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Bienvenue sur le site de Bertrand Lemennicier  Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme, ces droits sont : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression (Article 2 de la déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen du 26 août 1789)  "Quand même tu aurais à vivre trois mille ans, et trois fois dix mille ans, dis-toi bien que l'on ne peut jamais perdre une autre existence que celle qu'on vit ici-bas, et qu'on ne peut pas davantage en vivre une autre que celle qu'on perd". Marce Aurèle, Pensées, Livre II, maxime 14  "La vertu de la rationalité signifie la reconnaissance et l'acceptation de la raison comme notre seule source de connaissance, notre seul juge des valeurs et notre seul guide d'action" Ayn Rand , La vertu d'égoisme,  J'ai le pouvoir d'exister sans destin, Entre givre et rosée, entre oubli et présence. Médieuse de Paul Eluard 1939 

10 Notions clés du raisonnement économique 

 Le raisonnement économique est comme jolie fille difficile à décrire mais facile à reconnaître.

Le meilleur moyen de vous faire apprécier cette façon d'argumenter consiste à développer quelques exemples 

1) le coût d’une activité est toujours un coût d’opportunité, 

2) toutes les choses et toutes les personnes sont substituables et les services qu'elles rendent sont définitivement subjectifs, 

3) l’analyse marginale nous indique quand il faut arrêter ou poursuivre une activité, 

4) l'échange librement consenti procure des avantages aux parties impliquées, 

5) le mécanisme des prix est un ordre spontané qui entraîne des effets pervers dès que l'on s'efforce de l'entraver artificiellement, 

6) le principe d'arbitrage ne laisse aucune opportunité de profit inexploitée. Il met en route le mécanisme de prix et de coordination des actions individuelles. 

7) les principes d'auto-organisation et de sélection naturelle gouvernent la dynamique et l'évolution des comportements individuels comme des institutions. 

8) le principe des avantages comparatifs gouverne la division du travail et l’échange au niveau individuel comme à celui des nations.

9) le principe de coopération est au cœur de la nature de la firme et des marchés

10) le principe de compétition s’il est le sel de la vie est avant tout un état de Droit.

2.1 La notion de coût d'opportunité

Choisir de faire une chose revient, par définition, à renoncer à autre chose. Il est difficile d'échapper à ce dilemme. Le coût de faire ou d'avoir quelque chose est alors mesuré par la valeur maximale de ce à quoi on renonce. C'est cette valeur comparée aux bénéfices attendus de l'action que l'on veut entreprendre qui décidera si cette action doit être entreprise.

Prenons un exemple simple : poursuivre sa scolarité d'une année. Si les études sont payantes (une année d'étude vaut environ 10 000 euros par an) les poursuivre revient à se priver de ce montant qui aurait pu être utilisé à autre chose (acheter une voiture) et aussi à renoncer à un travail salarié ou à des loisirs. Or, la valeur des revenus annuels que l'on pourrait obtenir en travaillant (avec le diplôme précédent) peut s'élever à 14 400 euros si un employeur était prêt à vous embaucher à 1200 euros par mois. Les 24 400 euros mesurent donc le coût d'opportunité de cette année scolaire à venir. De la même façon si la valeur que l'indivdu attache au loisir excède la valeur des revenus du travail, le coût d'opportunité de poursuivre sa scolarité se mesure par la valeur des loisirs auxquels il renonce. Cette notion de coût d'opportunité permet d'expliquer de façon souvent contre-intuitive des phénomènes encore plus simples.

Pourquoi les pauvres prennent-ils le train alors que les riches eux préfèrent l'avion ?

La première réaction que l'on attend de vous est celle de Monsieur Tout-le-monde : les riches ont les moyens de se payer l'avion, pas les pauvres. L'économiste a un point de vue différent. Il vous répondra que chaque individu adoptera le moyen de transport dont le coût d'opportunité est le plus faible. En effet, se déplacer coûte du temps. Le temps vaut plus cher pour un riche que pour un pauvre. On suppose que le coût du temps du riche vaut par exemple 50 euros de l'heure et celui du pauvre 5 euros. Pour se rendre à Marseille (de Paris), ils peuvent choisir entre le train ( 6 heures de trajet pour un coût du billet de 40 euros) et l'avion (1 heure de vol) à laquelle il faut ajouter 2 heures de transport centre-ville/ aéroport/ centre-ville pour un coût de 70 euros). Sachant que le coût d'opportunité est la somme d'un coût monétaire et d'un coût temporel, on peut évaluer la valeur de celui-ci pour chaque individu. Le voyage en train pour le riche coûte 340€ (40 + (6 x 50)). Celui en avion vaut 220€ (70+ (3 x 50). Au contraire le pauvre préférera prendre le train, dont le coût d'opportunité est plus faible (70€ contre 85€).

Attention à la notion de coût du temps.

 Le temps n'a pas de coût en soi, ce sont les actions qui ont un coût. Le temps en tant que tel ne peut avoir de coût puisqu'il n'est soumis au contrôle d'aucun individu, et aucun individu ne peut évaluer le temps. Ce que nous évaluons, ce sont nos actions - plus tôt ou plus tard - qui nous permettent dans le cas particulier des différents moyens de transports de faire -plus tôt- autre chose avec le moyen de transport le plus rapide. C'est le seul cadre analytique applicable au temps. On le sait puisque le service rendu par un moyen de transport dépend de l'usage que l'on pense en faire. Un "riche" peut prendre le train, qui est plus lent que l'avion, parce qu'il pourra travailler dans le train alors qu'il ne pourra pas le faire aussi facilement dans l'avion.

 Le coût d'opportunité d'une chose (resp. d'une activité) se mesure toujours par la valeur de ce à quoi on renonce pour l'obtenir (resp. l'exercer)

Question d'évaluation

L'affirmation suivante est-elle vraie, fausse ou incertaine ? Si les droits d'inscription à l'Université passe de 2000 F l'an à 2200 F, le coût d'une année d'étude pour un étudiant augmente de 10 %. ( tiré de D.McCloskey(1985))

Les frais d'inscription (de 2000 F l'an) ne couvrent pas le véritable coût des études (évalué pour une université de qualité moyenne à 60 000 F par an et par étudiant). Ils ne mesurent pas non plus le coût d'une année d'étude supplémentaire pour un étudiant qui supporte d'autres frais; les dépenses alimentaires et de logement, l'achat de livres et les frais de déplacement (même si une partie de ces dépenses aurait été, de toute façon, acquittée). En outre, en poursuivant sa scolarité, l' étudiant prive ses parents, ou ceux qui paient les frais d'inscription à sa place, les contribuables, d'une somme de 60 000 F qu'ils auraient pu dépenser à autre chose.. Enfin, l'étudiant se prive de loisirs ou d'un travail rémunéré. L'ensemble des sommes monétaires et non monétaires sacrifiées en poursuivant des études mesure le coût d'opportunité de prolonger sa scolarité d'une année. Après le BAC, un étudiant peut, au moins, obtenir 6000 F de revenus par mois soit 72 000 F l'an. Le coût total d'une année scolaire supplémentaire est en réalité de 132 000 F (60 000 F de frais d'inscription annuel que devrait payer l'étudiant plus 72 000 F de coût de renonciation à un travail salarié). En payant des droits d'inscription dérisoires, le coût est nécessairement plus faible, mais reste encore très conséquent. Si les droits d'inscription de 2000 F par an passe à 2200 F, le coût d'une année d'étude pour l'étudiant n'augmente pas de 10 % , il augmente de 74000 F à 74200 F c'est-à-dire de 0.27 %

La valeur des alternatives sacrifiées mesure donc le coût d'opportunité. Ce dernier est, par la force des choses, purement subjectif puisque les services rendus par les biens ou les activités menées sont eux-êmes subjectfs. Si vous attachez plus d'importance aux loisirs qu'à un travail salarié, la partie du coût d'opportunité correspondant au sacrifice de votre temps ne sera pas l'ensemble des revenus salariaux perdus, mais la satisfaction supérieure que vous procurent les loisirs et dont vous êtes privés. En prenant comme estimation systématique du coût d'opportunité du temps les salaires perdus, on sous-estime le coût d'opportunité total. La notion de cout d'opportunité est plus profonde qu'il n'y parait.

Par exemple le cout d'opportunité des festivités du 14 juillet organisées par votre Maire permet de soulever des questions fondamentales sur la nature de l'Etat. Ainsi, si c'est bien la valeur maximum de l'ensemble des biens ou services dont on se prive pour organiser les festivités d'un 14 juillet, on suppose implicitement que la Mairie organise ces fêtes sur son budget, c'est-à-dire sur de l'argent prélevé par la coercition sur le contribuable. L'alternative sacrifiée correspond donc à l'usage que les contribuables auraient fait de l'argent prélevé sans leur consentement, auquel il faut ajouter les alternatives sacrifiées pour le prélèvement de l'impôt lui même. 

Celui-ci n'est pas, non plus, sans coût d'opportunité: il faut mobiliser des gendarmes et des inspecteurs des impôts pour prélever par la force l'argent que le contribuable ne veut pas donner de son plein gré à la Mairie ou aux fêtes que le Maire organise. Or, ces dépenses elles mêmes pourraient être utilisées à autre chose qu'à forcer les gens à faire ce qu'ils n'ont pas envie de faire. On peut aller plus loin dans le raisonnement. Le coût d'opportunité effectif (mais non réel) de la décision publique correspond au coût d'opportunité de celui qui prend la décision publique. Le maire, qui prend la décision de d'organiser cette fête, considère son coût d'opportunité. Et pour lui, ce coût correspond aux votes marginaux qu'il perd si, à la place des festivités, il construit un stade ou un hôpital.

Ce n'est pas terminé. Cette notion soulève des problèmes philosophiques et méthodologiques essentiels. Elle présuppose que vous ayez un libre arbitre, une liberté de choix. Par ailleurs, à chaque fois que l'on observe une action humaine, elle suppose que l'on compare le résultat de cette action, ou l'action elle même, à une autre action qui n'existe pas, mais qui aurait pu exister : celle que l'on a sacrifiée. Du fait meme de la subjectivité du coût d'opportunité, on ne peut même pas comparer cette alternative sacrifiée, qui aurait pu exister, au choix fait de cette alternative par un autre individu. C'est ce qui rend si difficile l'interprétation des statistiques ou de l'économétrie dans notre discipline.

Pour vous montrer la difficulté du concept de coût d’opportunité reportons-nous aux deux auteurs Ferraro et Taylor qui dans  "Do Economists Recognize an Opportunity Cost When They See One? A Dismal Performance from the Dismal Science" dans un article soumis au The B.E. Journals in Economic Analysis & Policy , ont testé la compréhension de cette notion de coît d'opportunité sur un échantillon d'étudiants d'économie en Doctorat lors d'un Congrès de l'ASSA (Allied Social Sciences Association) à Philadelphie en 2005 avec le test suivant. Entourez d'un cercle la réponse à la question suivante:

Vous avez gagnez  un billet gratuit pour voir le concert de Éric Clapton (qui ne peut être revendu). Bob Dylan fait un concert la même soirée et c’est l'alternative que vous jugez la meilleure si vous n'alliez pas au concert de Clapton. Le billet pour aller voir Dylan coûte 40 dollars. A n'importe quelle date vous êtes prêt à payer 50 dollars pour aller voir Bob Dylan.  Supposons qu'il n'y a pas d'autre coût pour aller voir l'un ou l'autre de ses deux artistes.

Fondé sur cette information quel est le coût d'opportunité d'assister au concert de Éric Clapton?

A- $0

B-$10

C-$40

D-$50

Réponse: Les auteurs offrent la réponse B sur la base du raisonnement suivant:Le coût d'opportunité est l'ensemble des alternatives sacrifiées pour aller voir le concert de Clapton. La première que l'on sacrifie c'est l'utilité ou la satisfaction que l'on aurait eu en assistant au concert de Dylan, cette satisfaction vaut $50. Mais en allant au concert de Clapton, on évite de sacrifier $40, le coût qu'il aurait fallu supporter pour aller voir Dylan puisque le billet du concert de Clapton est gratuit. $50-$40 font $10 (réponse B). Un coût évité est un bénéfice et un bénéfice perdu est un coût.

Réponse : faux

Les réponses aux 199 questionnaires qui ont été remplis donnent les résultats suivants:
A- $0          25.1 %
B-$10        21.6 %
C-$40        25.6 %
D-$50        27.6%

Et nos deux auteurs d'en conclure que seule une minorité d'étudiants en économie comprend le concept de coût d'opportunité.  Ce qui correspondrait à une faillite de l'enseignement aux États Unis.

Mais nos deux auteurs semblent oublier que l'énoncé, tel qu'il a été posé, discute non pas du coût d'opportunité du concert d'Éric Clapton, mais de l'impact de la gratuité du billet  sur ce coût d'opportunité pour aller voir le concert  de cet artiste sans nous préciser par ailleurs quel est le prix que la personne concernée par ce billet gratuit aurait été prête à payer pour aller voir Clapton (Je tiens à remercier Claude Boisson pour m'avoir signaler cet article lors d'une discussion sur la notion de coût d'opportunité )

On peut contester la réponse offerte par ces deux auteurs pour une raison simple : l'énoncé fait intervenir, entre les deux concerts, une différence artificielle du prix du billet puisque l'un est gratuit et l'autre vaut $40. Supposons, compte tenu de la concurrence que le coût de produire le concert de Éric Clapton vaut autant que celui de Bob Dylan : soit $40.

Cela signifie que quelqu'un d'autre a supporté le coût du billet gratuit offert à la personne concernée. Ce premier coût explicite n'a pas disparu. Il a été déplacé sur quelqu'un d'autre.  Admettons que l'on néglige cet aspect car il s’agit d’un don qui améliore l’utilité du donateur (ce qui n’est plus le cas s’il s’agit du contribuable) et que l'on parle du coût d'opportunité de la personne qui bénéficie de ce billet gratuit.

Posons-nous la question de savoir quel aurait été le coût d'opportunité d'aller voir Clapton si le billet n'avait pas été gratuit, c’est-à-dire subventionné par quelqu’un. Avec le même raisonnement que précédemment en allant voir Clapton, on sacrifie $10, qui est l’utilité nette à aller voir Dylan, puisque de toute façon il faut payer le prix de $40 que l’on aille ou non voir Dylan ou Clapton. En revanche, en allant voir Dylan on sacrifie une utilité nette inconnue puisque l’on ne connaît pas le prix maximum que l’individu est prêt à payer pour aller voir Clapton.

Admettons que cette valeur inconnue soit de $X. Si cette personne avait choisi d'aller voir Dylan plutôt que Clapton au prix de $40 le billet, elle aurait révélée qu'elle n'était pas prête à payer $40 pour aller  voir Clapton (concert qui coûte autant que celui de Dylan) donc la satisfaction réelle d’aller voir Clapton, $X est inférieure à $40. Si elle avait choisie d'aller voir Clapton plutôt que Dylan, elle aurait révélée qu'elle était prête à payer plus que $40 pour aller voir ce concert donc $X est au moins supérieure à $40 mais comme on sait qu’il estime à $50 la satisfaction à aller voir le concert de Dylan, $X est supérieure à $50. Nous avons deux options

Si $X>$50 en allant voir Dylan on sacrifie plus que $10 d’utilité nette

Si $X<$40 en allant voir Dylan on évite une perte d’au moins $40-$X

Maintenant posons l’hypothèse que le billet pour le concert de Clapton est gratuit, le coût d'opportunité d'aller voir Clapton est réduit du montant qu'il aurait fallu sacrifier pour allez voir le spectacle de Clapton que l'on suppose être ici de $40, le prix du billet du concert de Dylan (l'énoncé ne le dit pas, rappelons le). Maintenant à ce sacrifice économisé, on ajoute l'utilité perdue en allant voir Clapton plutôt que Dylan, cette utilité perdue est la différence entre $50 et une somme inférieure à $40 que cette personne aurait été prête à payer si le concert de Dylan n'avait pas eu lieu au même moment. Admettons que cette somme $X soit égale à zéro, la personne ne tire aucune utilité à écouter Clapton, le coût d'opportunité est donc de $50-$40 =$10 qui est la réponse B au lieu de $90 si elle avait du payer le billet $40. Mais si cette utilité est de $10, l'utilité nette perdue est de $40, si elle avait du payer le billet $40 le coût d'opportunité aurait été de $80, comme le billet est gratuit son coût d'opportunité est de $40 qui est la réponse C. Imaginons que ce prix maximum à payer pour aller voir Clapton est de $50 , l'utilité nette perdue est de $0, comme le billet est gratuit le coût d'opportunité est nul, ce qui est la réponse A.  Toutes les réponses peuvent-être bonnes!  

2.2 fongibilité, substituabilité et subjectivité 

Les individus ne désirent pas les objets pour eux-mêmes, mais pour les services qu'ils rendent. Quand vous utilisez un lit, ce n'est pas le lit, en tant qu'objet, que vous consommez mais le service qu'il rend : se reposer. En revanche, le service rendu par le lit de Marie Antoinette est tout autre : il est symbolique. On admire le lit sur lequel se reposait la femme de Louis XVI, on ne s'y allonge pas.

De la même façon vous ne consommez pas une automobile, mais les kilomètres qu'elle permet de parcourir. Quand vous embauchez une femme de ménage, vous ne la consommez pas, ce sont les services qu'elle rend que vous consommez : les services domestiques ! On consomme les services rendus par les objets ou les êtres humains, non les objets ou les êtres humains eux-mêmes. Ces services le sont par unité de temps et sont définitivement subjectifs. Les objets ou les êtres humains sont substituables entre eux.

Cette idée que l'on consomme les services rendus par un objet ou par quelqu'un entraîne trois propositions fondamentales :

1) les services rendus s'expriment toujours par unité de temps, c'est-à-dire la période pendant laquelle on consomme ce service (on utilise une femme de ménage trois fois par semaine ou six fois par mois..),

2) les services rendus par les objets ou par les individus sont des moyens pour arriver à des fins. Si plusieurs objets ou êtres humains peuvent rendre le même service plus ou moins bien, ils sont, d'une certaine façon, substituables,

3) Les services rendus sont subjectifs. L'un voit dans le lit de Marie Antoinette une aire de repos, l'autre y voit un symbole de la royauté.

De nombreuses controverses, inutiles entre économistes et non- économistes viennent de cette méconnaissance du principe de substituabilité. Pour faire le trajet Paris-Lille vous pouvez prendre l'avion, le train, la voiture, la bicyclette ou le faire à pied. Pour laver votre linge, vous pouvez embaucher une lavandière, le faire vous-même, vous adresser à une laverie, ou encore acheter une machine à laver le linge. Les objets et les êtres humains sont substituables entre eux parce qu'ils sont des moyens pour arriver à des fins. A l'extrême, des objets qui rendent des services identiques sont parfaitement substituables. C'est le cas de la monnaie. C'est parce que vous jugez le billet de banque de 100 F équivalent à un chèque de 100 F qu'il vous est indifférent d'être payé par votre employeur en liquide ou en chèque. Lorsque l'équipe de football de la France bat celle de l'Islande par 6 à 5 est-ce le dernier tir au but des cinq dernières minutes qui est crucial ? Non, car les tirs au but sont tous fongibles. Le premier tiré dans la première minute est aussi crucial que le dernier. Quand vous entendez quelqu'un parler de certains points qui ont remporté la victoire, ou que certaines motivations ont été l'origine de la décision, vous pouvez être sûr que celui qui argumente ainsi ignore le principe de fongibilité.

La subjectivité des services rendus est aussi une caractéristique essentielle qui divise souvent, par de vaines querelles, les économistes et les non-économistes.. Les services rendus par un objet, ou par un être humain, ne se définissent pas en termes physiques, mais seulement d'après l'opinion que les individus professent à leur égard. Ainsi, une médaille en or peut être un objet de décoration, un moyen de paiement, une récompense symbolique ou un objet qui sert à caler le pied d'un fauteuil bancal. Une parcelle de terrain bien exposée peut sembler être le lieu approprié à la culture de la vigne. Mais cette spécificité est une constatation qui n'est pas indépendante du lieu, du temps, des connaissances ou des anticipations qu'ont les gens sur l'utilisation alternative de ce terrain. Il peut être utilisé, non seulement pour la vigne mais aussi, compte tenu de la proximité d'un lac, louée comme camping. Les objets servent à ce que les gens pensent qu'ils doivent servir !

