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Bienvenue sur le site de Bertrand Lemennicier  Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme, ces droits sont : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression (Article 2 de la déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen du 26 août 1789)  "Quand même tu aurais à vivre trois mille ans, et trois fois dix mille ans, dis-toi bien que l'on ne peut jamais perdre une autre existence que celle qu'on vit ici-bas, et qu'on ne peut pas davantage en vivre une autre que celle qu'on perd". Marce Aurèle, Pensées, Livre II, maxime 14  "La vertu de la rationalité signifie la reconnaissance et l'acceptation de la raison comme notre seule source de connaissance, notre seul juge des valeurs et notre seul guide d'action" Ayn Rand , La vertu d'égoisme,  J'ai le pouvoir d'exister sans destin, Entre givre et rosée, entre oubli et présence. Médieuse de Paul Eluard 1939 

" Du XIIe au XVIIIe siècle, la puissance publique n'a point cessé de s'accroître. Le phénomène était compris de tous les témoins, évoquait des protestations sans cesse renouvelées, des réactions violentes. Depuis lors, elle a continué de grandir à un rythme accéléré, étendant la guerre à mesure qu'elle s'étendait elle-même. Et nous ne le comprenons plus, nous ne protestons plus, nous ne réagissons plus. Cette passivité toute nouvelle, le Pouvoir la doit à la brume dont il s'entoure".

Bertrand de Jouvenel ,Du pouvoir (1942), Hachette collection Pluriel ed.1972

 

Etat de nature et nature de l'Etat

 

Ce chapitre aborde une question de philosophie politique d'importance : celle de l'anarchie. Juger de la nécessité de supprimer ou, au contraire, de créer un État, revient à répondre à la question fondamentale de la philosophie politique : celle de la nature de l'Etat.

Ce thème est d'une actualité brûlante : faut-il créer un État Mondial en donnant à l'ONU le droit de taxer chaque État national afin de développer une force militaire d'intervention ? Faut-il créer un État Fédéral Européen centralisé ou faut-il, au contraire, instaurer une concurrence entre les différents États membres ? Faut-il supprimer les États nationaux européens et laisser aux Basques, aux Bretons, aux Alsaciens, aux Niçois, aux Savoyards et aux Corses le droit de vivre à leur guise et de gérer leurs relations inter individuelles dans le cadre d'un État de Droit, sans États nationaux, ou supra nationaux ? Fallait-il créer, en Afrique du Sud, une confédération d'États regroupés en fonction des ethnies ou fallait-il créer un État unique avec des chambres noires, cuivrées, jaunes ou blanches ? Était-il astucieux de reproduire le schéma classique d'une république une et indivisible, soumise aux caprices des majorités de rencontre ou à la dictature d'une ethnie comme cela se produit dans certains pays d'Afrique Noire : le Zimbabwe par exemple? L'histoire contemporaine a déjà donné certaines réponses: l'URSS s'est désintégrée en raison de la sécession des États nationaux. À l'intérieur même des États, de petites entités réclament leur autonomie, au besoin par la force. En cette fin de siècle, nous assistons à une vaste remise en cause et à un total discrédit de l'État. Quelles en sont les raisons ?

Imaginez la scène suivante sur les Champs Elysée : un individu s'empare, par la force, de l'argent d'un honnête citoyen qui passait par là. Vous considérerez cet acte comme particulièrement lâche et immoral et vous vous insurgerez contre ce vol. Imaginez maintenant que ce soit un inspecteur des impôts qui commette un acte similaire et recourt à la violence à l'encontre de ce même citoyen afin de mettre l'argent ainsi collecté sans son consentement dans la poche du premier individu dont il a été question. Vous considérerez cela comme légitime et peut-être irez-vous jusqu'à applaudir, si cet honnête citoyen est un voisin que vous détestez depuis longtemps.

Imaginez qu'un employeur privé offre de faibles salaires en compensation d'un travail extrêmement dangereux. Il ne trouve aucun volontaire et résout son problème en enlevant des jeunes gens dans la rue et en les forçant à travailler pour lui. On condamnera un tel homme pour rapt, violence et extorsion de fonds, et sa conduite sera jugée profondément immorale. Le gouvernement n'agit pourtant pas autrement lorsqu'il recrute des soldats : la plupart des individus concernés par ce qui porte le nom de conscription civile ou militaire trouvent cela normal et hésitent à se rebeller contre les gendarmes quand ceux-ci leur signifient leur incorporation !

Vous arpentez les rues de Riga et admirez la vieille ville lorsqu'un gamin de neuf ans se précipite sur vous et vous met des cartes postales dans les mains, sans que vous puissiez réagir. Il réclame ensuite une aumône. Vous lui rendez les cartes postales et vous en débarrassez après quelques imprécations. Vous refusez ce "don" forcé, mais vous acceptez de payer la Sécurité Sociale, un service qui vous est offert sans que vous l'ayez demandé.

Par quel tour de force intellectuel cette institution que l'on appelle l'État parvient-elle à vous faire accepter ce que vous refuseriez venant d'individus ou d'entreprises privées ? Car ce n'est autre que ce tour de force intellectuel qui va, avec votre "peur du gendarme", légitimer l'action de l'État.

Un État est, par définition, une institution qui peut légitimement utiliser la violence pour parvenir à ses fins et en détient le monopole sur un territoire donné. Cette caractéristique distingue l'État d'associations criminelles comme la Mafia et d'institutions telles que la firme ou la famille : ces deux dernières utilisent en effet rarement la violence pour arriver à leurs fins et la Mafia ne détient pas le monopole de la violence "illégitime" sur un territoire donné.

Dans ce qui suit, nous allons proposer une explication simple de la nature de l'État en respectant les principes qui sous tendent ce manuel : l'individualisme méthodologique et la rationalité individuelle.

Pour la plupart des économistes en effet, l'État a son origine et trouve légitimité (ou illégitimité) et continuité dans les désirs qu'ont les individus de poursuivre leur intérêt personnel en recourant à la contrainte publique. L'État n'a d'autres fins que celles des membres qui le composent. Il ne possède aucune réalité indépendante des individus, qui sont les seuls à être souverains et à détenir le pouvoir d'agir, pouvoir qu'ils peuvent d'ailleurs déléguer. L'État est alors un instrument permettant à l'individu de poursuivre ses fins privées par d'autres voies que l'échange volontaire.

Cette définition est cruciale. Par exemple, des auteurs comme Acemoglu et Robinson (2006) qui participent du courant de la "Nouvelle Economie Politique " par opposition au courant du "Public Choice" assimilent les institutions politiques à toute procédure de décisions collectives. Or beaucoup d'institutions d'ordre privé ou contractuel  (firme, cellule familiale, institutions religieuses) utilisent des procédures de décisions collectives sans qu'elles puissent utiliser la violence pour l'imposer à ses membres. Les définitions de l'Etat ne sont pas anodines, elles révèlent les jugements de valeurs des auteurs qui s'intéressent aux organisations étatiques.

Les théories mystiques et organicistes de l'État abondent et s'opposent à la démarche de ce chapitre. Selon elles, l'État existe indépendamment des citoyens qui le composent. Cette conviction est renforcée par le fait que de nombreux hommes politiques parlent en son nom et évoquent la raison d'État, comme si l'État était un être doué de raison. Il est souvent considéré, par exemple chez E. Durkheim, comme un organe de réflexion et un instrument rationnel chargé de réaliser l'intérêt général, constituant ainsi un centre de décisions autonome qui agit au nom de la collectivité comprise comme un tout. C'est une entité transcendante, dotée d'un pouvoir suprême unique et cohérent, avec un système de valeurs propre. Cette entité située, au-delà des individus, se lance souvent dans des actes qui exigent omniscience, omnipotence, et bénévolat. Mais qui peut être omniscient, omnipotent et bénévole, si ce n'est la somme de toutes les perfections, Dieu lui-même. N'est-ce pas d'ailleurs ainsi que l'on appelle, par dérision, le Président de la République ? Autrefois, le Roi incarnait l'État et l'essence de l'État était d'origine divine.

Il existe également des versions holistes de l'État. Celle de C. Maurras qui voit dans l'État un organisme politique qui serait sain s'il partait de la famille et passait par la hiérarchie harmonieuse des corps intermédiaires (judiciaire, religieux, universitaires et professionnels) pour monter vers la monarchie. Jean Bodin, de son côté, écrit à propos de la République :

" Tout ainsi que le navire n'est plus que bois sans le vaisseau, quand la quille, qui soutient les costés, la proue, la poupe et le tillac sont ostées: aussi la République sans puissance souveraine qui unist tous les membres et parties d'icelle et tous les mesnages et collèges en un corps, n'est plus République ".

J.J. Rousseau considère l'État comme un pacte social où :

" chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale, et nous recevons en corps chaque membre une partie indivisible du tout " . La façon dont J.J.Rousseau définit la volonté générale mérite d'être mentionnée :"Il y a souvent de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu'à l'intérêt commun, l'autre regarde à l'intérêt privé, et n'est qu'une somme de volontés particulières : mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et les moins qui s'entre-détruisent, reste pour somme des différences la volonté générale . Finalement cet " acte d'association produit un corps moral et collectif composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix, et auquel le moi commun donne l'unité formelle, la vie et la volonté. Cette personne publique qui se forme ainsi par l'union de toutes les autres prend en général le nom de corps politique, lequel est appelé par ses membres Etat " . Utilitarisme classique, holisme et organicisme caractérisent la définition de l'Etat vu par J.J.Rousseau (Notion du corps social, Chapitre III, Contrat Social Ie version). Pour le juriste H.Kelsen l'Etat se confond avec l'ordre juridique. Quant à P.Bourdieu, il voit dans l'Etat :" un champ de pouvoir entendu comme l'espace de jeu à l'intérieur duquel les détenteurs de capital de différentes espèces luttent notamment pour le pouvoir sur l'Etat, c'est-à-dire sur le capital étatique donnant pouvoir sur les différentes espèces de capital et sur leur reproduction " .

Dans ce chapitre nous adoptons une définition classique de l'Etat tel que les politologues l'acceptent :" L'Etat est un ensemble d'institutions qui possède les instruments de la violence et de la coercition sur un territoire donné " et ces instruments de la violence et de la coercition permettent à l'individu de poursuivre ses fins privées par d'autres voies que l'échange volontaire s'il peut en disposer.

Pour la plupart d'entre vous vous avez du mal à imaginer que l'on puisse vivre sans Etat. Autrefois il était inimaginable que l'on puisse contester l'existence même de Dieu et prétendre que l'on puisse vivre sans lui. Votre croyance en cette institution est vraisemblablement du même ordre. Pourtant tous les jours nous affrontons des situations d'interaction où la coopération avec autrui est menée à bien sans faire appel à une autorité centralisatrice disposant du monopole de la coercition et chargée de régler cette coopération. Pourquoi ? Simplement parce que celle-ci n'est pas là au moment où l'on en aurait besoin ou parce qu'elle est dans l'incapacité d'offrir une solution aux conflits qui émergent de ces interactions entre les individus.

Les économistes ont pris l'habitude de distinguer plusieurs situations d'interaction sociale qui pourraient justifier une demande de l'usage de la violence ou de la coercition par une autorité centrale pour contraindre les individus à coopérer malgré eux et cela pour le bien de tous.

En effet pour qu'un état de nature puisse engendrer un ordre social sans Etat, il faut que les interactions sociales qui mènent à des conflits violents entre les individus se résolvent spontanément c'est-à-dire de manière auto organisée sans faire appel au principe de coercition.

Nous allons prendre une série d'interactions sociales essentielles à notre propos pour engendrer un tel ordre :

1) les conflits sur l'usage d'une ressource rare dit jeu du poulet ou de la colombe et du faucon

2) Le respect des promesses lors d'un échange volontaire dit jeu du dilemme du prisonnier

3) La coordination des actions individuelles hors échange volontaire ( coordination des automobilistes sur les routes) dit jeu de coordination

A partir de la résolution de ces interactions sociales élémentaires et universelles, nous allons faire émerger un ordre social.

 

28.1 La coopération dans les sociétés sans État

Loin d'être le chaos, l'anarchie (qui veut dire sans hiérarchie) constitue un système d'interaction entre les individus fondés sur l 'émergence spontanée des droits de propriété et de leur échange volontaire. Une société sans Etat ne peut exister que si des droits de propriété individuels émergent. Ces derniers doivent être correctement définis, sécurisés et échangeables par consentement mutuel.

