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Bienvenue sur le site de Bertrand Lemennicier  Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme, ces droits sont : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression (Article 2 de la déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen du 26 août 1789)  "Quand même tu aurais à vivre trois mille ans, et trois fois dix mille ans, dis-toi bien que l'on ne peut jamais perdre une autre existence que celle qu'on vit ici-bas, et qu'on ne peut pas davantage en vivre une autre que celle qu'on perd". Marce Aurèle, Pensées, Livre II, maxime 14  "La vertu de la rationalité signifie la reconnaissance et l'acceptation de la raison comme notre seule source de connaissance, notre seul juge des valeurs et notre seul guide d'action" Ayn Rand , La vertu d'égoisme,  J'ai le pouvoir d'exister sans destin, Entre givre et rosée, entre oubli et présence. Médieuse de Paul Eluard 1939 
théoreie des groupes de pression
 
THÉORIES ORTHODOXES DES GROUPES DE PRESSION
par
Mancur Olson
dans
Logique de l'action collective
Paris PUF collection Sociologies


Le point de vue philosophique

De même que les marxistes exaltent et glorifient la lutte des classes, ainsi beaucoup de non-marxistes exaltent et glorifient les groupes de pression. Un grand nombre de théoriciens connus, surtout aux Etats-Unis, louent sans restriction ou acceptent avec des réserves le principe du groupe de pression et jugent ridicules et infondées les inquiétudes que les journalistes ou les non-spécialistes manifestent à son égard. Tous ses thuriféraires présentent entre eux des différences notables, ils s'accordent toutefois sur un point : la fonction bénéfique que remplissent de tels groupes. Nombreux sont ceux qui soutiennent qu'ils se contrebalancent les uns les autres, de sorte que, en fin de compte, l'équilibre se trouvant rétabli, aucun n'a le pouvoir de porter préjudice au reste de la société.

Il serait difficile de tracer l'historique de ce courant de pensée. Mais on peut voir une de ses sources dans ce qu'on appelle la " théorie du pluralisme ", dont les thèmes dépassent de loin le cas particulier du groupe de pression qu'ils ne touchent qu'occasionnellement. C'est une philosophie politique qui déplore que les pouvoirs exorbitants de l'Etat en la matière restreignent le rôle constitutionnel des associations privées de toutes sortes telles que les syndicats, les Eglises, les coopératives. Opposée tout autant à l'Etat-nation des hégéliens qu'aux extrêmes de l'anarchisme et du " laissez-faire " individualiste, elle voit le salut dans une société où un grand nombre d'associations privées fonctionneraient comme médiatrices entre l'individu et l'Etat.
Le pluralisme favorise le développement des groupes de pression même si ce n'est pas là son propos, premièrement parce qu'il met l'accent sur la spontanéité, la liberté de l'adhésion qui caractérise l'association privée face à la contrainte étatique. Ecoutons un des tenants du pluralisme, A. D. Lindsay :

" La vie dans la communauté sociale est vécue par les individus sous toutes les formes de relations - églises, syndicats, institutions de tous genres. La vie religieuse, scientifique, économique de la communauté passe par eux. Chacun a son développement propre. Ils sont un lieu d'initiative, de spontanéité, de liberté. Ce lieu ne peut être occupé par l'Etat et ses instruments de coercition ". (Souligné par nous.)

Les pluralistes ont emprunté en partie cette théorie à deux juristes fameux, l'Allemand Otto von Gierke et l'Anglais F. W. Maitland. Le problème auquel se sont intéressés d'abord les deux spécialistes est celui des associations privées auxquelles on refusait une " personnalité légale " - le statut des unités comportant des droits et des devoirs sanctionnés par la loi et ils trouvèrent dans la pensée et la pratique du Moyen Age une conception des groupes organisés et des associations qui insistait sur leur éclosion spontanée et qu'ils estimèrent pouvoir servir de base à une théorie moderne du droit. L'idée qu'une organisation privée était une formation indépendante volontaire reçut un appui ultérieur de la part de plusieurs savants, qui bien que n'adhérant pas toujours au pluralisme, n'en partageaient pas moins l'enthousiasme pour le type d'associations volontaires. Le sociologue américain John Dewey est l'un d'entre eux. Enfin, le pluralisme dans l'association privée est un des thèmes favoris des corporatistes français. Paul-Boncour, qui devait par la suite devenir Premier Ministre, soutenait que l'histoire des associations professionnelles régionales ou autres montrait qu'à tous les âges et dans tous les pays de tels groupes étaient nés spontanément et avaient fini par devenir une force décisive dans leur branche d'industrie ou d'activité. A l'instar de Paul-Boncour, l'illustre sociologue français Emile Durkheim avait des positions proches du corporatisme en ce sens qu'il croyait dans les causes sociologiquement naturelles et les effets psychologiques bienfaisants d'un réseau d'associations organisées selon les secteurs d'activité et était partisan d'un système de gouvernement où ce type de groupe jouerait un rôle éminent.

