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Bienvenue sur le site de Bertrand Lemennicier  Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme, ces droits sont : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression (Article 2 de la déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen du 26 août 1789)  "Quand même tu aurais à vivre trois mille ans, et trois fois dix mille ans, dis-toi bien que l'on ne peut jamais perdre une autre existence que celle qu'on vit ici-bas, et qu'on ne peut pas davantage en vivre une autre que celle qu'on perd". Marce Aurèle, Pensées, Livre II, maxime 14  "La vertu de la rationalité signifie la reconnaissance et l'acceptation de la raison comme notre seule source de connaissance, notre seul juge des valeurs et notre seul guide d'action" Ayn Rand , La vertu d'égoisme,  J'ai le pouvoir d'exister sans destin, Entre givre et rosée, entre oubli et présence. Médieuse de Paul Eluard 1939 
Syndicalisme et économie libérale
 
SYNDICALISME ET ÉCONOMIE LIBÉRALE
par Mancur Olson

Coercition dans les syndicats

En cette ère de la grande industrie, la plupart des syndicats sont de vastes organisations, mais il n'en a pas toujours été ainsi. Le mouvement syndical a commencé sous forme de petites associations aux intérêts locaux, indépendantes les unes des autres (ceci, entre parenthèses, est également vrai pour la Grande-Bretagne). Le développement aux Etats-Unis de syndicats nationaux viables a pris environ un demi-siècle - et même après leur instauration, il a fallu du temps pour qu'ils supplantent les syndicats locaux en tant qu'émanation principale du pouvoir syndical. Au début, un grand nombre de syndicats nationaux, par exemple les Knights of Labour, ont échoué. Il est de fait que les syndicats locaux se sont constitués les premiers, mais il est de plus significatif que ces premiers syndicats soient nés, non dans les usines les plus vastes mais dans les petits ateliers, si bien qu'ils étaient loin d'avoir l'ampleur de certains syndicats régionaux modernes. Le syndicat est naturellement censé remplir des fonctions plus importantes dans la grande usine où il ne peut exister de relations personnelles entre employeur et employés, et c'est là qu'on le trouve aujourd'hui le mieux implanté. Pourtant les syndicats n'ont pas surgi dans les usines issues de la révolution industrielle mais avant tout dans le bâtiment, l'imprimerie, la chaussure et autres branches caractérisées par une production sur petite échelle, et beaucoup plus tard seulement dans les grands complexes des aciéries, de l'automobile, etc. L'explication courante de ce phénomène est que les travailleurs qualifiés sont plus aptes à s'organiser et qu'ils étaient peut-être plus nombreux dans la petite entreprise. Mais cette interprétation ne peut rendre compte de tout le déroulement des événements car l'industrie minière, par exemple, comptait en majorité des travailleurs non qualifiés, ce qui n'empêche pas que les petites entreprises y ont été organisées avant les géants de l'industrie.

Bien des facteurs sont en mesure d'éclairer ce mode de croissance des syndicats, mais la première raison est que les petits groupes sont plus aptes à se procurer d'eux-mêmes des biens collectifs que les grands. Les revendications syndicales : augmentation des salaires, réduction du temps de travail, amélioration des conditions de travail, sont pour les travailleurs des biens collectifs. Les sacrifices exigés pour créer et conserver une association efficace sont, en outre, considérables car il faut entretenir un secrétariat permanent et la grève, qui est l'arme principale du syndicalisme, demande en principe de chaque travailleur qu'il renonce à la totalité de son revenu jusqu'à ce que l'employeur ait capitulé. Les petits syndicats peuvent jouir en outre d'un autre avantage par rapport aux grands : ils sont des unités sociales significatives et des unités de loisir, et offrent ainsi des avantages sociaux non collectifs susceptibles d'attirer des membres. L'aspect social semble avoir joué un rôle non négligeable dans les premiers syndicats. Pour toutes ces raisons il n'est peut-être pas indifférent que, à leurs débuts, quand ils ont eu à lutter contre l'apathie et un environnement particulièrement hostile, les syndicats aient commencé comme de petites unités locales indépendantes et le soient restés pendant longtemps.