En fait, les droits de propriété émergent de façon non intentionnelle de l'interaction individuelle entre une multitude d'acteurs poursuivant leurs propres desseins. Un droit de propriété est le produit de l'activité des hommes mais non de leur volonté. Il n'est pas arbitraire. Il émerge pour résoudre des problèmes fondamentaux d'interaction individuelle et de conflits d'intérêt ou d'usage à propos d'une ressource. Il n'est pas altérable sans créer des dommages considérables dans l'ordre social en trompant les attentes légitimes des individus.

28.1.1 Conflits dans l'usage des ressources

Prenons un exemple simple. Pierre est un vacher. Il vient de Sicile, il pèse 55 kg et mesure 1,57m. Julie est une allemande de 110 kg qui mesure 1,80m. Tous deux vivent dans l'Ouest américain des années 1880. Tous deux convoitent une prairie dont la terre est très riche. L'une veut l'utiliser pour la culture, l'autre pour l'élevage. Qui finalement va décider de l'usage de la prairie? Pour la plupart d'entre vous, vous êtes persuadé que Julie, notre allemande, va imposer ses préférences en utilisant la force. Pierre ne pèse que 55kg et ne mesure que 1m 57, alors que Julie pèse 110 kg et mesure 1 m 80. L'issue ne fait pas de doute. Julie gifle Pierre autant de fois qu'il le faut pour qu'il renonce à convoiter l'usage de cette ressource. Mais cette idée ou cette croyance que le plus fort l'emporte est fausse. En effet, Pierre a des cousins. Ils sont dix et armés, et Julie est seule et sans famille. Si Julie avait eu connaissance des cousins de Pierre et de la solidarité qui existe dans les familles siciliennes, elle n'aurait pas agit ainsi.

Un comportement violent et agressif n'est pas la manière dont on peut résoudre le conflit à propos de l'usage d'une ressource parce que l'on ne sait jamais qui est le plus fort.

Pour vous démontrer ce point admettons que Pierre et Julie décident de régler leur conflit, à propos de la prairie, en adoptant une stratégie d'agression ou une stratégie de soumission. Chacun décide de se comporter : soit comme un faucon, soit comme une colombe.

La stratégie agressive consiste pour Julie à entourer la prairie avec des fils de fer barbelés pour empêcher l'accès du troupeau de Pierre; et pour Pierre à venir avec ses cousins armés et détruire ces fils de fer. On suppose aussi que la probabilité de remporter le conflit est estimée à 1 chance sur 2 (l'incertitude est maximum).

Formalisons ce conflit de la façon suivante

V mesure le gain du conflit, C le coût pour chacun de se faire la guerre. Si les deux jouent la colombe, ils peuvent s'entendre entre eux et passer un contrat pour se partager les gains en deux, V/2). Quand les deux se font la guerre le gain attendu est de (1/2) {V-C}. Par définition celui-ci est négatif. Sinon la guerre vaudrait autant que la paix. Chacun, dans le fond accepte de jouer le faucon si, et seulement si, son adversaire joue la colombe. Car, si tous deux jouent le faucon les pertes sont supérieures aux gains. En conséquence V-C<O . Si Julie joue le faucon alors que Pierre joue la colombe, elle emporte la totalité des gains V. Si à l'inverse elle joue la colombe alors que Pierre joue le faucon, elle perd tout, son gain est nul.

Il y a plusieurs façons de concevoir les relations entre Pierre et Julie. Nous en adopterons une très simple. Pierre et Julie ne se connaissent pas et la seule information véritable que l'un et l'autre ont sur le comportement de l'autre est que l'autre appartient à une population nombreuse susceptible dans le cas d'un conflit, à propos de l'usage d'une ressource, d'adopter deux attitudes : faucon ou colombe. Ils savent aussi que leur rencontre est due au hasard. Julie et Pierre sont appariés de manière aléatoire.

Appelons, µf , la proportion de gens dans la population adoptant l'attitude de faucon et, µc , celle adoptant l'attitude de colombe.

Le gain obtenu par Julie si elle joue la stratégie du faucon est de :

1)

si elle joue la colombe :

2)

Admettons aussi un processus d'apprentissage tel que si l'utilité en jouant le faucon excède celle obtenue en jouant la colombe, la probabilité de jouer le faucon augmente:

3)

est une fonction non décroissante et qui préserve les signes de E(U)f - E(U)c comme des fonctions U.

Pour que la stratégie du faucon soit dominante, il faudrait que

E(U)f > E(U)c quelque soit µ.

soit:

ou V-C > O

ou si V = C, alors V> V/2

Pour que la stratégie de la colombe soit dominante, il faudrait que

E(U)c > E(U)f pour tout µ.

soit :

ou V/2 > V

ou si V/2 = V alors O > V-C

La stratégie de la colombe ne peut pas être dominante, puisque par définition V> V/2. D'un autre coté la stratégie du faucon n'est pas dominante, dès que C> V.

Si faire la guerre entraîne des pertes nettes, il existe une certaine proportion de faucons ou de colombes dans la société telle que Julie est indifférente à jouer la stratégie du faucon ou de la colombe, quand Pierre joue le faucon ou la colombe.

Cette proportion est obtenue quand :

Portons sur l'axe vertical l'utilité et sur l'axe horizontal la probabilité ou la proportion de gens qui joue à la colombe. 

figure_14-1_fr.gif

Lorsque µf est nul (ou µc est unitaire), il est rentable pour Jules de jouer le faucon. Il en sera ainsi tant que µf sera inférieur à µf*. Ce qui est vrai pour Jules est vrai pour les autres. La proportion de gens jouant le faucon dans la population augmente jusqu'à ce que l'on atteigne µf*. En deçà de µf* c'est l'inverse. Jouer le colombe rapporte plus que de jouer le faucon. La proportion de gens adoptant la stratégie de la colombe augmente. Si C est supérieur à V, alors V/C est inférieur à l'unité et µf* est inférieur à 1. µf* dépend du ratio V/C, c'est-à-dire des gains et des coûts qu'il y a à se faire la guerre. Si C vaut 2V la proportion limite de gens agressifs dans la population pour laquelle Jules à la marge est indifférent à la stratégie du faucon ou de la colombe est juste égale à 50 %, si C vaut 3V, cette proportion diminue et tombe à 33%. Auquel cas, il y a une forte probabilité pour que Jules adopte la stratégie de la colombe. Comme les rôles sont interchangeables, il en est de même pour Pierre. Plus C augmente, moins on observe de gens agressifs.

Théorie des jeux et notion d'équilibre évolutionnaire

C'est l'occasion ou jamais de faire une brève incursion dans la théorie des jeux évolutionnaires. D'une manière générale nous pouvons représenter l'interaction stratégique qui précède de la façon suivante:

 

Pierre

c

f

µ

1- µ

Jules

c

f

Ujcc, Upcc

Ujcf, Upfc

f

1-f

Ujfc, Upcf

Ujff, Upff

Ujcc est le gain qu'obtient Jules s'il joue la colombe et que Pierre en fait autant. Upcc est le gain qu'obtient Pierre lorsqu'il joue la colombe et que Jules en fait autant. Il n'y a aucune raison pour que les deux gains soient identiques. ƒ est la probabilité avec laquelle Jules joue la colombe telle qu'elle est estimée par Pierre. µ mesure la probabilité avec laquelle Pierre joue lui aussi la colombe telle que Jules l'estime.

La stratégie pure dominante de la colombe pour Jules est telle que Ujcc> Ujfc et Ujcf> ou = Ujff. En effet dans un tel cas quelque soit la stratégie de Pierre, colombe et faucon avec la probabiité µ ou 1-µ, les gains attendus en jouant la colombe sont toujours supérieurs à ceux obtenus en jouant le faucon. S'il en est de même pour Pierre, Upcc > Upfc et UPcf > ou = à Upff, le jeu est symétrique, tout le monde adopte cette stratégie, µ =1 et ƒ= 1. le résultat est Ujcc et Upcc. L'inverse peut aussi se produire Ujfc> Ujcc et Ujff> Ujcf, la stratégie du faucon est alors dominante, s'il en est de même pour Pierre, ƒ et µ=O. Le résultat est alors Ujff et Upff. En dehors, de ces deux cas de figure, il n'y a pas de stratégie dominante, mais des stratégies mixtes. Jouer le faucon ou la colombe n'est plus une stratégie dominante. Il existe alors une valeur de µ pour Jules telle qu'il est intéressant de jouer la colombe et/ ou le faucon. De la même manière pour Pierre, il existe une valeur de ƒ telle qu'il peut être intéressant de jouer le faucon ou la colombe. Ces valeurs critiques sont celles pour lesquelles les deux stratégies sont indifférentes. Ecrivons chacune des deux stratégies pour Jules :

c __ µUjcc + (1-µ)Ujcf = Ujcf + µ (Ujcc-Ujcf)

f __ µ Ujfc + (1-µ) Ujff = Ujff - µ(Ujff - Ujfc)

Puis celles pour Pierre:

c __ ƒUpcc + (1-ƒ)Upcf = Upcf + ƒ (Upcc-Upcf)

f __ ƒ Upfc + (1-ƒ) Upff = Upff - ƒ(Upff - Upfc)

Lorsque µ = 0, l'utilité obtenue en jouant la colombe est Ujcf; en revanche, en jouant le faucon, cette utilité est de Ujff. On porte sur l'axe vertical ces deux valeurs. Lorsque µ=1 la stratégie de la colombe donne une utilité de Ujcc que l'on compare à l'utilité obtenue en jouant le faucon Ujfc. Portons ces valeurs sur l'axe vertical en pointillé. La pente des droites correspondant à chaque stratégie se mesure par les différences, Ujcc-Ujcf pour la stratégie de la colombe et Ujff-Ujfc pour celle du faucon. Si les deux droites s'intersectent, il existe une certaine probabilité µ* telle qu'il indifférent de jouer la stratégie de la colombe ou du faucon:

Ujcf + µ (Ujcc-Ujcf) = Ujff - µ(Ujff - Ujfc)

Dans le cas où Ujff < Ujcf et Ujcc > Ujcf , alors si µ> µ* il faut jouer le faucon, si µ<µ* il faut jouer la colombe.

Dans le cas où Ujff> Ujcf et Ujcc < Ujcf , ce sera l'inverse, si µ>µ* il faut jouer la colombe et si µ<µ* il faut jouer le faucon.

Le point important est le suivant. Pierre fait face à une situation semblable, il existe pour lui un ƒ* tel qu'il joue ou bien la colombe ou le faucon selon que ƒ > ou <à ƒ*. Par définition ƒ* est tel que:

Pour qu'il y ait compatibilité entre les plans des individus, il faut : ƒ* = 1-µ* ou µ* = 1-ƒ*

On peut donc exprimer la fonction de réaction de Jules au comportement de Pierre sur la figure suivante où l'on exprime ƒ en fonction de µ:

si µ>µ* Jules joue le faucon : ƒ =0; si µ<µ*, Jules joue la colombe et ƒ = 1. Si µ=µ*, Jules est indifférent et joue n'importe quelle valeur entre O et 1. On procède de manière identique pour Pierre. Si ƒ > ƒ*, Pierre joue la colombe et µ=0; si ƒ<ƒ*, Pierre joue le faucon et µ= 1.C'est un équilibre de Nash . On devine immédiatement que, si les fonctions de réactions sont continues et s'intersectent, un tel équilibre existe. Reste un problème celui de la stabilité de cette solution.

Lorsque µ probabilité pour Pierre de jouer la colombe excède µ*, que se passe-t-il ? C'est l'analyse dynamique de cette structure d'interaction. Posons:

dµ/dt = O ( E(U)c - E(U)f)

avec O une fonction non décroissante et préservant le signe de E(U)c-E(U)f.

de plus en plus de gens adoptent la stratégie de la colombe lorsque l'utilité attendue de jouer celle-ci excède celle de jouer le faucon.

Si la stratégie du faucon, rapporte plus d'utilité que de jouer la colombe, lorsque µ excède µ*, la proportion de gens jouant la colombe va diminuer. Prenons le cas inverse. Si la stratégie de la colombe rapporte plus d'utilité que celle du faucon , lorsque µ est inférieur à µ*, alors de plus en plus de gens adoptent la stratégie de la colombe et la proportion mixte, µ* de gens adoptant les deux stratégies est stable. C'est le premier graphique.