La conception de l' " Etat corporatiste " - un gouvernement élu selon un scrutin fondé sur les catégories socioprofessionnelles plutôt que selon un découpage géographique des circonscriptions - offre peut-être quelque similitude avec la thèse selon laquelle les groupes de pression, compte tenu de leurs effets bénéfiques, devraient jouer un rôle plus important. La théorie corporatiste d'un Etat a joui pendant longtemps d'une grande popularité sur le continent, notamment en France où une de ces variantes a été défendue aussi bien par de nombreuses organisations catholiques (elle a été encouragée officiellement par le Vatican) que par le Président Charles de Gaulle. La volonté d'asseoir l'organisation politique sur les catégories socioprofessionnelles et sur les métiers plutôt que sur des bases géographiques a caractérisé aussi certains courants de pensée syndicaliste ou fasciste et elle s'est, dans une certaine mesure, exprimée et réalisée dans l'Italie fasciste et dans la France de Vichy.
Economie institutionnelle et groupe de pression

L'un des plus brillants défenseurs d'un scrutin selon les catégories professionnelles est l'économiste John R. Commons, et dans son cas, sa prise de position en faveur d'un tel mode d'élection est directement liée au soutien véhément qu'il apporte aux groupes de pression. A un certain moment, Commons a réclamé que chaque groupe d'intérêt puisse élire directement ses représentants, lesquels représentants constitueraient le véritable corps législatif de l'Etat.

G. D. H. Cole et d'autres socialistes de tendance corporatiste se sont fait les porte-parole d'un système analogue en Angleterre. Mais le plus souvent Commons s'est contenté d'affirmer que les groupes de pression étaient les forces les plus représentatives et les plus bénéfiques à la politique économique aux Etats-Unis.
L'idée maîtresse de Commons est que les mécanismes du marché ne réussissent pas d'eux-mêmes à obtenir de bons résultats dans les divers secteurs de l'économie et que cette carence est due aux disparités existant entre le pouvoir de négociation des différents groupes. Une action collective patronnée par le gouvernement se montre impuissante à effacer ses inégalités à moins que les groupes de pression ne le contraignent à entreprendre les réformes nécessaires, puisque les politiciens de l'appareil et les riches tiennent dans leurs mains le pouvoir législatif. Ainsi, aux yeux de Commons, les groupes de pression étaient virtuellement un moyen indispensable pour assurer un ordre économique juste et rationnel. Les conflits entre les multiples groupes d'intérêt étaient les véhicules des réformes et du progrès. L'économiste, pensait Gommons, ne devait pas rechercher une législation économique qui viserait à l'intérêt de la société tout entière, mais bien plutôt s'affluer à quelque classe, en tant que groupe de pression, et le conseiller quant aux mesures à prendre pour défendre son intérêt à longue échéance. Après tout c'est pour s'être identifiés avec les classes commerçantes et industrielles montantes de l'Angleterre du XIXe siècle que les économistes classiques en sont venus à exercer une influence décisive sur la politique économique de la Grande-Bretagne. Mais l'aspect le plus intéressant de la pensée de Gommons, pour ce qui regarde notre propos actuel, est la croyance que les groupes de pression sont plus représentatifs du peuple que les législatures fondées sur la représentation territoriale. Dans son dernier livre, rédigé en collaboration avec Kenneth Parsons où il résume sa thèse, il écrit :

" Un indice majeur en ce qui concerne les groupes de pression est la concentration récente de leurs quartiers généraux à Washington, la capitale politique du pays. Les groupes de pression deviennent réellement un parlement des corps de métiers du peuple américain plus authentiquement représentatif que le Congrès élu selon un découpage géographique des circonscriptions. (Souligné par nous.) Ils sont le pendant informel de l'Etat corporatiste de Mussolini, l'Etat italien réparti par secteurs professionnels ".

La ferveur de Gommons va jusqu'à lui faire dire que les groupes de pression et tout spécialement les syndicats, les coopératives agricoles sont les institutions les plus vigoureuses de la société et les forces vives de la démocratie. La liberté de former des groupes de pression est, de toutes les libertés démocratiques, la plus fondamentale. Si la législation traditionnelle a été capable de résister aux assauts du communisme et du fascisme, c'est surtout, estime-t-il, qu'elle permet à son tour la liberté de s'associer en groupes d'intérêt ou de pression afin d'assurer sa survie.

" Mais la plus impérieuse de toutes les raisons en faveur de l'amélioration de la législation, c'est la protection qu'elle peut apporter aux associations volontaires... Les droits de l'homme actuellement sont ces droits de libre association..., les libertés civiles qui rendent possible l'association volontaire des syndicats, des coopératives de cultivateurs, des sociétés d'affaires et des partis politiques. C'est leur association et non l'ancien individualisme, l'action libre des individus qui constitue le rempart du libéralisme et de la démocratie moderne contre le communisme, le fascisme ou le capitalisme de la finance ". (Souligné par nous.)

Cet aspect de la pensée de Commons a été repris et développé à une époque plus récente par Kenneth Parsons, le disciple et l'interprète le plus profond de Commons. Enfin certains points de la théorie de Kenneth Galbraith concernant le rôle de contrepoids que peut jouer l'action politique des groupes de pression rejoignent les vues de Commons.

