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Bienvenue sur le site de Bertrand Lemennicier  Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme, ces droits sont : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression (Article 2 de la déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen du 26 août 1789)  "Quand même tu aurais à vivre trois mille ans, et trois fois dix mille ans, dis-toi bien que l'on ne peut jamais perdre une autre existence que celle qu'on vit ici-bas, et qu'on ne peut pas davantage en vivre une autre que celle qu'on perd". Marce Aurèle, Pensées, Livre II, maxime 14  "La vertu de la rationalité signifie la reconnaissance et l'acceptation de la raison comme notre seule source de connaissance, notre seul juge des valeurs et notre seul guide d'action" Ayn Rand , La vertu d'égoisme,  J'ai le pouvoir d'exister sans destin, Entre givre et rosée, entre oubli et présence. Médieuse de Paul Eluard 1939 

L'art de faire des jugements moraux

par Bertrand Lemennicier

 

Ce chapitre traite d'une question importante mais rarement abordée dans les manuels d'économie: celle des rapports entre l'éthique, cette branche de la philosophie qui juge du bien et du mal, et l'économie. Il est en effet inhabituel, dans les cours d'économie, d'aborder les questions de philosophie morale. Vous pouvez sauter ce chapitre et décidez de rester intellectuellement borgne ou aveugle comme la plupart de nos contemporains qui refusent d'affronter les jugements de valeur implicites à leurs idéaux ou à leurs argumentations. C'est à tort que vous feriez ce saut car vous vous priveriez d'une puissance de raisonnement extrêmement importante. En effet, les questions éthiques sont au cœur des débats contemporains. La démocratie sociale, dans laquelle nous vivons, trouve sa justification dans des questions de morale, non pas dans des questions d'économie. Il faut donc comprendre d'où sortent ces jugements de valeur pour mieux en apprécier la validité.

L'attitude habituelle des économistes est de considérer que ceux-ci, en tant que scientifiques, n'ont rien à dire sur ces thèmes. Ils devraient se contenter de faire des prédictions sur les résultats qui émergeront du marché. En revanche, ils devraient laisser aux philosophes, aux sociologues ou aux politologues, voire aux citoyens, le soin de porter un jugement de valeur sur ceux-ci. Un économiste pourrait convaincre quelqu'un qu'il est inutile, voire trop coûteux de lutter contre le trafic de drogue, mais il devrait laisser à d'autres le soin de dire si consommer de la drogue est une chose qui est bien ou mal.

Ce comportement "positiviste" est très répandu dans la profession. Il l'est à tort. En effet, les économistes oublient que l'échange volontaire ou les mécanismes de marché reposent sur unemorale fondée sur :

1) la notion de droitde propriété sur soi

2) et sur la notionde consentement

C'est bien parce qu'il y a un droit de propriété sur soi que l'on a le droit de s'approprier les fruits de son travail et c'est parce qu'il y a consentement "unanime" entre des parties à un contrat que les résultats du marché peuvent être jugés comme efficients!L'échange volontaire et les mécanismes de marché ne sont pas éthiquement neutre.

Cette question de la moralité de l'échange volontaire est essentielle à l'économiste parce que la compatibilité des plans individuels ou leur coordination est centrale en économie, or c'est par l'attribution et l'échange volontaire des droits de propriété que cette coordination se réalise. Peut-on accepter que quelqu'un puisse réaliser ses anticipations autrement que par l'échange volontaire de droits de propriété c'est-à-dire par la violence ? Peut-on comprendre l'échange volontaire des droits de propriété et leur émergence à partir de la morale ? L'interdiction d'établir ou d'attribuer des droits de propriété, comme interférer dans leur échange volontaire pour des raisons morales, a pour conséquence une incompatibilité des plans individuels. Interdire les transplantations d'organes, c'est sacrifier la vie de certaines personnes, c'est avoir des morts sur la conscience. Interdire le commerce des droits de garde d'enfants, refuser l'appropriation des espèces animales vivantes ou l'appropriation de la nature environnante etc. c'est interdire certains actes d'appropriation et d'échange au nom d'une morale, mais c'est aussi créer des situations de désordre social particulièrement dramatiques quant elles conduisent à la disparition d'espèces vivantes ou à des souffrances inutiles. Or, quelle justification morale peut-on apporter pour interdire un échange entre adultes consentants sinon en faisant appel à une morale qui s'oppose à celle du consentement et du droit de propriété sur soi ? Comment trancher alors entre deux morales et prétendre que l'une est supérieure à l'autre ?

S'il n'est pas dans l'habitude des économistes de discuter de moralité, bien peu de philosophes malheureusement comprennent ce qu'est un marché et encore moins la morale qui le sous tend. Par ailleurs, quand on interdit un marché libre des organes à la transplantation au nom de la morale, c'est en fait le philosophe qui pénètre le domaine de l'économie avec ses propres outils d'analyse et non pas l'inverse. Il est alors paradoxal de reprocher à l'économiste de se mêler de chose pour lequel il ne semblerait pas compétent.

 

4.1 La notion de morale

Tous, à un moment ou à un autre, nous faisons face au problème de savoir ce que nous "devrions" faire. En général on accepte l'idée de ne pas tricher aux examens ou de ne pas tuer son épouse sous le prétexte futile qu'elle a un amant. On admet qu'il faut dire la vérité devant un juge. Mais faut-il la dire à un patient atteint d'une maladie mortelle ? On accepte aussi l'idée que l'on devrait aider les pauvres. On accepte l'idée aussi que l'on ne devrait pas pratiquer une interruption "volontaire" de grossesse (volontaire pour qui ? ) si le seul but est de profiter d'un voyage dans les îles du pacifique.

Quand on affirme " vous ne devriez pas faire l'action A " ou plus brièvement " ne fait pas A ", on porte un jugement de valeur sur l'action d'un individu. Ce jugement de valeur signifie que l'action entreprise est " mal " et que celui qui l'entreprend est immoral. Il est souvent facile de repérer ces jugements quand les mots " bien, mal, moral, immoral " sont utilisés. Mais d'autres mots sont souvent utilisés pour affirmer la même chose sans qu'on reconnaisse immédiatement un jugement de valeur identique. Les mots : irresponsable, immérité, négligent, anti-social, voleur, etc. sont des qualificatifs qui indiquent que l'individu entreprend des actions jugées comme " mauvaises ". Une morale devrait donc rendre compte aussi de ces différences subtiles de langage. En fait, la plupart du temps ces jugements portent sur les actions entreprises par les individus, c'est-à-dire sur l'usage de leur corps humain ou de celui de quelqu'un d'autre.

Etes-vous vraiment capable d'expliquer en quoi les actes suivants sont des actes immoraux ? Ainsi qu'y a-t-il de mal à tuer son voisin? A abandonner son enfant ou expulser son embryon sachant qu'il va décéder ? Qu'y a-t-il de mal à se suicider ou à mettre son chat dans un four à Micro ondes ? Qu'y a-t-il de mal à traiter les autres comme des animaux ? Qu'y a-t-il de mal à être raciste ou sexiste ? Pourquoi dépenser son argent à faire des croisières au lieu d'aider les pauvres ? Pourquoi consomme-t-on de la Marie Jeanne au lieu de lire de la poésie ? Pourquoi donner son sang ou son rein au lieu de les vendre ? Pourquoi jouer au loto au lieu de gagner de l'argent en faisant des heures supplémentaires ? Pourquoi vivre au dépens du revenu d'autrui en le taxant lourdement au lieu de se débrouiller tout seul ? Pourquoi prendre de force les jeunes pour les incorporer dans une armée ou dans un service civil ?

Tuer son voisin, si celui-ci met votre vie en danger, s'appelle de la légitime défense. Abandonner un enfant ou expulser un embryon, c'est affirmer que personne ne peut vivre à vos dépens sans votre consentement ? Les sans domicile fixe vous réclament de l'argent dans le métro ou aux feux rouges au moment où vous écoutez la Norma sur votre radio préférée. Ils vous imposent leurs vues et gênent la circulation. Dans votre immeuble, les colporteurs et sans domicile fixe ne sont pas acceptés, pourquoi devrait-il en être autrement dans la rue ? Avez-vous lu Verlaine et expérimenté une " rave partie " ? Oui. C'est la raison pour laquelle vous préférez cette dernière. Il est vrai cependant que dans votre génération vous ne savez pas lire. Ceci peut expliquer cela. On pourrait continuer ainsi pendant longtemps.

Toute une série de difficultés émergent quant il s'agit de faire des jugements de valeur à propos d'un comportement écrit F. Snare (1992)(1) . Toute théorie morale doit être, par exemple, capable de surmonter les quatre problèmes suivants :

1) Conflits de valeur à l'intérieur d'un même code moral.

Une personne A viole les droits de B en l'expulsant de son abri sachant que cela entraîne sa mort. Est-ce qu'une personne C a le devoir d'empêcher cet acte ? Est-ce que C a le droit de violer la propriété de D pour empêcher A de violer les droits de B ? Est-ce que C peut pénétrer dans la propriété de D par la force pour secourir B ? Imaginez que A soit votre mère, que, vous, B, soyez le fœtus, que C soit un catholique pratiquant et que D soit le médecin qui va exécuter l'expulsion.

2) Application du code moral à de nouvelles circonstances.

Votre épouse a eu une liaison avec l'un de vos collègues. Un enfant est né de cette histoire d'amour pendant votre mariage. Votre femme divorce et se remarie avec votre collègue. Votre femme obtient la garde de l'enfant. Vous enlevez l'enfant et vous partez à l'étranger avec lui. 11 ans plus tard votre ex-femme vous retrouve dans le pays dans lequel vous êtes réfugié avec son enfant. Elle vous poursuit en justice pour enlèvement d'enfant et demande la restitution de l'enfant à ses parents. Qui est immoral : l'épouse qui a trahi la confiance de son mari, votre ex-collègue qui a trahi votre confiance, ou vous même qui enlevez un enfant à sa mère alors que vous saviez qu'il ne s'agissait pas de votre enfant ?

3) Conflits entre différents codes moraux s'appliquant à des sociétés ou personnes différentes

Le statut de la femme ou des enfants n'est pas le même entre des religions différentes, peut-on accepter sur un même territoire deux façons différentes de traiter les femmes et les enfants ? La circoncision dans la religion juive ou musulmansmusulmane et l'excision dans certains pays d'Afrique sont-elles des pratiques qu'il faut accepter en France sous le prétexte que les parents des enfants qui appartiennent à ces groupes ont des visions différentes sur la sexualité que celle des nationaux ?

La vie est sacrée. C'est ce que l'on dit. Mais si elle est sacrée, tuer une vache ou un cochon est aussi détestable que de commettre un meurtre sur un être humain. Quand les gens parlent de "vie sacrée", c'est celle de l'être humain qu'ils ont en tête. Mais pourquoi l'être humain devrait-il avoir un statut spécial dans la nature ? Comment les mêmes personnes, les écologistes, peuvent-elles réclamer un droit à la vie pour les animaux et le refuser pour les fœtus ?