Admettons que Uff > Ufc et que Ucc > Ucf. Dans un tel cas, lorsque µ est inférieur à µ* la stratégie du faucon rapporte plus d'utilité que de jouer la colombe, µ diminue, jusqu'à devenir nul. Tout le monde joue le faucon. Cette proportion mixte, µ* est instable. Tout le monde adopte la stratégie du faucon. Et cet équilibre est instable tant que la proportion de gens jouant la colombe ne dépasse pas le seuil µ*. Dès que cette proportion est dépassée, tous ont intérêt à jouer la colombe. Une fois atteint ce point cet équilibre est stable.

Lorsque les deux protagonistes sont appariés de manière aléatoire et tirés au hasard dans une population, implicitement on simplifie l'interaction, car les estimations de Jules sur le comportement aléatoire de Pierre et réciproquement pour Pierre, ne sont plus considérées comme subjectives, mais "objectives" de telle sorte que µ et 1- ƒ sont identiques et n'ont pas besoin de coïncider. L'étude de l'interaction se ramène aux seuls graphiques dans l'espace utilité attendue et proportion de gens dans la population jouant l'une des deux stratégies.

Mais cette analyse demeure insuffisante. En effet, la présence d'un comportement agressif vient du fait que l'on ne reconnaît pas d'asymétrie entre les deux opposants. Si Julie est plus forte et que Pierre est vraiment un gringalet et qu'il ne peut faire appel à des cousins, la matrice des gains se réécrit de la manière suivante.

Lorsque µf est nul (ou µc est unitaire), il est rentable pour Jules de jouer le faucon. Il en sera ainsi tant que µf sera inférieur à µf*. Ce qui est vrai pour Jules est vrai pour les autres. La proportion de gens jouant le faucon dans la population augmente jusqu'à ce que l'on atteigne µf*. En deçà de µf* c'est l'inverse. Jouer le colombe rapporte plus que de jouer le faucon. La proportion de gens adoptant la stratégie de la colombe augmente. Si C est supérieur à V, alors V/C est inférieur à l'unité et µf* est inférieur à 1. µf* dépend du ratio V/C, c'est-à-dire des gains et des coûts qu'il y a à se faire la guerre. Si C vaut 2V la proportion limite de gens agressifs dans la population pour laquelle Jules à la marge est indifférent à la stratégie du faucon ou de la colombe est juste égale à 50 %, si C vaut 3V, cette proportion diminue et tombe à 33%. Auquel cas, il y a une forte probabilité pour que Jules adopte la stratégie de la colombe. Comme les rôles sont interchangeables, il en est de même pour Pierre. Plus C augmente, moins on observe de gens agressifs.

La certitude pour Julie de l'emporter sans coût fait de la stratégie du faucon une stratégie dominante. (V-C) est positif et Julie adopte un comportement agressif quel que soit le comportement de Pierre. Pierre reconnaissant que Julie a une stratégie dominante (il sait qu'elle va jouer systématiquement l'agression) choisit alors la stratégie qui minimise ses pertes. Il se soumet, car jouer le faucon pour lui entraîne des pertes,( v-c est négatif) et se soumettre n'entraîne ni gains, ni pertes.

L'inconvénient de la loi du plus fort est que Julie n'a pas la certitude que Pierre n'a pas de cousins. Elle ne sait pas si Pierre, tout gringalet qu'il soit, ne dispose pas d'une arme secrète. Il est champion de Karaté. C'est la raison pour laquelle la loi dite du "plus fort" est ambiguë et ne s'impose pas comme règle de comportement unanime.

On pourrait adopter une autre règle. Julie comme vous l'avez remarquez est une femme. En dépit de ses 110 kg elle répugne à agresser les gens. En cela elle ne diffère pas des autres femmes. Pierre qui est capable de reconnaître une femme d'un homme anticipe aussitôt qu'elle n'adoptera pas la stratégie du faucon mais plutôt celle de la colombe, son intérêt est alors d'être agressif. Une règle s'impose : les femmes se soumettent et laissent les hommes dire à quel usage la prairie est destinée. Une société masculine s'impose. Mais cette règle est aussi ambiguë que celle du plus fort et n'est pas universelle. Quid des femmes qui se déguisent en homme et quid des conflit lorsqu'il y a en présence deux hommes ou deux femmes qui convoitent l'usage de la même ressource.

La règle qui s'imposera devra être non ambiguë et universelle. Il en existe une. Prenons une autre asymétrie : celle du premier occupant ou du premier en possession du champ ou de la prairie ou de la chose convoitée.

Dans un tel cas, chaque joueur sait que s'il n'est pas le premier, il est d'une certaine manière un intrus. L'autre est le premier occupant. Etre le premier occupant donne un avantage tel que, en cas de conflit, la probabilité de gagner est de 3/4 au lieu de (1/2). On suppose aussi que les coûts du conflit, C*, sont inférieurs aux gains attendus. En effet, le premier occupant, Julie, apprends vite où il faut disposer la mitrailleuse qui arrêtera net les dix cousins de Pierre. Réciproquement quand on est un intrus les gains nets des coûts sont pondérés par une probabilité de gagner réduite à 1/4. En revanche, le coût de faire la guerre est supérieur aux gains et égal à C. Supposons, enfin, que lorsque vous êtes un intrus, vous ne tirerez un gain V de cette ressource que si vous y investissez un effort supplémentaire d'une valeur de ß qui réduit le gain attendu en dessous de V/2. Il faudra en effet transformer la prairie pour un autre usage. En fait une information locale est disponible pour le premier occupant ( et qu'il est le seul à connaître du fait d'être arrivé le premier) : il sait mieux défendre la ressource dont il a pris possession et il sait mieux qu'avant quel est l'usage le plus adapté à la ressource qu'il cherche à exploiter.

Nous avons alors deux situations nouvelles:

1) ou vous êtes intrus;

2) ou vous êtes le premier occupant.

(si vous n'êtes ni dans un cas, ni dans un autre, nous revenons, par définition, au cas étudié plus haut) :

Représentons sous forme extensive cette nouvelle interaction et transformons Julie en Jules.

Partons de la situation où Jules est un intrus. Il sait que Pierre est le premier occupant. Il a le choix entre jouer le faucon ou la colombe. Dans le sous-jeu où Jules est un intrus et Pierre le premier occupant, la stratégie dominante qui émerge pour Jules est celle d'une attitude de soumission, car V-ß<V/2 et (1/4) (V-C)<0.

Quand en revanche, Jules est le premier occupant, sa stratégie dominante est celle du faucon, car V>V/2 et (3/4)(V-C*)>0.

Dans l'arbre de décision précédent deux solutions naturelles émergent:jouer le faucon lorsque l'on est le premier occupant et jouer la colombe lorsque l'on est l'intrus .

Quelle leçon tirer de cette asymétrie ? L'incertitude sur le premier occupant est à la source même du conflit d'appropriation. C'est parce que l'on ne sait pas qui est le premier occupant qu'une proportion non négligeable de gens adopte la stratégie du faucon lorsque justement celle-ci n'est pas dominante. Dès que l'on sait qui est le premier occupant ou le premier en possession de la ressource rare, l'incertitude est réduite à tel point que cette information entraîne une règle de comportement dominante : quand on est le premier occupant, on adopte la stratégie du faucon ; quand on est l'intrus, on adopte la stratégie de la colombe. Or, cette information est, la plupart du temps, facile à obtenir : il suffit d'inspecter et/ou de se renseigner. Cette règle est si forte que le premier occupant n'a pas grand chose à faire pour marquer son territoire ou pour signaler qu'il est le premier occupant. Jules dépose ses affaires sur la prairie et marque ainsi sa propriété. Quand l'étudiant est au restaurant universitaire, il dépose son plateau sur la table où il envisage de déjeuner. Rares sont les étudiants qui vont prendre ce plateau et le mettre sur une autre table.

La reconnaissance d'une asymétrie non ambiguë entre les adversaires fait passer de l'état de nature hobbesien - la possibilité d'un état de guerre de tous contre tous- à un état de nature lockéen- état pacifique- où les droits de propriété fondent l'ordre social. La clé de l'émergence de la règle du premier occupant comme moyen d'attribuer les droits de propriété réside dans sa non-ambiguïté et son caractère universalisable. Elle est sélectionnée par les individus et s'impose à eux pour cette raison. Elle offre par ailleurs un attrait indéit: elle permet la coïncidence des anticipations entre les individus car tout le monde s'accorde sur cette règle et c'est incontestablement son mérite principal.

Ces droits de propriété individuels sont naturels au sens où ils sont le résultat non intentionnel d'une interaction entre les hommes. Ils n'ont pas été le produit d'une activité consciente des individus composant la société. On remarquera ici que les droits de propriété sont un instrument de coordination des actions individuelles pour résoudre les conflits qui apparaissent lorsque plusieurs individus veulent faire un usage différent d'une ressource commune.

Maintenant imaginons que Jules s'approprie cette prairie. Imaginons aussi qu'il ne tire pas un profit maximum de l'exploitation de sa prairie. En revanche, Pierre, qui est un malin, a trouvé une utilisation de cette terre qui rapporte plus de revenus. Il peut alors proposer à Jules de lui louer sa prairie ou de la lui acheter. S'il y consent, Pierre loue la prairie à un prix qui est supérieur au profit que Jules tire de son exploitation, mais inférieur aux revenus que Pierre pense en tirer. Il peut aussi l'acheter à un prix tel que la valeur en capital de la prairie rapporte un revenu supérieur au profit qu'en tire Jules mais inférieur au revenu qu'en tire Pierre.

Cet échange ou ce transfert de droits de propriété décomposé ou non est fondamental pour faire en sorte que la prairie soit mise dans les mains de celui qui sait en faire le meilleur usage!

Le concept légal de droit de propriété

Un droit de propriété décrit ce que l'individu peut faire avec les ressources dont il a la propriété. Ainsi il peut: 1) user; 2) transformer; 3) détruire, 4) abandonner, 5) transmettre, 6) transférer, 7) exclure, 8) conserver à perpétuité, 9) jouir des revenus tirés de cette ressource. En revanche, il ne peut en faire une utilisation : 10) qui endommage la propriété d'autrui ou qui consiste à avoir l'intention de nuire à autrui (abus de droit); et si quelqu'un endommage ou vole cette ressource, il est en droit d'exiger 11) la restitution de la ressource , ou une compensation.

Chaque point en fait décrit un droit. Ce que l'on appelle couramment un droit de propriété est en réalité un panier de droits. Le propriétaire est libre d'exercer les droits, décrit ci-dessus, sur ce qui lui appartient. Personne, y compris l'Etat, ne peut le contraindre à exercer ces droits. Il est interdit à des tiers, y compris l'Etat, d'interférer avec l'utilisation que le propriétaire veut faire de ces droits. Celui-ci est libre de céder tout ou partie de ces droits à des tiers avec leur consentement gratuitement ou non.

Souvenez-vous du chapitre traitant des 12 notions du raisonnement économique sur l'échange libre. C'est le moment de rappeler l'importance de la notion de consentement dans l'échange. L'aspect consentement de l'échange est une condition nécessaire (mais non suffisante) pour s'assurer que le transfert se fait bien dans des mains de ceux qui pensent en faire le meilleur usage. Si le transfert n'est pas volontaire, par définition, cela veut dire que la ressource est mise dans les mains de personnes :

1) d'une part qui n'étaient pas prêtes à faire le même usage de la ressource que celui qui en avait la possession, sinon il s'agit d'un vol pur et simple,

2) d'autre part qui refusent de sacrifier leur temps ou leur argent pour convaincre que le possesseur de la ressource, en fait, selon eux, un mauvais usage ou pour déplacer la ressource dans leurs propres mains en achetant au possesseur de la ressource le droit d'en faire un autre usage.

Or ce refus démontre ou révèle que l'usage que pense faire de la ressource, celui qui la prend de force, n'est pas nécessairement le meilleur. En effet, le consentement impose que les profits mutuels attendus de l'échange volontaire soient positifs, sinon il n'y a pas de transfert de la ressource. Or, le transfert par la violence n'impose pas que les profits mutuels soient positifs, ils peuvent être nuls ou négatifs. C'est en ce sens là que l'échange volontaire joue, en tant que règle de conduite, un rôle important pour nous assurer que le déplacement de la ressource ne conduira pas à un usage inférieur à celui qui existait auparavant. Relisez attentivement ce passage. C'est sur cette base heuristique que nous critiquons la plupart des interventions étatiques.