Une fois le syndicat local en place, certaines forces peuvent toutefois entrer en jeu et l'inciter à organiser un artisanat ou une industrie, ou encore à se fédérer avec d'autres syndicats locaux de la même branche. Les forces du marché travaillent contre toute organisation opérant dans un seul secteur. Souvent les employeurs ne sont pas en mesure de survivre s'ils pratiquent des salaires plus élevés que les entreprises concurrentes. Ainsi un syndicat a intérêt à veiller à ce que toutes les entreprises sur un marché donné soient contraintes à aligner les salaires sur l'échelle syndicale. En outre, lorsqu'un syndicat ne couvre que partiellement une industrie, l'employeur dispose d'une arme redoutable : les briseurs de grève. Les travailleurs d'une spécialité donnée qui passent d'une communauté à une autre ont intérêt à appartenir à un syndicat national qui leur donne accès à l'emploi dans chaque communauté nouvelle. En définitive, le pouvoir politique d'un grand syndicat est évidemment supérieur à celui d'un petit. Les stimulations pour fédérer les syndicats locaux et s'implanter dans les entreprises inorganisées augmentent considérablement à mesure que les progrès des transports et des moyens de communication élargissent le marché.

Les tentatives de créer de grandes centrales syndicales sont donc compréhensibles. Mais comment expliquer que certaines de ces tentatives de procurer des biens collectifs à de vastes groupes latents soient couronnées de succès ? L'élément de loin le plus déterminant dans la survie des grands syndicats nationaux est que l'adhésion à ces syndicats et l'appui aux grèves qu'ils déclenchent ont été dans une grande mesure obligatoires.
La domination d'un syndicat, le monopole de l'emploi et autres instruments du même genre pour contraindre à adhérer ne sont pas, contrairement à ce que pensent certains, des inventions modernes. Il y a environ soixante ans de cela, Sidney et Béatrice Webb ont souligné que l'entreprise fermée aux non-syndiqués était déjà une institution vénérable en Angleterre. En des termes qui s'appliquent aussi bien à l'Amérique contemporaine, ils ont dénoncé cette " étrange aberration des journalistes qui leur permettait de croire que ce syndicalisme à caractère coercitif était une variété moderne ". L'affiliation obligatoire à un syndicat est née (tous ceux qui étudient les annales le savent et le proclament) avec le syndicalisme lui-même. Certaines corporations d'artisans du XVIIIe siècle devraient faire justice de cette idée reçue. Il est en réalité aussi impossible pour un étameur ou un riveur non syndiqué de trouver du travail sur un chantier de construction au bord du Tyne que de s'installer dans une maison à Newcastle sans payer les droits d'accession à la propriété. Cette contrainte tacite et inavouée, mais absolue est l'idéal de tout syndicat. Le syndicalisme obligatoire a gardé ce caractère " tacite et inavoué " en Angleterre jusqu'à nos jours et " le droit au travail " est ici vraiment une question vitale.

Dans les premières années les syndicats américains pratiquaient autant que possible la politique de monopole, interdisant l'accès des ateliers ou des chantiers aux non-syndiqués, bien que les garanties de type " contrats de travail " aujourd'hui courantes n'existassent pas d'ordinaire alors. En 1667, à New York, par exemple, les charretiers, ancêtres des camionneurs, ont obtenu une charte de corporation. Et en 1805, la Constitution des cordonniers de New York déclarait qu'aucun membre ne pourrait travailler pour quiconque employait des ouvriers qui n'adhéraient pas au syndicat. Dans l'imprimerie, la pratique de fermeture aux non-syndiqués avait atteint son apogée vers 1840. " En additionnant toutes les données dont nous disposons, dit un des spécialistes de la question, on peut affirmer que presque tous les syndicats antérieurs à la guerre civile étaient en faveur de l'éviction de l'emploi des non-adhérents ".