Oublier ce principe de subjectivité entraîne parfois des fautes de raisonnement. Prenons un troisième cas de figure adapté d’A. Alchian (1977). Soit deux propriétaires qui ont un même revenu annuel et qui vivent dans deux villes similaires. Ils décident de construire dans leur jardin respectif (entouré d'immeubles) la même piscine en s'adressant au même constructeur. Pour un observateur extérieur, ces deux individus font face au même environnement, aux mêmes prix, en un mot aux mêmes circonstances " objectives ", et devraient donc supporter un coût identique. Cependant d'un point de vue subjectiviste, une telle proposition est inacceptable. En effet, si ces situations apparaissent comme identiques à un observateur extérieur, c'est parce qu'il ne détient pas toutes les informations nécessaires pour en juger autrement, et en particulier, celles que détiennent les propriétaires eux-mêmes : ce qu'ils veulent faire de leur piscine. L'un des deux propriétaires veut utiliser la piscine pour des parties de " dolce vita ". Mais la vue plongeante des immeubles environnants interdit un tel usage sauf à supporter un coût supplémentaire (avoir une piscine couverte).

L'autre propriétaire envisage d'utiliser sa piscine pour donner des leçons de natation. Le fait que les immeubles environnants ont une vue " plongeante " sur sa piscine est au contraire une source de revenus futurs : il n'aura pas à faire de publicité. Ainsi en dépit du fait que nos deux propriétaires font face aux mêmes circonstances " objectives ", l'un et l'autre font un usage différent de leur piscine, de telle sorte que le véritable coût d'opportunité de la piscine n'est pas le même ! Toute information que nous pouvons avoir sur la nature exacte d'une chose matérielle ne nous aide en rien à comprendre le comportement des individus dont on veut expliquer les actions, car la connaissance qui importe est celle qu'ils ont dans leur esprit. Ce savoir est incommunicable soit parce qu'il est tacite, soit parce qu'il porte sur des circonstances particulières de lieu, de temps ou de connaissances spécifiques hors de portée d'un observateur extérieur.

Le Prix Nobel F. Hayek nous rappelle que si la connaissance objective ou scientifique montre qu'un sol produit une récolte abondante avec un certain type d'engrais alors que les paysans pensent que la récolte sera effectivement abondante si et seulement si certains rites incantatoires ont été accomplis, ce seront ces croyances qui l'emporteront. Un objet matériel ou le service rendu par un objet ou un être humain ne peut être défini que par rapport à un dessein, aux croyances, aux opinions humaines. Un petit disque de métal rond avec le portrait de François II n'a aucune signification tant que vous ne savez pas que ce morceau de métal sert de monnaie.

Une cigarette peut être considérée comme une source de plaisir, mais si vous aviez été prisonnier à l'OFLAG-XB dans les années 1940-1945, vous auriez vu dans cette cigarette un moyen de paiement. Ce caractère fondamentalement subjectif des services rendus par les objets ou les êtres humains fait des coûts non pas une mesure objective sur laquelle tout le monde pourrait s'entendre, mais, bien au contraire, un concept éminemment subjectif qui en empêche la comparaison entre firmes, entre individus.

2.3 Analyse marginale

Pour déterminer le nombre d'unités d'un bien ou d'un service que l'on désire consommer, on s'intéresse au coût (et au gain) supplémentaire que l'on va supporter en en consommant une unité additionnelle. Ceci pour une raison simple : on s'attend à ce que le coût d'opportunité (respectivement le gain attendu) d'une unité supplémentaire de ce bien s'élève (respectivement diminue) au fur et à mesure que l'on en consomme.

Revenons à notre exemple des années de scolarité. La quantité totale d'éducation reçue dépend du nombre d'années de scolarité effectuées. Elle est, en fait, déterminée en comparant à chaque fin d'année le coût d'opportunité de l'année suivante au gain attendu. Si le gain attendu est inférieur au coût d'opportunité, on a une règle d'arrêt : il est inutile de prolonger sa scolarité, puisque l'individu serait amené à sacrifier plus d'argent qu'il n'en reçoit. On peut décrire cette règle d'arrêt à l'aide d'un graphique. Portons sur l'axe vertical les gains et coûts marginaux d'une action (une année d'étude supplémentaire) et sur l'axe horizontal le nombre d'unités (ici le nombre d'années de scolarité) du bien ou du service en question.

Graphique 2.1 

L'axe vertical représente les coûts transitoires et gains permanents attendus d'une année d'étude supplémentaire. L'axe horizontal représente le nombre d'années de scolarité. Le coût d'opportunité d'une année d'étude supplémentaire est croissant car d'une année à l'autre le salaire perdu en poursuivant ses études s'élève. Le supplément de gain attendu d'une année d'étude à l'autre, en revanche, diminue avec le nombre d'années de scolarité. Lorsque le coût d'opportunité d'une année d'étude supplémentaire excède le gain permanent attendu, l'étudiant arrête ses études.

D'un côté, le coût d'opportunité d'une année d'étude supplémentaire croît. En effet, celui-ci est mesuré par le revenu perdu en renonçant à un emploi salarié. Si le salaire est une fonction croissante du nombre d'années d'étude (ce qui est empiriquement établi), le fait de prolonger ses études d'une année entre la maîtrise et le DEA implique de renoncer à un salaire plus élevé que de prolonger ses études d'une année entre la première et la deuxième. Par ailleurs, les études sont plus coûteuses, car plus hautement qualifiées; elles exigent des enseignants et des chercheurs spécialisés et reconnus et parfois des équipements sophistiqués.

De l'autre côté, le gain attendu d'une année supplémentaire de scolarité diminue. Le supplément de revenus attendu entre une première année d'étude et un DEUG est plus élevé que le supplément de revenus attendu entre une maîtrise et un DEA. Le gain marginal est donc décroissant et le coût marginal est croissant. Arrêter ses études au DEUG (2 années d'études), revient à renoncer à un profit mesuré par le triangle "bae". Prolonger jusqu'au DEA (6 années d'études), c'est supporter des pertes mesurées par le triangle "egf". La comparaison des gains et des coûts d'opportunité d'une année d'études supplémentaire nous indique quand il faut arrêter ses études : quatre années d'études épuisent les profits sans supporter de pertes. Grâce à ce graphique très simple, on obtient déjà des prédictions élémentaires en matière de prolongation de la scolarité. Si le coût d'opportunité des études diminue ou si les gains attendus augmentent, et ce quelle que soit l'année de scolarité considérée, les étudiants prolongeront massivement leur scolarité. Chaque individu fait face à des coûts d'opportunité et des gains attendus différents. Les étudiants jeunes ne font pas face aux mêmes opportunités que les étudiants plus âgés.

Le graphique ci-dessus est pratiquement identique au précédent. La seule différence vient que l'on considère deux groupes d'individus : les jeunes et les vieux. Les vieux ont un coût d'opportunité à prolonger leur scolarité d'une année plus élevé que celui des jeunes. Le gain permanent attendu d'une année d'étude supplémentaire est aussi beaucoup plus faible car il court sur un plus petit nombre d'années. Les vieux ne vont pas à l'université contrairement aux jeunes. En effet, les individus les plus âgés voient le gain attendu d'une année de scolarité supplémentaire courir sur un plus faible nombre d'années. Ils seront donc moins incités à prolonger leurs années de scolarité.

Simultanément, leur coût d'opportunité est plus élevé, s'ils sont dans la vie active (sur les bancs de la Faculté, rares sont les personnes âgées de plus de trente ans). Comme l'exemple ci-dessus le suggère, cette règle d'arrêt repose sur deux hypothèses : la forme croissante ou décroissante des courbes de coût et de gain marginaux et sur le fait que le gain marginal doit excéder le coût marginal pour les premières années et lui être inférieur pour des années ultérieures. Si les faits devaient décider de la nature croissante ou décroissante des coûts et gains marginaux pour chaque année d'études, on pourrait trouver des situations où les premières années ne seraient pas rentables, alors que les dernières le seraient impliquant en effet de seuil au niveau de la maîtrise par exemple comme l'illustre le graphique ci-dessous.

Introduire un coût d'opportunité des études décroissant dans les premières années et croissant à partir d'un certain niveau d'étude ne change pas grand chose à l'analyse en dehors de l'effet de seuil. Ce dernier implique un choix où tous les individus ont tendance à prolonger leurs études jusqu'au DEA ou à ne pas faire d'études du tout. En réalité, un coût d'opportunité marginal est toujours croissant et un gain marginal toujours décroissant. En effet, lorsque l'on consomme une première année de scolarité, on sacrifie en contrepartie l’opportunité ou l'alternative qui a le moins de valeur ! Et on le fait, si le gain marginal attendu de cette année de scolarité excède le sacrifice qu'elle implique. Comme le coût d'opportunité est mesuré par la valeur de ce qui est sacrifié et comme ce qui est sacrifié correspond à l'alternative qui a le moins de valeur, le coût d'opportunité de la première unité consommée est le plus bas possible.

En consommant une deuxième unité, on procède de la même manière. La courbe de coût d'opportunité est croissante puisque l'on suppose que chaque individu est rationnel et classe les alternatives qu'il est prêt à sacrifier par ordre croissant de valeur (et non pas parce que l'on a constaté empiriquement que celle-ci était croissante comme dans la première présentation de l'exemple de la scolarité. Concernant le gain marginal, l'analyse est similaire. Le gain attendu d'une action est la satisfaction qu'elle procure. Quand vous décidez de consacrer votre temps à une activité, la première unité est consacrée à l'activité qui vous donne la satisfaction la plus élevée ou au désir le plus urgent. Quand vient l'heure de consommer une deuxième unité, vous consacrez celle-ci à l'alternative qui vous procure la satisfaction la plus élevée c'est-à-dire à celle immédiatement inférieure à l'alternative que vous aviez choisie en premier ou au désir un peu moins urgent... et ainsi de suite. Le gain marginal est donc, par définition, décroissant, car on suppose que les individus classent leurs désirs par ordre décroissant d'urgence.

L'analyse marginale est une règle d'arrêt simple : lorsque le coût d'opportunité d'une action supplémentaire (coût marginal) devient juste égal ou supérieur au gain attendu de cette action (gain marginal), il est inutile de poursuivre cette action. 

Une implication logique que l'on peut dériver de cette notion c'est celle de coût irrécupérable (sunk cost). Pour une raison ou une autre les gens ont tendance à faire des choix erronés au prétexte de réparer des erreurs de décisions passées. On peut décrire ce phénomène par l'exemple typique suivant. Une personne s'inscrit à un club de tennis en payant un droit d'entrée de 1000 euros l'année. Peu de temps après elle s'aperçoit qu'elle a fait une erreur. Mais elle se force à y aller pour ne pas perdre, se dit-elle, les 1000 euros dépensés. Pourtant elle reconnaît que cela lui déplait profondément.

Il est irrationnel de diminuer son utilité présente au prétexte d'avoir dépensé dans le passé une certaine somme d'argent. Le choix est de savoir si une fois payé le droit d'entrée, on prend du plaisir à y aller ou non. Personne ne peut revenir sur l'erreur d'une décision passée sans supporter un coût supplémentaire pour la réparer. Il faut alors comparer ce coût supplémentaire au gain attendu en corrigeant l'erreur. Mais la décision est prise pour la période future pas celle passée. Quand l'étudiant s'aperçoit qu'il s'est trompé dans le choix de ses études, il est idiot de persévérer dans la voie choisie au prétexte qu'il a déjà passé plusieurs années dans cette formation. La décision porte sur la rentabilité de l'année d'étude à venir par sur le total des années déjà passées à étudier.

La décision est prise sur la valeur attendue d'une activité supplémentaire ou sur l'achat d'un bien supplémentaire. Avec cet outil de raisonnement on peut expliquer très simplement un phénomène qui intrigue toujours les observateurs du système scolaire: la montée de l'absentéisme à l'école conjointement avec celle de la violence. L'explication pour un économiste est directe : c'est le produit d'une législation qui force les jeunes à continuer leurs études au-delà du nombre d'années optimal de scolarité. C'est ce qui se passe avec la scolarité obligatoire jusqu'à 16 ans.

Reportons-nous au graphique suivant. Admettons que le nombre optimal Ÿ d'années de scolarité pour un groupe d'élèves est 8 ans. L’âge optimal de sortie du système scolaire est donc de 14 ans. Contraindre ces élèves à poursuivre leur scolarité au-delà de 14 ans revient à leur faire supporter un coût d'opportunité en excès des gains permanents attendus. Comme par ailleurs on interdit à un employeur d'embaucher des enfants de moins de 16 ans, les élèves n'ont aucune autre solution que de fuir l'école. S'ils sont contraints d'y aller par la force, ils vont résister par la violence à un système scolaire qui les agresse. S'ils n'ont pas envi d'aller à l'école, que les employeurs légaux n'ont pas le droit de les embaucher, ils se tournent vers le marché noir et la délinquance. Supprimer la scolarité obligatoire, autorisé le travail des enfants en deçà de 16 ans et ces maux disparaîtront comme par enchantement. Evidemment la contrepartie est que sur le marché du travail des concurrents marginaux arrivent.

Ces derniers sont prêts à travailler pour trois fois rien. Cette législation est faîte normalement pour contraindre des jeunes et leurs familles, qui spontanément ne poursuivraient pas leur scolarité au-delà de 13 ans ou 14 ans pour diverses raisons de le faire. L'idée est que le temps passé à l'école permet à ces élèves d'accumuler des compétences qui, plus tard, leur permettront d'avoir de meilleurs salaires. Nous avons alors un problème classique d'un législateur qui se substitue aux individus et aux familles en croyant savoir mieux qu'eux-mêmes ce qui est bon pour eux. Ils sont alors surpris de voir la réaction de ces jeunes. Quand on utilise la violence pour forcer quelqu'un à faire quelque chose qu'il n'a pas envie de faire, il ne faut pas s'étonner des conséquences que cela engendre. De façon ultime c'est l'individu lui-même qui contrôle son corps, ce ne sont pas les autres. En résistant, les jeunes des banlieues pétitionnent pour leur liberté vis-à-vis d'une réglementation dont ils pensent qu'elle leur est nuisible.

Si l'on veut ne pas revenir sur cette réglementation, existe-t-il une alternative pour éliminer cette perte que l'on fait supporter à ces jeunes? Comme l'a fait remarquer astucieusement une étudiante, en cours, on peut proposer une école plus attrayante qui apporte des bénéfices plus élevés à chaque élève. La courbe de gain marginal s'élève jusqu'à ce que la date optimale de cessation de la scolarité devienne juste supérieure ou égale à 16 ans. Ainsi on peut proposer un enseignement en alternance avec l'apprentissage d'un métier chez un employeur comme cela a été testé dans certains collèges en France ou adopter un système scolaire d'autres pays où de tels phénomènes ne s'observent pas. On peut aussi rémunérer l'élève (ou ses parents) pour l'inciter à poursuivre ces études au delà de 16 ans en diminuant son coût d'opportunité. Cette stratégie, par opposition à la simple suppression de la réglementation, reporte la question sur le mode de financement de ces alternatives et sur qui les paient. C'est-à-dire sur le coût d'opportunité du système alternatif au système scolaire existant et qui sera amené à supporter ce coût. En économie, il n'y a pas de repas gratuit. La leçon que l'on doit retenir ici est la suivante: l'analyse marginale est un outil qui permet d'organiser rapidement la réflexion sur la question de la cessation d'une activité. On peut l'appliquer à la date optimale du divorce, de la reprise d'une activité quand on est au chômage, à la vitesse optimale sur les routes.

2.4 L'échange librement consenti

Le marché repose sur une relation d'échange volontaire et mutuellement bénéfique. Les deux parties, si elles sont libres de refuser un marché, bénéficient de l'échange parce que, à l'évidence, il est difficile d'imaginer pourquoi les parties s'engageraient dans une transaction si elles en attendaient une perte ! Le vol, en revanche, est un échange non volontaire pour au moins l'une des deux parties. Mais ce n'est pas non plus une relation de marché. Le don, qui n'est pas une relation marchande, est volontaire mais pas mutuel. Il n'y a pas à obtenir de contrepartie de celui qui reçoit le don.

Ainsi, deux idées simples, mais non simplistes, doivent être retenues à propos de l'échange :

1) deux individus s'engagent dans une telle interaction parce qu'ils en espèrent un bénéfice ; autrement ils n'échangeront pas, En conséquence :

2) chaque individu estime que ce qu'il cède en contrepartie de ce qu'il demande a forcément moins de valeur pour lui (et réciproquement pour l'autre contractant), sinon il n'échangera pas. Dans un échange librement consenti, l'idée que les deux parties en cause doivent trouver leur avantage ou, tout au moins, espérer le trouver, est une évidence.

Pourtant, il est étonnant de constater combien celle-ci est rejetée par le commun des mortels. En effet, il existe des lois qui interdisent certains échanges mutuellement avantageux entre acheteurs et vendeurs tels l'adoption des enfants ou l'échange des organes ou du sang. Ces échanges devraient reposer sur le don. De même, de nombreuses personnes sont convaincues, d'instinct, que si un riche ou un employeur tire un avantage substantiel d'une affaire conclue avec un pauvre, cela signifie que le riche ou l'employeur exploite le pauvre !

Certains vont même jusqu'à penser qu'un échange juste est un échange où la valeur de ce que l'on donne doit être égale à la valeur de ce que l'on reçoit alors que la motivation profonde de l'échange est que justement ce que l'on donne a moins de valeur que ce que l'on reçoit ! Dans un échange librement consenti, chacune des parties anticipe un bénéfice ; sinon, elles n'échangeraient pas.

Prenons l’affirmation suivante :

Un bandit de grand chemin déclare à sa victime :" la bourse ou la vie ". La victime peut toujours choisir de ne pas payer. En un sens, cette transaction est volontaire et mutuellement bénéfique, puisque l'un s'enrichit et l'autre préserve sa vie. Le chantage, la prise d'otages et l'extorsion de fonds ne peuvent donc être distingués de l'échange volontaire. 

Nombre d'économistes ont encore des difficultés avec l'analyse de telles situations. Or, celle-ci repose sur la notion de droit de propriété (nous examinerons avec soin cette notion dans deux chapitres ultérieurs). Le marché que propose le bandit consiste à vendre en retour à son propriétaire, quelque chose qu'il lui a volé : sa vie ! La transaction, soi-disant volontaire, repose en fait sur un vol. On ne peut échanger que ce dont on est " légitimement " propriétaire c'est-à-dire lorsque les droits de propriété sont définis. Ce point est crucial.

Etudions une autre situation. Un riche bourgeois de Nantes prête de l'argent aux pauvres fermiers du pays à des taux exorbitants. Beaucoup de paysans, endettés auprès de ce bourgeois, meurent avant d'avoir remboursé leur dette. Beaucoup vendent leurs maigres terres et émigrent en haillons vers les faubourgs de la ville, où ils vont mendier. Ce bourgeois exploite les pauvres fermiers du pays nantais. En réalité le pauvre paysan a un choix : accepter le taux d'intérêt exorbitant, vendre son lopin de terre pour aller mendier à la ville ou mourir de faim dans la campagne. En acceptant d'emprunter à ce taux, il révèle que cette situation, être endetté à vie, est meilleure pour lui que de vendre les autres. Ce bourgeois ne force pas le paysan à accepter sa proposition; en exigeant un tel taux, il ne diminue pas le bien-être du paysan !

On remarquera qu'il peut exiger un tel taux d'intérêt parce que d'autres bourgeois n'ont pas assez d'économies à placer. Sinon, le paysan pourrait trouver un bourgeois concurrent qui lui offre un taux plus raisonnable. Paradoxalement, quand le paysan met volontairement fin à ses jours avant d'avoir payé sa dette, c'est lui qui exploite le bourgeois en ne respectant pas le contrat passé avec lui.

En effet, il a obtenu de l'argent, grâce auquel lui et sa famille ont pu consommer davantage en échange d'une promesse : celle de rembourser, plus tard, capital et intérêts. En ne respectant pas sa promesse, il vole le bourgeois et lui inflige une perte de bien-être. Affirmer que le bourgeois supporte une perte de bien être est allé trop vite dans l'argument. Il sait que le paysan peut ne pas respecter sa promesse. En acceptant de prêter à un paysan pauvre, il prend le risque de voir son prêt ne pas être remboursé. S'il craint cette éventualité, il peut aussi refuser de prêter au paysan ! Celui-ci ira à la ville mendier ou se suicidera. Le bourgeois n'accepte de prêter que si le taux d'intérêts est suffisamment élevé pour couvrir ce risque.

En ce sens, le non-respect de la promesse est bien un vol, mais ne diminue pas le bien-être du bourgeois car celui-ci s'est assuré ex-ante contre cette éventualité. La prohibition du taux d'intérêt par les autorités civiles et religieuses a été constante pendant des siècles. L'activité de prêteur a souvent été dénoncée comme immorale.