4) Conflits entre le devoir et l'intérêt personnel.

Normalement vous ne devriez pas squatter des appartements qui ne vous appartiennent pas, même si vous le faites par une action collective à la mode de l'abbé Pierre. Mais quand ce code moral entre en conflit avec l'intérêt des sans abris est-il raisonnable de suivre un tel devoir moral ?

Un marchand de marijuana s'installe dans la commune de Saint Michel Chef Chef. Les habitants ont des sentiments divers. La colère monte chez certains d'entre eux. Ils vont vous voir et vous disent qu'en tant que maire de cette commune vous avez le devoir d'empêcher la vente de ce produit dangereux. D'autres viennent et vous disent qu'il n'est pas dans vos attributions de censurer la consommation de vos électeurs. Quelle est votre décision ?

Porter des jugements moraux sur des comportements soulèvent aussi un grand nombre d'autres questions :

a) Comment peut-on justifier une théorie morale tant que l'on ne sait pas ce qu'est un jugement moral c'est-à-dire tant que l'on ne sait pas ce que veulent dire les mots " bien ou mal " ?
b) Admettons que l'on soit capable de répondre à la question précédente, quelles sont les obligations qui dérivent de cette théorie morale ?
c) Existent-ils des théories morales suffisamment générales pour résoudre les conflits qui apparaissent à l'intérieur d'un code moral et qui permettent aussi de guider nos décisions devant l'apparition de nouvelles circonstances ?
d) Existent-ils des principes généraux qui permettent de choisir sur une base rationnelle entre différentes théories morales ?

Les deux premières questions traitent d'éthique normative . Il s'agit de savoir ce qui est bien ou mal, les théories du " bien " répondent à la première question et la théorie des obligations à la seconde. Les deux dernières questions traitent deméta éthique .

 

4.2 L’éthique normative

L'éthique normative pose deux questions :
Qu'est-ce qui est " bien " de manière inhérente ?
Quelles sont les obligations qui s'ensuivent ?
Il existe trois façons de répondre à ces deux questions : la première est conséquentialiste, la seconde déontologique et la dernière téléologique.

4.2.1) La vision conséquencialiste de l'éthique normative

Une théorieconséquentialiste soutient que les jugements moraux sont fondés sur les effets produits par une action. Une action est jugée morale ou immorale sur la base des conséquences qu'elle entraîne. Mais nos actions peuvent-elles être jugées morales ou immorales sur la base de leurs conséquences ? C'est la première question que l'on est en droit de se poser à propos d'une vision conséquentialiste de la morale. La deuxième question soulevée par cette approche consiste à savoir sur quel critère on juge que les conséquences sont bonnes ou mauvaises ? Il en existe toute une variété : l'hédonisme, l'utilité, le bonheur etc.

Une éthique conséquentialiste est une morale qui juge des conséquences sur un critèreunique et exclusif. Tous les actes des individus sont jugés en fonction de ce seul critère.

Elle doit aussi spécifier pourqui les résultats de ces actions sont bons ou mauvais. C'est la troisième question soulevée par une approche conséquencialiste. S'agit-il du bonheur de l'individu lui-même ? S'agit-il du bonheur d'un groupe d'individus: les plus pauvres, les prolétaires, les gens de la race aryenne ou juive, les gens noirs de peau, les femmes ? Ou s'agit-il plus simplement du bonheur de tous ou du bonheur de votre femme qui en même temps est l'impératrice du pays sur lequel vous régnez ?

Une morale conséquencialiste soutient que ce qui bon ou mauvais se décide sur la base des conséquences qu'entraîne une action individuelle.

L'hédonisme ou "l'eudaimonia"

Le principe du plaisir, du bonheur, de la satisfaction ou de l'utilité est une théorie éthique normative conséquencialiste largement acceptée par les moralistes, les philosophes, les juristes, psychologues et les économistes. Ce serait une faute de croire que le mot bonheur fait référence au plaisir physiologique que l'on ressent dans l'exercice d'une activité quelconque. Il est préférable de substituer au mot plaisir ou bonheur, les mots "bien être", "satisfaction" ou "utilité". Tout ce qui apporte "bien être ou satisfaction" sera jugé comme "bon". Tout ce qui apporte déplaisir et moindre satisfaction sera jugé comme "mauvais". Il s'agit d'une tradition morale très ancienne : l'hédonisme (les mots grecs " hedone" ou "eudaimonia" veulent dire respectivement plaisir ou bonheur). Si à l'hédonisme vous ajoutez l'idée que le bonheur qui sert de critère d'évaluation ne concerne que la personne elle-même, vous avez ce que l'on appelle l'hédonisme égoïste.La poursuite de son propre bonheur est le " bien final " . Les cyrénaïques qui plaçaient leurs idéaux dans les plaisirs des sens, modérés par la raison, exprimaient cette éthique normative. Le fondateur de cette vision était Aristippe. Il enseignait cette doctrine à Cyrène, une colonie grecque établie en Afrique du Nord dans l'actuelle Cynéraïque, province de la Lybie, à l'ouest de l'Egypte.

Maintenant si vous ajoutez l'idée que l'utilité ou la satisfaction ne concerne pas uniquement votre propre bonheur mais aussi celui de vos proches ou d'autrui vous avez un hédonisme altruiste ou social voire même l'utilitarisme qui est la doctrine qui consiste à juger du "bien et du mal" en référence au bonheur de tous. Le plus grand "bonheur" pour le plus grand nombre est par définition le critère d'évaluation du "bien" et du "mal" par J. Bentham. Il est neutre et universel. Il s'applique non seulement aux actes individuels mais aussi aux règles adoptées par les individus pour coordonner leurs actions.

L'hédonisme est un des critères d'évaluation des conséquences d'une action, ce n'est pas le seul. Il est bon d'en mentionner d'autres. Par exemple, la survie des membres de l'espèce. Toutes les actions qui favorisent les membres du groupe qui ont le plus d'enfants seront jugées comme bonnes, les autres comme mauvaises. C'est l'éthique de la sélection naturelle.

Les économistes néoclassiques comme vous pouvez en juger maintenant, postulent que lemoteur de l'action humaine repose sur une vision conséquencialiste du bien et du mal. Ils supposent que ces individus sont hédonistes lorsqu'ils jugent des conséquences d'une action en termes de poursuite du bonheur ou de la satisfaction ou de la réalisation de leurs projets ou désirs. En ce sens les économistes font l'hypothèse que les agents économiques suivent, comme guide de leurs actions individuelles, une morale particulière : celle d'un comportement libre et rationnel évaluant les résultats des actions en terme d'utilité. Cette hypothèse n'est donc pas éthiquement neutre.

4.2.2) Les visions déontologiques de l'éthique normative

Une théoriedéontologique nie ce qu'affirme le conséquentialisme. Une action individuelle est bonne ou mauvaise indépendamment de ses conséquences. Les pacifistes affirment haut et fort que toute utilisation des armes est mauvaise en soi, même si la conséquence a pour résultat le décès du pacifiste en question faute de pouvoir se défendre contre une agression. Au lieu de juger du bien et du mal en termes de conséquences, on en juge en termes de respect de certaines règles d'action. Il existe une version faible et forte de cette éthique. La version forte et l'une des plus influentes est celle d'I.Kant.

Si l'on suit I. Kant, pour qui la morale est un impératif catégorique, c'est-à-dire une obligation inconditionnelle, un acte est moral s'il est le résultat du principe suivant:

"Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle" [ Métaphysique des mœurs, deuxième section p. 136 ed. Delegrave] ,

c'est-à-dire si et seulement s'il peut devenir une loi universelle de la nature. A cette règle on ajoute souvent la maxime suivante:

" agis de telle sorte que tu traites l'humanité, soit dans ta propre personne soit dans celle des autres, toujours comme une fin et jamais comme un moyen"

Ces règles de conduite ne concernent pas l'action elle-même ou ses résultats mais la manière dont on agit. Ainsi quand on s'engage dans une action d'échange, on peut se poser la question de savoir si l'on doit "respecter ses promesses" ou "ne pas les respecter" (Kant prend l'exemple de quelqu'un qui désire emprunter et qui promet de rembourser sachant qu'il ne le fera pas). Chacun doit se demander si, en ne respectant pas ses promesses, alors que les autres en font autant, on peut atteindre ses objectifs ? S'il est impossible de les atteindre, ne pas respecter ses promesses est une règle de conduite contradictoire. Le principe d'universalisation est alors un test de cohérence d'une action individuelle compte tenu du comportement d'autrui qui permet de résoudre des situations d'interaction conduisant à un dilemme du prisonnier.

Une variante de cette approche se trouve chez le philosophe R. Nozick. Dans son livre, Anarchie, Etat et Utopie, paru en 1974 chez New York Basic Books, cet auteur écrit:

" Les individus ont des droits, et il y a des choses que personne ne peut faire pour violer ces droits. Une contrainte spécifique latérale sur l'action d'un individu exprime le fait que les autres ne puissent être utilisés d'une certaine manière que la contrainte latérale interdit"

Nozick se réfère alors explicitement à I. Kant quand il écrit :

" Les contraintes latérales sur l'action individuelle reflète le principe kantien que les individus sont des fins en soi et mon simplement des moyens; ils ne peuvent être sacrifiés ou utilisés pour atteindre les buts de quelqu'un d'autre sans leur consentement."

Leprincipe du consentement s'ajoute à l'impératif catégorique de Kant. Cet ajout est fondamental. En effet l'échange volontaire par définition (mais aussi la démocratie ou n'importe quel système politique) consiste à utiliser autrui comme moyen pour atteindre ses propres fins.

La vision déontologique de la morale est purement procédurale. Elle a l'avantage de ne pas porter de jugement de valeur, ni sur les fins, ni sur les règles puisque les règles elles mêmes résultent de cette méta règle. Elle laisse aux parties en présence le soin de définir leurs propres morales ou leurs propres systèmes d'évaluation des conséquences de leurs actions.

Un aspect inattendu de l'impératif catégorique est que la maxime " se conduire en parfait égoïste" est, par suite du théorème de" la main invisible", universalisable contrairement à l'intuition de Kant, alors que la maxime " se conduire en parfait altruiste" ne l'est pas! Autre contradiction de Kant, l'idée comme quoi "l'homme, et en général tout être raisonnable, existe comme fin en soi, et non pas simplement comme moyen dont telle volonté ou telle volonté puisse user à son gré" et que tout acte qui userait d'autrui comme moyen devrait être jugé comme immoral trouve ses limites très rapidement, car pris au pied de la lettre toute interaction sociale par la violence, l'échange ou le don serait freiné voire interdite. Une société qui respecterait un tel principe pratique dans les règles de mariage serait dans l'incapacité de se reproduire. Le mot essentiel, et jamais véritablement prononcé par Kant, est : "Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyensans son consentement ".

Paradoxalement c'est l'économie qui vient au secours de la philosophie, car l'économie repose fondamentalement sur les droits de propriété et leur échange volontaire.