Théories modernes des groupes de pression : Bentley, Truman, Latham

Ce n'est pas parmi les économistes, mais parmi les spécialistes de sciences politiques que la thèse de Commons sur les groupes de pression a trouvé le plus d'adeptes. Les spécialistes de sciences politiques ont, en effet, élaboré une théorie du comportement de groupe offrant des similitudes frappantes avec les arguments exposés par Commons. L'idée que les intérêts de groupe sont des facteurs absolument décisifs du comportement économique et politique est admise par presque tous sinon par tous les penseurs de cette discipline. Comme le souligne Earl Latham dans son ouvrage The Group Basis of Politics :

" Les auteurs américains qui ont traité de politique ont été de plus en plus amenés à adopter le point de vue que le groupe est la forme politique fondamentale ". Le Pr. Latham lui-même est d'accord avec cette thèse. " On a souligné et répété que la structure de la société est associationnelle. Les groupes en sont la base... Ce qui est vrai pour la société, est vrai pour la... communauté économique " .

L'analogie entre la pensée de Commons sur le comportement du groupe en économie et en politique et le courant de pensée politique classique peut être facilement illustrée. Le Pr. Latham s'y emploie avec une parfaite clarté :

" Le concept de groupe... a été utile en apportant aux économistes une connaissance des institutions humaines au moyen desquelles les hommes extraient le charbon, fabriquent le savon, instaurent le crédit et répartissent les ressources de la production. Commons, Veblen, Clark, Andrew et d'autres pionniers de l'étude empirique de formes de groupes économiques telles que les banques, les corporations, les syndicats, les compagnies de chemin de fer, les courtiers, etc., ont largement contribué à réviser la notion que quelque droit objectif indépendant des hommes remplissait de quelque manière chaque bourse en proportion directe et exacte de la contribution de son possesseur à la totalité des biens et des services de la société. II y a un siècle, la théorie économique a fixé, par définition, la nature de l'univers économique et a essayé d'établir, par déduction, ses caractéristiques : un monde économique peuplé par une multiplicité d'individus isolés, où s'allier était une déviation pathologique. Un tel univers défini (et non observé) ne pouvait manquer de se refléter dans le domaine du discours. Nous nous sommes détachés de cette vision au point qu'il a fallu inventer un nouveau vocabulaire pour expliquer le fonctionnement d'une communauté économique formée d'agrégats, de blocs, de cellules et d'assemblages de gens et de choses et non d'individus en vase clos. Il est difficile à des économistes modernes de traiter de leur discipline sans référence aux notions d' " oligopoles ", de " concurrence imparfaite ", de " concurrence monopoliste " et autres phénomènes de groupes observables dans la communauté économique ".

Ce qu'il y a de significatif dans cette citation n'est pas qu'elle néglige le fait que la concurrence monopoliste comme la concurrence imparfaite sont en réalité fondées sur des postulats tout aussi individualistes que la concurrence parfaite, mais plutôt la croyance que les intérêts et le comportement de groupe sont des forces primordiales en économie, de même que dans le comportement politique. Cette doctrine semble se ramener à l'affirmation suivante : pour comprendre les forces essentielles qui sont en jeu tant dans le domaine économique que politique, on considère les intérêts de groupe plutôt que les intérêts individuels. Pour Commons et Latham, les intérêts de groupe sont prédominants, les intérêts individuels secondaires.

Latham n'a pas tort de souligner le lien étroit entre la théorie du groupe des sciences politiques américaines et la tradition pluraliste. Les premiers penseurs pluralistes, les " pluralistes philosophes " se voient attribuer le mérite d'avoir compris que " le groupe était à la base de la société à la fois dans les communautés politique et économique ". Alors qu'on loue les premiers pluralistes d'avoir saisi le caractère fondamental et inévitable de l'action politique et économique en faveur des intérêts de groupe, on les blâme pour avoir failli à la tâche d'examiner " les formes, les mutations et les permutations du groupe dans un esprit scientifique ". Les spécialistes de sciences politiques contemporains peuvent être également rangés dans la catégorie des pluralistes dans la mesure où ils s'intéressent à la pluralité des formes que prend le groupe mais leur rigueur " scientifique " et théorique exige qu'on leur applique de surcroît l'épithète d' " analytique " afin de les distinguer de leurs prédécesseurs, les pluralistes philosophes. Dans ces conditions tous les " théoriciens du groupe " modernes sont des " pluralistes analytiques " et c'est sous ce nom que nous les désignerons dans cette étude.