Citons Aristote : " l'intérêt est de l'argent issu d'argent, et c'est de toutes les acquisitions celle qui est le plus contre nature ". " Mutuum date nihil inde sperantes; prêtez, sans en espérer aucun avantage " (St Luc chap.VI verset 35). " Les prêteurs, dit Saint Basile, s'enrichissent des misères d'autrui; ils tirent avantage de la faim et de la nudité du pauvre.. " L'Eglise condamnait aussi les ventes à terme " vendre le temps qui ne peut être vendu; puisque Dieu l'a rendu commun à tous ".

Le préjugé contre le taux d'intérêt ou l'usure atteint son paroxysme avec Luther : "Échanger quelque chose avec quelqu'un, en gagnant sur l'échange, ce n'est pas faire œuvre charitable, c'est voler. Tout usurier est un voleur digne du gibet. J'appelle usurier ceux qui prêtent à cinq et six pour cent."

Ne croyez pas qu'il s'agisse d'écrits en l'air. La loi française de 1807 punissait d'usure tout prêteur qui stipulait des contrats avec un taux d'intérêt supérieur à 6 pour cent! Pourtant A.M.Turgot dès 1770, et bien avant J. Bentham(1787), défendait l'usure. " La légitimité du prêt à intérêt est une conséquence immédiate de la propriété qu'à le prêteur de la chose qu'il prête " écrit-il. Le propriétaire d'un effet quelconque peut le garder, le donner, le vendre, le prêter gratuitement ou le louer, soit pour un temps certain, soit pour un temps indéfini. S'il le vend ou s'il le loue, le prix de la vente ou du louage n'est limité que par la volonté de celui qui achète ou qui prend à loyer ; et tant que cette volonté est parfaitement libre et qu'il n'y a pas d'ailleurs de fraude de la part de l'une ou de l'autre partie, le prix est toujours juste, et personne n'est lésé. Ces principes sont avoués de tout le monde, quand il s'agit de toute autre chose que l'argent, et il est évident qu'ils ne sont pas moins applicables à l'argent qu'à toute autre chose. La propriété de l'argent n'est pas moins absolue que celle d'un meuble.. " La véritable origine de la condamnation du prêt à intérêt n'est que l'expression d'un sentiment peu recommandable : "quoiqu'il soit doux de trouver à emprunter, il est dur d'être obligé de rendre".

Source : L. Faucher (1864), " L'intérêt " in Le Dictionnaire de l'Économie Politique, de C. Coquelin et Guillaumin; A.M.Turgot (1770) Mémoire sur les prêts d'argent. Communication au Conseil d'État à propos de l'affaire d'des commerçants d'Angoulême 

Le paysan pauvre est pauvre, mais il n'est pas exploité. On ne se sert pas de lui comme on se servirait d'un esclave. On n'abuse pas de lui. Si le choix d'accepter un taux d'intérêt très élevé n'est guère réjouissant, l'échange volontaire nous assure au moins qu'il n'a pas été contraint d'agir ainsi. Il n'a jamais été avancé par les économistes que l'échange volontaire permettait d'atteindre le nirvana. Il y a cependant un corollaire important que l'on peut tirer du théorème de l'échange librement consenti : celui dérivé de sa négation : c'est-à-dire de l'échange involontaire.

Un échange non consenti implique les deux propositions suivantes :

1) par définition, la victime aurait fait un autre usage de ses ressources en temps et en argent si la violence n'avait pas été utilisée pour l'en empêcher. Comme elle ne peut réaliser les fins qu'elles poursuivaient, elle anticipe, consécutivement à un échange involontaire une perte de satisfaction. En revanche, son agresseur anticipe gagner au transfert forcé, car personne ne l'oblige à user de la violence pour arriver à ses fins. Il y a donc une redistribution des satisfactions : l'un anticipe perdre à l'échange et l'autre gagner. En conséquence, l'échange involontaire signale deux choses : il existe une " exploitation " (un individu, l'agresseur, vit au dépens d'un tiers, la victime); les ressources ou les biens sont alloués à des usages différents de ceux que l'on auraient observé en absence de transferts forcés. Or, ils ne peuvent être affectés à un meilleur usage que celui auquel pensait la victime. Le fait que l'on use de la violence pour les obtenir nous interdit d'imaginer le contraire. En effet, il était facile à l'agresseur de démontrer qu'il pensait en faire un meilleur usage simplement en renonçant à son acte de violence et en obtenant le déplacement des ressources ou des biens dans ses mains avec le consentement de leur propriétaire en contrepartie d'un dédommagement : le prix de marché.

2) la victime cherchera à éliminer ou à minimiser la perte résultant du vol ou du don. Or, se protéger du vol ou refuser le don consomme des ressources. Ces dépenses auraient pu être évitées si l'échange, au lieu d'être forcé, avait été volontaire. Celles-ci auraient pu être consacrées à des usages différents, sans doute jugés plus productifs par la victime.

2.5 Mécanisme de prix et coordination des plans individuels

 Lorsqu'il y a pénurie d'un produit, le prix a tendance à monter. Les consommateurs sont mécontents et font pression auprès de l'homme politique pour imposer un plafond. Au contraire lorsqu'il y a abondance d'un produit (la récolte de blé a été bonne ou les éleveurs de porcs ont élevé trop de ces animaux) les prix ont tendance à baisser. En pareil cas, les producteurs et leurs ouvriers voient leurs revenus baisser et cherchent alors à faire pression auprès des hommes politiques pour que ceux-ci imposent des prix planchers.

 Cependant de telles tentatives d'entraves du fonctionnement du système de prix ou de la loi de l'offre et de la demande impliquent toujours des résultats contraires aux effets recherchés. En effet, lorsque l'État contrôle les loyers pour protéger les locataires, le logement se raréfie parce qu'il n'est plus rentable de construire ou d'entretenir les immeubles et les maisons d'habitation. Quand un gouvernement fixe un salaire minimum pour protéger les travailleurs, les emplois marginaux disparaissent et le chômage augmente. Lorsqu'on établit un prix- plancher- pour les produits agricoles, les excédents s'accumulent dans les entrepôts. L'histoire fournit nombre d'exemples spectaculaires de ces effets pervers.

 Ce n'est toutefois pas un hasard si de pareilles interventions engendrent de telles conséquences. Un exemple actuel particulièrement cruel de cette incompréhension du mécanisme de prix, comme de l'échange volontaire, est celui des transplantations d'organes. Cet exemple mérite que l'on y consacre un chapitre.

Il illustre l'inculture économique des médecins et leur méconnaissance des questions d'éthique, au nom desquelles pourtant ils s'opposent au fonctionnement des mécanismes de marché dans ce domaine. Il va nous permettre de confronter deux modes d'allocations des biens : le mécanisme de marché qui repose sur l'échange volontaire entre un donneur d'organe et un récipiendaire (comme en Inde il y a quelques années) et un mécanisme de rationnement et d'organisation de la pénurie qui est celui d'un monopole étatique : l'Agence Biomédecine.

De quoi s'agit-il ?

Sauver une vie humaine ou la prolonger pendant quelques années supplémentaires, est actuellement possible grâce aux transplantations d'organes ou aux greffes de tissus. Il existe diverses formes de greffes et transplantations. Les auto- greffes consistent à prélever les tissus sur le propre corps de celui qui est hospitalisé. La peau d'un brûlé par exemple peut être soignée en prélevant sur l'individu lui-même la peau à greffer. On peut aussi prélever de la moelle épinière, la cultiver et lorsque celle-ci est détruite la reconstituer par greffe. Les homo- greffes consistent à prélever des organes ou des tissus sur des individus de la même espèce. En revanche une hétérogreffe est un prélèvement d'organe ou de tissus sur d'autres espèces. On prélève sur le porc des valves pour les implanter dans le corps humain. Enfin les iso- greffes sont celles consistant en un prélèvement entre jumeaux homozygotes. Les organes transplantés à ce jour sont principalement les reins, le coeur, l'ensemble coeur poumon, les poumons, le foie et le pancréas. Exceptionnellement l'intestin grêle peut être greffé. Lorsqu'il s'agit d'organe, on parle alors de transplantation. Par opposition on parle de greffes pour les tissus. Les tissus qui font l'objet de greffes sont la peau, les os, la moelle épinière, les tendons, la cornée et les valves cardiaques. On cultive aussi des cellules, cellule de la moelle épinière, peau, cellule pancréatique etc. .

Selon F. Pouchon , dans un livre publié en 1997, on dénombrait plus de 15000 personnes, en France, vivant avec un organe greffé. Actuellement, selon un rapport du cabinet du Ministre Douste Blazy présenté au conseil des Ministre du 25 mai 2005, ce chiffre est monté à 32 300. En 1995, cinq ans après la greffe, 1990-1995, 42 % des transplantés cardiaques sont encore en vie, 47 % pour les greffés du foie et 63% pour ceux ayant eu une transplantation rénale. Le taux de survie à 5 ans sur la période de greffe, 1993 - 2003, est de : 79 % pour les greffons rénaux, 72 % pour les patients ayant bénéficié d'une greffe du foie et 60 % pour les greffés du coeur. Le taux de réussite des greffes s'améliore donc au fil du temps sans toutefois être excellent. En France, au 31 décembre 2004, on recensait 6 744 personnes en attente d'une greffe d'organes (dont 4940 nouveaux inscrits). Seulement 3 948 ont pu être greffés.

La demande totale de greffés et de gens en attente donne 10629 patients auxquels il faut ajouter les personnes décédées et ceux qui ont renoncé dans l'année à se porter candidat. Selon le cabinet du Ministre de la Santé, il y avait 11500 personnes qui ont exprimé leur désir d'une greffe d'organes tandis que 250 malades sont décédés faute de greffons. Ce chiffre de décès est à peu près constant d'une année sur l'autre. Ce qui fait un taux de mortalité de 2173 / 100 000 pour comparer avec le taux de mortalité sur les routes qui est de 12/100 000! La mortalité dans les files d'attente d'une transplantation est 181 fois plus élevée que celle sur les routes pour donner un ordre de grandeur. L'excès de demande de transplantations est repéré par le nombre de personnes en liste d'attente. Depuis 1995 cet excès de demande ne fait qu'augmenter.

  Source : Agence de Biomédecine. http://www.efg.sante.fr/fr/rapport/index_1.html

Le problème ne vient pas tant du nombre de personnes en liste d'attente chaque année que de la durée d'attente d'un greffon. Ainsi pour les transplantations rénales, où il existe un traitement de substitution : la dialyse, il faut attendre 15 mois, en moyenne, en France, avant de pouvoir bénéficier d'une transplantation. Il s'agit d'une moyenne qui varie en fonction de l'hôpital ou la transplantation est effectuée. Ainsi à l'hôpital Necker à Paris il faut patienter 39 mois. Entre 1995 et 2004, la durée d'attente a augmenté de 13, 3 à 17,7 mois. D'où vient l'offre d'organes à la transplantation ? Elle provient de deux sources : des cadavres susceptibles d'un prélèvement et des donneurs vivants. La proportion de cadavres susceptibles de subir un prélèvement est constante au cours de cette période; le chiffre évolue entre 1515 en 1991, 1606 en 1995 et 2115 en 2004.

  Source : Agence de Biomédecine. http://www.efg.sante.fr/fr/rapport/index_1.html

En revanche, le nombre de cadavres sur lesquels on prélève effectivement un organe est de plus en plus faible. En 1991 on prélevait des organes sur 70% des donneurs recensés (1065 sur 1515). En 2004, ce chiffre est tombé à 51% (1290 sur 2515). Une des raisons autres que les antécédents du donneur, les difficultés logistiques ou les obstacles médicaux au prélèvement (problèmes de réanimation, coagulation intra-vasculaire disséminée) vient de l'opposition au prélèvement lui-même qui passe de 13% en 1991 à 30 % en 1995 suite à l'affaire de Rennes (après l'autorisation de prélever un organe sur adolescent tué dans un accident de la route, un hôpital avait prélevé la cornée sans l'autorisation des parents). Ce chiffre culmine à 34% en 2001. Ce taux d'opposition se maintient aux alentours de 30% depuis. Par ailleurs, le nombre de décès par accident vasculaire ou par accident tout court diminue depuis les années 1990 comme le suggère le tableau suivant raréfiant l'offre d'organes à la transplantation en provenance de décès.

Source : Agence de Biomédecine. http://www.efg.sante.fr/fr/rapport/index_1.html;

AVC veut dire accident vasculaire cérébral. Par comparaison la proportion des donneurs vivants sur l'ensemble des transplantations d'organes (reins et foie) est faible et se cantonne à la famille proche. Ainsi en 2004 sur les 3948 transplantations il n'y en avait que 213 dont l'organe provenait de donneurs vivants même si cette proportion s'accroît faute de prélèvements post mortem. La quasi stagnation du nombre de transplantations, (3572 en 1991 et 3948 en 2004), la montée des refus de prélèvement d'organes, les décès des patients en liste d'attente faute d'organes à la transplantation, tout ce désordre social résulte d'une seule cause : le refus d'un marché des organes à la transplantation.

Les lois bioéthiques

Les lois bioéthiques de 1994 interdisent, en effet, aux individus de disposer librement de leur corps. Ils ne peuvent vendre leurs organes pour une transplantation ni de leur vivant ni après leur mort. L'échange volontaire est interdit, en revanche le don est autorisé. Nous allons donc faire d'une pierre deux coups : d'une part comparer l'échange volontaire au rationnement par le don et d'autre part comprendre la fonction essentielle d'un système de prix. La conséquence immédiate du refus d'établir un marché des organes à la transplantation est la création d'une demande excédentaire de transplantations avec une file d'attente, puisque l'offre d'organes provenant du pool des donateurs est très inférieure à la demande.

L'organisation de la pénurie par le législateur En quelques articles le législateur scelle la destinée de centaines de patients qui vont décéder dans l'année parce que la loi du 30 juillet 1994 interdit un marché libre des transplantations d'organes.

Rappelons brièvement ceux-ci : Principes généraux applicables au don et à l'utilisation des éléments et produits du corps humain

Art. L. 665-10. - La cession et l'utilisation des éléments et produits du corps humain sont régies par les dispositions du chapitre II du titre Ier du livre Ier du code civil et par les dispositions du présent titre.

Art. L. 665-11. - Le prélèvement d'éléments du corps humain et la collecte de ses produits ne peuvent être pratiqués sans le consentement préalable du donneur. Ce consentement est révocable à tout moment.

Art. L. 665-12. - Est interdite la publicité en faveur d'un don d'éléments ou de produits du corps humain au profit d'une personne déterminée ou au profit d'un établissement ou organisme déterminé. Cette interdiction ne fait pas obstacle à l'information du public en faveur du don d'éléments et produits du corps humain. Cette information est réalisée sous la responsabilité du ministre chargé de la santé.

Art. L. 665-13. - Aucun paiement, quelle qu'en soit la forme, ne peut être alloué à celui qui se prête au prélèvement d'éléments de son corps ou à la collecte de ses produits. Seul peut intervenir, le cas échéant, le remboursement des frais engagés selon des modalités fixées par décret en Conseil d'Etat.

Art. L. 665-14. - Le donneur ne peut connaître l'identité du receveur, ni le receveur celle du donneur. Aucune information permettant d'identifier à la fois celui qui a fait don d'un élément ou d'un produit de son corps et celui qui l'a reçu ne peut être divulguée. Il ne peut être dérogé à ce principe d'anonymat qu'en cas de nécessité thérapeutique.

 Le législateur a donc organisé sciemment la pénurie d'organes à la transplantation.

Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que l'offre d'organes à transplanter repose soit sur le bon vouloir des donateurs ou sur le vol (perpétrés par les hôpitaux publics).

Nombre d'individus, pour des raisons religieuses ou autres, refusent de se séparer de leurs organes de leur vivant ou après leur mort. D'autres, au contraire, seraient prêts à vendre leurs organes, mais refusent de les donner.

 Représentons cette situation par un graphique. Sur l'axe vertical on porte le coût total d'une transplantation en excluant le prix correspondant au droit de prélever des organes à la transplantation sur le donneur et sur l'axe horizontal le nombre d'organes que l'on peut transplanter dans une année. Dans la plupart des pays ce coût est pris en charge par l'Etat. 0Q1 mesure le nombre d'organes en provenance du pool des donateurs dont l'offre est mesurée par la droite en équerre SS. L'offre en provenance des donateurs est totalement indépendante du prix ou du coût de la transplantation. Ce coût est supporté par d'autres.

Dans le cas d'un financement par l'Etat, le contribuable est le payeur. En revanche dans le cas d'une assurance c'est le pool des assurés. Q1Q* mesure le nombre d'organes en provenance du marché (avec une offre mesurée par une courbe égale à S*S*, on suppose ici que les altruistes retirent leurs offres si un marché des organes à la transplantation devient légal, sinon cette offre commence à partir de Q1) avec une offre croissante en fonction du coût de la transplantation qui inclut l'achat du droit de disposer de l'organe du donneur si celui-ci n'est pas un donateur.

Pour un prix de 0P*, toute personne qui désire une transplantation dans l'année trouve un organe à la transplantation. 0Q2 mesure la demande désirée par les patients lorsqu'il est interdit de vendre ou d'acheter librement un organe à la transplantation au donneur ou à ses ayants-droits.

Dans un tel cas on prive le donneur (et sa famille) de la valeur du service qu'il rend en cédant son organe à la transplantation et l'offre repose uniquement sur le bon vouloir des altruistes. La caractéristique essentielle d'un donateur est qu'il est prêt à offrir un organe. Il ne demande donc pas de rémunération pour le service qu'il rend. Si la demande est faible, celle-ci peut être satisfaite sans faire appel au marché. En revanche, si elle est importante, l'interdiction de la vente et de l'achat d'un droit de prélever un organe à transplanter revient à imposer un prix plafond de zéro à cette transaction.

 La conséquence est simple : on crée artificiellement une pénurie d'organes à la transplantation !

A un prix nul, seuls les donateurs acceptent de se séparer d'un organe. On trouve 0Q1 reins à transplanter. A ce prix nul, tous les individus qui ont besoin d'un rein à transplanter pour survivre ou vivre dans des conditions de confort plus agréables qu'avec un rein artificiel se porteront demandeurs d'un rein à transplanter. Comme la figure le suggère, à un prix nul, la demande (0Q2) excède l'offre (0Q1). Une pénurie existe.

Chaque individu qui a besoin d'un rein est prêt à payer un prix maximal correspondant à la valeur que l'on accorde à ce que l'on est prêt à sacrifier pour obtenir ce rein. Certains sont prêts à payer très cher parce que la valeur de leur vie pour eux-mêmes ou pour leurs enfants est très élevée ou parce qu'ils en ont un besoin urgent ; d'autres ne sont pas prêts à payer un prix très élevé parce que la valeur de leur vie est faible ou parce qu'il n'y a pas urgence à transplanter cet organe. Plus le prix qu'il faut payer s'élève, moins il y a de demandeurs. Ceux-ci retardent leur demande de transplantation et/ou se tournent vers des substituts moins onéreux. Les quantités demandées diminuent en deçà de 0Q2.

A un prix positif, certains individus, de leur vivant ou après leur mort, accepteraient de se séparer de leurs organes (on peut alors imaginer des contrats à option, offerts par les hôpitaux ou par un assureur, prévoyant qu'après le décès, en contrepartie d'un prélèvement, on verse aux ayants droit un revenu correspondant à la valeur de l'organe prélevé sur ce marché). Au-delà, un individu acceptera de se séparer de son rein si et seulement si en contrepartie on lui offre une rémunération qui le compense du sacrifice qu'il fait. Au prix P* on trouve 0Q1 reins en provenance de dons et Q1Q* en provenance d'une vente d'organes.

Plus les patients en attente d'une transplantation sont prêts à payer, plus il y aura d'individus prêts à offrir ce bien. Cela ne veut pas dire que tous les gens seront prêts à offrir leurs organes à n'importe quel prix ! Mais plus le prix augmente, plus il y a de gens qui surmonteront leur répugnance à se séparer d'un organe de leur vivant ou après leur mort.

L'offre d'organes est une fonction croissante du prix offert. Ainsi le système de prix va éliminer la pénurie de deux manières :

1) d'une part, lorsque le prix monte, les individus sont incités à offrir leurs organes à la transplantation,

2) d'autre part, ceux qui ont besoin d'un rein ou d'un autre organe sont dissuadés d'en demander dans la période considérée et se tournent vers des substituts plus imparfaits pour satisfaire leur demande. Tant que le prix est nul, l'offre de transplantation ne repose que sur les altruistes.