Les morales qui insistent sur l'aspect procédural des actes et non sur leurs conséquences sont déontologiques

4 .2.3) Les visions téléologiques de l'éthique normative

Il existe cependant une autre vision celle dite téléologique qui s'oppose aux deux précédentes. Ni conséquentialiste, ni déontologique elle affirme que " est bien " tout acte qui est poursuivi pour lui-même, qui est sa propre finalité. Ainsi est " bien " le comportement d'amitié s'il est poursuivi par un individu pour la chaleur des relations qu'il procure avec son supérieur hiérarchique et non pour la promotion qu'il en attend. "Est mal " tout comportement d'amitié qui serait instrumental vis-à-vis d'autres finalités. Il en va de même avec la beauté, l'intégrité, le courage, la connaissance etc. En ce sens là ce comportement par définition n'est pas conséquentialiste, il en est l'antonyme. Il ne s'agit pas non plus d'une règle, d'un devoir, il n'y a aucune raison à chaque fois que l'on rencontre un supérieur hiérarchique de lui offrir son amitié désintéressée. Maintenant la question fondamentale est la suivante : quels sont les actes individuels que l'on doit poursuivre pour eux-mêmes ? La réponse est ancienne ce sont les actes qui permettent de vivre une vie d'homme en tant qu'homme. C'est l'aristotélisme ou sa version moderne le néo-aristotélisme(2) .

a) l'aristotélisme

Une action est "bonne" ou " morale " si cette action est en conformité avec la " nature de l'homme " en tant qu'homme. C'est la vision aristotélicienne de l'éthique. Le bien et le mal se déduit de la nature propre de l'homme (si cette nature change, le critère du bien et du mal change).

Supposons que l'homme ait une nature. Le bien et le mal se décline immédiatement. Toute action qui est contraire à la nature de l'homme est mauvaise. Toute action qui rend réelle cette nature ou une forme potentielle de l'être humain est bonne.

Mais qu'est-ce que la nature humaine ? Aristote définit la nature propre de l'homme comme :
"l'activité de l'âme en accord, ou impliquant, un principe de rationalité."

Ou bien, comme le suggère la philosophe et romancière Ayn Rand que nous avons déjà mentionnée, dans son livre La vertu d'égoïsme, (Les Belles Lettres Iconoclastes -1993), si le propre de l'homme, en tant qu'homme, est d'assurer sa survie avec pour seuls moyens : son libre arbitre, sa conscience, sa capacité à se projeter dans l'avenir et d'inventer son propre futur et sa faculté de raisonnement, est " bon " tout ce qui va dans le sens de ces caractéristiques, est " mauvais " ce qui va à leur encontre.

L'homme peut abandonner sa conscience, son libre arbitre, sa capacité à se projeter dans l'avenir ou à raisonner, il peut se complaire dans l'irrationalité, l'émotion et agir comme un animal, mais dans un tel cas il n'accomplira qu'une vie d'animal. La rationalité, l'intentionnalité et la réalisation de projets individuels par ses propres efforts productifs et la fierté d'avoir réalisé sa vie d'homme en tant qu'homme deviennent des vertus cardinales. C'est l'égoïsme rationnel ou l'égoïsme classique en philosophie morale.

b) Le néo aristotélisme

Cette version moderne de l'aristotélisme développée par D. Rasmussen(3) met en avant comme finalité de l'homme en tant qu'homme, son " épanouissement " (Human Flourishing ". L'épanouissement serait la finalité ultime de l'être humain. " L'épanouissement " d'un homme (ou d'une femme) est composé d'une combinaison d'activités et de vertus qui est poursuivie pour elle-même. Les activités peuvent être la santé, l'exercice corporel, la beauté, la connaissance, l'invention, l'amitié, et les vertus peuvent être l'intégrité, la tolérance, la modération, le courage, la justice etc. Ces activités ou vertus ne sont pas des moyens pour atteindre des fins mais sont les fins elles mêmes et elles expriment l'épanouissement de l'homme. Par exemple un sportif pour réaliser sa vie de sportif se doit d'être intègre, honnête, courageux, en bonne santé, inventif, travailleur, juste, humble, tenace, combatif, respectueux des autres etc. On remarquera que ce " human flourishing " est ontologique (c'est une façon de vivre), non-exclusif au sens où il ne s'agit pas d'une combinaison donnée d'activités et de vertus qui dominerait toutes les autres, individualisé ( il y autant de combinaisons qu'il y a d'individus), relatif à chacun compte tenu des circonstances particulières de son environnement, implique un comportement rationnel et un contrôle de soi pour réaliser la combinaison choisie. En effet la réalisation de cet épanouissement exige un comportement de " practical wisdom ". Pour mettre en pratique cette combinaison qui exprime l'épanouissement de l'homme en fonction des circonstances chaque individu doit exercer sa raison, dominer ses passions, faire des choix, être libre de les faire.

Le Néo aristotélisme comme l'aristotélisme suppose que la " nature humaine " est téléologique, c'est-à-dire que les êtres humains ont un Telos ou une fonction naturelle. Par exemple la fonction d'une voiture est de rouler d'un point à un autre en transportant quelqu'un. Sachant quelle est cette nature on a une idée de ce que peut-être son " épanouissement ". Le bien dans une telle vision est l'actualisation par un être vivant de ses potentialités telles que sa nature les a prédéfinies.

 

4.3 L'échec de l'éthique normative : de l'épistémologie à la méta éthique

Revenons à notre vendeur de marijuana. Comment le maire du village peut-il trancher entre les deux groupes d'électeurs, qui sont pour ou contre l'installation d'une fumerie de marijuana dans le village? Peut-il convaincre une majorité d'électeurs de suivre sa décision sur la seule base d'une argumentation rationnelle ?

La consommation de drogue sera considérée comme immorale (ou morale) par un électeur hédoniste, selon que, dans un arbitrage inter temporel, l'excès de souffrance sur le plaisir est positif ou négatif. Un électeur aristotélicien jugera cette consommation comme immorale, indépendamment du fait qu'elle pourra procurer un excès de plaisir sur la souffrance, parce qu’elle est contre la nature de l’homme en l’empêchant d’exercer ses facultés rationnelles pour assurer la pleine maîtrise de sa vie. Un néo-aristotélicien ne considèrera la consommation de drogue que si elle contribue à son épanouissement ( améliore la connaissance ou les performances, répare un déficit) mais pas comme façon de vivre parce qu'elle n'est pas une activité ou une vertu qui puisse être désirée pour elle même.

Un partisan d'I. Kant fera remarquer que la consommation de drogue ne peut être un acte que l’on peut ériger en loi universelle. Quid d’un monde où tout le monde se drogue avec des hallucinogènes qui vous font prendre des fenêtres pour des portes ou votre voisin pour un " Squonk "?

En revanche, pour un partisan de Nozick, il s'agira d'un acte privé, entre adultes consentants, ne violant pas les droits de tiers. L'évaluation des buts ultimes de la vie sont dans les mains de l'individu lui même. Il peut s'agir d'améliorer ses potentialités perceptives et émotives afin de réaliser un chef d'œuvre grâce à cet euphorisant. Aucun tiers n'est habilité à interférer avec cette évaluation, tant que celle-ci ne crée aucun dommage à autrui. On portera un jugement sur la façon dont l’acte se déroule et non pas sur les conséquences de l’acte lui même : est-ce que la personne est consentante, est-ce que son acte affecte des tiers non consentants ?

Prenons un exemple plus difficile. Une jeune femme veut interrompre une grossesse non désirée et expulser son embryon parce qu'elle a des études à préparer et que ce n'est pas le moment de s'embarrasser d'un enfant. Par analogie pensez à un propriétaire qui veut expulser au début de l'hiver un locataire qui ne paie pas son loyer sachant que celui-ci décédera de froid sous les ponts avant l'arrivée du printemps. Appelons A la mère ou le propriétaire et B le fœtus ou le locataire. Maintenant imaginez qu'un tiers C, un partisan du droit à la vie appartenant à une association catholique, ou un partisan du droit au logement appartenant à une association soutenant les efforts de l'Abbé Pierre pour loger les sans abris désire intervenir pour empêcher l'expulsion. Enfin, appelons D l'exécuteur de l'expulsion : médecin ou commissaire de police.

Plusieurs problèmes moraux sont sous-jacents à cette interaction. Est-ce que la femme ou le propriétaire peuvent commanditer l'expulsion sachant que celle-ci entraînera le décès du locataire ou du fœtus? Est-ce que le médecin ou le commissaire de police est tenu de respecter un contrat qui l'oblige à des actes dont il sait que les conséquences seront le décès d'un être humain ? Est-ce que des tiers peuvent empêcher l'expulsion en usant de la violence à l'égard de l'exécuteur ? Que peut bien nous enseigner l'éthique normative pour résoudre ou comprendre ces différents dilemmes ?

Une vision conséquencialiste et hédoniste jugera l'expulsion comme une bonne chose si l'on s'en tient au bien être de la mère ou du propriétaire. S'il s'agit du bonheur non seulement de la mère ou du propriétaire mais aussi du fœtus ou du locataire, les choses changent. On peut penser que le bonheur d'une personne qui n'existe pas encore est nul, l'expulsion du fœtus ne posera pas de problème moral. Le cas du locataire est différent au sens où il s'agit d'une personne qui s'est déjà réalisée. Le degré d'altruisme du propriétaire décide du poids qu'il faut accorder au locataire dans la somme du bonheur des deux individus. Si la décision de l'expulsion est dans les mains du propriétaire, on peut imaginer que ce dernier peut surseoir à l'exécution et attendre le printemps s'il est suffisamment altruiste. Dans un cas comme dans l'autre les actions de C seront jugées comme "mauvaises", car elles vont à l'encontre des conséquences de l'expulsion qui sont jugées comme "bonnes".

Une vision aristotélicienne juge de l'expulsion en termes de ses conséquences mais aussi en référence à la nature de l'homme en tant qu'homme. S'il était dans la nature de la femme de procréer, avorter serait contre nature. Mais nous avons précisé que la nature de l'homme en tant qu'homme consistait dans son libre arbitre, sa capacité à se projeter dans le futur, à réaliser sa propre vie en usant de sa faculté de raisonnement et non pas dans ses fonctions naturelles similaires à celles des animaux comme la fonction de reproduction. La vie de la femme ou de la mère prime sur le fœtus et il peut être raisonnable de sacrifier la vie du fœtus pour réaliser celle de la mère. Mais le médecin peut juger que réaliser sa vie en expulsant des embryons n'est pas une bonne manière d'user de sa faculté de raisonnement et les tiers qui se sentent concernés par la survie des fœtus peuvent voir dans la préservation de la vie d'autrui sans défense une vertu cardinale. Aucune compatibilité du bien ou du mal n'émerge de cette morale.

Une vision à la I. Kant rejette l'avortement. Cette règle n'est pas à caractère universel, et use d'autrui, ici, le foetus, comme moyen et non comme une fin sans son consentement puisqu'il ne peut l'exprimer. Les groupes C trouvent alors une justification à leurs interventions.

