie dominante pour Jules : ne pas payer, c'est-à-dire ne pas respecter le contrat, puisque>0>-p. Il en va de même pour Pierre, puisque p>et 0>-Pmin. Tous deux adoptent une stratégie qui consiste à tricher et à ne pas respecter le contrat d'échange.

L'échange volontaire, ainsi présenté, ne peut émerger spontanément du comportement rationnel entre deux individus.

La solution résiderait dans l'intervention d'un tiers, extérieur au contrat, possédant le pouvoir de faire respecter les termes de l'échange, au besoin par la contrainte. Il est possible de voir dans l'État cet instrument permettant à Pierre et Jules de commercer tranquillement en sachant que l'un et l'autre respecteront le contrat qu'ils ont accepté.

Il y a une vingtaine d'années, les économistes utilisaient cet argument pour légitimer l'action de l'État et bien souvent, leur réflexion s'arrêtait là. Mais cette manière ad hoc d'introduire l'État dans l'analyse économique est loin d'être satisfaisante: elle ne permet ni de comprendre l'émergence de cette institution, ni de rendre compte de la manière dont ses actions constituent un obstacle à l'échange. Par ailleurs cet argument se présente sous la forme de deux sophismes assez courant en théorie des jeux et que l'on ne peut accepter en l'état :

1) un sophisme de pertinence : le secundum quid, le théorème fait d'une exception une règle générale.

2) une violation d'un des axiomes de la pensée, la loi de la non contradiction : une chose ne peut " être et ne pas être " en même temps et pour la même relation

En effet une stratégie dominante de non coopération émerge que dans un cas très particulier : celui où l'échange a lieu une fois pour toute et où il n'existe pas de possibilité à un coût raisonnable de mettre en place des instruments qui incitent les gens à respecter leurs promesses.

Ensuite, on ne peut à la fois soutenir que les individus sont rationnels, ont une connaissance commune de la structure des paiements de l'interaction sociale et qu'ils ne cherchent pas à saisir l'opportunité de profit que présente l'échange volontaire. Surtout quant ils savent que ne pas tenir compte du comportement d'autrui conduit à une situation où cette occasion de gains à l'échange n'est pas saisie. Où ils sont rationnels ou ils ne le sont pas.

Des individus rationnels ont en effet parfaitement conscience de cette structure d'interaction et n'ont nul besoin d'un tiers, l'État en l'occurrence, capable de les contraindre à coopérer. La coopération, l'échange volontaire et le respect des promesses peuvent émerger spontanément, sans intervention étatique.

Distinguons deux situations: soit l'interaction est répétée ou est interrompue par hasard, soit l'interaction a lieu une fois pour toute ou est interrompue avec anticipation.

a) L'interaction se répète à l'infini ou est interrompue par hasard

Quand l'interaction entre les individus est répétée, ceux-ci apprennent le comportement des uns et des autres. Si, au premier tour, Pierre coopère et livre le bétail, Jules pourra tricher. Mais si, par la suite, Pierre triche, le gain est nul. En fait, si Pierre adopte la stratégie du "Tit for Tat", c'est-à-dire coopérer pour ensuite adopter la stratégie de l'autre partenaire, tricher ne se révèle pas une stratégie payante à long terme.

Revenons à Jules. S'il triche, le gain attendu sur au moins deux tours est :+0. S'il avait coopéré au premier tour, lorsque Pierre coopérait, il aurait certes gagné moins qu'en trichant,, mais, au second tour, comme Pierre aurait continué à coopérer, il aurait gagné :+, ce qui est supérieur à.

Si Jules veut que l'interaction continue, son intérêt est de respecter le contrat. Respecter ses promesses sur deux tours rapporte en effet :

+où r est le taux d'intérêt.

Ne pas les respecter au premier tour rapporte seulement :.

Si+>, Jules a intérêt à respecter les promesses.

Dans le cas d'une infinité de périodes, si le taux d'escompte, (1/(1+r))=ß, est supérieur au ratio du prix effectif sur le prix maximum, p/Pmax, coopérer rapporte:

B+ßB+ß2B+ß3B+......+ßnB=(Pmax-p)/(1-ß),où B =Pmax-p tandis que tricher systématiquement ne rapporte que Pmax, ceci seulement au premier tour. Coopérer est donc toujours rentable dès que (Pmax-p)/1-ß>Pmax, ou encore dès que ß>p/Pmax, c'est-à-dire dès que le taux d'escompte est suffisamment large pour que les gains à l'échange futurs attendus de la coopération ne soient pas nuls.