 Un grand nombre de patients ne peut donc bénéficier d'une transplantation d'organes faute d'une offre suffisante. Il y a désordre social puisque, par définition, les anticipations de ceux qui désirent bénéficier d'un rein dans l'année ne peuvent aboutir. Mettre un prix plafond et interdire la vente et l'achat d'organes, c'est paradoxalement créer le désordre.

Le refus d'accorder au donneur et à ses ayants droits un droit de disposer de leur corps humain, c'est refuser que les personnes soient propriétaires d'elle-même et de leurs organes. Puisque seules les donations sont autorisées, le prix d'offre pour obtenir le droit de transférer un organe d'un donneur à un récipiendaire est nul.

Le système de prix ne peut pas fonctionner. Deux phénomènes bien connus vont apparaître: l'un est l'émergence d'un marché noir et l'autre d'une planification bureaucratique de la collecte des organes à la transplantation avec une distribution centralisée de ceux-ci aux patients. C'est dans ce système que les patients en attente d'une transplantation vivent !

 Monopole, bureaucratisation et centralisation : l'Agence biomédecine.

En absence d'un marché légal des organes à la transplantation, il faut organiser la collecte des organes et les attribuer aux patients. Comment cela se passe-t-il ? Dans la plupart des pays c'est le Ministère de la Santé ou une institution agrée qui organise l'intermédiation entre les donneurs et les patients. C'est l'Etat qui décide qui recevra l'organe et qui ne le recevra pas et non pas le donneur ou ses ayants droits. Les transferts ou les dons sont interdits sur une base individuelle. L'identité du donneur ne peut pas être révélée au récipiendaire. Il est interdit de communiquer des informations des donneurs et leurs ayants-droits vers le récipiendaire. L'allocation des organes doit être indépendant de son origine et reposer uniquement sur des critères médicaux bien qu'il existe des exceptions pour les donneurs vivants . L'Agence biomédecine, qui a intégré l'Etablissement Français des Greffes (EFG), a aujourd'hui en charge ce rôle. France Transplant qui a été l'organisation spontanée, pilote, pour coordonner l'offre et la demande d'organes à la transplantation a été ramenée à un simple organisme d'information et de propagande en faveur des dons. Fondée en 1969 par le Professeur Jean Dausset, prix Nobel, l'Association France-Transplant a mené à bien le développement du programme de transplantation en France pendant 25 ans, grâce à la coordination de l'activité dans 7 régions du territoire. Le 1er Décembre 1994 était créé l'Établissement français des Greffes (EFG), Etablissement public chargé par le Ministre de la Santé de toute l'organisation sanitaire, réglementaire et fonctionnelle des greffes en France. Le maintien de l'Association France-Transplant a été l'objet d'une réflexion puis d'un vote favorable, à une large majorité, par référendum. Les statuts de l'Association ont été recentrés sur deux objectifs prioritaires, en plein accord avec l'EFG, et en harmonie avec les autres Associations militant pour le don d'organe : promouvoir les prélèvements et les greffes, maintenir et développer la vie associative régionale des acteurs de la transplantation. Ce système d'allocation digne de l'Education nationale ou du système judicaire ou de la planification soviétique fonctionne de la manière suivante.

1) L'intermédiation. Comment cela se passe-t-il ?

La demande de transplantation vient du médecin traitant. Le médecin ou l'équipe médicochirurgicale n'est pas en effet l'intermédiaire entre le donneur et le récipiendaire. Au lieu de transmettre cette demande directement à l'équipe médico-chirurgicale spécialiste de la transplantation comme il peut le faire pour d'autres types d'opérations chirurgicales en adressant son patient au spécialiste qu'il juge le plus compétent, il est contraint d'adresser cette demande au planificateur central.

Ce dernier (l'Etablissement français des greffes et aujourd'hui l'agence biomédecine) développe un fichier central des patients (Il y a trois listes d'attente nationale, une pour les organes, une autre pour les cornées et une troisième pour la moelle osseuse.) en notant une date d'inscription, les caractéristiques morphologiques, le groupe sanguin et le groupe de tissulaire du patient. C'est alors le planificateur central qui décide d'assortir le patient à l'équipe médico-chirurgicale hospitalière qu'il a lui-même agréé auparavant. De l'autre coté l'hôpital dispose d'un flux de patients en état de mort encéphalique (en moyenne, il y a 5 morts encéphaliques sur 1000 décès).

Les hôpitaux transmettent à un planificateur régional les disponibilités de prélèvement d'organes ou de greffes en transmettant les informations sur toutes les caractéristiques cliniques et biologiques du donneur. Ce planificateur inter- régional organise la transplantation en choisissant sur la liste d'attente nationale les meilleures compatibilités possibles entre patient et donneur. Il coordonne ensuite la logistique de la transplantation avec l'équipe médico-chirurgicale qui fera l'opération. Au niveau national il existe aussi un planificateur qui coordonne les régions et les échanges internationaux d'organes ou de greffes (exportation et importation).

2) L'attribution du greffon au patient.

 L'organe est attribué exclusivement à un patient inscrit sur la liste d'attente et une priorité est assurée aux malades dont la vie est menacée à court terme, aux jeunes (16 ans et moins) si le greffon provient d'un jeune et à ceux qui ont une faible probabilité de trouver un greffon. Il faut par exemple : assortir les antigènes. C'est la question de la compatibilité des tissus qui déterminent la fréquence des rejets. Il en est ainsi de la compatibilité du sang. Les individus dont le sang est de type O sont des donneurs universels, mais ne peuvent recevoir, eux que du sang de type O. Les gens qui sont de type A ne peuvent recevoir du sang B. Les types B ne peuvent recevoir du A (B, AB et O sont compatibles). Compte tenu de ces restrictions la réussite d'une transplantation va conduire les médecins à introduire une priorité qui n'a rien à voir avec la date d'inscription. On préférera assortir des individus de type O ensemble et non pas par ordre d'arrivée dans la liste d'attente. En fait ce critère technique prévaut sur la liste d'attente. D'autres critères interviennent : les échecs répétés, l'âge du patient, une personne dont l'espérance de vie est faible, son style de vie: alcoolique ou non etc. Des dérogations sont possibles après qu'un collège d'experts se soit prononcé.

Ce système présente des défauts majeurs qui doivent être évalués à l'aune des souffrances et du nombre de décès qu'il impose aux patients en attente d'une transplantation.

a) Absence d'incitation

La première critique que l'on peut faire est qu'en interdisant les échanges (y compris les donations) sur une base individuelle, le gouvernement créé un problème de défaut d'incitation majeur qui engendre la pénurie dont il se plaint par ailleurs. En séparant le donneur du récipiendaire par l'interdiction d'un échange sur base individuelle et en refusant tout droit de propriété aux donneurs sur leurs propres organes, l'Etat prend le parti pris du récipiendaire. Les donneurs (autres que vivants) n'ont aucun intérêt à offrir leurs organes à la transplantation après leur décès. Pour combattre ce défaut d'incitation incorporé dans ce système bureaucratique d'intermédiation et d'attribution des organes, il a fallu forcer le consentement du donneur. Cela s'est traduit par des aspects bien connus d'abus de consentement et de modification de la législation (loi Cavaillet) pour passer du consentement affirmé au refus affirmé (en Belgique ce refus de prélèvement est même assorti d'un paiement du document exprimant son opposition !). Des campagnes de propagande et de culpabilisation sont organisées et financées par l'Etat pour inciter la population à collaborer à la collecte des dons d'organes. Cette culpabilisation se traduit de plus en plus par une montée de fausses opinions émises publiquement qui trompent le législateur sur la réalité des préférences des individus dans la population . Qu'observe-t-on in fine ? Une montée des refus à la transplantation.

 b) un mode d'attribution inefficace

La deuxième critique porte sur le mode d'attribution des organes à la transplantation. Un tiers non concerné - le planificateur local et ou central- décide au lieu et place des patients et des donneurs de ce qui est bien ou mal pour eux. Comme il est aussi un médecin ou quelqu'un sous influence d'un médecin, c'est le point de vue du médecin qui prime et non celui du patient ou du donneur. On comprend que les critères de compatibilité des tissus pour éviter les rejets soient prioritaires pour que l'opération réussisse, mais une fois ces critères satisfaits il n'est plus évident que l'on doive sauver une vie humaine de préférence en fonction de l' âge (moins de 16 ans), ou d'une vie menacée. En effet le médecin fait dans ce cas non seulement un jugement sur la valeur de la vie de quelqu'un par rapport à quelqu'un d'autre, mais aussi sur la valeur de la vie de celui qui contribue au financement du coût de l'opération de transplantation (ici le contribuable).

Celui qui prend la décision à la place du patient en choisissant toutes choses égales d'ailleurs d'attribuer l'organe à un ouvrier plutôt qu'à un préfet (ou vive versa) fait un tel jugement de valeur alors qu'il n'est pas fondamentalement habilité à le faire. Est-ce que cela vaut la peine de sacrifier 100 000 euros pour prolonger la vie d'un ouvrier de quelques années supplémentaires ? Qui serait prêt à payer pour sauver cette vie si ce n'est le patient lui-même ? S'il n'a pas les moyens il peut emprunter, ou payer une prime d'assurance plus élevée pour le risque de faire face à une transplantation, ou encore faire appel à un don financier auprès d' âmes charitables. L'argument de l'urgence parce que la vie serait menacée soulève le problème de savoir si une telle vie  doit être prolongée par une opération de transplantation puisqu'il va falloir faire un choix entre plusieurs patients.

 D'une façon ou d'une autre en préférant un patient par rapport à un autre, le décideur public assume les conséquences de son choix. En effet il dépense l'argent du contribuable et celui-ci est habilité normalement à exiger des comptes sur cet emploi. Or parmi les conséquences de ce choix il y a la question de la rentabilité de l'opération de transplantation. Est-ce que cela vaut la peine de dépenser autant d'argent pour prolonger la vie de quelqu'un de quelques années supplémentaires ? Nous avons souligné plus haut qu'au bout de 5 ans, seulement 60% des greffés du coeur survivent (période 1992-2003). Cela veut dire que 40% d'ente eux décéderont avant 5 ans. Prenons un ouvrier qui gagne chaque année 14400 euros. La valeur présente de cette somme reçue chaque année pendant 5 années à un taux d'intérêt réel de 2% vaut : 67867 euros on applique la formule : mais comme il n'y a que deux chances sur trois de pouvoir en bénéficier, la valeur présente attendue de ce flux de revenu n'est que de 45245 (67867*(2/3) où 2/3 est la probabilité de survivre au bout de cinq années à la suite d'une greffe cardiaque). Si l'ouvrier décidait de la transplantation cela lui coûterait 70 000 euros pour la transplantation et pour le traitement anti rejet une certaine somme chaque année que nous négligeons (coût d'une greffe cardiaque en 2002). S'il emprunte les 70 000 euros pour préserver sa vie qui ne lui rapportera que 45245 euros, il fait une mauvaise affaire. Car lui est ses ayants droits devront rembourser le capital emprunté plus les intérêts.

Cependant si cette décision est prise, cela veut dire que l'ouvrier et ses ayants-droits tirent une satisfaction attendue de ces 5 années supplémentaires qui vaut plus que le capital emprunté, plus les intérêts nets des revenus obtenus grâce à cette transplantation. Cette opération en revanche est rentable avec le préfet ou quelqu'un qui a le même niveau de revenu. Si celui-ci gagne chaque année 60 000 euros, la valeur présente de cette somme sur 5 années est de 282780 euros. La valeur attendue présente est de 188520 euros. Désormais cela vaut la peine de faire l'investissement. Sur un marché libre, ceux dont la valeur en capital humain est élevée sont demandeurs d'une transplantation, ceux dont la valeur en capital humain est faible ne le sont pas dans de telles conditions de survie.

On voit immédiatement que le nombre moyen d'années à vivre avec un organe transplanté joue un rôle crucial dans l'estimation du coût d'une telle opération. Le taux d'intérêt joue aussi un rôle crucial dans cette évaluation indépendamment du niveau de revenu annuel dont dispose l'individu puisque la valeur actuelle des revenus présent et futur est conditionnée par ce taux. En revanche si quelqu'un d'autre paie, il en va tout autrement. Le préfet et l'ouvrier font l'investissement et se portent candidats pour une telle opération.

Mais désormais le pouvoir d'attribuer l'organe est dans les mains d'un tiers non concerné par le problème au sens où ce n'est pas sa vie qui est en jeu mais celles d'autres personnes. Il décide donc en fonction de critères autres que ceux qui auraient été pris par les parties concernées. S'il préfère l'ouvrier il réalise un mauvais placement. S'il choisit le préfet, il peut saisir un profit, compte tenu de son pouvoir d'attribution de l'organe, en lui demandant de payer une soulte ou demander une réciprocité. La tentation est grande d'être corrompu et/ou de corrompre.

Nous avons pris comme exemple une greffe cardiaque, mais la plupart des transplantations concernent le rein. Le problème est à la fois plus simple, parce que l'on ne décède pas, et plus compliqué parce que l'on peut faire appel à des donneurs vivants. En effet, les patients bénéficient d'un substitut qu'est la dialyse et potentiellement l'offre d'un rein à la transplantation est infinie si l'on fait appel à des donneurs vivants du moment que l'on trouve une incitation monétaire suffisante pour qu'ils offrent un de leur rein à un patient en manque. Paradoxalement un marché libre des transplantations d'organes est le plus efficace pour ce type même de maladie .

Cette bureaucratisation s'accompagne d'une lourdeur administrative par les contraintes qu'elle impose pour vérifier et contrôler que toute la démarche éthique a été respectée. Ces contraintes augmentent les délais d'attente, entraîne un appel vers le marché noir, et accroît automatiquement la pénurie au lieu de la résoudre. Le coût d'opportunité de cette législation se mesure justement par le sacrifice (y compris la mort, s'il s'agit d'une transplantation cardiaque) que l'on impose aux malades dont on sait par avance qu'ils ne pourront pas bénéficier d'un organe à la transplantation dans des délais raisonnables! Elle détourne des investissements en recherche vers des voies substituts comme les xénogreffes ou les organes artificiels qui n'auraient pas été faits si chacun avait la libre disposition de son corps.

Question d'évaluation

Vrai, faux ou incertain ? Un marché des organes à la transplantation suppose implicitement que les donateurs ne se retirent pas du marché. Imaginez que les donateurs refusent de donner leurs organes ou de les vendre si, désormais, on peut acheter et vendre librement des organes à la transplantation. L'offre d'organe à la transplantation est diminuée brutalement du montant d'organes en provenance des altruistes. Alors, un marché libre des organes conduit à une situation où il y a moins d'organes transplantés et ce à des prix plus élevés.

Réponse : Faux

si l'offre est élastique, vraie si elle est inélastique. Si on se reporte au graphique ci-dessous, la courbe d'offre croissante d'organes à la transplantation SS** lorsque les donateurs se retirent du marché démarre du coût minimum pour offrir les organes à la transplantation. Le point d'équilibre entre l'offre et la demande peut alors se situer au-delà ou en deçà du point Q1 (Q2). Si la droite d'offre a une pente forte, au sens où une faible variation de prix entraîne une forte quantité d'organes à la vente, alors le marché libre produira toujours plus de d'organes à la transplantation qu'un système reposant sur le don. En revanche, si la pente de la droite d'offre est faible, au sens où une faible variation du prix entraîne une faible quantité d'organe à la vente, le marché libre des organes conduira à un nombre de transplantations moindre que dans un système reposant sur le don. Mais, que les donateurs se retirent ou ne se retirent pas, l'instauration d'un système de prix élimine le désordre social résultant de l'insatisfaction des malades qui demandent dans l'année une transplantation d'organes qu'ils n'auront pas. Le marché libre n'a pas pour objectif de produire plus d'organes à la transplantation qu'un autre système d'allocation reposant sur la coercition, sur le don ou sur les deux. Il a pour rôle essentiel de coordonner les actions individuelles, ce que ne font pas les autres systèmes! Ceci illustre l'importance de l'élasticité de la courbe d'offre.

Mais justement dans le système actuel cette offre est entièrement inélastique (droite verticale à l'aplomb de Q1). Faire l'hypothèse que les donateurs spontanés se retireront de l'offre si un marché des organes à la transplantation devient légal fait douter de leur altruisme.

On peut terminer cette discussion par un retour à l'argumentation éthique. En effet les philosophes et les médecins sont totalement sourds aux conséquences des lois sur la bioéthique et refusent de comprendre que la source de tous ces maux réside dans leur incompréhension des mécanismes de marché.

Depuis un grand nombre d'années les économistes dénoncent ce système d'attribution des organes à la transplantation qui est inefficace, inéquitable et finalement immoral . En effet, de quel droit et au nom de quelle morale dispose-t-on de la vie de ces gens en leur interdisant d'acheter un rein naturel ? Ceux qui sont pour l'interdiction de ces marchés le font au nom de la morale mais ils l'explicitent rarement. La loi sur la bioéthique nous dit simplement que le don doit être gratuit parce que le consentement exige que celui-ci ne soit pas troublé par l'intrusion d'un intérêt financier. Sur quelle morale peut bien reposer un tel argument ?

 Il ignore que tout contrat commercial pour être valide exige une absence de vice du consentement, si alors l'intérêt financier constitue un vice dans le consentement, les échanges commerciaux devraient être eux aussi interdits. Ces questions de morales interfèrent souvent avec les mécanismes de marchés. Mais rares sont les médecins qui examinent le fondement éthique de leurs propres jugements de valeurs. Comment peuvent-ils rendre compatibles leur conception du bien en sacrifiant statistiquement la vie d'un grand nombre de patients? Le médecin suit finalement une morale déontologique et/ou téléologique ( le don pour le don).

Il applique un principe simple : tout faire pour sauver une vie humaine. Mais cette doctrine morale se heurte à deux autres conceptions de la moralité : 1) juger de la conduite d'un individu en fonction des conséquences attendus de son action ;2) juger de la conduite d'un individu en fonction du respect de son droit de propriété sur lui-même. Or le décideur public, du fait même du système dans lequel le législateur l'a enfermé, entre en contradiction avec ces deux autres conceptions de la moralité. Il n'explicite pas les conséquences de sa décision et il le fait en violant les droits de propriété des patients comme des donneurs.

2.6  Principe de l'arbitrage

Acheter un bien ou un actif financier et en vendre un autre pour réaliser un profit certain est une opération d'arbitrage sans risque. Le patron d'un club de football a le choix entre vendre dès cette année un joueur à un autre club pour le prix P0 ou le garder une année supplémentaire sachant qu'au bout d'un an son prix sera de P1. Si c'est un joueur de talent, le prix P1 excédera le prix P0. Dans un an, l'argent placé sur votre joueur rapporte P1-P0 = g.P0 de revenu supplémentaire. La valeur future du joueur est donc de : VF = P1 = (1+g) P0, ou (1+g) = P1/P0 Il peut également placer la somme, P0, sur le marché financier au taux d'intérêt i ce qui rapporte au bout de un an : P0 . (1+i). Notre directeur sportif compare donc le rendement du placement à la valeur future du joueur. Si P0 . (1+i) > P0 (1+g)= P1, il choisira de vendre le joueur maintenant et, avec l'argent, achètera des titres. Puis, dans un an, avec le revenu de ces titres (capital et intérêts), il rachètera le joueur. L'opération laisse un profit positif. Si P0.(1+i) < P0 (1+g)= P1, il garde le joueur une année supplémentaire.

Ce principe d'arbitrage est beaucoup plus puissant qu'il n'y paraît. Il permet de rendre compte de deux choses :`

1) le prix d'un actif est toujours égal à la valeur actualisée de ses revenus, c'est-à-dire : (1+i) = P1/P0 où P1 et P0 sont les prix du joueur à deux dates différentes. En effet, le patron du club doit vendre le joueur au prix P0. Mais qui va se porter acquéreur à ce prix, si tous savent qu'en période 1 son prix vaut P1 ? Personne. Le prix du joueur va donc baisser jusqu'à ce que l'égalité soit rétablie. Toute déviation de ce principe offre des opportunités de profit certain qui seront éliminées par arbitrage.