Si la morale est un guide de l’action individuelle ou collective, elle devrait pouvoir résoudre de manière simple ce type de problème. Or on constate qu'il n'en est rien. Il existe une grande variété de morales qui conduisent à des jugements de valeurs très différents.

En ce sens là l'éthique normative échoue à nous guider dans nos choix. Elle permet de classer et de mieux mesurer où sont les points de divergence dans nos systèmes de valeurs sans pouvoir trancher véritablement entre les différentes morales. Il nous faut aller plus loin et réfléchir sur la notion même de bien ou de mal.

4.3.1) un peu d'épistémologie.

D'abord il faut vérifier si les mots " bien " ou " mal " ont une signification. Par exemple pour un déterministe qui nie la présence du libre arbitre, il ne peut y avoir de signification au mots même de " bien " ou " mal ". Les animaux qui sont préprogrammés dans leur comportement ou les choses comme un volcan en éruption ne sont pas responsables de leurs actes. Le volcan ne peut être tenu comme responsable du cataclysme qu'il engendre, il en est seulement la cause. Mais ce n'est pas le cas dans la plupart des comportements humains.

Si la plupart des choses ou des organismes vivants n'ont pas de conscience et donc ne poursuivent pas d'objectifs, c'est un attribut essentiel de la nature de l'homme que d'en avoir une. Ses actions résultent d'un choix délibéré et en ce sens là il en assume la responsabilité car il aurait pu agir autrement, ce qui n'est pas le cas de l'animal ou du volcan. L'existence de la conscience individuelle et du libre arbitre fonde la théorie des choix et donc soulève la question du bien et du mal. Les économistes ne sont pas des déterministes et acceptent la proposition précédente. Mais la plupart d'entre eux sont des positivistes et nient que de tels mots aient une signification parce que les mots " bien " ou " mal " n'ont aucun sens cognitif.

Ainsi dire : " vous agissez mal en volant l'argent de votre voisin " n'a pas de signification empirique. On ne peut établir la vérité ou la fausseté de cette proposition. Les jugements de valeur ont un contenuexistentiels mais pas de contenucognitif . Ils appartiennent au domaine des émotions. Ce rejet vient de la dichotomie analytique synthétique en philosophie des sciences introduite par Hume.

Une proposition serait ou bien analytique ou empiriquement vérifiable. Ainsi si l'on ne peut trouver un contenu empirique avec lequel la phrase : "vous agissez mal en volant l'argent de votre voisin" peut être déclaré "vraie" ou "fausse", alors cette phrase n'a aucun sens. Elle n'a pas de signification factuelle. La proposition ne peut être ni vraie ni fausse. Les jugements de valeur sont des propositions éthiques qu'on ne peut déclarer vraie ou fausse sur la base d'une évidence empirique. Ce jugement (de valeur) est largement répandu dans la profession des économistes. Mais ces derniers ne mesurent pas tout l'aspect dévastateur de cette position.

Quand l'économiste enseigne que la fonction de demande est la combinaison des prix et quantités qui maximisent l'utilité ou le "bien" du consommateur, il est en train de dire quelque chose qui n'a aucune signification empirique ni cognitive ! Il ne peut trouver des conditions empiriques sous lesquelles cette phrase est vraie ou fausse.

En prêtant aux individus une morale particulière comme guide de ses actions individuelles -la maximisation du bonheur- l'économiste "positiviste" se met dans une situation intenable. Comment peut-il dire que la fonction de demande est la loi empirique la mieux établie de son domaine si en même temps il soutient que la notion de bien ou de mal n'a aucun sens ! La fonction de demande n'est pas la combinaison de prix quantités qui maximise le bien être de l'individu. C'est une combinaison de prix et de quantité qui satisfait les contraintes de budgets des individus.

La distinction analytique synthétique est une proposition qui n'est ni analytique ni synthétique. Cette distinction entre un savoir analytique a priori et un savoir synthétique a posteriori a-t-elle un sens ? Est-ce qu'il existe une connaissance qui pourrait être à la fois à priori certaine et synthétique ? Kant et Mises répondent par l'affirmative. Ainsi le concept proposé par les économistes d'un individu qui maximise son bien être ne dérive pas des faits, mais ce sont les faits qui dérivent de ce comportement ! Les faits sociaux émergent de l'action humaine et non l'inverse. En sciences sociales il est difficile d'accepter le positivisme et ou le déterminisme comme critère de démarcation entre ce qui pourrait être normatif ou positif ou entre ce qui pourrait être scientifique ou non scientifique parce que la dichotomie synthétique- analytique ne s'y applique pas.

4.3.2) la méta éthique

Maintenant si l'on rejette à la fois le déterminisme et le positivisme, cela veut dire que l'on accorde un sens cognitif aux jugements de valeur ! Cela veut dire que certains jugements de valeur sont " vrais " alors que d'autres sont " faux " ! On peut alors rechercher des valeurs morales universelles, communes ou " objectives ". Cette piste s'appellel'éthique objectiviste oul'éthique absolutiste . Il existe deux versions de cet objectivisme. L'une naturaliste a priori, l'autre rationaliste a posteriori. Lorsque le mot " bien " signifie bonheur, plaisir, utilité, comme avec l'hédonisme, ou conforme à la raison comme avec l'aristotélisme, ou bien tout ce qui favorise la vie comme avec l'éthique objectiviste de Ayn Rand, il est défini en relation avec une propriété naturelle des choses ou des êtres vivants. C'est le naturalisme. Seulement si le mot " bien " signifie " plaisir " et le mot " mal " " souffrance ", poser la question : " est-ce que les choses ou les actes qui procurent du plaisir (ou de la souffrance) sont-ils toujours bons ( ou mauvais)? " est contradictoire avec la définition puisque plaisir est synonyme de bon et souffrance de mal. Cette question n'est pas une tautologie. Elle a un sens. Elle est ouverte. On peut répondre oui ou non à cette question. C'est, écrit G.Moore (1903), commettre une faute de raisonnement : la " naturalistic fallacy " que de procéder ainsi. Une définition du "bien" et du "mal" ne peut se faire en référence à une propriété naturelle des choses ou des êtres vivants.

Si la définition du " bien et du mal " résulte d'une recherche rationnelle pour découvrir les propriétés de ces concepts comme on le fait de la lumière qui est produit par de l'électricité, alors l'attaque de Moore contre l'objectivisme ne tient plus. Par exemple, lorsque St Thomas d'Aquin décrit l'univers dans lequel s'insère l'homme, il constate que l'homme a une place dans la hiérarchie des êtres vivants et que chacun de ces êtres vivants poursuit de manière harmonieuse des buts que sa nature commande. Il en déduit que le " bien " est ce que la nature de l'être vivant lui commande. Dans un cas comme dans l'autre l'objectivisme prétend que le bien et le mal existe indépendamment de l'être humain. Est-ce que les valeurs morales existent indépendamment des individus? On ne peut rejeter aussi facilement cette approche. Le décalogue, le code Hammurabi, les lois sacrés de Manu en témoignent. Connaissez-vous une société où rompre ses promesses, mentir, tricher, voler, user de la violence, tuer, sont les règles ? Certains répondront par l'affirmative puisque ces règles s'appliquent largement dans les sociétés politiques ou politisées. Mais habituellement les sociétés civiles (et civilisées) reposent sur le respect des promesses, l'honnêteté, la vérité et la paix.

Est-ce que le critère de vérité d'un jugement de valeurs est l'individu lui même, sa perception, son opinion, ses désirs ? On parle alorsd'éthique relativiste . Le relativisme prend différentes formes. La vérité éthique peut être relative à l'individu, à la société, ou une culture ou à l'humanité. Le relativisme s'oppose à l'absolutisme ou à l'objectivisme. Les jugements moraux ne sont pas universels ni indépendants des individus. Les valeurs morales sont privées, subjectives et l'individu est la seule mesure de toutes choses.

Mais alors si l'individu est à la base de la vérité des jugements moraux, personne ne peut se tromper ou avoir des jugements de valeur " faux ". Comment alors comparer et trancher entre différents jugements moraux ? Une telle implication est radicale. La morale devient purement arbitraire, subjective et individualiste. S'il existe des valeurs morales communes, universelles qui peuvent être découvertes par un processus d'induction ou de déduction alors il existe un ensemble de valeurs morales qui s'appliquerait à tous. La morale n'est plus arbitraire ou subjective mais devient " autoritaire " au sens épistémologique du terme. Si vous êtes un objectiviste en éthique vous vous plierez aux commandements de ceux qui auront trouvé ces valeurs communes. Si vous êtes un relativiste en morale vous refuserez de vous plier aux valeurs des autres.

Une action est morale seulement parce qu'une autorité P dit qu'elle est morale, c'est la morale autoritaire. Une action est morale parce que vous dites qu’elle est morale c’est la morale subjectiviste. On devine bien, ici, que, dans un cas comme dans l'autre, cela ne suffit pas à emporter l'adhésion.

 

4.4 Entre objectivisme et relativisme: une morale fondée sur la notion de droit de propriété sur soi

Est-ce que la morale est subjective et individuelle ou objective et autoritaire? Le conflit perdure parce que les mauvaises questions ont été posées. Il ne s'agit pas en effet de savoir s'il existe un code moral "objectif" qui pourrait être découvert et sur lequel tout le monde pourrait se mettre d'accord, ni de savoir si chacun peut suivre la morale qu'il croît "vraie" compte tenu de ses propres critères d'évaluation, il s'agit de faire en sorte que chacun puisse poursuivre sa vision de la morale sans empêcher quelqu'un d'autre de suivre la sienne. C’est la position de Hazlitt (1964).

Si l’on admet l’existence séparée des individus et le libre arbitre, si l’on constate que les fins des individus sont profondémentsubjectives et que les morales qui sous tendent les actions des individus le sont tout autant, la question fondamentale de la méta éthique n’est pas de savoir si l’une est supérieure à l’autre ou s’il existeune morale objective qui s’impose à tous,mais de trouver une procédure ou une règle qui rendent compatibles entre elles la diversité des morales qui guident les actions des individus. De ce processus par lequel les différentes morales vont devenir compatibles entre elles émerge une certaine vision de ce qui est bien ou mal de faire dans une société ouverte à toutes les formes de moralité individuelle.

Où est donc la solution ? Vous l'avez déjà devinée. En effet si les questions de morale sont in fine une discussion conflictuelle sur l'usage de votre corps humain ( y compris vos pensées) ou sur celui d'autrui, il s'agit d'un conflit d'appropriation. Il suffit alors d'établir un droit de propriété sur ce corps humain et de l'attribuer au premier occupant.

L’économiste vient au secours du philosophe. Car il est ici sur un terrain familier. Les questions éthiques ne sont que des conflits sur l’usage d’une ressource particulière: son propre capital humain ou celui d'autrui. Pour résoudre ce conflit, il suffit d’attribuer un droit de propriété sur le corps humain à celui qui en est le premier occupant, c’est à dire à l’individu lui même. C’est lui qui décidera de son usage et de la morale qui guidera ses actions. On sera certain que son corps ne sera pas utilisé comme moyen à des fins auxquelles il n’aura pas consenti. On recoupe la vision morale et déontologique d'I Kant et du philosophe R. Nozick.