Le plus important de ces pluralistes " modernes " ou " analytiques " a été Arthur F. Bentley dont l'ouvrage, The Process of Government, a inspiré la plupart des spécialistes de sciences politiques qui ont adopté " l'approche de groupe ". Son livre, l'un de ceux qui a exercé l'influence la plus décisive sur les sciences sociales aux Etats-Unis, consiste pour une part notable en une attaque contre certaines erreurs de méthode qui ont entravé l'étude de la politique, mais surtout en une discussion du rôle dominant joué par les groupes de pression dans la vie économique et politique.
Aux yeux de Bentley, le fait économique est capital. Auteur d'une histoire de l'économie, il s'est longtemps considéré lui-même comme un économiste. La prospérité est d'après lui l'un des facteurs principaux de dissension dans la société. Il semble que ce soit avant tout son intérêt pour les questions économiques qui l'ait amené à se tourner vers l'étude des groupes de pression. " Je dois dire, écrit-il dans The Process of Government, que mon intérêt pour la politique n'est pas premier, il découle de mon intérêt pour la vie économique, et j'espère que cette approche me permettra en dernier ressort de mieux cerner le phénomène économique que je n'y ai réussi jusqu'ici ".

Sa conception du groupe de pression en tant que force principale n'est toutefois pas limitée à la sphère économique, bien qu'apparemment celle-ci soit à ses yeux primordiale. " La tâche principale dans l'étude de toute forme de vie sociale est d'analyser ces groupes ", affirme-t-il. " Quand ils sont convenablement cernés, tout est établi, et par tout j'entends bien dire tout ". En outre, à la base de ces groupes, on trouve des intérêts. " Point de groupe sans un intérêt. L'intérêt, dans le sens où il est utilisé ici, est l'équivalent d'un groupe ". Une étude empirique nous permettra de déterminer ces intérêts de groupe. Bentley pense que tant qu'un intérêt ne s'est pas traduit par une action de groupe, il n'existe pas.
Si les intérêts de groupe représentent quelque chose, les intérêts individuels, eux, ne représentent rien. Ce qui importe ce sont les intérêts communs d'une collectivité, non les pertes ou les gains d'un simple individu.
" L'individu comptant en soi et investi d'une unité extra-sociale personnelle est une fiction. Mais la moindre parcelle d'activité, qui est tout ce que nous savons de lui, peut être considérée d'une part comme se rapportant à l'individu, d'autre part comme une activité d'un groupe social. Le premier point de vue est d'une importance capitale pour interpréter la société ; le second est essentiel au début, à la fin et continuellement ". Si la notion d'intérêt individuel est une fiction, il en va de même pour celle d'intérêt national. Tous les intérêts de groupe renvoient à des groupes qui n'intéressent qu'une fraction de la société ou de la nation. En général, écrit Bentley, une enquête sur " l'ensemble de la société mettra en lumière le fait qu'il s'agit simplement du groupe ou de la tendance représentés par l'homme interrogé qui s'érige en porte-parole de la société tout entière ". Cette situation découle logiquement du modèle de Bentley puisqu'il définit les groupes en termes de leurs conflits mutuels et pense qu' " un groupe d'intérêt n'a de sens que confronté à d'autres groupes d'intérêt ".
En définissant les intérêts de groupe en termes d'affrontements, c'est-à-dire en écartant l'idée d'un intérêt de la société considérée comme un tout, Bentley était en droit de déclarer que la résultante des pressions de groupe était le seul et unique facteur déterminant le cours de la politique gouvernementale. " La pression, dans l'acception que nous donnons à ce terme, est toujours un phénomène de groupe. Elle indique la poussée et la résistance des groupes entre eux. L'équilibre des différentes pressions est l'état réel de la société ". Le gouvernement, dans l'optique de Bentley, est l'ajustement ou l'équilibre des intérêts. A présent les grandes lignes du schéma sont évidentes. En posant qu'il n'existe pas d'intérêts individuels, que chaque groupe a ses intérêts propres, que ses intérêts se traduisent immanquablement par une action collective et qu'il n'est point d'action qui englobe tous les individus d'une société, Bentley a beau jeu de conclure que toutes les affaires grandes ou petites regardant le gouvernement sont déterminées par les pressions des groupes en lutte. C'est la clé qui permet de comprendre l'Etat en général et la politique en particulier. Non seulement la résultante de toutes les pressions détermine toujours la politique sociale, mais, dans l'esprit de Bentley, l'équilibre obtenu à partir de ces tensions est en gros raisonnable et juste. Le pouvoir de pression des groupes est plus ou moins proportionnel au nombre de leurs membres. L'intérêt le plus fort qui tend vers l'intérêt général l'emporte d'ordinaire sur l'intérêt plus étroit, plus spécifique. Il considère une situation d'un groupe relativement petit d'entreprises de transporteurs routiers dont les poids lourds tendent à détériorer les rues d'une ville au détriment de la majorité des contribuables et des citoyens. Bentley soutient que l'intérêt du plus grand nombre peut éventuellement l'emporter sur les intérêts particuliers de la minorité : la masse des contribuables a des chances de gagner, si elle se ligue pour exiger des pneus plus larges aux camions, et ce en dépit du fait que la controverse n'a même pas été portée à la connaissance du grand public. Le résultat est caractéristique. " La majeure partie du travail du gouvernement consiste en des mesures de routine qui sont des modifications arrachées par de vastes couches de la population, qui seraient faibles séparément, contre des intérêts moindres quant au nombre d'adhérents mais individuellement plus puissants. Si la formule " droit de regard du peuple " a un sens c'est celui-là ". Les lois, admet notre auteur, fonctionnent parfois d'une manière imparfaite mais lorsque les intérêts particuliers deviennent trop puissants, c'est un concert de protestations. Il n'est pas à craindre que les intérêts particuliers se chevauchent ; c'est un moyen excellent et efficace pour équilibrer les intérêts de groupe.
Avec toute l'insistance qu'il apporte à souligner l'importance et les heureux effets des pressions, Bentley est muet ou presque quant aux raisons pour lesquelles les besoins des différents groupes sociaux tendent à se traduire en une pression politiquement ou économiquement efficace. Pas plus qu'il n'examine avec soin ce qui pousse les groupes à s'organiser et à agir, ou pourquoi certains groupes sont influents dans des sociétés données et certains dans d'autres et à des époques diverses. Les disciples de Bentley ont toutefois essayé de combler cette lacune.