2) il y a une impossibilité de prédiction en économie. D'une façon générale, le prix qui égalise l'offre et la demande et rend compatibles les plans individuels n'est pas prévisible. Si un individu prévoit mieux que d'autres (parce qu'il croit détenir des informations précises et uniques, ou parce qu'il sait mieux comprendre ou interpréter la structure d'interaction et en anticiper le résultat, ou dispose d'une théorie qui explique les prix futurs à partir de l'observation des prix passés) le prix qui, demain, coordonnera les actions individuelles sur le marché, il fera fortune. Il constituera des stocks aujourd'hui, en achetant à bas prix, et les revendra demain au prix plus haut qu'il anticipe (ou, s'il prévoit une baisse de prix, il vend aujourd'hui des biens qu'il achètera demain).

 Il peut aussi vendre l'information dont il dispose à d'autres, qui opéreront cette spéculation à sa place. Mais si une telle chose est possible pour lui, elle l'est aussi pour d'autres. Tout le monde agira comme lui pour obtenir l'information que chacun croit être le seul à chercher et saisir l'opportunité de profit qu'elle procure. Tous donc se portent acheteur en même temps, comme personne ne vend, le prix aujourd'hui monte jusqu'à ce que la demande excédentaire s'annule. C'est-à-dire que le prix d'aujourd'hui égalise le prix anticipé de demain. L'opportunité de profit que chacun croît réaliser disparaît instantanément parce que le prix d'aujourd'hui intègre immédiatement toute l'information prédictive sur les prix futurs dont disposent les individus. Les seules variations de prix que l'on peut observer d'une période sur l'autre sont celles qui ne sont pas prévisibles justement.

 C'est la théorie de l'impossibilité de prédiction. S'il est impossible de prédire l'évolution du prix qui coordonne les plans individuels, cette évolution correspondra à une distribution aléatoire (random walk) les hausses et les baisses de prix étant indépendantes les unes des autres. En effet, si à chaque instant les prix présents incorporent toute l'information disponible sur les prix futurs, les prix changent, si et seulement si, de nouvelles informations arrivent. Or, par définition, ces nouvelles informations ne sont pas anticipées, sinon elles ne seraient pas à proprement parler " nouvelles ". Il en va de même avec les prix.

 En d'autres termes, si les prix reflètent déjà toute l'information disponible et tout ce que l'on peut prévoir, la variation des prix futurs ne peut refléter que ce qui est imprévisible ! Les séries temporelles des variations de prix sont des processus aléatoires. C'est la théorie des marchés efficients. Cette théorie n'est que l'application du principe d'arbitrage et d'impossibilité de prédiction en économie.

Qu'est-ce qu'un marché efficient?

La théorie financière moderne a développé ce concept à la suite de tests empiriques sur l'évolution des prix sur les marchés financiers. Le français Louis Bachelier dans une thèse écrite en 1904, "Théorie de la spéculation," est le premier à avoir souligné le caractère profondément aléatoire des variations de prix sur un marché boursier et accessoirement a développé 5 ans avant Einstein une théorie mathématique dès processus aléatoires. En 1953, le statisticien M. G. Kendall a redécouvert cette loi statistique en observant les variations de prix, sur un marché boursier: Il recherchait une régularité dans l'évolution des prix. A sa surprise il n'en trouva pas: Les changements de prix d'une semaine à l'autre étaient totalement indépendants comme si on avait tiré au hasard le prix d'une période à l'autre. Ce résultat est une surprise pour le statisticien et l'a été un court instant pour l'économiste, le temps qu'il se rende compte qu'un tel résultat est, justement, ce que prédit la théorie de 1a compétition sur un marché quelconque. Imaginons que certains individus qui participent à un marché boursier pensent que les prix des actions de la firme Peugeot dans une semaine vont doubler. Ils ont une information reposant soit sur l'évolution des prix passés observés sur ce marché ou sur l'évolution des bilans comptables ou sur les politiques de dividendes de cette entreprise ou bien encore ont une information privilégiée sur les décisions prises par les actionnaires qui se lancent dans une OPA. Sur la base de cette information une opération d'arbitrage est possible. On achète maintenant les actions de Peugeot et on les revend dans une semaine au double du prix acheté. Mais si ces informations sont disponibles pour ces individus elles le sont aussi pour d'autres. Tous achètent maintenant et personne ne vend d'actions de Peugeot. Le prix monte jusqu'à ce que la demande excédentaire s'annule. Elle s'annule lorsque le prix aujourd'hui double. Le prix aujourd'hui est égal au prix futur. Il contient déjà toute l'information disponible auprès des agents qui participent au marché boursier. Les prix futurs changent si et seulement si demain de nouvelles informations surviennent. Or, par définition, ces nouvelles informations ne sont pas anticipées, sinon elles ne seraient pas à proprement parler "nouvelles". On ne peut donc les prédire. Si on ne peut les prédire, il en va de même avec les prix. En d'autres termes; si les prix reflètent, déjà toute l'information disponible et tout ce que l'on peut prévoir; la variation des prix futurs par rapport aux prix présents ne peut refléter que ce qui est imprévisible!

 Les séries temporelles des variations de prix sont des processus aléatoires. La théorie des marchés efficients n'est que l'application du principe d'arbitrage en économie. Les économistes financiers ont distingué trois formes de marché efficient: la forme faible (weak), à moitié forte (semi strong), forte (strong). Dans le cas de l'efficience faible les prix présents reflètent toute l'information déjà contenue dans les prix passés. L'efficience à moitié forte est telle que le prix présent contient non seulement toute l'information contenue dans les prix passés mais aussi toute l'information publique au jour de la transaction. Par contraste, l'efficience forte contient toute les informations précédentes plus toutes les informations non publiques c'est à dire l'information réellement disponible. A partir de cette théorie on peut tirer 3 leçons:

1) le marché n'a pas de mémoire. Comme les prix passés contiennent toute l'information disponible, on ne peut tirer aucune information sur les prix futurs simplement en observant les prix passés.

 2) On peut faire confiance dans le prix de marché. Si les prix de marché contiennent toute l'information disponible sur la valeur d'un titre de propriété, cela veut dire qu'un investisseur sur un marché efficient ne peut obtenir un profit supérieur.

 3) Savoir lire les prix est très utile pour prévoir le futur, non pas des prix, mais d'un marché ou d'une firme. Par exemple le marché boursier peut nous en dire long sur l'évolution d'une firme. Si le prix de ses actions reflètent toutes les informations disponibles, il reflète ses profits anticipés. C'est la raison pour laquelle les prix des actions sur un marché boursier en disent plus long sur la firme que sa comptabilité.

 Vous n'êtes pas tous des patrons de club de football. Mais vous appliquez ce principe toutes les fois que vous allez au supermarché. D. Friedman (1996) prend un autre exemple pour expliquer ce principe d'arbitrage. En effet, au moment de quitter le supermarché vous devez arbitrer entre la caisse la plus proche d'où vous êtes ou au contraire choisir la file d'attente la plus courte à une caisse plus éloignée. Tous les clients sont comme vous.

Chaque client va donc s'insérer dans la file la plus courte augmentant ainsi sa longueur et le temps d'attente. Au bout d'un certain temps toutes les caisses ont une file d'attente de même longueur. En effet, dès qu'il y en a une qui se rétrécit ou dès qu'une caisse s'ouvre, certains clients quittent la file d'attente où ils étaient pour joindre celle qui est la plus courte. Le mot plus long ou plus court fait référence au temps d'attente qui se mesure non seulement par le nombre de personnes dans la file mais aussi par le volume de marchandise dans les caddies et par la rapidité de celui ou celle qui opère à la caisse.

Ce principe d'arbitrage s'applique non seulement aux marchés financiers ou aux joueurs de football mais aussi aux phénomènes les plus familiers comme le temps d'attente devant une caisse de supermarché.. De la même manière, il est inutile de rechercher la file d'attente la plus courte, vous prenez celle qui est la plus proche de vous. En effet, si tous les individus sont capables de repérer la file d'attente la plus courte à un coût négligeable, il est inutile de faire l'effort pour la rechercher parce que les files sont déjà égalisées en temps d'attente.

S'il est rentable de rechercher une file plus courte les files vont différer de longueurs entre elles du montant de l'effort qu'il faut faire pour repérer la plus courte. Dans toute cette histoire de longueur de file d'attente, l'argument s'effondre si vous supposez que la file d'attente est pour vous un moyen de vous faire des amis et de passer du bon temps. On suppose explicitement que chaque client cherche à économiser son temps. Ce qui dans un sens est une hypothèse raisonnable car l'existence même du supermarché repose sur cette économie de temps et il a été plébiscité pour cette raison même. Une fois compris pourquoi les files d'attente aux caisses de supermarché sont d'égale longueur, pourquoi les files de voitures sur le périphérique à Paris n'avancent pas plus vite les unes que les autres, et en même temps pourquoi l'argument s'effondre vous comprenez le fonctionnement des marchés financiers et d'une façon générale comment se met en route le mécanisme de prix.

 Question d'évaluation : Vrai, faux ou incertain ?

 Lors des heures de pointes sur le périphérique parisien, il est inutile de chercher à rouler plus vite que la moyenne en changeant de couloir car les différences de vitesse entre les couloirs sont purement aléatoires. Mais alors si tous les individus suivent ce conseil, personne ne change de couloir et si sur une file par hasard il y a moins de voitures, cette file aura une vitesse systématiquement plus élevée, offrant une opportunité de profit - une économie de temps- donc, ce conseil ne doit pas être suivi.

Réponse :vraie

Une application de la théorie des marchés efficients que vous vivez très souvent est celle ayant trait aux encombrements sur les routes. Vous ne pouvez battre la vitesse moyenne aux moments des heures de pointe sur les autoroutes en changeant de couloir de circulation. A la limite, il est plus rentable de rester sur son couloir et de suivre le flot des voitures. Imaginez vous entre la porte de Sèvres et la Porte d'Orléans sur le périphérique sud parisien. La circulation se ralentit sur tous les couloirs et brutalement s'arrête sur le vôtre alors que les autres couloirs continuent à avancer. Vous saisissez un décalage dans la file de droite et vous vous y insinuez. Au même moment d'autres voitures ont fait comme vous, 20 mètres plus loin le couloir dans lequel vous venez de pénétrer s'arrête, alors que celui que vous avez quitté redémarre et vous voilà dépassé par les voitures qui étaient derrière vous. Cette expérience est frustrante. Tous les automobilistes ont la même information sur l'état de chaque couloir. La vitesse observée à chaque instant repose sur toute l'information disponible quant à la vitesse moyenne sur chaque file. Les différences de vitesse entre les couloirs sont purement aléatoires et si vous changez de couloir vous serez vite bloqué dans la nouvelle file. Les files sur le périphérique se contractent de manière imprévisible autour de leur vitesse normale, à moins que vous ayez une information que les autres n'ont pas, vous ne pouvez faire mieux que n'importe qui d'autre. Imaginons une situation où tous les automobilistes sont identiques, où il n'y a aucun coût sérieux à changer de file et où tous les conducteurs ont la même information. Si tous pensent qu'il n'est pas possible de battre la vitesse moyenne, comment les vitesses sur chaque file peuvent-elles être égalisées ? Si pour une raison quelconque un des couloirs roule plus vite que les autres parce qu'il y a moins de voitures sur celui-ci, un automobiliste doit changer de couloir et saisir l'opportunité de profit. Ce n'est vrai cependant que si d'autres automobilistes n'ont pas la même idée et ne saisissent pas aussi la même opportunité d'économie de temps. Dans le cas contraire où tous les automobilistes saisissent l'opportunité de profit, la vitesse sur cette file va diminuer annulant l'opportunité de profit. L'intérêt de chacun est de rester dans son couloir. Mais si tous pensent de la même manière il y a une indétermination. Quelqu'un doit arbitrer entre les différentes vitesses. Mais ou tout le monde le fait et personne ne saisit l'opportunité ou personne ne le fait et l'opportunité d'économie de temps n'est pas saisie. Où est l'erreur de raisonnement ? Arbitrer ou changer de file n'est pas sans coût. C'est un réflexe systématique que vous devez avoir, n'importe quelle action a un coût, y compris changer de file sur le périphérique parisien. Saisir l'opportunité, c'est renoncer à écouter tranquillement de la musique sur votre disque laser. Il y a un risque de collision si vous changez de file sans faire attention. L'individu change de file si et seulement si le gain attendu en économie de temps compense le coût à changer de couloir. Or, certains automobilistes accordent une valeur plus grande au temps que d'autres, cette hétérogénéité entre les conducteurs implique que tous n'ont pas intérêt à arbitrer. Celui qui valorise plus le temps que les autres cherche à exploiter les variations de vitesse entre les files. C'est le rendement marginal attendu de cet arbitrage. Comme beaucoup de conducteurs ne cherchent pas à saisir l'opportunité de profit parce que pour eux cela coûte plus cher que cela ne rapporte, ils restent sur leur file. Certains donc restent sur leur file, d'autres exploitent les différences de vitesse entre les couloirs. Finalement les couloirs sont occupés et les différences de vitesse entre les files sont purement aléatoires. Cette marche aléatoire traduit une efficience puisque cela signifie que toutes les opportunités de profit ont été saisies!

 (La question et la réponse sont inspirées de C.Wihlborg 1991 "Arbitrage, equilibrium and market efficiency: a parable" Journal of Economic Behavior and Organization, pp.297-301)

L'idée que l'on puisse observer de l'ordre et de la permanence dans les phénomènes sociaux ou économiques sans qu'il y ait une " main visible " pour les ordonner, a été développée par A. Smith(1776)[1][1], bien avant que C. Darwin (1859)[2][2] lui-même applique la même intuition à la biologie et à l'origine des espèces. L'idée d'un ordre spontané qui émerge de l'interaction individuelle sans qu'il soit dans l'intention de chacun de le faire apparaître a été reprise par les sociologues[3] R. Merton (1936)[4][3] , le français R. Boudon (1977)[5][4] ou T. Schelling (1978)[6][5] et  par des économistes comme le prix Nobel F. Hayek (1967 ; 1973)[7][6], avec sa phrase célèbre à propos des ordres spontanés : ".résultat des actions humaines mais non de leur dessein". Hayek va jusqu'à affirmer que ce processus " naturel ", s'il est laissé à lui même, produit un ordre infiniment plus subtil et complexe que celui qui pourrait émerger d'une volonté humaine. Le langage, les règles de droit, les coutumes, l'Etat lui-même, et pour mentionner quelques institutions économiques : les droits de propriété, les marchés, la compétition, la monnaie, la structure des firmes etc. sont des ordres spontanés types qui façonnent notre univers social sans qu'ils aient été conçus par un planificateur central ou par un Dieu omniscient. Comment de tels ordres peuvent-ils émerger? Par le principe d'auto organisation.

2.7 Principe d'auto-organisation et de sélection naturelle

Prenons un exemple. Vous êtes sur une route et vous roulez vite. À 300 mètres en avant vous découvrez un croisement. Vous avez le choix entre ralentir pour aborder ce carrefour ou au contraire maintenir votre vitesse. Un autre véhicule fait de même sur l’autre voie. Il est clair que si les deux conducteurs maintiennent leur vitesse, ils vont avoir un accident en franchissant le carrefour. Vous avez donc deux stratégies : ralentir à l’approche du croisement et céder le passage à l’autre voiture ou bien maintenir votre vitesse et franchir le carrefour sans vous soucier des autres. Le résultat de cette action dépend fondamentalement du comportement de l’autre conducteur. En effet, s’il adopte la même stratégie que vous ou bien tous deux vous attendez en espérant que l’autre franchira le carrefour, vous perdez alors de précieuses minutes à attendre que l’autre se décide, mettons six minutes en moyenne ; ou bien vous passez et l’autre attend, auquel cas vous ne perdez aucune minute. Dans le cas où vous cédez le passage, vous perdez deux minutes. La pire des situations est celle où vous passez et l’autre franchit le carrefour en même temps que vous : c’est l’accident. Auquel cas vous perdez de nombreuses minutes, une vingtaine environ, toutes consacrées à établir le constat de l’accident que l’on suppose ne pas entraîner de dommages corporels. Représentons cette interaction par la matrice suivante :

                                                                 l’autre véhicule

 

 

 p

1-p

 

 

 cède le passage

ne cède pas le passage

 

cède le passage

6 , 6

2, 0

votre véhicule

 

 

 

 

ne cède pas le passage

0, 2

20, 20

Les chiffres représentent des minutes. La meilleure solution pour vous est de franchir le croisement en espérant que l'autre conducteur a la patience d'attendre (0, 2). Vous ne perdez aucune minute. La pire solution est celle où tous les deux vous franchissez simultanément le carrefour et qu'un accident en résulte. Le temps perdu est au maximum de 20 minutes chacun. Une solution de compromis est de céder le passage auquel cas vous ne perdez que deux minutes. Il s'agit donc d'un problème de coordination entre des automobilistes qui ne se connaissent pas. Votre comportement dépend fondamentalement de celui d'autrui. Si vous étiez sûr que l'autre conducteur était un retraité de plus de 65 ans, alors que vous êtes un jeune étudiant sportif, vous pourriez anticiper que sa réaction est de céder le passage. Les personnes âgées sont en moyenne des conducteurs timorés. Vous pourriez passer sans vergogne. Malheureusement pour vous une telle information n'est pas à votre disposition avant de franchir le carrefour.

 Faute d'information précise sur le comportement de l'autre automobiliste, vous estimez à une chance sur deux que l'autre ne cède pas le passage. Quel comportement allez-vous adopter ? Comme vous êtes rationnels, on postule que vous adoptez la stratégie qui minimise le temps perdu à franchir le carrefour compte tenu du comportement anticipé de l'autre. La perte moyenne attendue à franchir le croisement avec un accident est de : E(Ua)=(1/2) (0) +(1/2).(20')=10' Celle consistant à céder le passage est de : E(Usa)= (1/2) (6')+(1/2) (2') = 4' Il va de soi qu'en absence totale d'information sur le comportement d'autrui et en postulant qu'il y a une chance sur deux pour que l'autre automobiliste ne cède pas le passage, il vaut mieux attendre. Si tel est le cas, il va y avoir davantage de gens prêts à céder le passage. La probabilité qu'il y ait une chance sur deux pour que l'automobiliste cède ou ne cède pas le passage n'est pas celle qui s'établira définitivement. Recherchons donc quelle est la probabilité p* pour laquelle il est indifférent à chaque automobiliste de franchir le carrefour sans se soucier d'autrui ou de ralentir et de céder le passage. Celle-ci est obtenue en appliquant le principe d'arbitrage décrit plus haut. Egalisons la perte moyenne attendue en adoptant une stratégie plutôt qu'une autre. E(Ua)=E(Usa) = p( 6') +(1-p) (2') = (1-p) (20') on obtient p* = 18/24=0.75 Avec cette proportion de gens qui cède le passage, 75% des automobilistes, le temps perdu est de : 5' . Le graphique suivant illustre cette interaction.

Sur l'axe vertical on représente les minutes perdues consécutivement au franchissement du carrefour avec ou sans accident. Sur l'axe horizontal on reporte la probabilité avec laquelle les autres conducteurs vont adopter une stratégie plutôt qu'une autre. L'interaction est symétrique. Chaque conducteur fait face à la même situation. 

On remarque immédiatement que si les autres conducteurs décident de céder le passage avec une probabilité supérieure à 75%, il est rentable de passer. La stratégie de franchir le carrefour sans se soucier de l'autre domine celle de céder le passage. A l'inverse si cette probabilité est inférieure à 75%, attendre est la stratégie dominante. Le hasard ne domine pas cette interaction et celle-ci est stable puisque l'on tend vers une probabilité de céder le passage égal à 75%. Le hasard dominerait cette situation d'interaction si la probabilité " d'équilibre " s'établissait à une chance sur deux. Pour qu'il en soit ainsi il faudrait que les pertes de temps à attendre que l'autre passe soient identiques à celles que l'on a lorsque les deux passent simultanément et qu'il y ait un accident ! Par définition de cette interaction, les pertes de temps en cas d'accident sont nécessairement plus élevées que celles supportées lorsque l'on cède le passage à l'autre. Mais la situation finale, même avec une probabilité d'équilibre de 75%, est peu satisfaisante. Elle n'est coordonnée que dans 56,25% des cas (0,75 que multiplie 0,75), dans 6,25% des cas il y a un accident (0,25 que multiplie 0,25) et dans 27,5% des cas les deux attendent sans franchir le carrefour. Cette solution ne peut perdurer.