Le respect du droit de propriété sur soi devient le critère par lequel on juge du "bien et du mal". Tout acte qui entraîne la violation du droit de propriété d’un individu sur lui même et ce qu’il a acquis justement est un acte " injuste", "malhonnête" ou " mauvais" . Tout acte qui ne constitue pas une violation de ce droit est un au contraire "juste" ou "correct" ou "honnête" ou "bon". En langue anglaise les distinctions "right and wrong" "good and bad" recouvrent respectivement des jugements de valeur procéduraux et conséquencialistes.

Le respect du droit de propriété sur soi est le moyen par lequel on rend compatible la diversité des morales. De la cohérence et de l'universalité de ce droit de propriété sur soi émerge une éthique " objective " qui guide les actions individuelles.

L’échangevolontaire de ces droits de propriété pour les placer dans les mains de ceux qui savent en faire une meilleure utilisation signifie que le principe duconsentement joue un rôle essentiel comme guide de l'interaction individuelle.

Pour mieux apprécier ce que nous venons de rappeler, évaluons les arguments suivants :

Lors d’un débat télévisé, sur Arte, un journaliste affirmait :

" les ouvriers écossais ont été obligés d’accepter des bas salaires et de rogner sur les avantages sociaux, avec un pistolet sur la tempe, car s’ils avaient refusé, la firme Hoover aurait laissé son usine en France et les ouvriers écossais auraient été privés d’emplois."

Ce chantage à l’emploi est immoral et ne constitue pas une transaction volontaire car l’ouvrier n’a pas de choix réel entre deux emplois mais entre travailler ou rester au chômage.

Prenons une autre affirmation:

" Dans le couple infernal que forme le député Pierre et Jules, son directeur de cabinet, (Jules, pour des raisons de carrière, s’est vendu corps et âme à Pierre, le contrat a été déposé chez un notaire). Le député Pierre, qui est le trésorier de son parti politique, ordonne à Jules d’exercer sur Michel, Jacques et les autres, tous chefs d’entreprise de sa circonscription, une pression afin d’obtenir des fonds pour sa prochaine campagne politique. Jules, qui a vendu son corps et son âme à Pierre, obeit. Il va trouver chaque chef d’entreprise et les menace d’envoyer l’inspection des impôts, du travail et la Direction de l’ Action Sanitaire et Sociale (la DASS) controler les comptes et l’entreprise s’ils ne versent pas au parti une somme conséquente sur un compte en Suisse. Dénoncée par un chef d’entreprise récalcitrant, cette pratique a soulevé un tollé général. Après son arrestation, Jules a déclaré au juge qu’il n’était pas coupable car non responsable de cet acte commandité par Pierre. En effet , il n’a été que l’instrument de Pierre puisqu’il lui avait vendu à la fois son corps et son âme".

Lorsque les ouvriers ont un choix aussi drastique que de rester au chômage ou accepter un emploi dont les salaires sont faibles, cela ne signifie pas qu’ils ont été obligés de négocier avec un pistolet sur la tempe. Les patrons de Hoover n’ont pas volé la vie des ouvriers, ils ne les ont pas forcés par la violence à travailler, ce que fait l’Etat lorsqu’il impose la conscription et force les jeunes à travailler pour l’armée française même s’ils préfèrent rester au chômage. Cette contrainte implique clairement des gendarmes armés de fusils et de pistolets de service. Les ouvriers écossais qui ont accepté de prendre un emploi ont révélé simplement que le salaire minimum qu’ils exigeaient pour travailler, et qui est au moins égal à la valeur actuelle de l’indemnité de chômage, était inférieur au salaire offert par l’entreprise Hoover. D’ailleurs, dans ce débat l’ouvrier français qui représentait l’usine Hoover de Dijon et qui a été en Ecosse voir ses camarades, ne comprenant pas l’importance, dans un débat de ce style, de la métaphore rhétorique- négocier avec un pistolet sur la tempe- rectifia et dit que les ouvriers écossais avaient accepté de travailler sans être contraint. Il a fallu à nouveau l’intervention du journaliste, meneur du débat, pour que le mot de négociation avec un pistolet sur la tempe soit redit. Les mots ont leur importance si l’on veut convaincre que le comportement de Hoover est immoral. Le débat avait pour but justement de montrer que le comportement de Hoover était condamnable au moins moralement avant que l’on fasse pression auprès des hommes politiques pour l’interdire par une législation. Ce que le journaliste meneur du débat voulait montrer c’est que cet échange consenti n’était paslibrement consenti, d’où l’usage de la métaphore :" avec un pistolet sur la tempe " .

Il y aurait des consentements qui ne sont pas valables. Imaginez que vous êtes en train de mourir d’une crise cardiaque, un médecin par hasard est là, près de vous, mais il n’accepte de vous sauver la vie que si vous payez des honoraires équivalent à 1 an de votre salaire. Est-ce qu’un tel échange ou un tel consentement est valable? Non, répondront certains juristes, qui sont influencés par la rhétorique précédente, car vous avez échangé" sous l’empire de la nécessité " . C’est alors une cause de nullité du contrat. Oui, répondront d’autres juristes, car la contrainte ne résulte pas de l’action intentionnelle d’une personne, la contrainte ici ne résulte pas de l’action de la firme Hoover, mais du fait que la firme Hoover est la seule firme à proposer des emplois dans la région.

L’ affirmation suivante est beaucoup plus intéressante. Est-ce qu’un individu peut librement consentir à la vente de son capital humain à quelqu’un d’autre? Est-ce que l’esclavage peut être librement consenti?Peut-on aliéner son libre arbitre à quelqu’un d’autre?

Le consentement ne suffit pas toujours pour transférer un droit de propriété. Un droit inaliénable est un droit qui ne peut justement être transféré même avec le consentement de celui qui le détient. Quelles sont les raisons de l'inaliénabilité du libre arbitre?

Par définition un droit de propriété est tel que les autres ne peuvent violer ce droit. Si donc quelqu'un doit respecter les droits de propriété d'autrui, il ne peut aliéner le droit de propriété qu'il possède sur lui-même pour violer les droits d'une autre personne. Si Jules cède son temps de travail, son corps et son libre arbitre en acceptant d'obéir en tous points à Pierre, celui à qui il a cédé ses droits, et s’il refuse d'obéir aux ordres de Pierre, il viole les droits de celui à qui il les a cédé. Il a donc tort de désobéir. Maintenant Pierre oblige Jules à violer les droits d'un tiers en lui ordonnant de faire chanter les chefs d’entreprises.

Si on fait respecter un tel contrat deux conséquences morales s'en suivent.

a) Si on fait respecter le premier contrat l'employé n'est pas responsable de la violation des droits du tiers qu'il menace. C'est l'employeur qui est responsable.

b) Mais alors l'employé, en obéissant, viole les droits du tiers. En refusant d'obéir, il viole les droits de l'employeur.

On ne peut se décharger de sa responsabilité de violer les droits de propriété d'autrui, en transférant cette responsabilité sur un autre, même avec son consentement. Le droit que l'on transfère ne doit pas conduire à des situations contradictoires. Il faut donc choisir. Ou bien certains droits dans le contrat de travail ne sont pas aliénables (violer les droits d'un tiers au contrat), ou, si on fait respecter le contrat entre l'employeur et l'employé, le tiers en question n'a aucun moyen de faire respecter ses droits à l'encontre de l'employé, et perd ses droits de propriété sur lui-même dès que le contrat entre l'employeur et l'employé est fait.

Toute théorie des droits de propriété qui protège les individus de la violation de leurs droits par autrui conduit au fait que l'individu ne peut aliéner le droit de contrôler toutes ses actions futures. Quelque soit le contrat passé entre un employeur et un employé, l'employé ne peut que retenir le droit de ne pas violer les droits d'autrui.

Dans cet ordre d'idée on ne peut transférer son corps à une autre personne de son vivant. Supposons que A transfert partiellement ou totalement à B le contrôle de son corps (esclavage), un tel contrat ne peut être valide. A peut par consentement transférer le contrôle qu'il exerce sur son corps à quelqu'un d'autre, cependant c'est lui qui agit en obéissant aux ordres de celui à qui il a transféré ce droit. Mais comme A ne peut se transformer en machine, B est contraint de compter sur A pour contrôler ce qui lui appartient. En fait,le transfert n'est pas physiquement réalisé , parce que celui qui contracte contrôle l'objet transféré. Par ailleurs, un contrat nécessite deux parties au contrat, or l'esclavage implique que l'une des parties au contrat disparaisse. Tous les contrats impliquant l'échange d'un service entre personnes sont de ce type. Ou bien la ressource est externe et le droit de contrôler celle-ci ne pose aucun problème, ou la ressource que l'on cherche à contrôler est interne à un être humain, auquel cas il s'agit d'un droit d'utiliser cette ressource non de la transférer. Votre corps humain peut être transféré pour partie, mais vous ne pouvez pas aliéner votre contrôle sur votre corps humain sans cesser d'être un humain (i e d'être mort ou inconscient ). Vous ne pouvez pas vous débarrasser de votre propre volonté. L’individu qui se soumet à la volonté d’un maître n’est pas encore un esclave puisque sa soumission est consentie; alors que s’il change d’avis plus tard (Jules refuse par exemple d’exercer un chantage sur les chefs d’entreprise) et que son maître, Pierre, lui impose par la force cet acte, l’esclavage n’est plus volontaire.

La question fondamentale n'est pas de savoir si B peut utiliser la force pour contraindre A à faire ce qu'il veut, puisque A y a consenti, mais de savoir si ce consentement engage A dans toutes ses actions futures. Imaginez que, après avoir promis de faire quelque chose pour B (Pierre ), A (Jules ) refuse de le faire. A rompt sa promesse. B peut-il contraindre A à tenir sa promesse? Quand B use de la contrainte pour obliger A à faire ce qu'il avait promis de faire, est-ce que A peut résister de plein droit? Le contrat d’échange volontaire comme quoi B peut utiliser légitimement la force pour contraindre A, implique que A n'a pas le droit de résister à B parce qu'il a transféré le droit de contrôle sur son corps à B. Cependant, quelque soit le contrat, dans les faits, A contrôle son corps. Comme A ne peut s’engager dans des actions futures qui violeraient les droits d'autrui, il ne peut pas non plus s’engager dans des actions futures qui violeraient ses propres droits. Il y a une contradiction et une incohérence dont on se sort justement en refusant de considérer comme valide un contrat d’esclavage volontaire.

La notion de consentement conjointement avec le droit de propriété sur soi n’exclut pas certains " vices " : faute, erreur ou contrainte, ni certains problèmes d’interprétation, mais en tant que guide des actions individuelles, elle a une force qui vient de son caractère universel, de sa cohérence et du fait qu’elle rend compatible la pratique des diverses morales entre elles.