David Truman, dans son célèbre The Governmental Process, a mis un soin particulier à suppléer cet oubli dans la théorie de son maître. Pour l'essentiel le Pr. Truman a proposé une variante plus élaborée de la théorie sociologique des associations volontaires tendant à montrer que les pressions exercées par un groupe organisé et efficace se manifestent lorsque le besoin s'en fait sentir. A mesure que la société devient plus complexe, déclare Truman, et que le groupe augmente et se diversifie obligatoirement, elle tend naturellement à créer des associations supplémentaires afin de stabiliser les relations des différents groupes. L'accroissement de la spécialisation et de la complication de la machine sociale réclame la formation d'un plus grand nombre d'associations, et un plus grand nombre d'entre elles sont appelées à réussir car il est dans la nature même de la vie en société que naissent des organisations aptes à satisfaire aux besoins nouveaux.

" Avec la spécialisation et la frustration continuelle d'espoirs jusque-là solidement enracinés, consécutive à la rapidité des changements dans les techniques, la prolifération des associations est inévitable. Ces développements se suivent de si près en fait que le taux de formation des associations peut servir d'indice de la stabilité sociale, et leur nombre d'indice de complexité. Des sociétés simples n'ont pas d'associations (dans le sens technique du terme); à mesure qu'elles gagnent en complexité, c'est-à-dire à mesure que les groupes institutionnalisés plus hautement différenciés se multiplient, les sociétés comptent un nombre croissant d'associations ".

L'augmentation " inévitable " des associations aura forcément un impact sur le gouvernement. Les associations entreront en contact avec les instances gouvernementales à chaque fois qu'elles le jugeront opportun. Cette tendance des organisations à se constituer pour satisfaire aux besoins des groupes sociaux est particulièrement nette dans le domaine économique.

" Il y a indubitablement des mobiles à cette prédominance des associations issues d'institutions économiques... La tentative utopique, pour reprendre l'expression de Polanyi, de constituer un régime de marché totalement autorégulateur a provoqué une série de désordres et de ruptures. Cette tentative impliquait une politique précise qui consistait à traiter les facteurs fictifs de la terre, du travail et du capital comme s'ils avaient une existence réelle, faisant abstraction du facteur humain et de son influence immédiate sur le bien-être des gens. La poursuite de cette politique a inévitablement entraîné dans son sillage souffrances, déchirements, chômage, d'amples oscillations des prix, du gaspillage, etc. Ces dérèglements ont fatalement conduit à la formation d'associations de possédants, de travailleurs, de cultivateurs - agissant sur le gouvernement pour tempérer et freiner les abus du système au moyen de taxations, de subsides, de garanties de salaire, d'assurances sociales, etc. ". (Souligné par nous.)