Vous remarquerez que la propriété de soi découle de ce même principe ou de cette même règle. Lorsque l'Etat vous enrôle de force dans son armée, impose à vos parents de vous envoyer à l'école, vous force à porter une ceinture de sécurité en voiture, vous taxe si vous fumez ou vous interdit de consommer de la marijuana, de vendre un rein de votre vivant ou après votre décès, il use de votre corps à des fins qui ne sont pas nécessairement celles que vous désirez. Tous ces actes constituent un conflit sur l'usage de votre corps. Une façon simple de les résoudre est d'attribuer un droit de propriété sur le corps humain à celui qui l'occupe en premier. Or, qui peut bien être le premier occupant de votre corps humain si ce n'est vous?

Une fois reconnu le droit de propriété et le droit de propriété sur soi (ce qui est loin d'être le cas dans la réalité), le mécanisme de marché ou de l'échange volontaire peut se mettre en route. Nous retiendrons cette façon de définir les droits de propriété parce qu'elle permet de voir que ceux-ci coordonnent spontanément les actions individuelles en cas de conflits dans l'usage d'une ressource (i.e. d'usage conflictuel entre plusieurs personnes d'une ressource qui n'est la propriété de personne).

Question d'évaluation

(Adaptée de A.Wolfelsperger (1995) Economie Publique , PUF col.Themis p.31)

Prenez la matrice des gains du tableau suivant :

 
Pierre
Colombe
Faucon
Jules
Colombe
6, 10
2, 8
Faucon
8, 0
4, -2

Jules a un avantage comparatif dans la violence et Pierre a avantage comparatif dans l'exploitation pacifique de la prairie. Dans l'état de nature, Pierre est l'esclave de Jules.

Réponse : faux
Jules a pour stratégie dominante de jouer le faucon : 8 >6 et 4>2. Les gains de la matrice étant connus à la fois de Jules et de Pierre, Pierre sait que Jules jouera le faucon. Il choisit alors la stratégie la moins onéreuse pour lui : celle de la colombe puisque 0 >-2. L'état de nature semble se caractériser de facto par une domination de Jules sur Pierre qui s'approprie la ressource. Mais comme Pierre a un avantage comparatif dans l'exploitation pacifique de la prairie (il est beaucoup plus productif si Jules adopte une stratégie de colombe), il peut proposer à Jules un pacte d'intérêt commun (PIC). Pierre promet à Jules de lui redistribuer une fraction de ses revenus, obtenus dans la situation de coopération pacifique, afin qu'il renonce à son comportement agressif et d'appropriation de la prairie. Pierre épouse Jules et lui redistribue 3. Jules désormais touche 9 ou 5 selon le comportement de Pierre. Il est alors incité à adopter la stratégie de la colombe. Celle-ci devient dominante. Pierre gagne à cet arrangement contractuel car il reçoit 7 au lieu de 0.

L'attribution du droit de propriété selon la règle du premier en possession ou du premier occupant élimine les conflits entre individus qui convoitent les mêmes ressources. Cependant échanger ces droits est vital pour les mettre dans les mains des personnes qui pensent en faire le meilleur usage. Mais l'échange de ses droits de propriété n'est pas sans problème. Revenons à notre couple.

28.1.3 Respect des promesses lors d'un échange volontaire

Jules veut que Pierre lui cède du bétail. Les deux contractants peuvent s'entendre sur un prix relatif et faire la transaction. Mais Pierre peut décider de ne pas livrer le bétail et de garder l'argent versé par Jules qui pourrait, de son côté, garder les animaux et refuser de les payer. Dans ce cas, ni l'un ni l'autre ne respecte ses promesses.

Représentons cette structure d'interaction entre Jules et Pierre de la manière suivante. On rappelle ici que les droits de propriété ont été appropriés selon la règle du premier occupant. Jules dispose de deux stratégies : respecter le contrat ou ne pas le respecter. Pierre est dans le même cas.

Si chacun d'eux respecte le contrat, les gains à l'échange sont mesurés pour l'acheteur, en l'occurrence Jules, par la différence entre le prix maximal qu'il est prêt à payer et le prix effectivement payé,. Pour le vendeur, ici Pierre, ce gain se mesure par la différence entre le prix de marché et le prix minimal qu'il exige pour vendre son produit,. Par définition Pmax>p et p>Pmin, le tout étant supérieur à 0. Il existe alors une stratégie dominante pour Jules : ne pas payer, c'est-à-dire ne pas respecter le contrat, puisque>0>-p. Il en va de même pour Pierre, puisque p>et 0>-Pmin. Tous deux adoptent une stratégie qui consiste à tricher et à ne pas respecter le contrat d'échange.

L'échange volontaire, ainsi présenté, ne peut émerger spontanément du comportement rationnel entre deux individus.

La solution résiderait dans l'intervention d'un tiers, extérieur au contrat, possédant le pouvoir de faire respecter les termes de l'échange, au besoin par la contrainte. Il est possible de voir dans l'État cet instrument permettant à Pierre et Jules de commercer tranquillement en sachant que l'un et l'autre respecteront le contrat qu'ils ont accepté.

Il y a une vingtaine d'années, les économistes utilisaient cet argument pour légitimer l'action de l'État et bien souvent, leur réflexion s'arrêtait là. Mais cette manière ad hoc d'introduire l'État dans l'analyse économique est loin d'être satisfaisante: elle ne permet ni de comprendre l'émergence de cette institution, ni de rendre compte de la manière dont ses actions constituent un obstacle à l'échange. Par ailleurs cet argument se présente sous la forme de deux sophismes assez courant en théorie des jeux et que l'on ne peut accepter en l'état :

1) un sophisme de pertinence : le secundum quid, le théorème fait d'une exception une règle générale.

2) une violation d'un des axiomes de la pensée, la loi de la non contradiction : une chose ne peut " être et ne pas être " en même temps et pour la même relation

En effet une stratégie dominante de non coopération émerge que dans un cas très particulier : celui où l'échange a lieu une fois pour toute et où il n'existe pas de possibilité à un coût raisonnable de mettre en place des instruments qui incitent les gens à respecter leurs promesses.

Ensuite, on ne peut à la fois soutenir que les individus sont rationnels, ont une connaissance commune de la structure des paiements de l'interaction sociale et qu'ils ne cherchent pas à saisir l'opportunité de profit que présente l'échange volontaire. Surtout quant ils savent que ne pas tenir compte du comportement d'autrui conduit à une situation où cette occasion de gains à l'échange n'est pas saisie. Où ils sont rationnels ou ils ne le sont pas.

Des individus rationnels ont en effet parfaitement conscience de cette structure d'interaction et n'ont nul besoin d'un tiers, l'État en l'occurrence, capable de les contraindre à coopérer. La coopération, l'échange volontaire et le respect des promesses peuvent émerger spontanément, sans intervention étatique.

Distinguons deux situations: soit l'interaction est répétée ou est interrompue par hasard, soit l'interaction a lieu une fois pour toute ou est interrompue avec anticipation.

a) L'interaction se répète à l'infini ou est interrompue par hasard

Quand l'interaction entre les individus est répétée, ceux-ci apprennent le comportement des uns et des autres. Si, au premier tour, Pierre coopère et livre le bétail, Jules pourra tricher. Mais si, par la suite, Pierre triche, le gain est nul. En fait, si Pierre adopte la stratégie du "Tit for Tat", c'est-à-dire coopérer pour ensuite adopter la stratégie de l'autre partenaire, tricher ne se révèle pas une stratégie payante à long terme.

Revenons à Jules. S'il triche, le gain attendu sur au moins deux tours est :+0. S'il avait coopéré au premier tour, lorsque Pierre coopérait, il aurait certes gagné moins qu'en trichant,, mais, au second tour, comme Pierre aurait continué à coopérer, il aurait gagné :+, ce qui est supérieur à.

Si Jules veut que l'interaction continue, son intérêt est de respecter le contrat. Respecter ses promesses sur deux tours rapporte en effet :

+où r est le taux d'intérêt.

Ne pas les respecter au premier tour rapporte seulement :.

Si+>, Jules a intérêt à respecter les promesses.

Dans le cas d'une infinité de périodes, si le taux d'escompte, (1/(1+r))=ß, est supérieur au ratio du prix effectif sur le prix maximum, p/Pmax, coopérer rapporte:

B+ßB+ß2B+ß3B+......+ßnB=(Pmax-p)/(1-ß),où B =Pmax-p tandis que tricher systématiquement ne rapporte que Pmax, ceci seulement au premier tour. Coopérer est donc toujours rentable dès que (Pmax-p)/1-ß>Pmax, ou encore dès que ß>p/Pmax, c'est-à-dire dès que le taux d'escompte est suffisamment large pour que les gains à l'échange futurs attendus de la coopération ne soient pas nuls.

Cette argumentation, développée par R. Axelrod , montre que, si l'interaction se répète à l'infinie ou est interrompue seulement par hasard, ce "dilemme du prisonnier" n'en est pas un. Il est en effet rationnel pour les individus de coopérer et de refuser cette collaboration uniquement lorsque l'autre partenaire ne joue pas le jeu. Cette règle, plus connue sous le nom de "donnant, donnant", incite à l'échange volontaire. Il n'y a donc nul besoin d'un tiers externe à la transaction, possédant le monopole de la coercition dont l'usage consisterait à faire respecter les contrats, pour qu'émerge une société où l'échange volontaire des droits de propriété se fait sans heurt. Il suffit que les individus prennent conscience que leurs décisions présentes affectent le futur et qu'ils attachent une utilité à ce futur. L'image de marque et la réputation vont alors constituer des atouts majeurs dans un tel système spontané pour générer la confiance dans le comportement d'autrui. La recherche de valeurs d'intégrité, d'honnêteté et de solvabilité parmi les gens qui se livrent à l'échange est en effet simplifiée par le signalement d'une réputation ou d'une image de marque que sont par exemple la carte de crédit, le label, l'appartenance à une communauté religieuse ou à une corporation...Cela permet d'identifier le partenaire et simultanément de se forger des croyances sur la façon dont il a respecté ses promesses dans le passé.

Dans l'échange répété le partenaire est identifié. On sait avec qui l'on échange. On connaît au moins la façon dont il a respecté les promesses lors du dernier échange. C'est ainsi que l'on peut appliquer la stratégie du donnant- donnant. Qu'en est-il dans le cas où l'interaction n'est pas répétée? En effet de telles informations ne sont plus disponibles. On ne sait pas avec qui l'on échange et on ne dispose d'aucune information sur la conduite du vendeur ou de l'acheteur lors d'un échange précédent.

b) L'interaction ne se répète pas ou est interrompue par anticipation

Lorsque le jeu n'est pas répété, ce qui se produit dans le cas d'échanges uniques avec des inconnus que l'on ne reverra pas ensuite, le "dilemme du prisonnier" reste entier. Si le jeu est répété mais interrompu d'une manière anticipée, les deux partenaires ont intérêt à tricher systématiquement au dernier tour et à ne pas tenir leurs engagements. Si le jeu dure seulement deux périodes, il est dans l'intérêt de Jules de coopérer au premier tour, il empoche alors B; au second tour, si Pierre joue la stratégie du "Tit for Tat", son intérêt consiste alors à tricher et il empoche Pmax/(1+r). Comme B+B/(1+r)<B+Pmax/(1+r), il est rentable de ne pas respecter le contrat au dernier tour. Mais Pierre sait que, s'il coopère au dernier tour, il va perdre Pmin. Son intérêt est donc de s'y refuser. Il rompt alors avec la stratégie du "Tit for Tat". Les deux partenaires, sachant qu'ils ne coopéreront pas au dernier tour, n'ont pas intérêt à le faire à partir du deuxième tour. On retrouve alors le "dilemme du prisonnier", qui est, rappelons-le, chez la plupart des économistes, la principale justification de l'existence de l'État.

Mais une fois de plus, il ne faut pas oublier que les individus sont rationnels et comprennent la structure d'interaction dans laquelle ils agissent. Dans un tel cadre, il suffit de trouver des moyens de faire respecter les promesses. Or, il existe plusieurs techniques permettant de résoudre le "dilemme du prisonnier" dans le cas de jeux qui ne se répètent pas. La première est la formule du pré engagement : on s'engage à respecter le contrat en fournissant un gage de cette volonté, une caution ou des arrhes, c'est-à-dire en acceptant volontairement une perte si on ne respecte pas ses promesses. Quelle que soit la manière employée, la structure des gains est modifiée de telle sorte que le respect du contrat devient une stratégie dominante. Grâce à cette technique, le gain qu'un individu peut attendre de ces stratégies de non-respect du contrat est réduit par le versement d'une caution supérieure à la valeur du produit : Pmax-C, où C>p. La caution peut prendre n'importe quelle forme. Réciproquement, le prix payé avant la livraison de la marchandise n'est qu'une fraction du prix du produit, si possible inférieure à Pmin.