 

4.5 L ’application du droit de propriété sur soi aux conflits de valeur

Terminons ce chapitre par un retour sur les quatre problèmes fondamentaux posés par les jugements de valeur et vérifions la pertinence du droit de propriété sur soi pour les rendre cohérents.

1) Conflit de valeur à l’intérieur d’un même code moral.

Revenons sur notre exemple de la mère et de son fœtus ou du propriétaire et de son locataire. Appliquons notre structure du droit de propriété sur soi. La mère est propriétaire d'elle-même. Si le fœtus est aussi propriétaire de lui même ( comme un fœtus de 13 semaines et un nouveau- né peuvent l'être ), son statut est celui d'un locataire ou d'un invitéindésirable dans le corps de la femme. Comme l'embryon ne peut exprimer son consentement, il est placé sous droit de garde : celui de la mère. Un droit de garde sur la propriété du corps humain du fœtus a pour objet de protéger ce corps des agressions diverses jusqu'à son autonomie. Ce droit de garde peut être échangé et placé dans d'autres mains qui pensent en faire un meilleur usage. Maintenant un conflit apparaît entre deux droits de propriété sur soi. La mère ne peut être contrainte de conserver dans son corps ni d'élever un être humain qu'elle juge comme indésirable. Elle affirme son droit de propriété sur soi. Personne ne peut vivre à ses dépens sans son consentement. L'expulsion du fœtus est tout aussi morale que peut l'être celle du locataire. Le problème moral n'est pas l'expulsion en soi mais le fait que l'expulsion entraîne la mort. La femme peut attendre les neuf mois et céder son droit de garde, contre de l'argent, à un tiers. Tout le monde y gagne. Le fœtus, la famille d'accueil, et la mère qui ne veut pas s'embarrasser d'un enfant non désiré. Un marché libre de l'adoption incite la femme à choisir une autre alternative que l'avortement. Si personne n'est acquéreur de ce droit de garde, l'enfant a un défaut congénital, la mère abandonne l'enfant à sa naissance et celui-ci meurt. Si la mère désire malgré tout expulser l'enfant avant qu'il puisse naître viable, elle est obligée de s'adresser à un médecin et lui commanditer l'expulsion. Le problème moral devient celui du médecin et non celui de la mère. Car après tout, c'est le médecin qui va commettre l'acte d'agression et être responsable du décès de l'embryon, pas la mère ! C'est lui qui a un problème moral. Logiquement le contrat entre la mère et le médecin est nul. Car un contrat ne peut contenir de clauses qui violent les droits d'un tiers ici le fœtus. Les tiers qui sont concernés par le sort du fœtus après avoir épuisé l'option de l'achat du droit de garde de l'enfant, pour dissuader la mère d'avorter, peuvent alors se retourner contre le médecin en le boycottant et en le culpabilisant. Les associations en faveur des sans abris pratiquent ainsi vis-à-vis des propriétaires qui veulent expulser leur locataire indésirable. Ils savent pourtant que le locataire ne va justement pas décéder, même s'il n'a plus de logement personnel où s'abriter l'hiver venu. Ils savent aussi qu'il ne s'agit pas d'une personne sous droit de garde, mais très souvent de quelqu'un qui viole un contrat auquel il a consenti. Ils ont obtenu de la loi l'interdiction de l'expulsion durant les six mois d'hiver. Les associations de lutte pour les sans abri squattent des appartements et violent les droits de tiers pour trouver un abri à leurs protégés au lieu de louer ou d'acheter des logements comme d'autres associations caritatives le font. Elles s'opposent par la force au commissaire de police qui vient exécuter l'expulsion. Il est paradoxal de voir que le traitement accordé au locataire devrait être celui accordé au fœtus et que le traitement accordé par la loi au fœtus devrait être celui du locataire. Mais on aura compris que sous la pression des intérêts privés de certains électeurs politiquement puissants, du législateur en quête de votes et de la règle de la majorité, aucune morale cohérente et universelle permettant de guider les actions individuelles ne peut émerger de la démocratie.

2) Application du code moral à de nouvelles circonstances.

Revenons à l’exemple véridique d’un divorce qui s’est terminé par un enlèvement d’enfant. L’épouse(4) a clairement violé le contrat de mariage en rompant une promesse : " avoir des enfants de son mari ", en supposant que l’une des promesses du contrat de mariage était la présence d’enfants. Lors de la naissance de l’enfant, le mari a été trompé sur la marchandise puisqu’il s’agit d’un enfant procréé avec l’amant de sa femme et non avec lui. L’enfant qui est un tiers involontaire au contrat et qui ne peut exprimer son consentement est sous droit de garde. La rupture du contrat impliquait une " faute " de l’épouse et donc une compensation ou une réparation à la victime : l’époux. Or, le juge prononce le divorce et décide de donner la garde de l’enfant à la mère, récompensant implicitement le partenaire qui a commis la violation du contrat de mariage. Le dommage supporté par la victime " l’époux " n’est pas réparé. Le juge ne fait pas respecter l’un des principes essentiels de la compatibilité des droits : lorsqu’un droit de propriété a été violé ou lorsque l’échange volontaire d’un droit par un contrat n’est pas respecté par l’une des parties, le dommage causé implique une réparation. Le comportement de la victime est alors moral. L’époux se fait justice lui-même en privant la femme du produit de son adultère. Le comportement le plus immoral est celui de l’épouse, en revanche, l’amant dans cette histoire n’a pas un comportement immoral. Il ne viole aucun droit de propriété tant qu’il n’a pas forcé l’épouse de son collègue à avoir une relation extra conjugale avec lui car le mari n’est pas propriétaire de sa femme. Cependant on peut contester la façon dont l’époux exerce sa justice parce qu’il prend en otage un innocent, l’enfant de sa femme et de son collègue! Dans la discussion sur la notion de guerre juste nous approfondissons ce point.

3) Conflits entre différents codes moraux.

La situation ici est plus claire car le droit de propriété sur soi est strictement universel. Le statut de la femme et des enfants est celui d’êtres humains propriétaires d’eux-mêmes. On ne peut violer leur droit de propriété sur eux et le droit de garde est attribué pour protéger ce droit de propriété par pour autre chose. Comme la notion de droit de propriété s’applique aux relations entre les êtres humains pour résoudre leur conflit à propos de l’usage d’une ressource, les animaux seront considérés comme des ressources au même titre que la terre ou des arbres fruitiers. Les partisans de la protection des animaux peuvent protéger toutes les espèces qu’ils désirent en créant et en achetant des droits de garde sur les animaux qu’ils aiment. Mais tant que les animaux eux-mêmes ne communiqueront pas avec nous pour pétitionner et réclamer un droit de propriété sur eux-mêmes, ils seront traités comme des animaux. Les êtres humains ont déjà bien des difficultés à convaincre leurs propres contemporains et leur propre gouvernement qu’ils ne sont pas des animaux que l’établissement d’un droit de propriété des animaux sur eux-mêmes par eux-mêmes semble sans espoir dans l’état de la biotechnologie contemporaine. C’est-à-dire tant que nous n’aurons pas développé chez les animaux, par des manipulations génétiques et une évolution de la structure de leur cerveau, une conscience de leur destin et un moyen de nous communiquer leur désaccord sur la façon dont on les traite.

4) Conflit entre devoir et intérêt personnel.

Une personne A ne porte pas secours à une personne B dans un état de détresse caractéristique. Est-ce qu'une personne C a le devoir de forcer A à secourir B? Est-ce que C a le droit de pénétrer dans la propriété de A pour vider son congélateur ou son compte en banque, par la force, pour secourir lui-même B ? Imaginez que vous êtes A (un bourgeois, patron d’un supermarché), que B soit un chômeur et que C appartienne à un collectif de socialistes pratiquants. A est propriétaire de lui même comme B et C le sont. En ne portant pas secours à C, A ne viole pas le droit de propriété de B sur lui même. Il ne porte pas atteinte à son intégrité physique ni à ses ressources. En revanche, C dans les deux options viole les droits de propriété de A. Rien n’empêche C de venir secourir B avec son propre congélateur ou son propre argent ou avec l’argent d’autres personnes qui y ont consenti. Dans le cadre d’une structure de droit de propriété sur soi, le comportement immoral correspond aux actions de C : le socialiste pratiquant. C nie en effet par son acte de violence à l’égard de tiers qui ne partagent pas son altruisme, son propre esprit de charité. En effet, on ne peut faire la charité avec l’argent ou l’effort des autres sans leur consentement sans admettre que l’on est entrain de faire supporter à d’autres le coût d’opportunité de son propre altruisme.

Faute de révéler son altruisme en sacrifiant ses propres ressources ou celles de personnes qui y ont consenti, C passe pour ce qu’il est : un voleur(5) .

La plupart des puzzles que nous avions signalés au début de ce chapitre reçoivent une solution simple et directe dans le cadre d’une morale fondée sur le droit de propriété sur soi.

Le droit de propriété sur soi est un principe éthique méta normatif qui permet d'interpréter, d'évaluer et finalement de coordonner les actions individuelles (mais aussi les systèmes politiques, les législations ou le droit ) de telle sorte que les individus puissent être protégés contre les utilisations de leur corps ou de leur esprit pour d'autres fins que celles auxquelles ils n'ont pas consenties. Le droit de propriété sur soi détermine fondamentalement ce que devrait être l'état de droit, la loi et les législations.

M. Rothbard (1926-1995)

Cet auteur applique d'une façon stricte le concept de droit de propriété sur soi
aux jugements moraux. Un ouvrage essentiel pour former l'epsrit critique
même si l'on ne partage pas son point de vue :
The Ethics of Liberty, 1982 Atlantic Highland Humanities Press

Question d'évaluation

Vraie, faux ou incertain ?

Lorsque vous commettez un crime passible de 20 ans de prison, cette pénalité est faite pour vous dissuader de commettre ce crime. Plus cette pénalité est sévère moins vous commettrez de crime. Maintenant vous remarquez que cette peine vous est infligée si vous avez commis le crime. Imaginez que vous alliez voir le Juge et passiez le marché suivant avec lui: vous faites d'abord 20 ans de prison, la peine accomplie, vous commettez un forfait qui vaut cette peine. Vous serez autant dissuadé de commettre le crime que la peine soit infligée avant ou après le crime. L'économiste est donc indifférent à l'instauration d'un marché où l'on achète et vend le droit de commettre des crimes.

Réponse : faux

Le premier argument qui nous permet de rejeter cette affirmation est conséquencialiste et simple : dès que la probabilité d'être appréhendé et sanctionné n'est pas unitaire, il est préférable pour un individu de commettre le crime d'abord et d'attendre ensuite d'être arrêté et de voir la sanction être appliquée. Le deuxième argument est déontologique. Le juge a pour rôle de protéger la propriété des individus sur eux-mêmes, il ne peut donc établir un marché où l'on achète et vends le droit de ne pas respecter la propriété des individus sur eux-mêmes sans créer une incompatibilité des droits. Mais comme vous l'avez déjà remarqué, l'État a créé ce type de marché le plus légalement du monde : les permis de taxis ou les permis de polluer. La vente de ses faveurs politiques au marché noir (achat à un homme politique d'un permis de construire ou d'un contrat public) est aussi courant.