Truman semble persuadé que les " souffrances ", " les déchirements " et le " dérèglement " aboutissent d'une manière quasi inéluctable à une pression politique organisée. Les groupes défavorisés qui ont besoin d'une organisation l'obtiendront effectivement. Mais les récents événements de la vie politique ne confirment pas toujours ce point de vue. Selon le modèle de Truman, les associations les plus nombreuses auraient dû voir le jour au cours de la révolution industrielle (période qui se distinguait par les " souffrances " et la " désagrégation "). Mais, comme il le souligne lui-même, le rythme auquel les associations se sont constituées s'est accéléré au cours de ces dernières années, qui ont été pourtant marquées par la prospérité et la stabilité.
En dehors de cet essai d'amender la théorie de Bentley, en la complétant par un exposé des raisons pour lesquelles les besoins et les intérêts des groupes débouchent sur une pression politique organisée, Truman a cherché à respecter jusque dans ses moindres méandres et détours la thèse de Bentley. Comme Bentley, il tient pour négligeables les intérêts individuels; les intérêts de groupe, les comportements de groupe et les pressions de groupe comptent seuls à ses yeux.
Non seulement Truman partage l'opinion de Bentley selon laquelle les pressions de groupe déterminent entièrement et exclusivement la position d'équilibre final du système social, mais il est encore moins bien fondé que son maître à soutenir que l'équilibre ainsi obtenu est juste et souhaitable. Le P. Truman avance deux arguments en faveur de sa vision optimiste. En premier lieu, il allègue que la plupart des groupes de pression seraient faibles et désunis s'ils réclamaient trop de la société puisque certains de leurs membres sont à cheval sur plusieurs groupes dont les intérêts sont parfois divergents, et qu'ils tendent donc à s'opposer à des exigences excessives. Des fabricants qui réclament des taxations sont également des consommateurs, des paroissiens, etc., de telle sorte que si l'association des fabricants allait trop loin elle perdrait des adhérents. En deuxième lieu, il existe, dit Bentley, des groupes " potentiels ", prêts à se former, à s'organiser et à lutter contre des intérêts particuliers devenus excessifs et menaçants. Si les taxations proposées étaient jugées démesurées, les consommateurs seraient censés constituer un lobby qui s'y opposerait. L'existence même de ces groupes potentiels, la crainte de les voir s'organiser jouent le rôle d'une force de dissuasion et freinent la formulation de demandes déraisonnables.
" Ainsi, c'est seulement dans la mesure où les effets produits par les membres appartenant à la fois à plusieurs groupes et les fonctions des intérêts inorganisés et des groupes potentiels sont compris dans l'équation qu'on peut parler de l'activité gouvernementale comme le produit ou la résultante des activités de groupe... Affirmer que l'organisation et l'activité de puissants groupes d'intérêt constituent une menace pour une démocratie parlementaire sans mesurer leurs relations et leurs influences sur le vaste réseau des groupes potentiels, c'est généraliser à partir de données insuffisantes et d'après une conception fragmentaire du processus politique ".

Si grande était la confiance du Pr. Truman dans les effets salutaires des groupes de pression qu'il en est même venu à minimiser toutes les tentatives pour améliorer le système législatif et le fonctionnement des lobbies.

La logique de la théorie des groupes

La pensée de Commons, Bentley, de Truman, de Latham et de quelques écrivains pluralistes ou corporatistes qui ont axé leurs analyses sur la pression des divers groupes économiques présente des inconséquences. Un grand nombre de ces auteurs, qui ont joué du reste un rôle stimulant et d'une grande importance, tout particulièrement Bentley, Truman et Latham, ont considéré comme démontré que de vastes groupes économiques travaillant pour la défense de leurs intérêts exercent une fonction capitale dans le procès politique. Ils ont admis l'existence de groupes poursuivant des buts non économiques, mais les groupes économiques défendant leurs intérêts propres ont toujours la première place dans leurs écrits. Le Pr. Latham est le plus explicite sur ce point : pour lui l'intérêt du groupe est important, voire décisif, même dans les groupes à caractère spirituel et philanthropique.

" Des groupes s'organisent pour assurer la liberté d'expression et la sécurité de leurs membres. Même dans le cas d'une association de caractère philanthropique consacrée à l'amélioration des conditions matérielles et spirituelles de catégories qui n'appartiennent pas à l'association, une ligue anti-alcoolique par exemple ou une organisation de missionnaires, le travail et l'activité de l'organisation est un moyen à travers lequel les membres s'expriment... Dans les grandes villes, les conseils d'organismes de bienfaisance sont souvent connus pour l'âpreté avec laquelle ils se battent entre eux pour asseoir leur prestige et obtenir la reconnaissance de leur statut, c'est-à-dire pour défendre leur droit à s'exprimer et leur sécurité ".

Si les groupes, du moins ceux de nature économique, sont préoccupés au premier chef de leur prospérité personnelle, il ne saurait en être ainsi que parce que les individus appartenant à ces groupes sont préoccupés au premier chef de leur propre bien-être. Aussi les théoriciens dont nous venons de parler ont-ils admis plus ou moins explicitement l'idée que, du moins dans les groupes à caractère économique, le comportement intéressé était la règle. Il est presque inutile d'insister sur le fait que les pluralistes analytiques considèrent que les pressions de groupe ont des effets heureux non parce qu'ils partent du postulat que les individus s'y conduisent toujours d'une manière altruiste mais parce qu'ils pensent que les divers groupes tendent à se combattre les uns les autres afin de conserver entre eux un certain équilibre du pouvoir.

C'est ici que se trouve la faille du raisonnement. Nos auteurs partent du présupposé que les groupes économiques agiront pour défendre leurs intérêts de groupe et que les individus qui les composent se soucieront de leurs avantages économiques personnels. Mais si dans un grand groupe les individus recherchent leur propre bien-être, ils ne consentiront à aucun sacrifice volontaire pour permettre à leur groupe d'atteindre ses objectifs politiques (nationaux ou collectifs). Souvent les groupes dont les pluralistes contemporains attendent qu'ils s'organisent quand ils ont une raison ou un stimulant pour le faire sont des groupes latents. Or si dans des groupes relativement petits (" privilégiés " ou " intermédiaires "), une telle attitude est concevable et plausible, il en va tout autrement pour les grands groupes ou groupes latents. Il s'ensuit que " les théoriciens des groupes " ont construit leur thèse sur un illogisme. Ils ont supposé que lorsqu'un groupe avait quelque motif de s'organiser les individus raisonnables du groupe avaient du même coup un motif pour appuyer une organisation oeuvrant dans l'intérêt mutuel. Mais cette hypothèse n'a aucun fondement logique, du moins en ce qui concerne les groupes latents à intérêts économiques.