Caution , gages, arrhes ou toutes autres formules de pré engagement freinent l'échange entre des individus anonymes et qui n'auront pas de relations suivies . D'une part il faut disposer de cette somme et d'autre part le pré engagement doit être bilatéral ou réciproque. Si vous avez versé une caution faut-il encore que l'autre partie la rende lorsque vous avez respecté le contrat. En fait il existe un moyen plus élaboré pour faire coopérer des gens qui ne se connaissent pas et qui n'échangeront pas de manière répétée : l'émergence d'une société où le Droit (ici le droit commercial) fait respecter les promesses sans qu'il y ait besoin d'un Etat.

c) Justice privée et respect des contrats

Pour démontrer ce point nous allons procéder de la façon suivante. Jules et Pierre sont appariés au hasard et ne se connaissent pas mais ils peuvent s'adresser à un marchand spécialisé dans l'arbitrage des conflits entre acheteurs et vendeurs. La procédure est la suivante .

On obtient de cet arbitre, en contrepartie d'un paiement Q, une information sur le partenaire avec qui l'on échange. En particulier si celui-ci a déjà eu un conflit dans lequel il était en tort. Cette information est répertoriée dans un livre tenu par cet arbitre et est alors communiquée à celui qui la demande. Par définition cette information est connue des deux partenaires à l'échange.

a) L'échange a lieu et chacun observe le résultat.

b) Si l'un des partenaires n'est pas satisfait parce que l'autre n'a pas respecté ses promesses, il peut faire appel à l'arbitre à un coût C si et seulement s'il a requit déjà l'arbitre pour avoir l'information sur le partenaire.

c) Si l'une des parties à l'échange fait appel auprès de l'arbitre, celui-ci accorde un dédommagement J au plaignant ci celui-ci a été honnête et si l'autre partenaire a triché, autrement il n'accorde rien du tout.

d) Ou le tricheur paie le dédommagement à un coût personnel de f(J), ou bien il refuse de payer et cette décision est sans coût personnel pour lui ;

e) En revanche, tout tricheur qui ne paie pas le dédommagement est aussitôt répertorié dans le livre des mauvais payeurs que tient l'arbitre.

Cette manière de faire respecter les promesses, sans Etat, a été développée par P.R.Milgrom,D.C.North et B.R.Weingast pour expliquer l'émergence et le fonctionnement de la loi des marchands (la Lex Mercatoria) au moyen âge à une époque où l'Etat ne détenait pas un monopole sur la justice et le Droit..

Maintenant l'interaction entre Jules et Pierre se présente sous la forme séquentielle suivante, sachant que B = Pmax-p on a la structure d'interaction suivante :

Eliminons les stratégies dominées. Requérir, tricher pour jules et tricher pour Pierre (ETT) revient à faire une perte de -Q, ne pas échanger est encore meilleur, cette stratégie est aussi dominée par l'échange et le respect des contrats (EHH) puisque Jules obtient (B-Q)/(1+r) >0. Si Jules échange et est honnête mais que Pierre triche, il n'est pas intéressant pour Jules de renoncer à faire un jugement puisqu'il perd à coup sûr - Q-p. La stratégie EHTNJ est donc dominée par NE ou EHH. Concentrons nous sur les autres stratégies.

En particulier vérifions s'il est payant lorsque l'on a triché de respecter le jugement ( puisque personne ne peut forcer celui qui ne respecte pas ses promesses à dédommager l'autre partie). Payer le jugement lors de la stratégie ETHJ coûte à celui qui a triché (ici Jules) la somme f(J), elle se déduit de ses gains présents Pmax-Q. Mais s'il paie, il n'apparaît pas dans le livre des mauvais payeurs et peut échanger par la suite avec d'autres individus. Payer rapporte donc dans le futur la somme de (B-Q)/(1+r). Si f(J) est inférieur à cette somme actualisée, payer est préférable à ne pas payer puisque si l'on ne paie pas le gain est obtenu une fois pour toute. Pmax-Q doit être inférieur à Pmax -Q-f(J)+ (B-Q)/(1+r), ce qui est le cas si f(J)< (B-Q)/(1+r). Donc les stratégies ETHJNR ou ETHNJ sont dominées par ETHJR. Reste la stratégie EHTJR comparée à celle de EHTNJ, c'est-à-dire est-ce que la victime a intérêt à porter plainte ? En effet la stratégie EHTJNR est dominée pour Pierre par la stratégie de payer si Jules porte plainte. ETHJR domine ETHNJ si J>C ou encore f(J)>f(C). Nous obtenons alors un résultat remarquable : il existe un jugement arbitral tel que si (B-Q)/(1+r)>f(J)>f(C) alors les stratégies dominantes consistent à respecter d'une part les promesses et si d'autre part l'une des parties ne respectent pas ses promesses, il est dominant d'aller devant l'arbitre pour demander réparation et si l'on est le fautif de payer ce dédommagement . De cette manière on maintient un système coopération entre des individus qui ne se connaissent pas et qui ne commerceront ensemble qu'une seule fois sans avoir à user d'un monopole de la coercition. Il est clair que si le coût de faire appel à un jugement et de s'adresser à un arbitre, respectivement C, et Q sont trop élevés, la loi des marchands ne sera pas viable.

Une société marchande n'a donc nul besoin de la contrainte de l'État pour fonctionner et l'histoire en fournit de nombreux exemples : la loi des marchands du XIIe siècle, la lex mercatoria, le droit islandais qui s'est développé pendant trois siècles sans intervention étatique et l'affrètement maritime aujourd'hui même en droit international.

Un "ordre anarchique" marchand peut donc émerger spontanément et perdurer sans que l' État s'y immisce : c'est ce que l'on appelle un état de nature lockéen. Allons plus loin. Les règles qui gouvernent l'ordre marchand ne sont pas les seules à émerger spontanément de l'interaction sociale.

Les principes d'auto organisation et de sélection naturelle

L'idée que l'on puisse observer de l'ordre et de la permanence dans les phénomènes sociaux ou économiques sans qu'il y ait une " main visible " pour les ordonner, a été découverte par A. Ferguson, D.Hume et A.Smith, bien avant que Darwin applique la même intuition à la biologie et à l'origine des espèces. L'idée d'un ordre spontané qui émerge de l'interaction individuelle sans qu'il soit dans l'intention de chacun de le faire apparaître a été reprise par C.Menger et développée par le prix Nobel F.Hayek avec la phrase célèbre à propos des ordres spontanés :

"résultat des actions humaines mais non de leur dessein ".

Hayek va jusqu'à affirmer que ce processus " naturel ", s'il est laissé à lui même, produit un ordre infiniment plus subtil et complexe que celui qui pourrait émerger d'une volonté humaine. Le langage, les règles de droit, les coutumes, l'Etat lui-même, et pour mentionner quelques institutions économiques : les droits de propriété, les marchés, la compétition, la monnaie, la structure des firmes etc. sont des ordres spontanés types qui façonnent notre univers social sans qu'ils aient été conçus par un planificateur central ou par un Dieu omniscient. Comment de tels ordres peuvent-ils émerger ? Par le principe d'auto organisation.

Prenons un exemple. Vous êtes sur une route et vous roulez vite. À 300 mètres en avant vous découvrez un croisement. Vous avez le choix entre ralentir pour aborder ce carrefour ou au contraire maintenir votre vitesse. Un autre véhicule fait de même sur l'autre voie. Il est clair que si les deux conducteurs maintiennent leur vitesse, ils vont avoir un accident en franchissant le carrefour. Vous avez donc deux stratégies : ralentir à l'approche du croisement et céder le passage à l'autre voiture ou bien maintenir votre vitesse et franchir le carrefour sans vous soucier des autres. Le résultat de cette action dépend fondamentalement du comportement de l'autre conducteur. En effet, s'il adopte la même stratégie que vous ou bien tous deux vous attendez en espérant que l'autre franchira le carrefour, vous perdez alors de précieuses minutes à attendre que l'autre se décide, mettons six minutes en moyenne ; ou bien vous passez et l'autre attend, auquel cas vous ne perdez aucune minute. Dans le cas où vous cédez le passage, vous perdez deux minutes. La pire des situations est celle où vous passez et l'autre franchit le carrefour en même temps que vous : c'est l'accident. Auquel cas vous perdez de nombreuses minutes, une vingtaine environ, toutes consacrées à établir le constat de l'accident que l'on suppose ne pas entraîner de dommages corporels. Représentons cette interaction par la matrice suivante :

L'autre véhicule

p

1-p

C ède le passage

N e cède pas le passage

V otre véhicule

C ède le passage

6, 6

2,0

Ne cède pas le passage

0, 2

20 ,20

Les chiffres représentent des minutes. La meilleure solution pour vous est de franchir le croisement en espérant que l'autre conducteur a la patience d'attendre (0, 2). Vous ne perdez aucune minute. La pire solution est celle où tous les deux vous franchissez simultanément le carrefour et qu'un accident en résulte. Le temps perdu est au maximum de 20 minutes chacun. Une solution de compromis est de céder le passage auquel cas vous ne perdez que deux minutes.

Il s'agit donc d'un problème de coordination entre des automobilistes qui ne se connaissent pas. Votre comportement dépend fondamentalement de celui d'autrui.

Si vous étiez sûr que l'autre conducteur était un retraité de plus de 65 ans, alors que vous êtes un jeune étudiant sportif, vous pourriez anticiper que sa réaction est de céder le passage. Les personnes âgées sont en moyenne des conducteurs timorés. Vous pourriez passer sans vergogne. Malheureusement pour vous une telle information n'est pas à votre disposition avant de franchir le carrefour. Faute d'information précise sur le comportement de l'autre automobiliste, vous estimez à une chance sur deux que l'autre ne cède pas le passage. Quel comportement allez-vous adopter ? Comme vous êtes rationnels, on postule que vous adoptez la stratégie qui minimise le temps perdu à franchir le carrefour compte tenu du comportement anticipé de l'autre.

La perte moyenne attendue à franchir le croisement avec un accident est de :

E(Up) = ½ (0')+ ½.(20')=10' ;

celle consistant à céder le passage est de :

E(Ua)= ½.(6')+ ½.(2')= 4' .

Il va de soi qu'en absence totale d'information sur le comportement d'autrui et en postulant qu'il y a une chance sur deux pour que l'autre automobiliste ne cède pas le passage, il vaut mieux attendre.

Si tel est le cas, il va y avoir davantage de gens prêts à céder le passage. La probabilité qu'il y ait une chance sur deux pour que l'automobiliste cède ou ne cède pas le passage n'est pas celle qui s'établira définitivement.

Recherchons donc quelle est la probabilité p* pour laquelle il est indifférent à chaque automobiliste de franchir le carrefour sans se soucier d'autrui ou de ralentir et de céder le passage. Celle-ci est obtenue en appliquant le principe d'arbitrage décrit plus haut. Egalisons la perte moyenne attendue en adoptant une stratégie plutôt qu'une autre.

E(Up)=E(Ua)= p(6')+(1-p)(2')=(1-p)(20')

P*=18/24=6/8=0.75.

Avec cette proportion de gens qui cède le passage, le temps perdu est de : 5'.Le graphique suivant illustre cette interaction.

Sur l'axe vertical on représente les minutes perdues consécutivement au franchissement du carrefour avec ou sans accident. Sur l'axe horizontal on reporte la probabilité avec laquelle les autres conducteurs vont adopter une stratégie plutôt qu'une autre. L'interaction est symétrique. Chaque conducteur fait face à la même situation.

On remarque immédiatement que si les autres conducteurs décident de céder le passage avec une probabilité supérieure à 75%, il est rentable de passer. La stratégie de franchir le carrefour sans se soucier de l'autre domine celle de céder le passage. A l'inverse si cette probabilité est inférieure à 75%, attendre est la stratégie dominante. Le hasard ne domine pas cette interaction et celle-ci est stable puisque l'on tend vers une probabilité de céder le passage égale à 75%. Le hasard dominerait cette situation d'interaction si la probabilité " d'équilibre " s'établissait à une chance sur deux. Pour qu'il en soit ainsi il faudrait que les pertes de temps à attendre que l'autre passe soient identiques à celles que l'on a lorsque les deux passent simultanément et qu'il y ait un accident ! Par définition de cette interaction, les pertes de temps en cas d'accident sont nécessairement plus élevées que celles supportées lorsque l'on cède le passage à l'autre.