Cette argumentation, développée par R. Axelrod , montre que, si l'interaction se répète à l'infinie ou est interrompue seulement par hasard, ce "dilemme du prisonnier" n'en est pas un. Il est en effet rationnel pour les individus de coopérer et de refuser cette collaboration uniquement lorsque l'autre partenaire ne joue pas le jeu. Cette règle, plus connue sous le nom de "donnant, donnant", incite à l'échange volontaire. Il n'y a donc nul besoin d'un tiers externe à la transaction, possédant le monopole de la coercition dont l'usage consisterait à faire respecter les contrats, pour qu'émerge une société où l'échange volontaire des droits de propriété se fait sans heurt. Il suffit que les individus prennent conscience que leurs décisions présentes affectent le futur et qu'ils attachent une utilité à ce futur. L'image de marque et la réputation vont alors constituer des atouts majeurs dans un tel système spontané pour générer la confiance dans le comportement d'autrui. La recherche de valeurs d'intégrité, d'honnêteté et de solvabilité parmi les gens qui se livrent à l'échange est en effet simplifiée par le signalement d'une réputation ou d'une image de marque que sont par exemple la carte de crédit, le label, l'appartenance à une communauté religieuse ou à une corporation...Cela permet d'identifier le partenaire et simultanément de se forger des croyances sur la façon dont il a respecté ses promesses dans le passé.

Dans l'échange répété le partenaire est identifié. On sait avec qui l'on échange. On connaît au moins la façon dont il a respecté les promesses lors du dernier échange. C'est ainsi que l'on peut appliquer la stratégie du donnant- donnant. Qu'en est-il dans le cas où l'interaction n'est pas répétée? En effet de telles informations ne sont plus disponibles. On ne sait pas avec qui l'on échange et on ne dispose d'aucune information sur la conduite du vendeur ou de l'acheteur lors d'un échange précédent.

b) L'interaction ne se répète pas ou est interrompue par anticipation

Lorsque le jeu n'est pas répété, ce qui se produit dans le cas d'échanges uniques avec des inconnus que l'on ne reverra pas ensuite, le "dilemme du prisonnier" reste entier. Si le jeu est répété mais interrompu d'une manière anticipée, les deux partenaires ont intérêt à tricher systématiquement au dernier tour et à ne pas tenir leurs engagements. Si le jeu dure seulement deux périodes, il est dans l'intérêt de Jules de coopérer au premier tour, il empoche alors B; au second tour, si Pierre joue la stratégie du "Tit for Tat", son intérêt consiste alors à tricher et il empoche Pmax/(1+r). Comme B+B/(1+r)<B+Pmax/(1+r), il est rentable de ne pas respecter le contrat au dernier tour. Mais Pierre sait que, s'il coopère au dernier tour, il va perdre Pmin. Son intérêt est donc de s'y refuser. Il rompt alors avec la stratégie du "Tit for Tat". Les deux partenaires, sachant qu'ils ne coopéreront pas au dernier tour, n'ont pas intérêt à le faire à partir du deuxième tour. On retrouve alors le "dilemme du prisonnier", qui est, rappelons-le, chez la plupart des économistes, la principale justification de l'existence de l'État.

Mais une fois de plus, il ne faut pas oublier que les individus sont rationnels et comprennent la structure d'interaction dans laquelle ils agissent. Dans un tel cadre, il suffit de trouver des moyens de faire respecter les promesses. Or, il existe plusieurs techniques permettant de résoudre le "dilemme du prisonnier" dans le cas de jeux qui ne se répètent pas. La première est la formule du pré engagement : on s'engage à respecter le contrat en fournissant un gage de cette volonté, une caution ou des arrhes, c'est-à-dire en acceptant volontairement une perte si on ne respecte pas ses promesses. Quelle que soit la manière employée, la structure des gains est modifiée de telle sorte que le respect du contrat devient une stratégie dominante. Grâce à cette technique, le gain qu'un individu peut attendre de ces stratégies de non-respect du contrat est réduit par le versement d'une caution supérieure à la valeur du produit : Pmax-C, où C>p. La caution peut prendre n'importe quelle forme. Réciproquement, le prix payé avant la livraison de la marchandise n'est qu'une fraction du prix du produit, si possible inférieure à Pmin.