Les automobilistes vont rechercher une information observable, sans ambiguïté, corrélée avec le comportement des conducteurs qui ralentissent au croisement ou au contraire qui ne s'arrêtent pas. Nous avions dit plus haut que si les automobilistes étaient des personnes âgées, on pourrait en inférer qu'elles vont ralentir et céder le passage. Mais cette information n'est pas observable au moment de franchir le carrefour. En revanche, il existe d'autres informations observables sur le comportement des autres automobilistes. Ainsi nécessairement l'un des deux automobilistes approche le croisement par la droite. Supposons maintenant que, pour une raison ou une autre, une fraction des 75% de conducteurs qui ralentissent à l'approche du carrefour viennent plutôt de la gauche, alors que ceux qui viennent de droite passent sans se soucier des autres. Auquel cas tous les automobilistes, qui ont ce type de croyance, vont adopter une stratégie telle que si l'on approche le carrefour de la droite, on passe sans se soucier de l'autre, alors qu'en revanche, si l'on aborde le croisement en venant de la gauche on ralentit et on cède le passage. Si quelqu'un adopte ce comportement, il va s'en suivre, par un effet de réverbération, que ceux qui approchent le carrefour de la gauche vont ralentir et céder le passage. Même si cette croyance était erronée au départ, cette tendance se renforce d'elle-même. Plus les automobilistes adoptent cette coutume : " donner la priorité à ceux venant de droite ", plus les automobilistes ont intérêt à la suivre. Tôt ou tard tous comprennent qu'il est dans l'intérêt de chacun de se comporter ainsi.

La priorité à droite est une règle de conduite sur les routes qui émerge spontanément de l'interaction sociale et qui s'impose à chacun sans qu'elle ait été le résultat d'une réflexion ou d'un dessein humain. Mais la question fondamentale n'est pas tant qu'il existe une règle de conduite qui coordonne les actions individuelles, mais plutôt pourquoi cette règle prend la forme d'une " priorité à droite " et non pas d'une "priorité à gauche ". Pourquoi se fonde-t-elle sur cette asymétrie et non pas sur une autre : une des deux voies a un trafic plus important, où les véhicules les plus puissants ont la priorité ? Et finalement pourquoi, dans certains endroits, la priorité est-elle aux véhicules les plus gros, et dans d'autres endroits, à la route la plus importante ou encore à la priorité à gauche comme dans les ronds-points ?

R. Sugden (1986)[8][7],  et la plupart des économistes avec lui, attribue cette asymétrie au hasard ou à des circonstances historiques accidentelles. Il retient l'idée maîtresse qu'une fois cette asymétrie reconnue, une règle de conduite ou une coutume ou pour reprendre le mot anglais, une " convention " tend à se développer et à s'imposer à tous. La règle est en fait arbitraire, on aurait pu en observer une autre, mais elle conduit à une coordination des actions qui n'existerait pas autrement. Les institutions ou les règles de conduite sont des ordres spontanés : résultat des actions humaines mais non de leur dessein. Ils sont des processus " naturels " qui, laissés à eux-mêmes, produisent un ordre infiniment plus subtil et complexe que celui qui pourrait émerger d'une volonté humaine.

En revanche, les économistes qui s'intéressent à la formation des institutions ne se contentent pas de cette attitude. Ils désirent comprendre pourquoi une asymétrie s'impose alors qu'une autre aurait pu être choisie. En effet, quand une asymétrie s'impose, elle implique dans certains cas des effets distributifs qui ne sont pas sans conséquence sur les niveaux de vie respectifs des acteurs individuels. Ce n'est pas le cas des règles de la circulation routière car chaque acteur peut se trouver indifféremment d'un coté ou de l'autre de l'asymétrie. Mais par exemple dans le cas de l'émergence des droits de propriétés il n'en sera pas ainsi. Le fait saillant qui va déterminer l'asymétrie présente certaines caractéristiques. Il doit être observable sans coût, être sans ambiguïté dans l'interprétation, corrélé, dans l'esprit des individus avec le comportement d'autrui et finalement stable.

La fonction de cette asymétrie consiste à réduire l'incertitude sur le comportement d'autrui et à minimiser les erreurs de coordination. Compte tenu des circonstances de lieu et de temps où se place la situation d'interaction, la priorité à droite s'imposera, par exemple pour des voies d'égale importance, mais la priorité à ceux qui sont sur la voie rapide ou qui sont engagés dans le rond point dominera parce que le but est toujours d'éviter les erreurs de coordination. Les automobilistes qui survivent sont passés maîtres dans l'interprétation de ces diverses règles et mêmes de leur transgression quand celle-ci permet une plus grande coordination en présence d'un trafic important, la rapidité et la fluidité de la circulation ne pouvant pas être toujours sacrifiée à des règles de priorité.

Ce qui est vrai des règles de la circulation routière est vrai de n'importe quelles autres règles. En particulier celles qui fondent le marché. Ainsi le lieu et l'heure du marché, les règles d'appropriation et de respect des droits de propriété, les arrangements contractuels, l'usage de la monnaie, du prêt, la "lex. mercatoria ", sont autant d'institutions qui émergent spontanément de l'interaction individuelle. D'une manière identique, si vous considérez que le fait de conduire à droite plutôt qu'à gauche fait partie de la culture ou de la tradition d'un peuple, nous avons là aussi une explication simple des différences de cultures entre groupes d'individus. Paradoxalement nous avons aussi une explication non holiste de ce qui constitue le plat principal des sociologues : l'émergence et le fonctionnement des normes sociales. Le principe de la sélection naturelle va alors jouer un rôle important dans la survie de certaines de ces institutions relativement à d'autres.

Le principe de la sélection naturelle fonctionne de la manière suivante. Prenons une course hippique, le cheval qui l'emporte ne court pas nécessairement plus vite que les autres mais il a été le meilleur à ce moment là, les autres concurrents sont peut être tombés malades avant le départ ! C'est le résultat de la compétition qui décide qui est le meilleur. Dans ce cas la chance peut jouer un rôle plus important que la compétence, le savoir-faire ou les motivations. Cela ne veut pas dire non plus que pour gagner ce prix le propriétaire du cheval se contentera de la chance. Il va l'entraîner, louer les services d'un bon jockey, choisir le terrain et le prix les mieux adaptés à sa monture, etc. Ces efforts sont rationnels, mais la meilleure technique pour gagner sera finalement révélée à l'issue de la compétition et dépendra de l'environnement dans lequel elle se déroule.

A. Alchian (1950)[9][8] prend un autre exemple que nous allons paraphraser. Imaginez que vous vouliez rejoindre Bucarest en voiture et qu'avec vos collègues, qui partent eux aussi le même jour de Paris dans un véhicule identique, vous décidiez d'offrir un repas à ceux qui arriveront les premiers dans cette ville. Il y a plusieurs routes à votre disposition. Imaginez aussi que totalement ignorant de l'état des routes en Roumanie, comme du nombre de postes à essence disposant de carburant, vous choisissiez tous au hasard la voie de pénétration dans ce pays. Les planificateurs roumains (nous sommes dans les années 1990-91) savent eux que la seule route en direction de Bucarest équipée de stations service approvisionnées en essence est celle passant par Arad, Sibiu, Pitesti et Bucarest lorsque l'on vient de Hongrie. Seul l'équipage qui aura choisi cette route au hasard arrivera dans les temps à Bucarest... s'il y arrive, vu l'état de la route. De manière, ex post le premier équipage arrivé à Bucarest sera jugé comme le plus efficient, alors qu'en fait, il aura été le plus chanceux. Maintenant, si nos planificateurs roumains n'approvisionnent pas en essence cette route mais une autre, ce sera un autre équipage et une autre route qui sera considéré comme performant. Le point essentiel dans cette histoire est l'existence d'une variété d'individus dont les choix diffèrent et qui entrent en compétition. Il y en aura toujours un qui sera sélectionné par la nature : le plus chanceux. De ce processus de sélection, on peut déduire quelques conclusions : même si les individus agissent au hasard et sans motivation particulière, la variété des actions peut être telle que le résultat obtenu est le meilleur (comme s'il y avait omniscience), individuellement, les gens peuvent être parfaitement rationnels, cela n'implique pas que le résultat de l'interaction soit différent de celui qui aurait été obtenu par un tirage au sort, l'économiste peut prédire, ex post, quelles sont les caractéristiques des individus (ou des contrats) qui sont vraisemblablement à l'origine de la survie ou du succès, même si les participants à cette sélection n'en ont aucune conscience.

L'argumentation précédente reposait entièrement sur le hasard et la sélection naturelle. C'est une position extrême. On peut, dans le cadre de cette compétition, introduire la rationalité ou la volonté humaine. Si à l'expérience on s'aperçoit que les voyageurs venant de Paris en direction de Bucarest et passant par Sibiu arrivent systématiquement avant les autres, on en déduira que cette voie de pénétration est mieux équipée que les autres. Le bouche à oreille, c'est-à-dire la transmission de l'information par les survivants, et l'imitation feront que tous les voyageurs en direction de cette ville prendront cette route. Ce principe de reproduction et de transmission de l'information comme d'imitation est une règle de rationalité. Comme tout le monde emprunte cette route, les marchands d'essence approvisionneront encore mieux ce trajet ce qui renforce l'intérêt à prendre cette voie de passage vers Bucarest. Elle économise les coûts imposés par la malchance et ceux qu'il faudrait supporter pour prendre, dans un tel contexte, une décision rationnelle (par exemple téléphoner à un ami d'un ami roumain, lui-même ami du planificateur qui sait exactement quelle route a été approvisionnée en carburant).

Le principe de sélection que nous venons d'illustrer joue sur des actes individuels et non sur des règles ou des institutions, mais l'esprit du principe est le même. Une conception en termes d'évolution des règles de circulation routière, par exemple la priorité à droite, présuppose l'existence d'autres règles de priorité, la priorité à gauche, une méthode de transmission de la règle d'un individu à l'autre ou d'une génération à l'autre et une méthode de sélection décrivant le critère et le processus de sélection. Dans l'exemple précédent de la priorité au carrefour, le critère de sélection est le temps passé à franchir le carrefour avec un risque minimal d'accident. La méthode de transmission de la règle de priorité est l'apprentissage par imitation du comportement des autres. La méthode de sélection est celle de la rationalité du comportement des individus. Nous aurons l'occasion dans des chapitres ultérieurs de nous familiariser avec cet outil d'analyse pour comprendre l'émergence et l'évolution des droits de propriété comme de l'usage du monopole de la violence sur un territoire donné.

Mais certains auteurs, sociologues comme Merton (1936) ou Boudon(1977) ou plus récemment un physicien comme Buchanan (2007)[10][9] vont beaucoup plus loin en analysant ce principe d’auto organisation. Ils analysent non seulement les ordres spontanés que ce principe produit mais aussi les désordres ou effets pervers qu’il peut engendrer. Les économistes peuvent les suivre sur leur terrain tellement ils sont habitués à l’application de ce principe d’auto organisation aux mécanismes de marché comme à la compréhension des effets pervers qu’il peut engendrer quand on perturbe l’ordre spontané du mécanisme de prix par des interférences réglementaires –i.e. par la coercition politique-. On peut effectivement faire de ce principe un paradigme de recherche et redéfinir la science économique ou les sciences sociales comme l’étude au niveau collectif du résultat « des actions humaines mais non de leur dessein ».

2.8 Spécialisation des tâches et Principe de l'avantage comparatif

Le principe de l'avantage comparatif, présenté clairement et démontré par Ricardo en 1817, est l'argument analytique le plus puissant pour expliquer la source des gains à l'échange liée à la libre circulation des marchandises entre les frontières (ou entre régions comme autrefois dans la France de Louis XVI) quand les hommes et les capitaux ne peuvent les franchir pour des raisons institutionnelles (droits de douanes). C'est ce que l'on appelle traditionnellement le commerce international ou l’échange international. Si cet échange s’étend au monde entier on parle alors de mondialisation.

Comme le rappelle Von Mises ce principe de l’avantage comparatif démontré par Ricardo est un jugement analytique indépendant des circonstances de lieux et de temps. Toutefois Ricardo part de l’hypothèse d’immobilité des facteurs de production, capital et travail, entre les pays alors qu’ils sont parfaitement mobiles à l’intérieur d’un même pays. La possibilité de déplacer les capitaux et les hommes, d’un pays à l’autre, entraîne des délocalisations d’activité et des flux migratoire au niveau mondial comme on les observe au niveau régional ou interne à chaque pays. Il devient alors superflu de développer une théorie du commerce international distincte de celle du commerce intérieur à un pays. La localisation des activités et donc des facteurs de production : capital et travail suit un principe d’arbitrage. Elles sont réparties à la surface de la terre suivant les conditions de rentabilité qui leurs sont offertes de régions à régions et il règne alors une tendance à l’égalisation des taux de rémunération de ces deux facteurs de production pour une même espèce de travail ou de capital. Quand les déplacements de capitaux et de main d’œuvre deviennent fréquents on parle alors de globalisation.

Revenons au principe de spécialisation. Il repose sur une idée simple. Pour nettoyer et ranger votre bureau il vous faut une heure de votre temps. La question qui se pose est alors la suivante : est-ce que vous devez vous-même nettoyer ce bureau ou le faire faire par quelqu'un d'autre dont vous achetez le service sur le marché? C'est un arbitrage entre l'autarcie et le marché.

Cet homme (ou femme) de ménage mettra 2 heures pour faire cette tâche à 25 € de l'heure. L'alternative dont vous disposez est de consacrer cette heure à donner une leçon d'économie sur le principe de l'avantage comparatif à un étudiant peu doué pour les études. Vous facturez cette heure à 100 €. Il va de soi que l'homme de ménage est dans l'incapacité de donner une heure de leçon d'économie sur ce principe, en heure de temps. Il lui faut 8 heures ( 7 heures de préparation et 1 heure de cours) . Vous avez donc sur l'homme de ménage un avantage absolu car vous pouvez réaliser chacune des deux tâches en une heure de votre temps alors que l'homme de ménage met deux heures pour nettoyer le bureau et huit heures pour pouvoir parler pendant une heure de son temps de l'avantage comparatif et de la spécialisation en économie à son fiston.

Par définition le temps passé à une tâche ne peut être passé à l'autre. Elles sont mutuellement exclusives. Si donc l'homme de ménage voulait aussi donner une heure de leçon d'économie et nettoyer un bureau, il lui faudrait 10 heures de son temps, alors qu'il n'en faut que 2 pour le professeur d'université. Il est clair que en termes de temps, le professeur a un avantage absolu dans les deux tâches. Cependant, le coût d'opportunité de faire une heure de ménage pour le professeur est de 100 € puisqu'il sacrifie une heure de cours à 100 € de l'heure. Le coût d'opportunité pour l'homme de ménage de faire une leçon d'économie, qui lui demande 8 heures de son temps, est de 200 € puisqu'il sacrifie des heures de ménages qui lui rapportent 25 € de l'heure.

Or, il est clairement avantageux pour vous de payer deux heures de temps de l'homme de ménage qui coûte 50€ que de perdre 100 € c'est-à-dire une heure de votre temps à faire cette tâche à sa place. Vous arbitrez en faveur du marché. De manière identique il est avantageux pour l'homme de ménage de faire 4 heures de ménages pour pouvoir payer une leçon d'économie à 100 € de l'heure à son fiston plutôt que de perdre 8 heures à faire cette leçon lui- même. Il gagne en effet 100 €. Chacun gagne à cet échange et celui qui gagne le plus est l'homme de ménage (il gagne 100 € alors que le professeur ne gagne que 50 € ). Finalement chacun se spécialise donc dans la tâche qui comparativement lui rapporte le plus ou lui coûte le moins en termes de revenus perdus.

Maintenant imaginez que l'homme de ménage soit un étranger qui travaille pour une entreprise de ménage dont le siège social est en Irlande. Vous importez le service d'un irlandais. Imaginez que l'étudiant à qui vous offrez une heure de leçon à 100 € de l'heure soit le fils de cet irlandais et que vous délivrez cette heure de cours par Internet, vous exportez votre service vers l'Irlande. Vous pouvez remplacer le service de nettoyage de bureau et celui d'offrir des cours par du vin et des vêtements et vous aurez le même raisonnement. C'est le principe de l’avantage comparatif. Vous vous spécialisez dans les cours d'économie et l'irlandais se spécialise dans le nettoyage de bureau.

Ce n'est pas toujours aussi simple. L'homme de bureau, lorsqu'il nettoie et range, bouleverse vos papiers que vous avez dispersés à droite et à gauche mais dont vous avez mémorisé l'emplacement.. Vous n'êtes plus capable alors de les retrouver en un minimum de temps. Il vous faudra des heures supplémentaires pour retrouver vos affaires. Auquel cas, il est peut-être prudent de faire cette tâche vous même. La qualité du service et sa personnalisation joue un rôle dans ce choix.

Il va de soi que dans notre exemple, le service de ménage de la firme irlandaise entre en compétition avec celles qui sont françaises et qui offrent le même service. Si celles-ci offrent le même service à 30 euros de l'heure, elles sont moins compétitives que les firmes irlandaises. Les patrons de ces firmes sont donc très intéressées pour faire pression auprès de l'homme politique pour empêcher les firmes irlandaises de profiter de leur compétitivité. Ils exigent des droits de douane. Vous ne pouvez plus alors importer le service de la firme irlandaise car ce n'est plus 25 € de l'heure qu'il faut payer mais 40 € de l'heure : 25€ l'heure de service plus 15 € de droit de douane. A ce tarif prohibitif vous vous adressez à la firme française.

Question d’évaluation

Vrai, faux ou incertain ?

Imaginez un couple où la femme gagne un salaire plus élevé que celui de son mari et où elle est plus productive dans les soins dispensés aux enfants. Le principe de spécialisation entraîne alors que la femme se consacre à sa carrière professionnelle, et l'homme consacre son temps au foyer. Mais les sociologues avancent des faits qui démontrent que même dans un tel cas la femme reste au foyer. La théorie de la spécialisation est donc fausse.

Réponse : faux

Les sociologues ne comprennent pas le principe de l’avantage comparatif par rapport au principe de l’avantage absolu. Les personnes qui approuvent l’affirmation précédente sont dans le même cas!
Prenez le graphique de la figure suivante.

La droite FB traduit les possibilités de production de la femme, ou en d’autres termes sa contrainte de budget sachant le temps maximal dont elle dispose pour produire. Si elle se consacre intégralement à son travail, elle pourra consommer OB. Dans le cas contraire, elle produira OF de services domestiques. Son mari, beaucoup moins efficace, est capable de produire toute combinaison sur le segment EC. Notons toutefois que bien qu’il soit moins productif dans l’absolu, il est relativement plus apte qu’elle à la production de biens marchands.
Le couple a toujours intérêt à spécialiser la femme dans la production de biens domestiques. En effet, la frontière des possibilités de production du couple prise dans son ensemble est représentée par DS et SA. Cela correspond à la production maximale qu’ils peuvent obtenir à partir de leur temps. Si les prix relatifs sur le marché sont de même pente que la droite HI, alors l’optimum de production est donné par le point S. Il correspond à une spécialisation de la femme dans les biens domestiques et de l’homme dans les biens marchands!

Ce principe dit de l'avantage comparatif est à l’origine d'une discipline entière: l'Économie Internationale. En effet, c'est dans ce contexte qu'il a été découvert, perfectionné puis appliqué. Son extension à la division du travail au sein de la famille ou de la firme est sans doute plus pertinente que son application au commerce international, tout simplement parce qu'une nation ne choisit pas et ne fait pas face à une rareté.

Les deux éléments constitutifs d’une nation sont, chez Ricardo, la dotation en main-d'œuvre et la technologie pour produire du vin et des vêtements. La main-d'œuvre pouvait circuler librement entre les deux secteurs de productions, vins et vêtements, dans chaque pays, le Portugal et l'Angleterre. Mais la main-d’œuvre ne pouvait se déplacer d'un pays à l'autre. Imaginez qu'un employé au Portugal, avec l’équipement dont il dispose, puisse produire une unité de vêtement ou bien une unité de vin. En revanche, en Angleterre, un employé, avec un équipement différent, peut produire 4 unités de vêtement ou 2 unités de vin.