4.6
Une discussion classique en philosophie morale : la notion de guerre "juste"


Dans une société où les individus sont libres, l'organisation de la protection des droits individuels est dans les mains de chacun puisque chacun a la pleine souveraineté sur lui-même. Cela implique une organisation militaire qui respecte un principe général de non-coercition comme la possibilité pour chaque individu d'assurer sa propre défense comme il l'entend. Lorsque cet individu s'associe avec d'autres pour protéger ses droits fondamentaux, il s'engage dans une société politique, et le fait dans l'esprit de l'article 2 de la

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 :

"le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété et la résistance à l'oppression"

Lorsque cet individu détient des armes ou paye des gens d'armes, c'est pour assurerla protection de ces droits fondamentaux et non pour assurer la pérennité d'un gouvernement en place. Il accepte de verser son sang pour préserver sa liberté, sa vie ou sa propriété ainsi que celles des êtres qui lui sont chers et non pour préserver la vie des membres d'un groupe particulier d'individus au pouvoir.

Dans cette vision, un principe immédiat se dégage sur l'usage des armées : celui de lalégitime défense .

L'usage des armées implique la protection contre uneagression créant un tort de la part d'autres bandes armées. Cette agression se caractérise par un manquement grave à l'obligation de respecter les droits fondamentaux des individus (par exemple le pillage d'un territoire qui est la propriété ou la copropriété des individus qui y habitent), par la création d'un dommage mesurable, et par une connexion entre les manquements à l'obligation et le dommage. Le premier -le manquement à une obligation- doit causer le second -le dommage-. L'armée intervient donc en cas de légitimedéfense , et s'il y a dommage,elle poursuit des agresseurs pour obtenir réparation . Il n'y a pas de différence entre une agression individuelle et une agression organisée par une masse d'individus.

Le principe de légitime défense

La mission des armées est simple et claire. Il s'agit d'un corps de professionnels des armes spécialisés dans uneprotection particulière : la protection contre des prédateurs qui viendraient en masse et que l'on ne pourrait arrêter autrement. Les autres types de menaces font appel à d'autres professionnels en charge de la sécurité et de la protection des droits fondamentaux des individus.

Les principes de légitime défense et de poursuite des agresseurs responsables des dommages causés constituent les piliers de toute intervention militaire. C'est la raison pour laquelle la décision de l'intervention militaire devrait être mise dans lesmains de juges et non pas dans les mains d'hommes politiques prêts à user d'une armée de citoyens ou de professionnels pour satisfaire les intérêts privés de ceux qui les ont portés au pouvoir et très souvent pour conforter leur propre pouvoir politique. Rappelons que l'usage de l'armée allemande est dans les mains de la cour constitutionnelle allemande.

Des principes généraux, on peut passer aux règles pratiques de l'usage des armes. Comme le fait remarquer E. Mack(6) les choses ne sont jamais aussi simples qu'on le voudrait ! L'usage d'une armeée dans sa frappe n'est jamais aussi sélective qu'on le souhaite. Une armée en campagne n'est pas comme un fusil à lunette. Est-il admissible de tuer des innocents (ou de menacer de tuer des innocents), qui ne sont pour rien dans le conflit, pour combattre (ou dissuader) les agresseurs ?

Il existe en droit une longue réflexion sur ce sujet. Elle a été initiée par les scolastiques au travers le " jus in bello " et le " jus ad bellum "(7) .

Ainsi l'usage d'une bombe nucléaire, (ou la menace de son utilisation) comme de n'importe quelle bombe, fut-elle celle posée par un " terroriste " a des effets collatéraux sur des innocents(8) . Peut-on tuer des soldats irakiens qui envahiraient notre sol sachant qu'ils ont été enrôlés de force ? Ne sont-ils pas innocents eux-aussi ? Peut-on faire une intervention militaire préventive comme le souhaite les Etats Unis contre le dictateur irakien ou comme certains a posteriori l'auraient souhaité contre l'Allemagne hitlérienne ? Peut-on sacrifier tous les principes moraux dans le seul but de gagner la guerre ? Peut-on torturer des agresseurs, des complices ou des innocents pour obtenir des renseignements que l'on suppose vitaux pour la poursuite du combat ? Peut-on exécuter ses propres soldats s'ils refusent d'obéir aux ordres ? Doit-on intervenir militairement pour sauver des individus ou des populations qui ne vous ont rien demandé et avec lesquelles vous n'avez aucun lien, par simple souci humanitaire ? Peut-on pratiquer au niveau militaire l'assistance à personnes en danger ?

Les limites de la légitime défense.

La légitime défense est une riposte à une agression contre des biens et/ ou des personnes. Il s'agit d'empêcher l'agression ou de poursuivre l'agresseur pour qu'il restitue ou répare les torts causés à des victimes.

La première contrainte morale imposée par la légitime défense est laproportionnalité de la riposte. Imaginons une invasion de Tahiti par les australiens. Ceux-ci excédés par nos essais nucléaires dans leur sphère d'influence décident d'agir militairement. L'armée française peut-elle atomiser Sydney, à l'arme nucléaire, pour protéger Tahiti d'une invasion australienne ?

La seconde contrainte morale imposée par une légitime défense est que la riposte ne frappe pas destiers innocents . La victime d'une agression ne peut être tenue pour responsable des effets collatérauxnon prévisibles induits par sa riposte mais il peut l'être si ces effets sont prévisibles. Il est clair que si vous savez que dans la riposte, vous pouvez blesser ou tuer quelqu'un, tiers innocent à l'agression, vous devenez agresseur à son égard. Le principe de légitime défense ne s'applique qu'aux agresseurs. L'action de légitime défense sera alors injustifiée. Cependant, si la victime d'une agression doit mettre en balance sa vie et celle du tiers innocent ou si l'agresseur recherche l'impunité en commettant son forfait au voisinage d'innocents, la décision de riposter ou non, reste dans les mains de la victime. Quand l'agresseur recherche cette impunité, il prend des innocents en otage. Les otages, de tiers innocents, deviennent victimes.

Cependant peut-on prendre en otage quelqu'un pour dissuader un agresseur éventuel d'agir ou un agresseur réel de continuer son agression ? Qui agresse qui ? Peut-on menacer un inspecteur des impôts de vitrioler ses enfants pour qu'il cesse ses agressions permanentes sur le portefeuille des contribuables ? Peut-on prendre en otage une population pour dissuader les terroristes (ou les résistants) d'agir ? La réponse semble clairement négative. Quand les allemands prennent en otage la population française pour dissuader les résistants d'agir et de tuer des militaires allemands, leur comportement est immoral parce que ce sont finalement eux les agresseurs. Si le gouvernement français prenait en otage la population musulmane pour dissuader les intégristes de poser des bombes dans le métro parisien, clairement le gouvernement français serait l'agresseur. Et si les intégristes musulmans prenaient en otages des français pour libérer leurs compagnons emprisonnés, ils se comporteraient comme des agresseurs à l'égard de ces populations. La pratique de la dissuasion nucléaire ressemble beaucoup à ce type de dilemme. Les victimes - ceux qui sont pris en otages- ou leurs ayants-droit- sont alors en état de légitime défense. Ils peuvent donc riposter à l'agression.

C'est la raison pour laquelle les armements, comme leur utilisation, doivent être tels qu'ils sontsélectifs . Ces armes doivent dans la mesure du possible frapper les agresseurs. Un usage de la dissuasion nucléaire dans une stratégie anti-cité semble profondément immoral. Les bombardements à haute altitude aussi. Sous cet angle, l'évolution de la technologie militaire a fait de gros progrès. Mais que vaut cette approche déontologique face à un prédateur pour qui les êtres humains peuvent être traités comme des animaux et éradiqués en masse comme on le fait actuellement pour des poulets ou des vaches folles au nom de la protection du consommateur ou de la protection d'un peuple, d'une race ou d'un idéal religieux ou d'une classe sociale? Il semble difficile alors de rejeter une argumentation conséquencialiste nous disent les partisans de la dissuasion. La légitime défense doit être efficace c'est-à-dire aboutir au résultat souhaité : la protection des droits individuels. Et si la seule manière d'arrêter l'agresseur est de prendre en otage des tiers innocents auquel il tient, doit -on se priver, au nom d'une certaine déontologie, de cet instrument radical pour stopper l'agression ?

C'est justement le propre d'une argumentation déontologique que de s'interdire l'usage d'un instrument qui, même s'il est très efficace, viole les droits de propriété sur soi de tiers innocents. La cause semble entendue.
Cependant il faut encore démontrer que la dissuasion nucléaire viole les droits de tiers innocents. Revenons à la prise d'otage d'un individu, tiers au conflit (les enfants de l'inspecteur des impôts ou l'ensemble des moscovites dans une stratégie nucléaire anti-cité). La caractéristique principale de la dissuasion par la prise d'otages, tiers au conflit entre le prédateur et la victime, est que la victime, qui cherche à se protéger de l'agresseur, annonce qu'il a l'intention conditionnelle de provoquer la mort d'innocents par dizaine de millions, (innocents auxquels le prédateur tient) si l'agresseur agit. Mais avoir l'intention conditionnelle de commettre un crime, ce n'est pas commettre le crime. Ce qui est mal c'est de commettre le crime, non d'en avoir l'intention. Quand la victime prend en otage des innocents auxquels le prédateur tient, pour faire cesser l'agression, et que sa menace est crédible, il signale à l'agresseur le coût d'opportunité réel de son acte d'agression. Il signale aussi aux otages ayant un lien avec l'agresseur que c'est à eux, aussi, de discipliner l'agresseur avec lequel ils ont des liens. Cette dissuasion est là pour empêcher une violation de droits individuels non pour la provoquer ou menacer la vie des otages. Elle signale à l'avance le prix qui sera demandé, à titre de compensation du dommage créé, à l'agresseur. On remarquera que les otages en question ne sont pas des tiers innocents. Ce sont des tiers qui acceptent dans leur rang des prédateurs ou qui acceptent de remettre leur destin entre leurs mains. Il n'y a donc pas nécessairement incompatibilité entre une morale déontologique et une certaine efficacité.

Cependant cela nous indique la direction des recherches en matière d'armements. Il faut trouver des armes précises sans effets collatéraux sur des tiers effectivement innocents.

Il est intéressant aussi de remarquer que les armes servant à neutraliser, sans tuer, les agresseurs ont un rôle important à jouer dans une vision individualiste des conflits entre Etats, car d'une certaine manière les véritables agresseurs sont les gouvernements, pas les hommes qu'ils envoient pour commettre le crime. Bien que ces derniers peuvent déserter, se révolter contre leurs supérieurs lorsque ceux-ci commanditent un crime, on peut supposer qu'ils sont des tiers innocents au conflit qui les dépasse. Des armes qui les neutralisent, sans les tuer, ont un intérêt stratégique évident dans le cadre de la légitime défense(9) , même si ces militaires doivent être sanctionnés pour avoir exécuté des ordres qui violent les droits individuels fondamentaux de leurs victimes. Ceci nous amène directement au type d'intervention admissible dans une telle doctrine militaire.