Mais la situation finale, même avec une probabilité d'équilibre de 75%, est peu satisfaisante. Elle n'est coordonnée que dans 56,25% des cas (0,75 que multiplie 0,75), dans 6,25% des cas il y a un accident (0,25 que multiplie 0,25) et dans 27,5% des cas les deux attendent sans franchir le carrefour. Cette solution ne peut perdurer. Les automobilistes vont rechercher une information observable, sans ambiguïté, corrélée avec le comportement des conducteurs qui ralentissent au croisement ou au contraire qui ne s'arrêtent pas. Nous avions dit plus haut que si les automobilistes étaient des personnes âgées, on pourrait en inférer qu'elles vont ralentir et céder le passage. Mais cette information n'est pas observable au moment de franchir le carrefour. En revanche, il existe d'autres informations observables sur le comportement des autres automobilistes. Ainsi nécessairement l'un des deux automobilistes approche le croisement par la droite. Supposons maintenant que, pour une raison ou une autre, une fraction des 75% de conducteurs qui ralentissent à l'approche du carrefour viennent plutôt de la gauche, alors que ceux qui viennent de droite passent sans se soucier des autres. Auquel cas tous les automobilistes, qui ont ce type de croyance, vont adopter une stratégie telle que si l'on approche le carrefour de la droite, on passe sans se soucier de l'autre, alors qu'en revanche, si l'on aborde le croisement en venant de la gauche on ralentit et on cède le passage. Si quelqu'un adopte ce comportement, il va s'en suivre, par un effet de réverbération, que ceux qui approchent le carrefour de la gauche vont ralentir et céder le passage. Même si cette croyance était erronée au départ, cette tendance se renforce d'elle-même. Plus les automobilistes adoptent cette coutume : " donner la priorité à ceux venant de droite ", plus les automobilistes ont intérêt à la suivre. Tôt ou tard tous comprennent qu'il est dans l'intérêt de chacun de se comporter ainsi.

La priorité à droite est une règle de conduite sur les routes qui émerge spontanément de l'interaction sociale et qui s'impose à chacun sans qu'elle ait été le résultat d'une réflexion ou d'un dessein humain. Mais la question fondamentale n'est pas tant qu'il existe une règle de conduite qui coordonne les actions individuelles, mais plutôt pourquoi cette règle prend la forme d'une " priorité à droite " et non pas d'une "priorité à gauche ". Pourquoi se fonde-t-elle sur cette asymétrie et non pas sur une autre : une des deux voies a un trafic plus important, où les véhicules les plus puissants ont la priorité ? Et finalement pourquoi, dans certains endroits, la priorité est-elle aux véhicules les plus gros, et dans d'autres endroits, à la route la plus importante ou encore à la priorité à gauche comme dans les ronds-points ?

Sugden, et la plupart des économistes avec lui, attribue cette asymétrie au hasard ou à des circonstances historiques accidentelles. Il retient l'idée maîtresse qu'une fois cette asymétrie reconnue, une règle de conduite ou une coutume, ou pour reprendre le mot anglais, une " convention " tend à se développer et à s'imposer à tous. La règle est en fait arbitraire, on aurait pu en observer une autre, mais elle conduit à une coordination des actions qui n'existerait pas autrement.

En revanche, les économistes qui s'intéressent à la formation des institutions ne se contentent pas de cette attitude. Ils désirent comprendre pourquoi une asymétrie s'impose alors qu'une autre aurait pu être choisie. En effet, quand une asymétrie s'impose, elle implique dans certains cas des effets distributifs qui ne sont pas sans conséquence sur les niveaux de vie respectifs des acteurs individuels. Ce n'est pas le cas des règles de la circulation routière car chaque acteur peut se trouver indifféremment d'un coté ou de l'autre de l'asymétrie. Mais par exemple dans le cas de l'émergence des droits de propriétés il n'en sera pas ainsi.

Le fait saillant qui va déterminer l'asymétrie présente certaines caractéristiques. Il doit être observable sans coût, être sans ambiguïté dans l'interprétation, corrélé, dans l'esprit des individus avec le comportement d'autrui et finalement stable. La fonction de cette asymétrie consiste à réduire l'incertitude sur le comportement d'autrui et à minimiser les erreurs de coordination. Compte tenu des circonstances de lieu et de temps où se place la situation d'interaction, la priorité à droite s'imposera, par exemple pour des voies d'égale importance, mais la priorité à ceux qui sont sur la voie rapide ou qui sont engagés dans le rond point dominera parce que le but est toujours d'éviter les erreurs de coordination. Les automobilistes qui survivent sont passés maîtres dans l'interprétation de ces diverses règles et mêmes de leur transgression quand celle-ci permet une plus grande coordination en présence d'un trafic important, la rapidité et la fluidité de la circulation ne pouvant pas être toujours sacrifiée à des règles de priorité.

Ce qui est vrai des règles de la circulation routière est vrai de n'importe quelles autres règles. En particulier celles qui fondent le marché. Ainsi le lieu et l'heure du marché, les règles d'appropriation et de respect des droits de propriété, les arrangements contractuels, l'usage de la monnaie, du prêt, la "lex. mercatoria ", sont autant d'institutions qui émergent spontanément de l'interaction individuelle. D'une manière identique, si vous considérez que le fait de conduire à droite plutôt qu'à gauche fait partie de la culture ou de la tradition d'un peuple, vous avoez là aussi une explication simple des différences de cultures entre groupes d'individus. Paradoxalement vous avez aussi une explication non holiste de ce qui constitue le plat principal des sociologues : l'émergence et le fonctionnement des normes sociales.

Le principe de la sélection naturelle va alors jouer un rôle important dans la survie de certaines de ces institutions relativement à d'autres.

Le principe de la sélection naturelle fonctionne de la manière suivante. Prenons une course hippique, le cheval qui l'emporte ne court pas nécessairement plus vite que les autres mais il a été le meilleur à ce moment là, les autres concurrents sont peut être tombés malades avant le départ ! C'est le résultat de la compétition qui décide qui est le meilleur. Dans ce cas la chance peut jouer un rôle plus important que la compétence, le savoir-faire ou les motivations. Cela ne veut pas dire non plus que pour gagner ce prix le propriétaire du cheval se contentera de la chance. Il va l'entraîner, louer les services d'un bon jockey, choisir le terrain et le prix les mieux adaptés à sa monture, etc. Ces efforts sont rationnels, mais la meilleure technique pour gagner sera finalement révélée à l'issue de la compétition et dépendra de l'environnement dans lequel elle se déroule.

A. Alchian (1950) prend un autre exemple que nous allons paraphraser. Imaginez que vous vouliez rejoindre Bucarest en voiture et qu'avec vos collègues, qui partent eux aussi le même jour de Paris dans un véhicule identique, vous décidiez d'offrir un repas à ceux qui arriveront les premiers dans cette ville. Il y a plusieurs routes à votre disposition. Imaginez aussi que totalement ignorant de l'état des routes en Roumanie, comme du nombre de postes à essence disposant de carburant, vous choisissiez tous au hasard la voie de pénétration dans ce pays. Les planificateurs roumains (nous sommes dans les années 1990-91) savent eux que la seule route en direction de Bucarest équipée de stations service approvisionnée en essence est celle passant par Arad, Sibiu, Pitesti et Bucarest lorsque l'on vient de Hongrie. Seul l'équipage qui aura choisi cette route au hasard arrivera dans les temps à Bucarest... s'il y arrive, vu l'état de la route. De manière, ex post le premier équipage arrivé à Bucarest sera jugé comme le plus efficient, alors qu'en fait, il aura été le plus chanceux. Maintenant, si nos planificateurs roumains n'approvisionnent pas en essence cette route mais une autre, ce sera un autre équipage et une autre route qui sera considéré comme performant. Le point essentiel dans cette histoire est l'existence d'une variété d'individus dont les choix diffèrent et qui entrent en compétition. Il y en aura toujours un qui sera sélectionné par la nature : le plus chanceux.

De ce processus de sélection, on peut déduire quelques conclusions :

- même si les individus agissent au hasard et sans motivation particulière, la variété des actions peut être telle que le résultat obtenu est le meilleur (comme s'il y avait omniscience),

- individuellement, les gens peuvent être parfaitement rationnels, cela n'implique pas que le résultat de l'interaction soit différent de celui qui aurait été obtenu par un tirage au sort,

- l'économiste peut prédire, ex post, quelles sont les caractéristiques des individus (ou des contrats) qui sont vraisemblablement à l'origine de la survie ou du succès, même si les participants à cette sélection n'en ont aucune conscience.

L'argumentation précédente reposait entièrement sur le hasard et la sélection naturelle. C'est une position extrême. On peut, dans le cadre de cette compétition, introduire la rationalité ou la volonté humaine. Si à l'expérience on s'aperçoit que les voyageurs venant de Paris en direction de Bucarest et passant par Sibiu arrivent systématiquement avant les autres, on en déduira que cette voie de pénétration est mieux équipée que les autres. Le bouche à oreille, c'est-à-dire la transmission de l'information par les survivants, et l'imitation feront que tous les voyageurs en direction de cette ville prendront cette route. Ce principe de reproduction et de transmission de l'information comme d'imitation est une règle de rationalité. Elle économise les coûts imposés par la malchance et ceux qu'il faudrait supporter pour prendre, dans un tel contexte, une décision rationnelle (par exemple téléphoner à un ami d'un ami roumain, lui-même ami du planificateur qui sait exactement quelle route a été approvisionnée en carburant).

Le principe de sélection que nous venons d'illustrer joue sur des actes individuels et non sur des règles ou des institutions, mais l'esprit du principe est le même. Une conception en termes d'évolution des règles de circulation routière, par exemple la priorité à droite, présuppose l'existence d'autres règles de priorité, la priorité à gauche, une méthode de transmission de la règle d'un individu à l'autre ou d'une génération à l'autre et une méthode de sélection décrivant le critère et le processus de sélection. Dans l'exemple précédent de la priorité au carrefour, le critère de sélection est le temps passé à franchir le carrefour avec un risque minimal d'accident. La méthode de transmission de la règle de priorité est l'apprentissage par imitation du comportement des autres. La méthode de sélection est celle de la rationalité du comportement des individus.

Admettons pour l'instant que cet ordre spontané émerge de lui même. Comment cet ordre anarchique peut-il être rompu et remplacé par un monopole de la violence ? Comment, à partir de cet état de nature lockéen, en arrive-t-on à un État moderne détenteur du monopole de la violence sur un territoire donné ? C'est la question à laquelle nous allons répondre maintenant.

Il existe en effet deux théories principales de l'émergence de l'État moderne:

- une vision contractuelle ou angélique de l'État, celle de Locke, Hobbes, Rousseau ou du prix Nobel J.Buchanan à laquelle se rallient volontiers les économistes et les juristes ;

- une vision non contractuelle ou réaliste de l'Etat, celle par exemple de B. de Jouvenel ou de M. Rothbard, ou de M. Olson à laquelle les politologues, les historiens et certains économistes se sont ralliées depuis longtemps. Nous aborderons cette dernière dans un autre chapitre.

 

28.2 De l'état de nature à la nature de l'Etat, la vision angélique de l'émergence de l'Etat

Revenons à notre échange entre Pierre et Jules. Q, C, f(J) mesurent les inconvénients à faire émerger la coopération entre des individus appartenant à une société civilisée au travers d'un système d'arbitrage privé pour résoudre les conflits et faire respecter les promesses. D'une manière alternative, Pierre et Jules pourraient s'entendre pour créer une association, qu'ils contrôleraient et qui les contraindrait à respecter leurs engagements. L'usage de la contrainte "publique" permettrait de modifier la structure des gains et des coûts attendus de telle sorte que l'ensemble de la communauté puisse adopter une stratégie de respect des droits de propriété et des contrats au moindre coût.

L'association délègue à une agence particulière, l'Etat, le monopole de la force en contrepartie d'un impôt modeste, I, inférieur à Q, qui est le coût supporté pour faire respecter le contrat et les droits de propriété en l'absence de cette institution. Cette agence impose à tous de ne pas être armés et fait respecter les contrats d'échange en se substituant à l'arbitre privé. Elle sanctionne le tricheur ou le voleur par une pénalité F(J) supérieure à ce que le tricheur peut espérer du non respect des promesses. F(J) > -p

L'État intervient en modifiant la structure des gains et des coûts: il fait payer une contribution I et sanctionne celui qui ne respecte pas les contrats d'échange par une amende d'un montant F(J). La matrice des gains devient:

où (Pmax-p)-I est supérieur à Pmax-I-F(J) et où -p-I+J est supérieur à -I. La stratégie du respect des contrats est dominante dès que F(J) et J sont supérieurs à p. Si les restrictions sur I et F(J) sont celles que nous avons annoncé, cette modification dans la structure des gains, conduit à une économie de gains et sera adoptée comme stratégie dominante.