Caution , gages, arrhes ou toutes autres formules de pré engagement freinent l'échange entre des individus anonymes et qui n'auront pas de relations suivies . D'une part il faut disposer de cette somme et d'autre part le pré engagement doit être bilatéral ou réciproque. Si vous avez versé une caution faut-il encore que l'autre partie la rende lorsque vous avez respecté le contrat. En fait il existe un moyen plus élaboré pour faire coopérer des gens qui ne se connaissent pas et qui n'échangeront pas de manière répétée : l'émergence d'une société où le Droit (ici le droit commercial) fait respecter les promesses sans qu'il y ait besoin d'un Etat.

c) Justice privée et respect des contrats

Pour démontrer ce point nous allons procéder de la façon suivante. Jules et Pierre sont appariés au hasard et ne se connaissent pas mais ils peuvent s'adresser à un marchand spécialisé dans l'arbitrage des conflits entre acheteurs et vendeurs. La procédure est la suivante .

On obtient de cet arbitre, en contrepartie d'un paiement Q, une information sur le partenaire avec qui l'on échange. En particulier si celui-ci a déjà eu un conflit dans lequel il était en tort. Cette information est répertoriée dans un livre tenu par cet arbitre et est alors communiquée à celui qui la demande. Par définition cette information est connue des deux partenaires à l'échange.

a) L'échange a lieu et chacun observe le résultat.

b) Si l'un des partenaires n'est pas satisfait parce que l'autre n'a pas respecté ses promesses, il peut faire appel à l'arbitre à un coût C si et seulement s'il a requit déjà l'arbitre pour avoir l'information sur le partenaire.

c) Si l'une des parties à l'échange fait appel auprès de l'arbitre, celui-ci accorde un dédommagement J au plaignant ci celui-ci a été honnête et si l'autre partenaire a triché, autrement il n'accorde rien du tout.

d) Ou le tricheur paie le dédommagement à un coût personnel de f(J), ou bien il refuse de payer et cette décision est sans coût personnel pour lui ;

e) En revanche, tout tricheur qui ne paie pas le dédommagement est aussitôt répertorié dans le livre des mauvais payeurs que tient l'arbitre.

Cette manière de faire respecter les promesses, sans Etat, a été développée par P.R.Milgrom,D.C.North et B.R.Weingast pour expliquer l'émergence et le fonctionnement de la loi des marchands (la Lex Mercatoria) au moyen âge à une époque où l'Etat ne détenait pas un monopole sur la justice et le Droit..

Maintenant l'interaction entre Jules et Pierre se présente sous la forme séquentielle suivante, sachant que B = Pmax-p on a la structure d'interaction suivante :

Eliminons les stratégies dominées. Requérir, tricher pour jules et tricher pour Pierre (ETT) revient à faire une perte de -Q, ne pas échanger est encore meilleur, cette stratégie est aussi dominée par l'échange et le respect des contrats (EHH) puisque Jules obtient (B-Q)/(1+r) >0. Si Jules échange et est honnête mais que Pierre triche, il n'est pas intéressant pour Jules de renoncer à faire un jugement puisqu'il perd à coup sûr - Q-p. La stratégie EHTNJ est donc dominée par NE ou EHH. Concentrons nous sur les autres stratégies.

En particulier vérifions s'il est payant lorsque l'on a triché de respecter le jugement ( puisque personne ne peut forcer celui qui ne respecte pas ses promesses à dédommager l'autre partie). Payer le jugement lors de la stratégie ETHJ coûte à celui qui a triché (ici Jules) la somme f(J), elle se déduit de ses gains présents Pmax-Q. Mais s'il paie, il n'apparaît pas dans le livre des mauvais payeurs et peut échanger par la suite avec d'autres individus. Payer rapporte donc dans le futur la somme de (B-Q)/(1+r). Si f(J) est inférieur à cette somme actualisée, payer est préférable à ne pas payer puisque si l'on ne paie pas le gain est obtenu une fois pour toute. Pmax-Q doit être inférieur à Pmax -Q-f(J)+ (B-Q)/(1+r), ce qui est le cas si f(J)< (B-Q)/(1+r). Donc les stratégies ETHJNR ou ETHNJ sont dominées par ETHJR. Reste la stratégie EHTJR comparée à celle de EHTNJ, c'est-à-dire est-ce que la victime a intérêt à porter plainte ? En effet la stratégie EHTJNR est dominée pour Pierre par la stratégie de payer si Jules porte plainte. ETHJR domine ETHNJ si J>C ou encore f(J)>f(C). Nous obtenons alors un résultat remarquable : il existe un jugement arbitral tel que si (B-Q)/(1+r)>f(J)>f(C) alors les stratégies dominantes consistent à respecter d'une part les promesses et si d'autre part l'une des parties ne respectent pas ses promesses, il est dominant d'aller devant l'arbitre pour demander réparation et si l'on est le fautif de payer ce dédommagement . De cette manière on maintient un système coopération entre des individus qui ne se connaissent pas et qui ne commerceront ensemble qu'une seule fois sans avoir à user d'un monopole de la coercition. Il est clair que si le coût de faire appel à un jugement et de s'adresser à un arbitre, respectivement C, et Q sont trop élevés, la loi des marchands ne sera pas viable.