Le Pr. Truman a soutenu une variante de la théorie sociologique des associations volontaires afin d'étayer le postulat selon lequel la sauvegarde d'intérêts vitaux amène les individus à s'organiser en groupes. Mais cette variante n'est pas plus satisfaisante pour l'esprit. Elle est également fondée sur la croyance erronée que de grands groupes peuvent attirer des adhérents et se gagner leur appui à l'instar des groupes restreints qui dominaient la société primitive. Les chapitres antérieurs de ce livre ont montré la fragilité de cette hypothèse que tous les faits invalident. Etant donné les différences qui séparent les petits groupes (privilégiés et intermédiaires) des grands groupes (latents), il n'y a pas lieu de supposer, comme le fait Truman, que de vastes associations se formeront spontanément pour prendre en charge les problèmes que les petits groupes primaires sont impuissants à résoudre.
La distinction entre groupes privilégié et intermédiaire et groupe latent infirme aussi le point de vue pluraliste qui veut que les exigences excessives d'un groupe de pression soient contrebalancées par celles d'autres groupes de sorte que l'issue a de fortes chances d'être juste et satisfaisante. Comme les groupes relativement petits sont fréquemment capables de s'organiser sur la base du volontariat et d'agir en conformité avec leurs intérêts communs et que les grands groupes ne sont pas dans l'ensemble en mesure d'y parvenir, l'issue du combat politique qui oppose les groupes rivaux ne peut être symétrique. Les hommes d'action et les journalistes ont depuis longtemps compris que les petits groupes " ayant des intérêts particuliers " jouissent d'un pouvoir démesuré. Le langage parfois trop pittoresque et tendancieux qu'emploient les hommes d'affaires pour faire passer ce point de vue ne doit pas dissimuler au spécialiste la dose de vérité qu'il contient ; la petite industrie oligopoliste qui réclame une taxe atteindra parfois son objectif en dépit des pertes qu'il entraîne pour la grande majorité de la population. Les groupes les plus petits réussissent souvent à battre les plus grands, qui dans une démocratie seraient normalement censés l'emporter. Si les groupes privilégiés et intermédiaires triomphent souvent des effectifs numériquement supérieurs des groupes latents, c'est que les premiers sont en général organisés et actifs tandis que les seconds sont inorganisés et passifs. Ce haut niveau d'organisation et d'activité des uns par rapport aux autres n'est pas difficile à illustrer ; dans son manuel, V. O. Key montre que les lobbies des compagnies électriques travaillent sans relâche ; en revanche ceux des consommateurs brillent par leur absence.
Le conflit entre la théorie des pluralistes analytiques et la réalité de la vie politique est toutefois légèrement masqué par la place de choix que les pluralistes accordent au groupe potentiel (c'est-à-dire au groupe inorganisé et inactif). Les pluralistes modernes et Truman tout particulièrement exagèrent à plaisir l'influence de ce groupe prêt à se mobiliser et à entrer en action au moment où ses intérêts se trouvent sérieusement menacés. Toujours selon ces auteurs, les politiciens sauraient qu'un groupe qui se sent lésé gravement s'unira pour attaquer ses ennemis et en obtenir réparation. C'est pourquoi ils prêtent une attention presque égale aux groupes inorganisés qu'aux autres. Mais leur assertion est plutôt difficile à vérifier empiriquement: si un groupe manque à la tâche de s'organiser et reste apathique, notre pluraliste peut toujours prétendre que cela veut dire que ses intérêts n'étaient pas gravement lésés ou que le groupe d'intérêt rival n'existait pas.

Parallèlement, les pluralistes analytiques ont tendance à sous-estimer le rôle joué par les organisations formelles ou instituées ainsi que d'autres faits observables et patents concernant l'action de groupe. L'organisation, si l'on en croit Truman, " indique simplement un degré ou stade de l'interaction ". Bentley, lui, ne pense pas que l'organisation formelle ait à en arriver là et il la compare au cri de guerre lancé autrefois par les guerriers avant d'engager le combat; il y voit une pure " technique " destinée à soutenir le moral des troupes et garantir l'efficacité du groupe, et qui a somme toute peu d'incidences sur les résultats. Mais est-ce que le parallèle entre une armée disciplinée et coordonnée et une foule désordonnée et sans chef ne rendrait pas compte d'une manière plus adéquate du fossé qui sépare le groupe organisé de celui qui ne l'est pas ? Les politiciens mettent souvent l'accent sur l'importance de " l'organisation " et sur le pouvoir de " l'appareil " . Ils ne songent pas souvent à la " pression " sans groupe de pression derrière. Les écrivains de manuels de sciences politiques, en outre, traitent en long et en large des victoires des groupes de pression constitués, mais ils apportent peu d'exemples (pour ne pas dire aucun) de l'influence exercée par ces groupes potentiels.
Mais en admettant que les pluralistes analytiques aient raison de souligner le rôle joué par le groupe " potentiel " et de reléguer au second plan les organisations existantes, leur théorie n'en restera pas moins spécieuse tant qu'ils n'auront pas montré comment les torts causés aux intérêts d'un grand groupe pousseront nécessairement les membres de ce vaste ensemble à sacrifier leurs avantages individuels en faveur de l'objectif collectif. Ils devront expliquer comment le membre individuel du groupe latent donnera spontanément son appui à un groupe, alors qu'il sait fort bien que cet appui ne peut être décisif et que si l'objectif se trouve atteint, il profitera vraisemblablement de ce succès qu'il y ait ou non contribué. Sur ce point, les théoriciens sont singulièrement inconséquents. Leur mise en relief du groupe latent, leur mutisme en ce qui touche l'organisation peuvent oblitérer le contraste entre leurs conclusions théoriques et les faits quotidiennement observables, mais ils ne parviennent pas à dissimuler que leurs analyses, du moins quand elles s'appliquent aux grands groupes économiques, sont tout à fait inconsistantes.