Supposons que l'impôt I exigé par cette institution soit inférieur aux dépenses Q que les individus auraient engagées pour se protéger eux-mêmes: cela signifie que l'État détenteur du monopole de la force permettrait le même respect des droits de propriété que dans un état de nature lockéen, mais à un moindre coût! Comme il s'agit d'une délégation, les citoyens exerceraient un contrôle sur les possesseurs de ce monopole de manière à ce que la contrainte publique soit utilisée pour le bien commun et non pour des intérêts privés. On pense généralement que ce type de société est précisément celui dans laquelle nous vivons.

Il est possible de déceler ici les présupposés de cette théorie économique et politique qui fait de l'État une institution se substituant avantageusement à l'état de nature tel que nous l'avons fait émerger précédemment.

1) Lorsque I excède Q et que F(J) ne diminue pas significativement les produits du vol, dans la mesure où il est interdit de s'armer pour substituer un état de nature lockéen au monopole de l'État, cette solution ne peut qu'être inférieure à celle que l'on observerait en absence de monopole de l'État sur la force.

2) La manière dont l'État naît et intervient dans cette structure d'interaction est totalement ad hoc. La théorie ne nous dit rien de l'émergence du contrat "social" qui concerne non seulement Pierre et Jules, mais aussi tous les adhérents et les tiers non adhérents. Elle est également muette sur le montant de l'impôt: est-il réellement inférieur à ce que les individus auraient dépensé pour faire respecter leurs droits? Est-il calculé pour économiser des gains nets à l'échange? Elle ne nous dit rien non plus de l'usage fait du monopole de la violence sur un territoire donné: comment les citoyens contrôlent-ils ceux qu'ils ont armés?

Si l'État, au lieu de protéger les droits individuels, les viole, il devient alors lui-même le problème : en effet, qui protège les individus des hommes de l'État lorsque ceux-ci deviennent des brigands organisés, dans la mesure où les honnêtes gens sont désarmés? Pourquoi existe-t-il, dans la constitution américaine, un article interdisant à l'État de désarmer les citoyens et dans notre constitution un article II du préambule qui définit normalement le but de toute association politique :

" Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété et la résistance à l'oppression "

Article 2 de la déclaration des droits de l'homme, au préambule de la constitution française de 1958?

3) En quoi cette association politique entre Pierre, Jules et les autres peut-elle prétendre qu'elle est capable de mieux assurer, et ce à un moindre coût, la coopération entre les individus qu'un système privé d'arbitrage des conflits ? En quoi le monopole de la coercition sur un territoire donné réduit réellement les coûts de transaction d'un système privé d'arbitrage ?

Il s'agit là d'une vision de l'État qui est angélique et qui reste externe à la structure d'interaction sociale.

Une telle vision est, en effet, externe à la structure d'interaction sociale car un arrangement de ce type ne saurait être assimilé à un contrat. Les citoyens au nom desquels les gouvernants s'expriment ne se font pas connaître individuellement et n'assument pas personnellement la responsabilité de leurs actes. Au contraire, ils désignent en secret certains d'entre eux pour user de la contrainte publique en leur nom, tandis qu'eux-mêmes restent cachés. On ne peut consentir à un contrat avec de parfaits inconnus, pas plus qu'on ne peut donner le nom de contrat social à l'obéissance des citoyens à un groupe d'hommes armés appelé gouvernement. Cette notion de contrat social est une pure abstraction. Or, il est impossible de passer un contrat avec une abstraction, un incorporel ou un non-existant.

Il est également difficile de parler de consentement "tacite", sous le fallacieux prétexte que vous n'exercez pas votre droit d'émigrer. Si une femme reproche à son mari ses relations adultères, celui-ci peut toujours lui dire de quitter le foyer ou d'épouser un autre homme. En restant malgré tout au foyer, elle ne consent nullement au comportement déloyal de son époux mais constate simplement qu'il est plus coûteux de divorcer que de partager son époux avec une autre femme. L'idée que le contrat social qui lie les individus est une forme de contrat non écrit, confond la notion de règle de conduite avec celle de consentement. Lorsque vous roulez à droite au lieu de rouler à gauche, vous ne "consentez" pas à la règle, vous l'adoptez parce que le risque d'avoir un accident grave en roulant à gauche est trop élevé. Tout le monde roule à droite et cette règle se fait respecter d'elle-même.

Il existe en fait trois formes de consentement:

- les promesses

- les contrats écrits

- les contrats non écrits ou tacites

Un immigré, qu'il soit politique ou non, et qui demande la nationalité française promet de respecter les règles en vigueur dans le pays d'accueil : il y consent explicitement. On peut alors parler de consentement par contrat écrit ou par promesse. Mais si vous êtes né sur le territoire français, de parents français, vous obtenez automatiquement la nationalité française. En aucun cas on ne peut parler de consentement.

Prenons l'exemple suivant : lors du conseil d'administration d'une entreprise, le Président fixe la date de la prochaine réunion et demande s'il y a des objections. Aucun des membres du conseil d'administration ne proteste. Le fait de garder le silence a ici valeur de consentement tacite. Qui dit consentement tacite dit possibilité d'objecter ! Plusieurs conditions sont nécessaires à cela: les individus doivent avoir connaissance du droit qui leur est donné; la limite temporelle avant laquelle ils doivent objecter doit être parfaitement claire; les moyens qui leur permettent de le faire doivent pouvoir être facilement employés; les conséquences d'un refus éventuel ne doivent pas être dommageables.

Dans la mesure où il s'agit d'un contrat, qu'il soit, ou non, tacite, seuls ceux qui y consentent sont concernés. Le droit d'ignorer l'État et de faire sécession fait alors partie de règles fondamentales qui le régissent, faute de quoi il ne s'agit pas d'un contrat mais d'assujettissement ou d'esclavage.

Maintenant que nous avons une idée plus précise de ce que peut être un contrat social fondé sur le consentement, il est possible de rejeter aisément cette théorie. Les individus nés en France ne peuvent en effet ni ignorer, ni divorcer, ni objecter au contrat social: ils ne sont donc pas tenus de respecter une quelconque obligation politique. Tel est l'argument du politologue J. Simmons.

Le paradoxe qui en résulte est que seuls les immigrés qui ont obtenu la nationalité française peuvent être considérés comme véritablement français et contraints à des obligations politiques!

Dans le cadre de cette théorie, lorsque Jules, Pierre et les autres s'entendent pour créer un État et usent du pouvoir de contrainte, ils le font, en tant qu'individus rationnels, afin de réduire les coûts de transactions à l'échange et non pour les augmenter. L'État qui émerge de l'état de nature défini par J. Locke est nécessairement un État Gendarme ou un État minimal. Mais cette idée d'un État qui serait garant des droits de propriété n'est pas conforme à la réalité.

Le tableau suivant représente l'évolution des dépenses des administrations publiques, par fonction, en pourcentage du Produit Intérieur Brut marchand depuis 1880.

A nnées
Total des prélèvements de l'Etat en % du PIB
Pouvoirs Publics
Défense
Education et culture
Action sociale
Charge de la dette en %du budget
Autres dépenses
Total
1880
14,6
14,1
29,8
3,7
0,5
31,3
20,6
100
1900
14,4
14,3
37,7
7,4
0,8
26,2
13,6
100
1912
12,6
12,9
41,1
9,3
4,3
19,4
13
100
1920
32,8
12,3
42,4
3,7
1,7
23,1
16,8
100
1929
18,7
10
28
8,1
3,2
25,8
24,9
100
1938
25,6
10,1
40,7
9,5
6
18,2
15,5
100
1950
34,4
11,2
20,7
8,1
4,9
4,2
50,9
100
1956
42,4
10,9
28,2
9,4
8,5
6,2
36,8
100
1965
35,2
12,4
19,8
19,5
10,6
3,5
34,2
100
1975
35,3
11,7
17,9
25,4
18,5
6.4
20.1
100
1985
45,5
11,4
15,7
23
19,7
9,3
20,9
100
1995
43,7
10,4
15,8
23,6
23
13,5
13,7
100
2000
45,2
-
14,3
24,8
-
14,2
-
100

Sources: C.André et R.Delorme " L'évolution des dépenses publiques en France (1872-1971) Rapport CEPREMAP 1976. Tableaux de l'économie Française 1985,1997, 2002.

Depuis 1995 le poids de l'État dans l'économie a dépassé le chiffre de 40 % du PIB contre 14.4 au début du siècle. Les postes : administration générale, justice, sécurité intérieure, défense nationale et politique étrangère sont censés définir les fonctions de l'Etat Gendarme, or ils représentent seulement 26 % de l'ensemble des dépenses. L'idée que l'État moderne est un État minimal est donc largement contredite par les faits. L'Etat investit 46 % de ses ressources dans l'éducation, la culture et dans l'action sociale. Sa caractéristique principale est d'être un Etat qui investit massivement dans la formation des croyances et dans la redistribution des revenus. C'est un Etat dit "Providence ".

L'État moderne est donc loin d'être le garant des droits de propriété. Si cela était le cas la taille de l'Etat ne devrait pas dépasser 20% du Produit Intérieur Brut. C'est cette contradiction entre la théorie et la pratique qui pousse certains économistes, notamment ceux de l'école des "choix publics ", à se tourner vers des conceptions moins angéliques de l'État.

La constance sur plus d'un siècle des dépenses liées à l'administration sous le nom de "Pouvoirs publics " démontre clairement ce point. Les dépenses militaires varient avec la préparation des guerres comme les dates de 1900 ou 1912 et 1938 le suggèrent. Les guerres elles -mêmes permettent l'expansion de l'Etat qui dans ces périodes concentre des pouvoirs exorbitants et devient un Etat totalitaire. La guerre finie, la taille de l'Etat devrait diminuer pour revenir au niveau précédent celui des interventions militaires.

On peut rappeler incidemment que de 1727 à 1982 la France a connu 122 guerres ou conflits armés, internes ou externes, victimes ou agresseurs, intervenant indirectement dans d'autres conflits du coté des victimes ou des agresseurs. Elle se situe au second rang en nombre de conflits après l'Angleterre qui totalise 146 conflits dans la même période. Sur ces 122 conflits, 37 ont eu lieu à l'intérieur du territoire. Pour 64 conflits sur les 122 répertoriés, l'État français est l'agresseur ou intervient du côté des agresseurs. La France a gagné 36 des conflits dans lesquels elle était l'agresseur. Beaucoup de ces conflits sont coloniaux ou dirigés contre des individus qui se révoltent contre l'État français.

Source : ORAE " Report on Major armed conflict a compendium of Interstate and Intrastate conflicts , 1720 to 1985 "

Là encore les faits contredisent la vision angélique de l'Etat. Enfin la croissance des dépenses d'éducation et de culture comme des interventions sociales et économiques ainsi que de l'endettement sont le signe d'une demande de transferts qui semble sans limite et non pas une demande de protection des droits de propriété. Comment peut-on expliquer ces phénomènes ?

 

28.3 La nature de l'État moderne

Admettons pour l'instant que l'État, détenteur du monopole de la coercition sur un territoire donné émerge d'un contrat social. User du monopole de la force constitue une source de revenus pour les individus qui le détiennent. Cette possibilité suscite la convoitise des groupes les plus divers de la société. Ceux-ci entrent en compétition entre eux pour s'approprier le Pouvoir de l'Etat. Cette compétition peut prendre diverses formes, nous consacrerons un prochain chapitre à cette question. A la suite de celle-ci, le droit d'user du monopole est placé dans les mains de ceux qui penseront en tirer le profit ou le butin le plus élevé. En effet le monopole de la force sur un territoire donné est une arme à double tranchant : elle peut être utilisée pour redistribuer les fortunes d'un politiquement faible vers un politiquement puissant ou sécuriser les droits de propriété c'est-à-dire pour pacifier la société et générer pour tous un maximum de richesse. Admettons ces deux usages et un cadre institutionnel permettant d'user ou non de la contrainte de l'État à des fins privées. Reportons nous au tableau suivant :

Si Jules et Pierre usent de la contrainte publique pour se spolier l'un l'autre, il en résulte un état de guerre. La probabilité de l'emporter, supposée ici égale à 1/2, est totalement incertaine. Aux dépenses de recherche de rente, I*, il faut ajouter un coût: cette lutte pour le pouvoir entraîne une moindre productivité mesurée par une perte C. Par définition, (1/2)[Pmax-I*]-C est négatif et supérieur en valeur absolue à -p-I, où I représente les dépenses pour protéger ses droits de propriété et faire respecter les contrats. En revanche, si aucun des deux n'usent de la contrainte, les contrats sont respectés, (Pmax-p)-I est positif. Quand Jules use de l'État et que Pierre n'en use pas, Jules a un gain net si les dépenses en recherche de rente I* sont inférieures à p+I. Si Jules n'use pas de la contrainte publique mais que Pierre le fait, il perd tout.