Les armes non létales

Il existe aujourd'hui même une variété d'armes non létales que les gouvernements cherchent à utiliser et développent de plus en plus. Elles sont en général chimiques biologiques ou bine armes à lasers ou micro ondes, armes acoustiques ou électromagnétiques. Les incapacitants sont connus des manifestants : gaz poivré, lacrimogène, bombes puantes, somnifères etc. Les armes à faisceaux lasers ou micro ondes le sont moins, mais sont actuellement développées par l'armée américaine. Les armes électromagnétiques comme les faisceaux lasers qui aveuglent et les micro ondes qui donnent une sensation de brûlures font l'objet de recherches. On teste même des images holographiques. Les matraques électriques sont déjà en opérationnelles comme les balles en caoutchouc. Les armes acoustiques (infrasons et technologies paralysantes) font l'objet d'expérimentation. Les vibrations acoustiques sont utilisées par exemple contre les chiens, elles peuvent l'être contre les humains. Enfin des substances adhésives, corrosives ou fragilisantes sont utilisées pour empêcher le déplacement de certains matériels. Les mousses glissantes, canons à glu, modificateurs acides de carburants, lubrifiant superadhésifs constituent une panoplie d'armes utiles pour paralyser le déplacement de troupes ennemies. Toutes ces armes ont cessé d'être de la science fiction.
Même si on ne peut garantir qu'elles sont sans risques, elles n'ont pas pour finalité de tuer. Elles permettent ainsi à des gouvernants de contrôler des manifestants ou des individus dangereux ou jugés tels sans faire de bavures. Leur développement inquiète les gouvernants parce qu'elles sont aussi faciles à produire et très individualisables. N'importe qui pourrait en acheter et ainsi résister à l'Etat. Imaginez deux minutes que chaque automobiliste utilise son faisceau laser ou une mousse glissante ou un petit canon à glu pour échapper à un policier qui veut que les automobilistes portent absolument ma leur ceinture de sécurité dans leur voiture ou ne fasse pas d'excès de vitesse, ou est-ce qu'on irait dans un tel monde? Dieu merci, l'Etat est là , il veille.... à son monopole. Il interdira bientôt aux citoyens d'acquérir ou de porter des armes de ce style.

Quel type d'intervention est admissible?

Les interventions de l'armée française pour les motifs les plus divers, de la cause humanitaire en Yougoslavie à l'assistance de gouvernement qui agresse ses propres citoyens en Afrique, à la participation à des opérations de police internationale comme en Irak, ne rentrent pas dans le cadre des principes de la légitime défense ni de la poursuite d'agresseurs pour réparation de torts causés. S'il n'y a aucune menace contre des français et s'il n'y a pas de contrat de protection offert à des étrangers, l'intervention est moralement bien difficile à justifier.

En revanche, on peut concevoir de vendre la protection militaire à des étrangers. S'ils font appel à l'armée française pour être défendus contre des agresseurs extérieurs et qu'ils paient les coûts des opérations militaires à l'extérieur , il n'y a rien à redire. S'il s'agit de protéger des français à l'étranger qui sont menacés par les gouvernants du pays où ils sont, une intervention militaire est concevable, à condition que ces français qui sont à l'étranger paient une prime d'assurance supérieure à ceux qui sont restés sur le territoire puisqu'une telle protection est plus coûteuse. Toutes les autres formes d'intervention ne sont pas concevables.

La guerre " juste " implique :
- une proportionnalité dans la riposte
- une sélectivité et une précision des frappes pour ne pas créer de dommages à des tiers innocents
- la poursuite et l'arrestation des membres de gouvernements qui auraient agressé des individus ou des pays entiers
- la non-intervention dans un conflit pour assistance en absence d'accords militaires entre Etats locaux ou copropriétés.
- L'intervention militaire est sous le contrôle des juges.

 

Questions d'évaluation

Question 1
Il n'y a aucune justification pour distinguer le bien du mal, pas plus qu'il y en a quand on distingue entre le vert et le jaune.

Question 2
Un fœtus est un être humain innocent,
il est mal de tuer un être humain innocent,
Donc, il est mal de tuer un fœtus

Question 3
La morale de Kant est téléologique

Question 4
La différence entre l'utilitarisme et l'hédonisme est que le premier juge des conséquences des actions humaines en termes de choses utiles à la vie alors que le second en juge en termes de plaisir.

Question 5
Vous êtes le Premier ministre de votre pays qui s'oppose au gouvernement irakien et au gouvernement cubain. Devez-vous imposer un blocus à l'égard de l'Irak ou de Cuba, sachant qu'un tel blocus va appauvrir les citoyens les plus pauvres de ces pays?

 

(1) F.Snare (1992) , The Nature of Moral Thinking, London and New York Routledg

(2) Cette section doit beaucoup aux discussions et aux conférences de Douglas Rasmussen faites à l'Université de Paris II en 2002.

(3) D. Rasmussen 1999 " Human Flourishing and the Appeal to Human Nature " Social Philosophy and Policy foundation.

(4) Votre épouse a eu une liaison avec l'un de vos collègues. Un enfant est né de cette histoire d'amour pendant votre mariage. Votre femme divorce et se remarie avec votre collègue. Votre femme obtient la garde de l'enfant. Vous enlevez l'enfant et vous partez à l'étranger avec lui. 11 ans plus tard votre ex-femme vous retrouve dans le pays dans lequel vous êtes réfugié avec son enfant. Elle vous poursuit en justice pour enlèvement d'enfant et demande la restitution de l'enfant à ses parents

(5) et non un Robin des Bois comme les gens qui pratiquent ces actions aiment à nous le faire croire. Robin des Bois détroussait les collecteurs d'impôts pour restituer l'argent volé aux contribuables c'est-à-dire aux serfs, petits bourgeois et artisans qui composaient le peuple de l'époque, et il combattait des seigneurs et princes normands qui occupaient les terres des saxons. Il a symbolisé la résistance des saxons devant les conquérants normands

(6) E.Mack 1995 " Rights,Just War, and National Defense " in Liberty for the 21 st Century ed T.Machan et D.Rasmussen, Rowman et Littlefield.

(7) G.Bacot 1989, La doctrine de la guerre juste, Paris Economica.

(8) on peut rappeler incidemment que les bombes posées par les intégristes musulmans ou ceux qui se réclament d'eux frappent des innocents qui la plupart du temps ne sont même pas des français. On critique leurs actions, mais qu'est-ce que la dissuasion nucléaire dans sa stratégie anti-cité? Il s'agit bien aussi de la même pratique. Il est étonnant d'ailleurs de voir que si un individu disposait d'une arme nucléaire miniaturisée et qu'il menaçait d'atomiser Paris si son inspecteur des impôts ne le laisse pas en paix, la plupart des citoyens n'admettraient pas un tel acte. Or, ils admettent une telle action lorsque le gouvernement français menace de sa force de frappe nucléaire les habitants de Moscou ou de Bagdad, pour dissuader le gouvernement russe ou irakien de venir piller les français. Comment se fait-il que le citoyen français refuse à un individu particulier de faire ce qu'une poignée d'individus, qui prétendent gouverner la France, font aux étrangers?

(9) Il est frappant que de telles armes existent et soient mises dans les mains de la police ou de forces d'intervention chargées de contrôler les citoyens, alors qu'elles sont interdites aux citoyens. Si de telles armes protègent les individus, sans tuer les agresseurs, il s'agit d'armes particulièrement aptes à assurer la légitime défense des particuliers. Mais, on aura compris depuis longtemps que le monopole de la police ou de l'armée sur les armes n'a pas pour objet la protection des citoyens mais celle des gouvernants.

 

Chapitre 4

Sommaire

4.1 La notion de morale

4.2 L'éthique normative

4.3 L'échec de l'éthique normative : de l'épistémologie à la méta éthique

4.4 Entre objectivisme et relativisme : une morale fondée sur la notion de droit de propriété de soi

4.5 L'application du
droit de propriété sur soi aux conflits de valeur

4.6 Une discussion classique en philosophie morale : la notion de guerre " juste "

Question d'évaluation

 

Résumé

1 Une morale conséquencialiste soutient que ce qui bon ou mauvais se décide sur la base des conséquences qu'entraîne une action individuelle.

2 Les économistes, postulent que le moteur de l'action humaine repose sur une vision conséquencialiste du bien et du mal. Ils supposent que les individus sont aristotéliciens quand ces derniers usent de leur libre arbitre et d'un principe de rationalité pour guider leurs actions individuelles et que ces individus sont hédonistes lorsqu'ils jugent des conséquences d'une action en termes de poursuite du bonheur ou de la satisfaction ou de la réalisation de leurs projets ou désirs.

3 Les morales qui insistent sur l'aspect procédural des actes et non sur leurs conséquences sont déontologiques.

4 Si l'on admet l'existence séparée des individus et le libre arbitre, si l'on constate que les fins des individus sont profondément subjectives et que les morales qui sous tendent les actions des individus le sont tout autant, la question fondamentale de la méta éthique n'est pas de savoir si l'une est supérieure à l'autre ou s'il existe une morale objective qui s'impose à tous, mais de trouver une procédure ou une règle qui rendent compatibles entre elles la diversité des morales qui guident les actions des individus.

5 Le respect du droit de propriété sur soi est le moyen par lequel on rend compatible la diversité des morales. De la cohérence et de l'universalité de ce droit de propriété sur soi émerge une éthique " objective " qui guide les actions individuelles

6 Le droit de propriété sur soi est un principe éthique méta normatif qui permet d'interpréter, d'évaluer et finalement de coordonner les actions individuelles (mais aussi les systèmes politiques, les législations ou le droit ) de telle sorte que les individus puissent être protégés contre les utilisations de leur corps ou de leur esprit pour d'autres fins que celles auxquelles ils n'ont pas consenties. Le droit de propriété sur soi détermine fondamentalement ce que devrait être l'état de droit, la loi et les législations.

 

Lectures Conseillées

A. Rand 1993,La vertu d’égoîsme ,Les Belles Lettres, Collection Iconoclaste

H. Hazlitt 1964, The foundations of Morality, Nash Publishing, Los Angeles.

J. L. Mackie 1977,Ethics : inventing Right and Wrong , Penguin Books

D. Rasmussen 1999, "Human Flourishing and the Appeal to Human Nature " Social Policy & Policy Foundation

M. Rothbard 1982,L’Ethique de la liberté , Paris, Coll "Laissez-faire"; Les Belles Lettres (traduction de The Ethics of Liberty, Atlantic Highland Humanities Press).

P. Singer 1986,Applied Ethics , Oxford Readings in Philosophy, Oxford University Press

F. Snare (1992),The Nature of Moral Thinking , London and New York Routledge
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