En autarcie les portugais produisent une demi-unité de vin et une demi-unité de vêtement en allouant la moitié de la main d’œuvre à chaque activité, tandis que les anglais produisent 2 unités de vêtements et 1 unité de vin en allouant 50% de leur main d'œuvre dans chaque secteur. La production mondiale est de 2.5 unités de vêtements et de 1.5 unités de vin. Imaginons que les portugais désirent consommer une unité de vin et 2 unités de vêtements. Tandis que les anglais désirent consommer 2 unités de vin et 2 de vêtements. La demande mondiale est de 4 unités de vêtements et de 3 unités de vin. Les anglais peuvent satisfaire leur demande de vêtement mais pas de vin, tandis que les portugais peuvent satisfaire leur demande de vin s’ils consacrent tous leurs facteurs de production à cultiver du vin. En revanche ils sont obligés de renoncer aux vêtements. Il y a un excès de demande sur l'offre de vin chez les anglais et un excès de demande de vêtement chez les portugais. Cet excès de demande ne peut- être satisfait en autarcie. Le prix des vêtements, au Portugal, va monter jusqu’à ce que les portugais demandent une demi-unité de vêtement au lieu de 2. De manière identique chez les anglais, le prix du vin va monter jusqu’à ce que les consommateurs ne demandent qu’une unité de vin.

Maintenant supprimons l’autarcie en développant les échanges internationaux. Il est alors possible d'échanger au niveau international le vin et les vêtements en supprimant toutes les barrières douanières, c'est ce que l’on appelle la mondialisation.Comme l'employé anglais est plus productif que le portugais dans les deux types de production, on peut se poser la question suivante : à quelle activité doit -on allouer le stock de main d'œuvre au Portugal ou en Angleterre? Si les portugais allouent toute leur main d'œuvre à la production du vin, ce pays renonce à produire des vêtements et produit une unité de vin. Au Portugal le coût d'opportunité de produire du vin est de 1 unité de vêtement. En revanche, il est de 2 unités en Angleterre. Les portugais ont donc un avantage comparatif dans la production du vin, puisqu'il renonce à une seule unité de vêtement alors que les anglais renoncent à 2 unités. Les anglais ont eux aussi un avantage comparatif mais dans la production des vêtements. La production totale dans le monde est de 4 unités de vêtements et d’une unité de vin. Ce qui est supérieure à la production globale en autarcie pour les vêtements (4 contre 2.5) et de une unité de vin. Ce qui est inférieure à la production en autarcie (1 contre 1,5). Le vin sera vendu à un prix compris entre 1 unité de vêtement et 2 unités de vêtements. Ainsi les anglais pourront obtenir au moins une unité de vin pour la moitié du coût d’un vêtement et les portugais deux unités de vêtements pour une unité de vin. Les prix sont meilleurs qu’en autarcie. Les portugais satisfont leur demande de vêtements: ils en consomment deux unités en les important d’Angleterre contre l’exportation de l’unité de vin qu’ils produisent. En revanche, les anglais satisfont leur demande de vêtements, puisqu'ils peuvent en consommer 2 sur les 4 qu'ils produisent. Les deux autres sont exportées contre du vin en provenance du Portugal. Si l’offre et la demande de vêtements est satisfaite par cet échange international, il n’a va pas de même du vin. Les anglais désirent consommer 2 unités de vin et les portugais une unité. Après la spécialisation totale, il n’y a qu’une unité de vin qui est produite contre 4 unités de vêtements. L’offre mondiale (ici limitée à deux pays) ne satisfait pas la demande de vin. Le prix du vin va monter en Angleterre pour que la demande se réduise au niveau de l’offre. Seuls les anglais consommeront du vin au nouveau prix. La mondialisation est meilleure que l’autarcie, mais avec la demande existante, on pourrait peut-être faire mieux.

En effet , n'oublions pas que cet argument dépend foncièrement d'une hypothèse cruciale : la main d'œuvre et la technologie ne peuvent se déplacer d'un pays à l'autre. Il est compréhensible que la qualité du vin (i.e. la terre sur laquelle la vigne pousse) soit un facteur de production immobile. En revanche, il n'en est pas ainsi pour la main d'œuvre et la technologie. Ces deux facteurs de production peuvent franchir les frontières. C'est la différence entre la globalisation et l'échange international. Maintenant si l’on admet une parfaite mobilité de la main d’œuvre et de la technologie, les anglais vont exporter leur technologie (et leur main d’œuvre spécialisée complémentaire à la technologie) dans le vin au Portugal au lieu de le faire en Angleterre puisqu’ils étaient capable de produire plus de vin que les portugais eux-mêmes. Désormais au Portugal le capital anglais et la main d’œuvre portugaise produiront 3 unités de vin au lieu d’une unité comme avec le simple échange international. La demande globale de vin est satisfaite et l’offre globale de produits (vêtements et vin) est supérieure à celle qui prévalait avec la simple Mondialisation. La globalisation est donc préférable à la mondialisation ou à l'échange international et celui-ci est préférable à l'autarcie

2.9 Le principe de coopération et la nature de la firme

L'idée fondamentale sous jacente qui explique l'émergence de la firme ou des organisations est simple : organiser les échanges par un système de prix, c'est-à-dire par un marché, n'est pas sans coût. Prenons le cas de la création artistique, et plus précisément le tournage d'un film. Il est possible à un individu de combiner les talents et les ressources de différentes personnes ou institutions, par l'intermédiaire de contrats, pour le produire. Le producteur, le directeur artistique, le metteur en scène, les scénaristes, les cameramen, les électriciens, les costumiers, les acteurs ... se mettent d'accord sur un contrat spécifiant pour chacun une participation en talent, temps ou argent, à la création de ce film, en contrepartie d'une rémunération. Une fois le tournage et le montage du film terminés, le contrat prend fin. Nulle firme n'est apparue. Il a cependant fallu supporter des coûts de transactions: trouver les personnes adéquates, négocier les contrats, savoir quelle rémunération offrir et coordonner les efforts de chacun. Si l'on prend cinq individus, il faut négocier un nombre important de contrats bilatéraux, 10, la combinaison de 2 par 5. Si le produit final est très spécifique, voire unique, ce qui peut être le cas pour une œuvre d'art, à chaque fois que l'on décidera de le produire, il faudra changer entièrement la combinaison des facteurs de production, c'est-à-dire modifier l'assortiment des acteurs, scénaristes, cameramen...

Il faudra par conséquent renégocier des contrats et assurer le respect de leurs termes. En revanche, si le produit est standard et le processus de production répétitif, il peut être avantageux de négocier, une fois pour toute, un contrat bilatéral entre un individu et chaque partenaire, pour une durée indéterminée, avec des termes peu détaillés. Pour chaque nouvelle unité produite, on économisera les coûts de négociation imposés par les multiples contrats d'échange bilatéraux. On verra alors apparaître une firme.

En effet, avec un contrat de coordination centralisée concernant cinq individus, A, B, C, D et E, dans lequel un individu, " l'entrepreneur ", négocie un contrat bilatéral, une fois pour toutes, avec les quatre autres personnes, on économise six contrats pour la première période et dix contrats à chaque fois pour les périodes suivantes. Si une entreprise permet d'économiser des coûts de négociation et d'une façon générale des coûts de transaction, en revanche, elle affronte des coûts d'organisation interne qui ne sont pas négligeables. Il faut, d'une part, coordonner les activités de chacun et, d'autre part, contrôler les performances des individus qui coopèrent à la production. Avec ou sans la firme, une telle coordination est toujours nécessaire, mais il existe cette fois un coût supplémentaire: le coût de contrôle des performances individuelles. En effet, les individus produisent ensemble. Comment peut-on alors attribuer une part du produit total correspondant à l'effort de chaque partenaire, si l'effort ou les performances de chacun sont difficilement observables ? Que se passe-t-il lorsque l'un des cocontractants peut s'approprier la totalité ou une part importante des gains de la coopération qui ne sont pas le produit de son seul effort ?

 Le contrôle des performances comme des comportements d'opportunisme ou de " tire-au-flanc " devient un problème crucial d'organisation pour la bonne marche de l'entreprise. Il est nécessaire de trouver un mode de contrôle qui économise au mieux les ressources de l'entreprise. On explique souvent par ce biais l'existence d'un mode dominant d'organisation de la firme: le mode capitaliste, par opposition à la firme coopérative ou autogérée, à l'association caritative ou à une administration. L'arrangement contractuel que l'on appelle " capitaliste " réduit plus que d'autres les coûts de contrôle des performances et d'opportunisme qui se développent au sein d'une production en équipe.

Par exemple, un contrat salarial est une manière de résoudre le problème posé par le contrôle de l'effort, en préservant les avantages de la coopération et en réduisant les coûts de contrôle comparativement à un arrangement contractuel, dans lequel les droits des uns et des autres seraient mal définis. En effet, le partage des gains de la coopération en parts égales, comme dans un arrangement contractuel de partenariat, offre l'opportunité aux uns et aux autres de compter sur le voisin pour fournir l'effort, tout en bénéficiant des mêmes revenus. C'est le défaut principal de ce type d'associations ou encore de celui des coopératives. Le contrat salarial, en définissant mieux les droits de propriété, en fait en privatisant les profits, coupe court au problème du resquillage.

On peut illustrer cet argument par la petite histoire suivante, inspirée par un conte de H. Lepage.

Il était une fois deux marins pêcheurs. Le premier, petit et malin, s'appelait Michel, le second, grand et lourdaud, Pierre. Tous les matins, ils prenaient la mer, chacun sur sa barque. L'un et l'autre vivaient, tant bien que mal, des poissons pris dans la journée, qu'ils vendaient chaque soir aux mareyeurs du port. Un jour, Michel vint voir Pierre et lui dit:

" Au lieu de pêcher chacun de notre côté, pourquoi ne pas regrouper nos modestes moyens pour acheter un bateau plus gros et plus rapide et travailler ensemble ? En nous associant, nous pourrions aller plus loin, tenir la mer plus longtemps, et travailler de nuit. Pendant que l'un pilote, l'autre prépare les lignes et les filets, ce qui permettrait de gagner du temps et donc d'attraper plus de poissons ". " D'accord, répondit Pierre, mais à condition que les profits soient également répartis ".

Si tôt dit, si tôt fait: avec le produit de la vente des deux barques, plus un prêt de la banque locale, les deux marins achètent un plus gros bateau. Rapidement, les deux compères constatent que leur association leur permet effectivement de prendre plus de poissons et de mieux gagner leur vie. Tous deux s'en réjouissent. Ils ont créé une firme. La coopération entre Michel et Pierre apporte plus de revenus que séparément. Mais progressivement, un problème apparaît auquel Michel n'avait pas pensé. Ce dernier est marié, il a une femme, cinq enfants, plus une belle-mère encore vivante. Il lui faut subvenir aux besoins de tout ce petit monde. Honnête, sobre, protestant pratiquant, conscient de ses responsabilités, c'est un bûcheur. Pierre, le lourdaud, est célibataire; il aime prendre son temps et ne déteste pas la bouteille. Il tient à faire sa sieste quand le soleil est bien haut. Il n'a pas de gros besoins, malgré son poids. A eux deux, les pêcheurs ramènent chaque soir une prise plus importante que la somme de celles dont ils avaient l'habitude lorsqu'ils travaillaient séparément. Cependant, en raison du comportement de Pierre, cette prise reste inférieure à celle qu'il pourrait produire si celui-ci était moins fainéant. En fournissant moins d'efforts, Pierre renonce à un revenu plus élevé qu'il sacrifie volontiers à son bien être. Mais, en même temps, il prive Michel d'un revenu qui pourrait être plus important pour lui. Or, pour celui-ci, un tel revenu supplémentaire est vital. Michel houspille et surveille plus étroitement Pierre, qui commence à se plaindre de son compagnon. Ce contrôle empêche Michel de prendre des poissons supplémentaires. Soit Michel surveille Pierre et perd des poissons, soit il ne le surveille pas et Pierre prend moins de poissons. A l'inverse, Pierre se sent obligé de travailler plus qu'il ne le désire et devient de plus en plus insatisfait de cette collaboration. Une mauvaise entente s'installe entre eux parce que les deux partenaires ne partagent pas les mêmes objectifs en matière de profit. Michel, toujours aussi imaginatif, propose alors à Pierre l'arrangement suivant:

" Au lieu de se partager les profits de la pêche, je te propose une rémunération fixe, chaque semaine, en contrepartie d'un effort minimum ou d'un niveau de production minimum qui te convient et qui est supérieur à ce que tu pouvais obtenir seul. En revanche, je prends la différence entre les recettes nettes des coûts et de la rémunération fixe que je te verse ".

Pierre rentre chez lui, perplexe. Il lui faut du temps pour se pénétrer de cette proposition. Il devra obéir à Michel, mais l'aura moins sur le dos. Par ailleurs, la rémunération est supérieure à ce qu'il pouvait obtenir seul. Il accepte donc cet arrangement. Le profit est né et l'entreprise salariale aussi.

La possibilité juridique, pour un individu ou un groupe d'individus, de créer une firme, permet de réaliser des économies: les coûts de transaction propres à la coordination des facteurs de production et à la distribution des produits par le mécanisme de prix. Mais les coûts de coordination des actions individuelles à l'intérieur de la firme, plus les coûts de contrôle des performances et d'opportunisme contrebalancent les gains et peuvent même les excéder, ce qui incite la firme à modifier son mode d'organisation interne, à réduire sa taille ou bien à disparaître. Le coût d'organiser des transactions hors marché doit être non seulement inférieur aux coûts de transaction supportés en s'adressant au marché, mais aussi inférieur à ceux d'une autre entreprise qui organiserait les mêmes transactions. Il doit aussi être inférieur aux coûts qu'occasionnerait un autre arrangement contractuel. La structure de l'entreprise, comme celle du marché, serait le résultat d'arrangements contractuels économisant les coûts de transaction. Les contrats de franchise, l'intégration verticale ou les cartels, sont des arrangements contractuels différents de la firme. Mais ils ne sont qu'une forme particulière d'organisation des transactions pour minimiser les coûts de l'échange. Cette interprétation de l'existence de la firme[11] conduit au théorème suivant: une entreprise tendra à se développer jusqu'à ce que les coûts représentés par l'organisation d'une transaction additionnelle au sein de l'entreprise soient égaux aux coûts inhérents à l'exécution de la même transaction au moyen d'un échange sur le marché libre ou aux coûts d'organisation au sein d'une autre entreprise ou d'un autre arrangement contractuel. Plus les coûts de transaction diminuent plus la taille de chaque firme diminue et plus le nombre de firmes sur le marché augmente. Cette vision de la firme peut s'appliquer à un domaine qui vous est familier : celui de votre propre famille. 

2.10 Le principe de compétition: ordre compétitif ou concurrence "pure et parfaite"

Si la compétition est le sel de la vie, en économie, c'est le plat principal. Elle est la force qui détermine les prix, les revenus, organise la production, incite à l'innovation et constitue le moteur du progrès technique, économique et social. C'est un concept essentiel à la théorie économique. Dans le langage courant, le mot vient du latin « competitio ». Il signifie rivalité entre plusieurs personnes pour l'appropriation d'un même avantage Ÿ. Les économistes classiques retiennent cette définition, mais la compétition est bien plus que cela si l'on se reporte au Dictionnaire d'Economie Politique de Charles Coquelin.(Coquelin C, 1864, Concurrence Ÿ, Dictionnaire d'économie politique, Paris, Guillaumin.)

 « La concurrence apparaît encore et surtout comme le principal agent du progrès. Tous ces industriels, maîtres de leurs actions et responsables de leurs œuvres, stimulés comme ils le sont par la concurrence incessante de leurs rivaux, s'ingénient à qui mieux, mieux à simplifier le travail, à améliorer les méthodes, à perfectionner les procédés connus et à inventer des procédés nouveaux.

L'action de la concurrence suppose la liberté de l'homme, au moins dans les relations industrielles. Elle suppose, en effet, d'abord des conventions toujours volontaires et libres entre les parties contractantes, entre le vendeur et l'acheteur d'une marchandise, entre celui qui offre un produit et celui qui l'accepte; car si l'une des parties peut imposer ses conditions à l'autre, il n'y a plus de concurrence, il n'y a même plus de contrat. Elle suppose, en outre, et c'est encore une condition essentielle, la liberté pour chacune de ces parties de s'adresser à des tiers quand elle n'est pas satisfaite des conditions actuelles qu'on lui offre ».

C'est cette définition proposée par les économistes classiques que nous retiendrons car c'est la seule qui soit cohérente avec un état de droit. Malheureusement cette définition a été évincée de la pensée économique par une autre : celle des économistes mathématiciens du dix neuvième siècle et qui survit encore de nos jours dans nos manuels d'économie et dans la législation avec le droit de la concurrence. Cette dernière définition a détruit l'état de droit et permit aux hommes de l'Etat d'intervenir de manière purement arbitraire dans les processus de formation des structures de marché. En effet, dans le langage des économistes mathématiciens, et plus particulièrement celui d'A. Cournot , la définition de la compétition est tout autre. (Cournot A. 1838, Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses reproduit dans Perspectives de l'économie: les fondateurs, Paris, Calmann-Lévy.)

« Tout le monde se forme une idée vague des effets de la concurrence: la théorie aurait dû s'attacher à préciser cette idée; et pourtant, faute d'envisager la question sous le point de vue convenable, faute de recourir aux signes dont l'emploi devient indispensable, les écrivains économistes n'ont perfectionné en rien, sous ce rapport, les notions vulgaires. Elles sont restées mal définies, mal appliquées dans leurs ouvrages, comme dans le langage du monde »

« Les effets de la concurrence ont atteint leur limite, lorsque chacune des productions partielles Dk est insensible, non seulement par rapport à la production totale D=F(p), mais aussi par rapport à la dérivée F'(p), en sorte que la production partielle Dk pourrait être retranchée de D, sans qu'il en résultât de variation appréciable dans le prix de la denrée. »

On relèvera le mépris avec lequel Cournot traite les "écrivains économistes". On notera également au passage la différence entre ces deux définitions: l'une, celle de Charles Coquelin, simple et claire, qui associe la compétition à la liberté contractuelle et à la liberté d'entrée sur le marché; l'autre, totalement obscure, qui assimile la concurrence à une situation dans laquelle la production de chaque firme n'exercerait aucune influence notable sur la production totale ou sur les prix !
La première conception, celle des économistes classiques, comporte deux aspects:

Le premier aspect de cette concurrence implique un état du droit dans lequel les personnes sont libres de s'associer et de rivaliser entre elles de telle sorte que nul n'ait licence d'employer la force ou la tromperie pour empêcher quiconque d'offrir de meilleurs services que lui. L'autonomie de la volonté fonde le droit de la concurrence et celle-ci est organisée par des contrats dont l'objet est de codifier la coopération entre les individus pour produire, distribuer, vendre, offrir et acheter des biens et des services. Cet état du droit repose sur la responsabilité personnelle. Capter la clientèle d'une autre entreprise, acquérir sur le marché une meilleure position par l'effort et l'excellence des choix ne viole aucun droit, pas plus celui du vendeur que celui de l'acheteur. Si ces actions nuisent aux intérêts d'autres entreprenants sans porter atteinte à leurs droits de propriété tels qu'ils résultent de la production et du contrat, la responsabilité n'en revient pas au plus compétitif, mais bien à celui qui ne fait pas l'effort de le devenir. Dans cette vision procédurale, il ne s'agit donc que d'empêcher le vol et la fraude. Le rôle assigné à la loi est de veiller à la liberté et à l'honnêteté des échanges. La théorie de la bonne foi, les règles de la responsabilité civile, les dispositions répressives du Code pénal concernant le dol, la tromperie, les voies de fait, les vices de consentement, l'intention de nuire et autres malfaisances, offrent en effet aux partenaires de l'échange les règles à respecter pour contracter de bonne foi.

Le deuxième aspect concerne les conséquences de cette rivalité entre des firmes cherchant à maximiser leurs gains à l'échange dans le cadre de cet état de droit. Cette rivalité les pousse à adopter les techniques de production et de gestion les moins coûteuses, à innover et à mettre les prix les plus bas possible. Cette rivalité, ou cette compétition, est le moteur de la croissance économique. Cette vision, qui va d'A. Smith aux économistes autrichiens contemporains en passant par les économistes "écrivains" français du début du XIXe siècle, est dynamique.

A cette vision classique de la concurrence s'oppose une vision dite « néoclassique », présentée et développée par les économistes mathématiciens et les ingénieurs économistes du XIXe siècle dont l'un des plus célèbre est Augustin Cournot. Cette conception est devenue, au cours du XX e siècle, la doctrine officielle des économistes en la matière. La compétition n'est plus un ordre compétitif Ÿ, c'est-à-dire un ensemble de règles que les rivaux doivent respecter dans leur interaction individuelle, quel que soit le résultat observé, mais un ensemble d'hypothèses qui font émerger de ce processus compétitif un résultat particulier ou une structure d'interaction sur le marché telle que les rivaux n'exercent, pris individuellement, aucune influence sur les prix de marchés. Ils sont des  « price takers » dit-on en langue anglaise.