Bref, le syndicalisme obligatoire, loin d'être une invention moderne, est aussi vieux que l'organisation du travail et existait même dans les petites associations pré-nationales. Toutefois, il ne suffit pas à expliquer l'apparition des premières petites associations locales alors qu'il peut rendre compte de la viabilité des grands syndicats nationaux postérieurs issus des anciennes associations locales. L'adhésion obligatoire implique un instrument ou une organisation capable de la réaliser, c'est-à-dire de mettre en pratique la règle qui interdit aux non-adhérents de travailler dans une branche donnée. II est impossible à des travailleurs inorganisés de créer une grande association, même s'ils sont conscients de la nécessité de la coercition, puisqu'ils doivent au préalable s'organiser pour posséder un outil capable de soutenir la politique corporatiste. Mais il est possible à une petite association de se fonder spontanément et dans ce cas, si elle le juge bon, d'assurer sa survie et d'accroître sa puissance en rendant l'adhésion obligatoire. Une fois née, l'association a toute latitude de se développer ou de s'allier à d'autres en vue de représenter de vastes couches de travailleurs. L'ancien recours à la contrainte dans les associations de travailleurs n'est donc pas en contradiction avec l'hypothèse selon laquelle le syndicalisme devait commencer par de petits groupes dans des entreprises restreintes.

Si l'on considère l'importance de l'adhésion obligatoire et le fait que les briseurs de grèves sont autorisés par la loi à forcer les piquets de grève et à rendre toute grève inefficace, il n'est pas surprenant que la violence ait occupé une place prééminente dans l'histoire des relations de travail, particulièrement dans les périodes où l'on a essayé de créer ou de développer les grands syndicats nationaux. Cette violence a englobé les employeurs et leurs bandes de mercenaires aussi bien que les travailleurs. (Jay Gould se vantait en ces termes : " Je peux engager la moitié de la classe ouvrière pour massacrer l'autre moitié".) Comme le fait remarquer Daniel Bell : " A commencer par les grèves des cheminots de 1877..., presque toutes les grandes grèves des quarante années suivantes ont été marquées par des explosions de violence. " Il attribue cette caractéristique à l'influence sur la pensée sociale américaine des théories de Darwin qui rendait compte de la résistance de l'industrie au syndicalisme par " un système de valeur intégré ". Il est incontestable que des idéologues fanatiques parmi les patrons ou leurs amis justifiaient l'usage de la violence, mais puisque les mouvements politiques les plus extrémistes n'incitaient pas d'ordinaire à de tels excès, ce n'est pas là qu'il convient de chercher la cause profonde du phénomène. La philosophie conservatrice ou le " syndicalisme d'affaires " propres à l'Amérique étaient indubitablement moins agressifs à l'égard des idéologues conservateurs que le communisme, le socialisme, l'anarchisme. La raison véritable doit sûrement se trouver dans la nécessité de contraindre qu'impliquent les tentatives pour procurer les biens collectifs aux grands groupes. Si dans une entreprise donnée, des ouvriers se mettent en grève, la fonction de distribuer les emplois tend à glisser vers ceux qui continuent à travailler pour eux ou pour les briseurs de grève extérieurs ; les salaires seront en tout cas plus élevés qu'auparavant. Au contraire, pendant la durée du conflit, les grévistes ne perçoivent aucun salaire. Ainsi, au niveau individuel, toutes les stimulations économiques sont du côté des travailleurs qui ne respectent pas les piquets de grève. Peut-on, dans ces conditions, s'étonner qu'il faille avoir recours à la contrainte pour empêcher les travailleurs pris isolément de succomber à la tentation de travailler pendant la grève ? Et que les employeurs hostiles aux syndicats doivent aussi recourir à la violence ?
La violence atteint apparemment son paroxysme quand les syndicats tentent de s'implanter pour la première fois dans une entreprise. Si les employeurs sortent vainqueurs des premières épreuves de force, le syndicat peut disparaître et la paix revenir. Si c'est le syndicat qui l'emporte, le danger d'être un " jeune " apparaît avec clarté et les travailleurs prennent vite l'habitude de ne pas briser les piquets de grève, permettant ainsi d'entrer dans une ère de négociations collectives pacifiques.
C'est pourquoi adhésion obligatoire et piquets de grève sont l'essence même du syndicalisme. Comme le dit Henry George : " Les associations de travailleurs ne peuvent obtenir une hausse de salaires que par la force; cette force peut être passive, active ou gardée en réserve mais c'est toujours une force ; ils doivent contraindre ou avoir le pouvoir de contraindre les employeurs; ils doivent contraindre ceux de leurs membres disposés à transiger; ils doivent faire de leur mieux pour tenir entre leurs mains tout le secteur du travail qu'ils cherchent à occuper et pour forcer les autres travailleurs à se joindre à eux sous peine de mourir de faim. Ceux qui prétendent que les syndicats obtiennent des augmentations de salaires par la seule persuasion morale font penser à ces gens qui viennent vous raconter que les tigres se nourrissent d'oranges ". Nul besoin d'utiliser l'argument dans les négociations collectives du recours à la contrainte pour attaquer les syndicats. On peut aussi bien le retourner et soutenir, comme certains spécialistes du mouvement syndical l'ont fait, que lorsque la majorité des travailleurs d'une unité spécifique de négociation vote la grève, tous les travailleurs de cette unité devraient être tenus par la loi de se soumettre à la décision majoritaire. Une telle loi laisserait la violence entre les mains de la police et préviendrait la violence des masses.