La grande leçon de cette interaction est la suivante. Contrairement à la situation lockéenne, il n'existe plus de stratégie dominante, mais des stratégies mixtes. En effet, I* mesure l'ensemble des dépenses faites en recherche de rente pour s'approprier les gains à l'échange. Ces dépenses I* jouent un rôle crucial. Deux cas se présentent l'un relativement favorable et l'autre très défavorable.

Premier cas I* < p+I et -(p+I) > ((1/2)(Pmax-I*)-C) en valeur absolue ;

Deuxième cas I*> p+I et p+I est supérieur en valeur absolue à (1/2)(Pmax-I*)-C.

Prenons le premier cas. Représentons sur un graphique l'interaction entre Jules et Pierre. La stratégie de spoliation légale est dominante pour Jules si Pierre n'use pas de la contrainte publique pour satisfaire ses intérêts privés puisque le point B donne des gains en excès de ceux du point C représentant la stratégie de respect des droits de propriété. Mais Si Pierre adopte la même stratégie de spoliation avec une fréquence élevée, Jules a intérêt à adopter une stratégie de respect des droits point D (> au point A). Comme l'interaction est symétrique, une fois le seuil dépassé tout le monde a intérêt à adopter la stratégie de respect des droits de propriété. A l'inverse si ce seuil n'est pas atteint tous ont intérêt à se spolier réciproquement. Un équilibre mixte existe où l'on observe à la fois des stratégies de spoliation et de respect des droits de propriété avec une certaine probabilité. C'est le cas favorable.

En revanche dans le deuxième cas l'interaction peut être désastreuse.

En effet, même si ne pas voler et respecter les droits de propriété est préférable à la spoliation généralisée, (Pmax-p)-I>(1/2)(Pmax-I*)-C, les contractants peuvent être bloqués dans une situation sous-optimale dans laquelle tout le monde cherche à vivre aux dépens de tout le monde, ce qu'énonçait déjà F. Bastiat au siècle dernier. Cela s'explique très clairement à partir de la figure suivante.

ø* mesure, pour une population donnée, la proportion d'individus à partir de laquelle il est indifférent pour Jules d'user de la contrainte publique à des fins privées. Si cette proportion augmente au-delà de ø*, la rentabilité du recours à cette contrainte publique pour spolier Pierre excède celle du respect des contrats. Il devient alors intéressant pour Jules de tromper son partenaire. Le nombre d'individus adoptant cette stratégie augmente dans la population jusqu'à ce que tout le monde vive aux dépens de tout le monde, point A. A l'inverse, si la proportion de ceux qui cherchent à spolier en usant de la contrainte publique est inférieure à ø*, Julie a intérêt à respecter les contrats. La proportion d'utilisateurs de la contrainte légale pour spolier diminue dans la population jusqu'à ce que tous respectent les contrats, B.

L'intérêt de cette dernière démonstration est de suggérer que la possibilité d'user de la contrainte publique, que ce soit pour sécuriser les droits ou pour les violer, conduit à une structure d'interaction qui peut être profondément instable, chaotique diraient certains, et non optimale au sens de Pareto, dès que, d'une part le coût de recherche de rente est élevé et que, d'autre part, le nombre de gens qui cherchent à spolier les autres par la contrainte publique excède un certain seuil, ø*.

Cette théorie permet de comprendre des phénomènes que l'on n'explique pas habituellement:

- une grande partie de l'activité étatique est uniquement prédatrice, car l'usage de la contrainte publique est un moyen infaillible de capter et de redistribuer des gains à l'échange.

- cette activité ne fait que se développer, car, dans une telle structure d'interaction, le respect des droits de chacun n'a de valeur que si la proportion de ceux qui recourent à la contrainte publique atteint un certain seuil. Si ce seuil est trop élevé, tout le monde a finalement intérêt à vivre aux dépens de tout le monde.

- le monopole de la violence et la croyance aux bienfaits de l'État sont les clés de cette structure d'interaction. On explique ainsi les dépenses considérables faites par l'État pour contrôler, d'une part, le monopole et, d'autre part, les croyances des gens. En effet si le seuil f* est déterminé par les gains à l'échange, le coût des recherches de rentes comme du montant des impôts et du coût propre à cette interaction, le montant f lui qui exprime une anticipation ou une croyance sur le comportement des autres peut être manipulé par les hommes d'Etat. La légitimité de l'action étatique repose en effet entièrement sur le fait que les victimes de la spoliation légale sont intimement persuadées des bienfaits de l'usage de la contrainte publique, même lorsque celle-ci s'exerce à leur dépens d'où l'importance du monopole de l'Etat sur l'éducation, la culture et l'information. Même si les individus cessent de croire à ses bienfaits ou ne croient plus dans l'éducation, la culture et l'information et que les hommes de l'Etat en sont conscients, ces derniers peuvent persuader chaque individu que les autres ne pensent pas ainsi de telle sorte que le seuil fatidique f* pour lequel tout le monde aurait intérêt à respecter les contrats et à ne plus faire appel aux hommes de l'Etat pour spolier son voisin ne soit pas atteint.

- Enfin cette structure est stable. En effet les individus ne peuvent quitter cette interaction une fois qu'elle a été mise en place, même s'ils ont cessé de croire aux bienfaits de l'État; ils ne peuvent pas atteindre d'eux mêmes le seuil ø*, qui leur permettrait d'y échapper, dans la mesure où respecter les droits de propriété et l'échange volontaire n'a d'intérêt que si une proportion significative des autres individus le fait aussi.

On remarque finalement qu'un État prédateur se développe spontanément dans cette structure d'interaction, sans même que les acteurs aient l'intention d'en promouvoir le développement.

Il faut comprendre ici que les comportements d'extorsion, de racket, de vol, font partie de la vie. Les individus doivent toujours protéger les revenus qu'ils tirent de leur activité créatrice de richesses des envieux et des voleurs agissant seuls ou en bandes organisées que celles-ci prennent le nom de partis politiques, d'organisations syndicales ou de mafias.

La question fondamentale est alors la suivante: comment les citoyens peuvent-ils soumettre à un contrôle objectif l'usage du monopole de la force par ces groupes privés qui s'efforcent de vivre à leurs dépens? Comment faire pour que cet usage de la force se fasse au profit de tous et non au détriment de certains? C'est ici que la naissance de la notion d'état de Droit trouve son origine. On abordera cette question un peu plus loin.

 

Questions d'évaluation

Question 1
Un état de nature lockéen est un état de :
A Désordre et de violence
B De coopération spontanée entre les individus
C De coopération spontanée où l'on applique des règles de propriété et de respect des promesses
D De servitude
E D'entente symbiotique entre brigands et marchands

Question 2
L'Etat est :
A L'organisation qui détient légitimement l'usage de la violence sur le territoire
B Le monopole de la violence sur le territoire
C Une bande organisée de brigands et d'assassins
D Un club d'honnêtes gens cherchant à résoudre leur problème de bien commun
E toutes les affirmations
F Aucune des affirmations

Question 3
La matrice suivante décrit :

 

Pierre
Colombe
Faucon
Jules
Colombe
(1-a)V , aV
0 , V- z
Faucon
bdV-y, (1-b)dV
(V-y- C j )>0 , ( V- z- Cp) < 0

A La jungle Hobbésienne
B L'état de nature à la Locke
C La domination des faucons sur les colombes
D La relation de symbiose entre prédateurs et marchands
E Toutes
F Aucune

Question 4
Evaluer l'argument suivant :
Le nationalisme est un sentiment d'appartenance à une terre : celle de ses pères. Mais habituellement c'est la terre qui appartient aux individus et non l'inverse. Le sentiment national qu'ont certains d'entre nous est donc l'expression d'une faiblesse du cerveau.

Question 5
Evaluer l'argument suivant :
Si la compétition est bénéfique et le monopole est une mauvaise chose lorsqu'il s'agit de produire des biens, parce que le monopole restreint les quantités offertes, alors pour la production de maux, il est préférable d'avoir l'inverse. C'est la raison pour laquelle il faut un monopole de la violence sur un territoire donné.

 

Chapitre 28

 

Sommaire

28.1 La coopération dans les sociétés sans Etat

28.2 De l'état de nature à la nature de l'Etat : la vision angélique

28.3 La nature de l'Etat moderne

Questions d'évaluation

 

Résumé

1 Un État est, par définition, une institution qui peut légitimement utiliser la force pour parvenir à ses fins et en détient le monopole sur un territoire donné.

2 L'État est alors un instrument permettant à l'individu de poursuivre ses fins privées par d'autres voies que l'échange volontaire.

3 L'État serait une institution qui permettrait aux individus de recourir au monopole de la force ou à sa menace, dans des situations où le pouvoir de contraindre à la coopération réduit de façon significative les coûts de transaction à l'échange.

4 Une procédure d'arbitrage privée fait émerger un respect des promesses et des jugements et incite à la coopération entre des individus qui ne se connaissent pas et qui n'échangeront qu'une seule fois entre eux résolvant ainsi les jeux non répétés ayant une structure de dilemme du prisonnier. Aucun monopole de la coercition n'est nécessaire pour faire fonctionner ce système de justice privée. Il est en effet rationnel pour les acteurs de respecter les contrats ou et les jugements de l'arbitre sous peine de ne plus pouvoir échanger grâce au " cadastre " des mauvais payeurs et au choix judicieux du montant des réparations comme des coûts à faire fonctionner ce système.

5 Les citoyens au nom desquels les gouvernants s'expriment ne se font pas connaître individuellement et n'assument pas personnellement la responsabilité de leurs actes. Au contraire, ils désignent en secret certains d'entre eux pour user de la contrainte publique en leur nom, tandis qu'eux-mêmes restent cachés. On ne peut consentir à un contrat avec de parfaits inconnus, pas plus qu'on ne peut donner le nom de contrat social à l'obéissance des citoyens à un groupe d'hommes armés appelé gouvernement. La notion de contrat social est une pure abstraction. Il ne peut y avoir de consentement à l'Etat si l'on ne peut ni lui objecter en refusant les services qu'il prétend rendre, ni se séparer de lui par une sécession individuelle. Toute personne n'ayant pas consenti à l'Etat ne peut être tenue à une quelconque obligation politique.

6 Un État prédateur peut naître de cette structure d'interaction et conduire à une situation qui n'est pas Pareto optimale puisqu'il serait possible d'améliorer le sort de tous, si une proportion suffisante de gens respectait les droits des autres.

 

Lectures Conseillées

F.Oppenheimer, 1914, The State, Fox and Wilkes San Francisco

F. Bastiat , 1995,The State , in Selected Esays on Political Economy FEE New York

J. Buchanan , 1975,The Limits of Liberty: between Anarchy and Leviathan , The University of Chicago Press Chicago

A. de Jasay , 1985,The State , Basic Blackwell, Oxford

J. Simmons , 1993,On the Edge of Anarchy , Princeton University Press

D.Acemoglu et J.Robinson, 2006, Economic Origins of Dictatorship and Democracy, Cambridge Univeristy Press

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette possibilité de transférer le droit de propriété avec le consentement du propriétaire donne naissance à une nouvelle structure d'interaction : celle du marché. L'échange volontaire des droits de propriété, qui donne naissance au marché, a pour fonction de mettre ces droits de propriété sur une ressource dans les mains de ceux qui pensent en faire le meilleur usage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le transfert par la violence des droits de propriété n'impose pas que les profits mutuels soient positifs. Ils peuvent être nuls ou négatifs. C'est en ce sens là que l'échange volontaire joue, en tant que règle de conduite, un rôle important pour nous assurer que le déplacement de la ressource ne conduira pas à un usage inférieur à celui qui existait auparavant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'État prédateur conduit à une situation qui n'est pas Pareto optimale puisqu'il serait possible d'améliorer le sort de tous, si une proportion suffisante de gens respectait les droits des autres.

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