Ces deux théories conduisent à des interprétations très différentes de la politique et du droit de la concurrence. Il n'est pas inutile de s'attarder sur cette opposition, tant son importance est aujourd'hui considérable, notamment en raison de l'entrée en vigueur du marché unique européen, de la déréglementation et des privatisations.

La vision des manuels des années soixante

La notion de « concurrence pure et parfaite »  constitue le fondement de cette approche. La concurrence pure et parfaite  est une situation qui émergerait de la rivalité entre firmes, si les conditions suivantes étaient satisfaites:


o La première condition est que la firme la plus importante dans un domaine donné ne contribue que très faiblement à l'offre totale de l'industrie. Cela implique l'existence d'un grand nombre de firmes. Aucun nombre n'a été proposé pour affirmer que la part de marché compatible avec un état de compétition devait être de tant. On peut simplement dire que la part de marché sera d'autant plus faible que l'entrée est aisée et qu'il y a un grand nombre d'entreprises sur ce marché. Bien qu'il faille définir ce qu'est le marché, ce n'est pas si simple.

o La deuxième condition, corollaire de la précédente, stipule que chaque firme agit indépendamment des autres. Les variations conjecturales sont nulles. En présence d'un grand nombre de firmes, il est difficile de réaliser une entente, tant il est rentable pour chacune de ne pas respecter l'accord passé; de plus, dans ce cas, les rivaux ne se connaissent pas et la compétition est anonyme ou impersonnelle. Les profits réalisés par une firme sont indépendants de ce qui arrive à une autre. L'essence de la concurrence ne sera pas une forte rivalité, mais la dispersion du pouvoir ou l'impossibilité qu'à chaque firme d'influencer l'offre totale de l'industrie. Les firmes n'ont pas, individuellement, le pouvoir de restreindre les quantités globales offertes ou d'augmenter les prix au-dessus du prix d'équilibre sans perdre la totalité de leurs clients.

o Selon la troisième condition, l'information sur les offres et les demandes comme sur les prix pratiqués de ceux qui échangent est parfaite. Il n'y a pas d'asymétrie d'information entre vendeur et offreur, les prix pratiqués et la qualité des produits sont connus de tous. On sait où trouver le produit ou le service et à quelles conditions de vente.

o Une quatrième condition est souvent ajoutée. En général, on suppose la divisibilité du produit et, très souvent, son homogénéité. On précise également que les demandeurs sont identiques: les offreurs ne trouvent aucun avantage à vendre leur produit à un consommateur plutôt qu'à un autre ou à discriminer les prix entre les acheteurs. De manière identique pour les acheteurs, ils n'ont pas une préférence particulière pour un vendeur. Les vendeurs et / ou les acheteurs sont anonymes et interchangeables.

o La cinquième condition précise que les ressources doivent être également productives quel que soit l'usage auquel elles sont employées. Cela signifie que ces ressources doivent pouvoir se déplacer vers les emplois les plus rentables. Il y a mobilité des ressources. Le principe d'arbitrage doit être à l'œuvre. En corollaire, l'information sur ces usages alternatifs doit être parfaite et l'entrée doit être libre.

Si ces cinq conditions sont remplies, on parle alors de concurrence pure et parfaite au niveau de l'industrie, et non du seul marché comme pour les quatre premières conditions. Introduire la mobilité des ressources revient à faire pénétrer le temps et la tendance au profit nul par l'entrée de nouveaux concurrents dans l'analyse. Déplacer une ressource d'un emploi à un autre est long, d'autant plus que celle-ci peut être spécialisée ou réservée à un usage particulier. C'est pour cette raison que la concurrence est également un concept de long terme et se définie comme cette période où la mobilité des ressources est effective et les profits anormaux tendent à s'éliminer.

Cette conception de la compétition a des conséquences importantes en matière de droit de la concurrence. En effet, le législateur peut vouloir imposer aux firmes une structure de marché qui respecte ces conditions: ce sont les lois
anti-trust ou les lois sur la concurrence.

On recherche, dans un premier temps, des tests capables de révéler la présence de ces conditions. Si elles se trouvent remplies, on estime le marché dans une situation de concurrence dans laquelle les firmes seraient des « price takers »; sinon, on suspecte une situation dans laquelle celles-ci peuvent s'entendre pour influencer le prix du marché et tendre vers un état où elles pourraient s'approprier les gains à l'échange aux dépens du consommateur.

Les critères adoptés sont divers mais recoupent nos cinq conditions. Le nombre de firmes sur un marché (et leur poids dans l'offre globale de l'industrie) est parfaitement observable. Il s'agit de la concentration sur le marché. Une forte concentration serait l'indicateur d'une absence de compétition Cette concentration peut être horizontale (fusions) ou verticale (contrat de franchise ou de distribution sélective entre un producteur et un distributeur). Cette concentration fait suspecter une position dominante. La firme peut alors influencer le prix de marché et les quantités offertes. Cette concentration peut provenir d'ententes entre les offreurs.

Normalement, les entreprises font face à un seul prix; l'hétérogénéité des prix peut donc être un indicateur d'un manque de concurrence. L'écart entre le prix et le coût marginal, ou indice de Lerner, est aussi une mesure du pouvoir de monopole, ce que révèle une demande faiblement élastique, cet écart étant égal à l'inverse de l'élasticité de la demande. La présence d'une discrimination des prix, un même produit étant vendu à des prix différents, est également utilisée comme indice d'une absence de compétition. L'absence de transparence dans l'information entre vendeurs et acheteurs est aussi suspecte. Enfin, la présence de profits très élevés peut aussi indiquer que la mobilité des ressources ne s'opère pas. Des barrières à l'entrée existent. On recense habituellement comme telles : la publicité, les économies d'échelles, la différenciation des produits ou la présence de contrats limitant l'accès à des marchés intermédiaires.

Le législateur s'efforcera de réglementer le marché ou d'interdire certaines pratiques commerciales pour empêcher l'instauration d'une situation de non concurrence telle qu'elle est définie par ces conditions L'institution en charge de faire respecter ces cinq conditions est le Conseil de la Concurrence (ou la Federal Trade Commission (FTC) aux Etats-Unis). Ces organes sont saisis de plaintes et instruisent les dossiers, ensuite le juge tranche en première instance ou en appel si les parties en conflits y ont recours.

En France, l'ordonnance du 1 er décembre 1986 définit ce que l'on appelle les lois de la concurrence. C'est à partir de cette loi que le Conseil de la concurrence s'efforce d'appliquer cette vision néoclassique de la compétition aux industriels et aux commerçants. Mais la pratique et la jurisprudence du Conseil n'est pas aussi stricte qu'on le pense car le législateur, dans la rédaction du texte, laisse une marge de manœuvre assez considérable à l'interprétation qu'en feront les membres de la commission et le juge. Cette rédaction ambiguë rend souvent arbitraires et subjectifs les décisions du Conseil et les jugements des tribunaux. Il faut donc trouver dans la jurisprudence le fil conducteur et les principes économiques qui guident les décisions de ces individus.

Les trois articles essentiel de l'ordonnance de 1986 sont les suivants :.

Art 7- Sont prohibées, lorsqu'elles ont pour objet ou peuvent avoir pour effet d'empêcher, de restreindre ou de fausser le jeu de la concurrence sur un marché, les actions concertées, conventions, ententes expresses ou tacites ou coalitions, notamment lorsqu'elles tendent à :

1- limiter l'accès au marché ou le libre exercice de la concurrence par d'autres entreprises
2 - faire obstacle à la fixation des prix par le libre jeu du marché en favorisant
artificiellement leur hausse ou leur baisse

3 - limiter ou contrôler la production, les débouchés, les investissements ou le progrès technique;

4 -répartir les marchés ou les sources d'approvisionnement

Art. 8. -Est prohibée, dans les mêmes conditions, l'exploitation abusive par une entreprise ou un groupe d'entreprises

1 -d'une position dominante sur le marché intérieur ou une partie substantielle de celui-ci;
2 -de l'état de dépendance économique dans lequel se trouve, à son égard, une entreprise cliente ou fournisseur qui ne dispose pas de solution équivalente.
Ces abus peuvent notamment consister en refus de vente, en ventes liées ou en conditions de vente discriminatoires ainsi que dans la rupture de relations commerciales établies, au seul motif que le partenaire refuse de se soumettre à des conditions commerciales injustifiées.

Art. 10- Ne sont pas soumises aux dispositions des articles 7 et 8 les pratiques
1 -qui résultent de l'application d'un texte législatif ou d'un texte réglementaire pris pour son application;

2 - dont les auteurs peuvent justifier qu'elles ont pour effet d'assurer un progrès économique et qu'elles réservent aux utilisateurs une partie équitable du profit qui en résulte, sans donner aux entreprises intéressées la possibilité d'éliminer la concurrence pour une partie substantielle des produits en cause. Ces pratiques ne doivent imposer des restrictions à la concurrence que dans la mesure où elles sont indispensables pour atteindre cet objectif de progrès.

Certaines catégories d'accords, notamment lorsqu'ils ont pour objet d'améliorer la gestion des entreprises moyennes ou petites, peuvent être reconnues comme satisfaisant à ces conditions par décret pris après avis conforme du Conseil de la Concurrence.

Dans la pratique le Conseil de la Concurrence essaie de faire au mieux en s'efforçant de sanctionner les atteintes à la législation sans empiéter sur le principe essentiel de la liberté du commerce et de l'industrie comme celle des contrats. Ainsi l'article 7 de l'ordonnance prohibe les ententes dès lors qu'elles ont pour objet ou peuvent avoir pour effet d'empêcher, de restreindre ou de fausser le jeu de la concurrence sur un marché. L'article 8 prohibe, dans les mêmes conditions, l'exploitation abusive par une entreprise ou un groupe d'entreprises d'une position dominante ou d'un état de dépendance économique. Sur le fondement d'une interprétation littérale de ces dispositions, le Conseil devrait englober dans le champ de la prohibition les ententes qui ont un objet anticoncurrentiel, celles qui ont un effet anticoncurrentiel ainsi que celles qui ont une potentialité d'effet anticoncurrentiel. Enfin l'article 10 permet les exceptions, en particulier pour les restrictions verticales.

Toutefois, la liberté d'entreprendre et la liberté contractuelle étant de principe, qui est la vision classique de la concurrence, l'intervention des autorités de régulation des marchés ne peut être considérée comme légitime que dans le cas où une atteinte importante, avérée ou potentielle, au jeu de la concurrence est établie. Le Conseil doit en effet instruire un dossier et donc apporter des preuves à son argumentation. Cela le conduit à examiner les effets concrets, avérés ou potentiels des pratiques en cause.


Les pratiques anticoncurrentielles peuvent revêtir des formes diverses telles que, par exemple, des ententes de prix ou de marges entre entreprises en principe concurrentes, la mise au point et la diffusion de barèmes, l'élaboration et la diffusion de recommandations ou de directives en matière de prix ou de remises par des organismes professionnels, des échanges d'informations ou des ententes entre soumissionnaires à un même appel d'offres, des ententes de répartition de marchés, des pratiques concertées visant à exclure certaines entreprises d'un marché ou à en limiter l'accès, des conditions générales de vente ou d'achat, ainsi que leur application. En 1999, la jurisprudence du Conseil a rencontré la plupart de ces situations sous la forme :

a) ententes illicites

b) ententes sur les prix les marges

c) entraves à l'accès au marché

d) partage de marché

e) restrictions verticales

f) position dominante, dépendance économique et abus de position dominante

Un retour à la vision classique de la compétition

Le concept de compétition est inséparable de la notion de rareté et de celle d'échange volontaire ou de marché. Il trouve son origine dans la rareté des ressources terrestres face à la multiplication de l'espèce humaine. On distingue deux formes de compétition naturelle :

a) Celle qui consiste à se précipiter sur une ressource naturelle et à l'exploiter au maximum, sans se préoccuper du comportement de ses rivaux. Celui qui arrive le premier et l'exploite avant les autres ou, qui, arrivant le dernier, connaît une technique permettant d'en tirer un rendement plus élevé, élimine les autres. Il est important de noter ici que les rivaux s'ignorent.

b) Celle qui consiste à épuiser cette ressource en luttant contre ses adversaires par la violence, en réduisant, d'une manière ou d'une autre, leur efficacité ou bien encore en s'emparant de ce qu'ils ont produit.

Ces deux formes de compétition dilapident les ressources, car aucun droit de propriété et de liberté contractuelle n'est défini. Pour observer le résultat de Cournot, il faut nécessairement un ordre compétitif, c'est-à-dire une définition précise des droits de propriété, ce qui implique la notion de privatisation et de liberté de passer des contrats, ainsi que celle d'entrer sur le marché. Il s'agit là de la vision classique de la compétition dans le monde du commerce et de l'industrie. La compétition dont parle l'économiste est celle qui s'instaure dans une situation d'interaction individuelle dans laquelle les droits de propriété sont clairement définis, ce qui exclut que tous se précipitent en même temps sur une pâture commune, et dans laquelle l'échange volontaire est la règle, ce qui interdit l'élimination de rivaux par la violence. Il s'agit donc d'une compétition ou d'une rivalité dans le cadre d'une liberté de passer des contrats et d'entrer sur le marché.

La compétition consiste donc toujours en une interaction entre au moins trois personnes : un offreur et deux demandeurs ou deux offreurs et un demandeur. Il s'agit toujours d'une rivalité pour saisir l'opportunité d'un échange mutuellement avantageux. La compétition apparaît entre les offreurs ou bien entre les demandeurs pour s'approprier un bien ou un service moyennant une contrepartie. Elle s'exerce, entre autres, sur le prix mais pas seulement sur les prix. La qualité, la localisation, les services avant ou après ventes sont autant d'ingrédients avec lesquels les entreprises s'efforcent de capter l'intérêt du consommateur. Il est essentiel que l'offreur propose un prix de vente plus bas que son rival afin d'inciter l'acheteur à venir chez lui. De même, il est essentiel qu'un acheteur puisse proposer un prix plus élevé pour distancer ses concurrents et emporter la vente.

Cette rivalité implique, comme le soulignait A. Smith, une information sur les prix proposés par les concurrents, ainsi que sur les prix et les demandes des acheteurs. Mais comme cette recherche a un coût, on ne la poursuivra pas indéfiniment. Une information imparfaite sur les offres et les demandes, aussi bien que sur les prix, est, en effet, optimale. Il va de soi que la vie est plus difficile en présence de concurrents ou de rivaux, qui peuvent, d'ailleurs, être potentiels. Par exemple, un acheteur, qui trouve trop cher le produit offert par un commerçant, peut, s'il le veut, se lancer dans la production ou la commercialisation de ce produit. C'est alors lui qui érodera le profit du monopole. La libre entrée et la libre sortie du marché sont plus importantes que le nombre de firmes qui s'y trouvent: l'existence d'une firme unique sur un marché n'implique pas nécessairement l'absence de compétition.

Le prix observé sur ce marché n'est pas non plus nécessairement un prix de monopole. En effet, si d'autres firmes ne se lancent pas dans la compétition, la raison en est peut-être l'importance des coûts que cela suppose, comme, par exemple, l'achat d'équipements très coûteux impossibles, à revendre en cas de faillite. Ce coût de sortie freine l'entrée. Ceci explique que la firme déjà sur le marché mette, à son produit, un prix lui permettant de recouper cet investissement spécifique; les profits qu'elle fait alors sont loin d'être anormaux.

Paradoxalement, la compétition ne se limite aux prix. On peut, en effet, distancer un concurrent en proposant, au même prix, un service supérieur, un produit de meilleure qualité, un contrat plus sûr ou plus respectueux des intérêts de l'acheteur. On peut même penser qu'une entente entre les firmes, entre producteurs et distributeurs, a pour objet de profiter d'économies d'échelle ou de complémentarités permettant d'offrir le produit à un prix plus bas ou au même prix, mais avec une qualité supérieure. L'entente n'est pas intrinsèquement mauvaise; la firme en constitue d'ailleurs la forme la plus achevée. Il s'agirait d'un arrangement contractuel, intermédiaire entre le contrat d'échange liant un acheteur et un vendeur et le nœud de contrats que l'on observe entre vendeurs et acheteurs lors de la constitution d'une firme.

Le coût de l'entrée ou de la sortie, de l'information sur les offres et les demandes concurrentes, de la mobilité des ressources et du respect des contrats entre offreurs ( ententes, fusions, firmes...) ou demandeurs (boycotts, ententes, groupements d'achat...), joint à l'activité des intermédiaires, font que le nombre de firmes sur un marché, la part qu'elles en possèdent, la transparence de ce marché, l'existence d'ententes, les politiques de prix... sont les résultats non attendus d'une rivalité dans le cadre de règles précises, que l'on appellera un ordre compétitif.


Dans cette conception, la compétition est un ensemble de règles gouvernant la rivalité entre les offreurs entre eux ou les demandeurs entre eux. Il est interdit, par exemple, à un offreur d'empêcher l'entrée du marché par la force ou la violence, ce qui distingue le commerce de la mafia ou de l'État. La libre entrée ainsi que la liberté des contrats entre les offreurs ou les demandeurs sont les règles que les rivaux seront amenés à respecter. Dans ce cadre, le processus compétitif se met en route. Le résultat va en être une certaine structure de marché, caractérisée par un certain degré d'information, une certaine mobilité des ressources, une homogénéité ou une hétérogénéité des produits et des firmes, une plus ou moins grande concentration, un nombre de firmes donné, un certain écart entre prix de marché et prix minimal auquel la firme est prête à offrir son produit Dans une vision procédurale de la compétition, l'économiste ou le juriste qui n'observe aucune violation des règles fondamentales qui fondent et gouvernent la rivalité entre les firmes, peut assigner au résultat de cette interaction, fût-il inattendu, le nom de
compétition ou de
concurrence, même s'il n'existe qu'une seule firme sur le marché.

Les économistes mathématiciens ont inversé le raisonnement. Ils définissent a priori une situation de compétition par un résultat particulier et idéel de la structure de marché, et veulent imposer à la réalité économique cette conception idéelle de la concurrence. Cette prétention est nécessairement vouée à l'échec. C'est elle qui détruit l'état de droit et rend arbitraire toute la législation sur la concurrence.

 [2] [2] Darwin C. (1859) On the Origin of Species by Means of Natural Selection, John Murray, London

[3] Un principe fondamental des sociologies de l'action est que le changement social doit être analysé comme la résultante d'un ensemble d'actions individuelles et d’interaction individuelle. Les sociologies de l'action incluent l'essentiel de la tradition classique allemande (Weber, Simmel), de la tradition classique italienne (Pareto, Mosca) et des courants importants de la sociologie américaine (Parsons, Merton). Les sociologues de l'action peuvent être considérés comme un rameau issu d'un tronc commun. Un autre de ces rameaux est l'économie. Sa variante classique, comme sa variante néo-classique, ont en commun le principe qu'un phénomène économique, quel qu'il soit, ne saurait être analysé qu'en le ramenant aux actions individuelles élémentaires qui le composent affirme Raymond Boudon, en suivant en cela Tarde. Il s'oppose au courant traditionnel de la sociologie française "holiste" si bien illustrée aujourd'hui par P. Bourdieu et son école ou par C .Baudelot, directeur du département de sciences sociales de l'ENS.

 [4][3] Merton R. K. (1936) « The Unanticipated Consequence of Purposive Social Action » American Sociological Review, I, pp. 894-904

[5][4] Boudon R. (1977) , Effets pervers et ordre social, P.U.F. collection Sociologies

[6][5] Schelling T. (1978) , Micromotives and Macrobehavior, Norton & Company, Toronto

[7][6] F. Hayek, (1967) « Notes on the Evolution of Systems of Rules of Conduct » in Studies in Philosophy, Politicis and Economics, Routledge and Kegan Paul, 1967, London; 1973, Law, legislation and liberty, Routledge and Kegan Paul;

[7][7] Sugden R. (1986) The Economics of Rights, Co-operation & Welfare, Basil Blackweel Oxfrod

[8][9] Buchanan M. (2007) The Social Atom,  Bloomsbury, New York

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2.7 Les principes d'auto organisation et de sélection naturelle
 

Chapitre 2

Résumé

2.1 Concept de coût d'opportunité

2.2 fongibilité, substituabilité et subjectivité 

2.3 Analyse marginale

2.4 L'échange volontaire

2.5 Mécanisme de prix  et coordination des plans individuels

2.6  Principe de l'arbitrage

2.7 Principe d'auto-organisation et d'auto sélection

2.8 Principe de l'avantage comparatif

2.9 Principe de la coopération et  nature de l'entreprise

2.10 Principe de concurrence

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