Outre l'adhésion obligatoire, les piquets de grève et la violence, certains syndicats possèdent un arsenal d'incitations et de récompenses sélectives : ils offrent des avantages non collectifs à ceux qui adhèrent et les refusent aux autres. Dans certains cas particuliers, ces avantages non collectifs étaient importants. Certains grands syndicats offraient diverses sortes d'assurances à leurs adhérents. Fait significatif, le premier grand syndicat national à se révéler viable en Grande-Bretagne, l'Amalgamated Society of Engineers, instauré en 1851, offrait un large éventail d'avantages non collectifs.
Comme l'a expliqué G. D. H. Cole :

" L'Amalgamated Society of Engineers est couramment saluée comme un " nouveau modèle " dans l'organisation des syndicats... Elle est devenue un exemple pour toute une série de sociétés mixtes qui se sont formées au cours des vingt années suivantes.
" La base du " nouveau modèle " était une étroite combinaison entre commerce et activités amicales. Ladite ASE fournissait à tous ses membres une large gamme d'avantages allant de l'assistance judiciaire et de l'allocation chômage à l'assurance maladie et la caisse de retraites... Bref, c'était presque autant une amicale qu'un syndicat ".

L'Amicale des cheminots aux Etats-Unis a quelquefois aussi attiré des membres en faisant bénéficier d'assurances ses adhérents. Au début des syndicats de cheminots, le taux des accidents était élevé et beaucoup de compagnies refusaient d'assurer les travailleurs du rail. Ainsi les Mutuelles de cheminots offraient un puissant mobile pour adhérer. Les premiers temps, le syndicat des conducteurs allait jusqu'à faire porter son programme sur les assurances à l'exclusion de tout autre point.

Il y eut pourtant des périodes où ces Mutuelles de cheminots étaient déficitaires. Les syndicats devaient alors compter principalement sur les règles d'avancement pour garder leurs adhérents. Par les contrats avec les compagnies de chemin de fer, les membres du syndicat se voyaient garantir des promotions à l'ancienneté alors que les travailleurs non syndiqués dépendaient uniquement dans ce domaine du bon vouloir de leur employeur. Il est significatif que les syndicats de cheminots aient été à un moment les seuls grands syndicats nationaux où ne régnât aucune forme de contrainte quant à l'adhésion des membres. Le journal de l'Amicale des conducteurs de locomotive l'explique ainsi : " Le corporatisme dans les industries est dans le même rapport avec les syndicats d'artisans que les droits d'ancienneté avec les Amicales des personnels des chemins de fer. Ils constituent dans les deux cas l'épine dorsale et si jamais ils s'écroulaient, les syndicats deviendraient impropres à toute négociation collective. En fait, il serait impossible de nos jours de conserver une organisation sans eux ".