Une société marchande n'a donc nul besoin de la contrainte de l'État pour fonctionner et l'histoire en fournit de nombreux exemples : la loi des marchands du XIIe siècle, la lex mercatoria, le droit islandais qui s'est développé pendant trois siècles sans intervention étatique et l'affrètement maritime aujourd'hui même en droit international.

Un "ordre anarchique" marchand peut donc émerger spontanément et perdurer sans que l' État s'y immisce : c'est ce que l'on appelle un état de nature lockéen. Allons plus loin. Les règles qui gouvernent l'ordre marchand ne sont pas les seules à émerger spontanément de l'interaction sociale.

Les principes d'auto organisation et de sélection naturelle

L'idée que l'on puisse observer de l'ordre et de la permanence dans les phénomènes sociaux ou économiques sans qu'il y ait une " main visible " pour les ordonner, a été découverte par A. Ferguson, D.Hume et A.Smith, bien avant que Darwin applique la même intuition à la biologie et à l'origine des espèces. L'idée d'un ordre spontané qui émerge de l'interaction individuelle sans qu'il soit dans l'intention de chacun de le faire apparaître a été reprise par C.Menger et développée par le prix Nobel F.Hayek avec la phrase célèbre à propos des ordres spontanés :

"résultat des actions humaines mais non de leur dessein ".

Hayek va jusqu'à affirmer que ce processus " naturel ", s'il est laissé à lui même, produit un ordre infiniment plus subtil et complexe que celui qui pourrait émerger d'une volonté humaine. Le langage, les règles de droit, les coutumes, l'Etat lui-même, et pour mentionner quelques institutions économiques : les droits de propriété, les marchés, la compétition, la monnaie, la structure des firmes etc. sont des ordres spontanés types qui façonnent notre univers social sans qu'ils aient été conçus par un planificateur central ou par un Dieu omniscient. Comment de tels ordres peuvent-ils émerger ? Par le principe d'auto organisation.

Prenons un exemple. Vous êtes sur une route et vous roulez vite. À 300 mètres en avant vous découvrez un croisement. Vous avez le choix entre ralentir pour aborder ce carrefour ou au contraire maintenir votre vitesse. Un autre véhicule fait de même sur l'autre voie. Il est clair que si les deux conducteurs maintiennent leur vitesse, ils vont avoir un accident en franchissant le carrefour. Vous avez donc deux stratégies : ralentir à l'approche du croisement et céder le passage à l'autre voiture ou bien maintenir votre vitesse et franchir le carrefour sans vous soucier des autres. Le résultat de cette action dépend fondamentalement du comportement de l'autre conducteur. En effet, s'il adopte la même stratégie que vous ou bien tous deux vous attendez en espérant que l'autre franchira le carrefour, vous perdez alors de précieuses minutes à attendre que l'autre se décide, mettons six minutes en moyenne ; ou bien vous passez et l'autre attend, auquel cas vous ne perdez aucune minute. Dans le cas où vous cédez le passage, vous perdez deux minutes. La pire des situations est celle où vous passez et l'autre franchit le carrefour en même temps que vous : c'est l'accident. Auquel cas vous perdez de nombreuses minutes, une vingtaine environ, toutes consacrées à établir le constat de l'accident que l'on suppose ne pas entraîner de dommages corporels. Représentons cette interaction par la matrice suivante :

L'autre véhicule

p

1-p

C ède le passage

N e cède pas le passage

V otre véhicule
C ède le passage

6, 6

2,0
Ne cède pas le passage

0, 2

20 ,20

Les chiffres représentent des minutes. La meilleure solution pour vous est de franchir le croisement en espérant que l'autre conducteur a la patience d'attendre (0, 2). Vous ne perdez aucune minute. La pire solution est celle où tous les deux vous franchissez simultanément le carrefour et qu'un accident en résulte. Le temps perdu est au maximum de 20 minutes chacun. Une solution de compromis est de céder le passage auquel cas vous ne perdez que deux minutes.