L'objection précédente contre les pluralistes analytiques vaut aussi pour l'intéressante thèse de R. Commons qui proclame que les lobbies des groupes de pression actuellement rassemblés à Washington sont plus " représentatifs " que le Congrès élu selon un scrutin à base géographique.

Notre réfutation entame également, si elle ne démolit pas entièrement, un certain nombre d'arguments avancés par les premiers pluralistes " philosophes " et les tenants d'un système fédéraliste. Ces auteurs variés que nous avons cités au début de notre chapitre offrent entre eux, nous l'avons vu, bien des dissemblances et une critique uniforme qui ne peut valoir pour tous. De plus, leurs systèmes sont presque toujours si vastes que la thèse développée ici ne peut s'appliquer qu'à des fragments de leurs oeuvres. Néanmoins dans la mesure où pluralistes et corporatistes de l'ancienne école estiment que toutes les organisations privées représentant les groupes régionaux et industriels sont solidement enracinées dans les " unités naturelles et de fonction " de ces groupes, et que ces groupes pourraient créer ou créeraient des organisations " spontanées et volontaires " sans recours aux mesures coercitives, réservées à l'Etat, leur position se trouve remise en question par les conceptions exposées dans cette étude. L'idée que le groupe privé, même s'il est assez grand (et qu'il fournit un service collectif) peut être naturel, harmonieux et volontaire, qu'il est ainsi en opposition avec l'Etat contraignant, est fausse quelles que soient la justesse ou la valeur de certains aspects de leurs doctrines. Cette foi quant au surgissement spontané d'associations privées pour répondre aux besoins, aux croyances et aux intérêts des différents groupes offre une parenté avec un aspect de la doctrine anarchiste. Un grand nombre d'anarchistes ont cru qu'une fois l'Etat répressif et exploiteur renversé, émergerait une nouvelle unité volontaire, naturelle qui prendrait sa place. Selon Bakounine " l'unité politique de l'Etat est une fiction... il produit artificiellement la discorde là où sans son intervention, une unité vivante ne manquerait pas de se constituer ". Il poursuit : " Lorsque les Etats auront disparu, une unité vivante, féconde, bénéfique de régions comme de nations..., au moyen d'une libre fédération de la base au sommet, se déploiera dans toute sa majesté non divine mais humaine ". Selon le prince Kropotkine, chef de file des intellectuels anarchistes, le sentiment naturel que l'homme doit collaborer avec ses semblables et " s'entraider " peut garantir qu'après abolition de l'Etat par les anarchistes, un ordre spontané et naturel naîtra. " Les sophismes de l'intellect, dit Kropotkine, ne peuvent résister à un sentiment de solidarité ".


L'affirmation des anarchistes qu'en l'absence de l'Etat oppresseur une unité surgirait naturellement et spontanément est aujourd'hui universellement tenue pour une extravagante et délirante fantaisie. Toutefois une critique cohérente adressée aux anarchistes doit viser avec la même force tous ceux qui postulent que de grands groupes s'organisent volontairement pour affronter l'Etat, ou un syndicat pour affronter l'employeur, chaque fois que le besoin s'en fait sentir. Bentley, Commons, Truman, Latham se sont aussi pleinement rendus coupables de " l'erreur de jugement anarchiste " que les anarchistes eux-mêmes. Les anarchistes se sont figurés que le besoin ou le mobile d'une action coordonnée après la suppression de l'Etat suffirait à créer cette organisation et cette action. Est-ce que la croyance que les travailleurs apporteront volontairement leur soutien à un syndicat et que tout vaste groupe organisera un groupe de pression pour sauvegarder ses intérêts est moins utopique ?

Pour être tombé dans les mêmes erreurs et les mêmes inconséquences que les penseurs anarchistes, la théorie prédominante (pluraliste) des groupes de pression n'est pas satisfaisante. La théorie " de groupe " qui est au coeur des discussions sur le groupe de pression ne s'adapte pas du moins au cas des grands groupes économiques, et il convient donc d'en élaborer une autre.

 
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