Il s'agit donc d'un problème de coordination entre des automobilistes qui ne se connaissent pas. Votre comportement dépend fondamentalement de celui d'autrui.

Si vous étiez sûr que l'autre conducteur était un retraité de plus de 65 ans, alors que vous êtes un jeune étudiant sportif, vous pourriez anticiper que sa réaction est de céder le passage. Les personnes âgées sont en moyenne des conducteurs timorés. Vous pourriez passer sans vergogne. Malheureusement pour vous une telle information n'est pas à votre disposition avant de franchir le carrefour. Faute d'information précise sur le comportement de l'autre automobiliste, vous estimez à une chance sur deux que l'autre ne cède pas le passage. Quel comportement allez-vous adopter ? Comme vous êtes rationnels, on postule que vous adoptez la stratégie qui minimise le temps perdu à franchir le carrefour compte tenu du comportement anticipé de l'autre.

La perte moyenne attendue à franchir le croisement avec un accident est de :

E(Up) = ½ (0')+ ½.(20')=10' ;

celle consistant à céder le passage est de :

E(Ua)= ½.(6')+ ½.(2')= 4' .

Il va de soi qu'en absence totale d'information sur le comportement d'autrui et en postulant qu'il y a une chance sur deux pour que l'autre automobiliste ne cède pas le passage, il vaut mieux attendre.

Si tel est le cas, il va y avoir davantage de gens prêts à céder le passage. La probabilité qu'il y ait une chance sur deux pour que l'automobiliste cède ou ne cède pas le passage n'est pas celle qui s'établira définitivement.

Recherchons donc quelle est la probabilité p* pour laquelle il est indifférent à chaque automobiliste de franchir le carrefour sans se soucier d'autrui ou de ralentir et de céder le passage. Celle-ci est obtenue en appliquant le principe d'arbitrage décrit plus haut. Egalisons la perte moyenne attendue en adoptant une stratégie plutôt qu'une autre.

E(Up)=E(Ua)= p(6')+(1-p)(2')=(1-p)(20')

P*=18/24=6/8=0.75.

Avec cette proportion de gens qui cède le passage, le temps perdu est de : 5'.Le graphique suivant illustre cette interaction.

Sur l'axe vertical on représente les minutes perdues consécutivement au franchissement du carrefour avec ou sans accident. Sur l'axe horizontal on reporte la probabilité avec laquelle les autres conducteurs vont adopter une stratégie plutôt qu'une autre. L'interaction est symétrique. Chaque conducteur fait face à la même situation.

On remarque immédiatement que si les autres conducteurs décident de céder le passage avec une probabilité supérieure à 75%, il est rentable de passer. La stratégie de franchir le carrefour sans se soucier de l'autre domine celle de céder le passage. A l'inverse si cette probabilité est inférieure à 75%, attendre est la stratégie dominante. Le hasard ne domine pas cette interaction et celle-ci est stable puisque l'on tend vers une probabilité de céder le passage égale à 75%. Le hasard dominerait cette situation d'interaction si la probabilité " d'équilibre " s'établissait à une chance sur deux. Pour qu'il en soit ainsi il faudrait que les pertes de temps à attendre que l'autre passe soient identiques à celles que l'on a lorsque les deux passent simultanément et qu'il y ait un accident ! Par définition de cette interaction, les pertes de temps en cas d'accident sont nécessairement plus élevées que celles supportées lorsque l'on cède le passage à l'autre.

Mais la situation finale, même avec une probabilité d'équilibre de 75%, est peu satisfaisante. Elle n'est coordonnée que dans 56,25% des cas (0,75 que multiplie 0,75), dans 6,25% des cas il y a un accident (0,25 que multiplie 0,25) et dans 27,5% des cas les deux attendent sans franchir le carrefour. Cette solution ne peut perdurer. Les automobilistes vont rechercher une information observable, sans ambiguïté, corrélée avec le comportement des conducteurs qui ralentissent au croisement ou au contrai