On trouvera à peine quelques exemples de grands syndicats qui aient, à l'origine, subvenu à leurs besoins en fournissant des avantages non collectifs, tels que des assurances ou des règles d'avancement. D'autre part, la plupart des syndicats doivent offrir quelque chose d'équivalent à des assurances, des avantages sociaux ou des droits d'ancienneté. Quelques syndicats aident leurs membres à trouver un emploi. Fait plus important, presque tous les syndicats s'occupent des doléances de leurs membres contre le patron ; c'est-à-dire qu'ils essaient de protéger l'adhérent contre des heures supplémentaires trop (ou trop peu) nombreuses, contre une répartition inéquitable du travail le plus déplaisant, les brimades d'un chef d'équipe, etc. Bien que les syndicats puissent appuyer les doléances de membres non syndiqués, en partie pour les convaincre de l'utilité du syndicat, le non-syndiqué est, sans conteste, conscient que ses revendications contre la direction seront les dernières à être satisfaites s'il persiste indéfiniment à rester en dehors du syndicat.

En définitive, beaucoup de syndicats nationaux tirent leur pouvoir d'un système de fédération, c'est-à-dire du fait que leurs membres appartiennent à de petites associations locales et qu'ainsi ils ont à ce niveau les avantages du petit groupe. Les petits groupes, à leur tour, peuvent être maintenus dans le syndicat national par des avantages non collectifs que le syndicat national procure aux syndicats locaux. Le syndicat national peut fournir un personnel d'experts que les syndicats locaux sont en mesure de mettre à contribution et leur offrir ce que l'on pourrait peut-être appeler " l'assurance de salaire " sous la forme d'un fonds de grève géré par l'administration centrale. Le syndicat national peut aussi offrir des avantages non collectifs, directement, à certains membres d'un syndicat local qui émigrent vers une autre communauté, en leur permettant d'accéder à l'emploi et à la qualité de syndiqué dans la branche locale de la nouvelle communauté.

Avec l'extension de la grande industrie et sa pénétration par les syndicats, ces derniers temps, le petit syndicat local a perdu de son influence. A présent bien des travailleurs syndiqués appartiennent à des associations locales de plus de 1 000 membres, des associations si vastes qu'elles ne peuvent plus compter comme de petits groupes. Par surcroît, les syndicats nationaux sont en train de reprendre à leur compte les fonctions qu'assumaient auparavant les syndicats locaux. En règle générale, aucun syndicat de plus de 1 000 et parfois même de plus de 100 membres ne constitue une unité sociale efficace. Une étude empirique minutieuse de quelques syndicats locaux modernes a mené à cette conclusion :

" Quelques syndicats ont cherché à procurer à leurs membres un programme de loisirs complets aussi bien qu'une protection dans leur travail. Toutefois, les syndicats locaux que nous avons observés ont trouvé qu'il n'était pas réaliste de rivaliser avec les activités sociales établies dans la communauté. Naturellement, un pique-nique pour toute la famille en été et un bal en hiver auront du succès surtout si le syndicat local paie une large part de l'addition. En fait, nous avons souvent vu des syndicats locaux consacrer plus de 10 % de leur trésorerie à des activités sociales de telle sorte que les membres aient le sentiment qu'ils ont obtenu quelque chose en échange de leurs cotisations. Des fêtes pour les enfants à Noël sont également populaires, mais c'est là toute l'étendue de ce genre d'activités sociales ".

Ainsi il semble que de nos jours dans un grand nombre de syndicats (encore que pas dans tous) les petits groupes qui le constituent ne sont pas en mesure de leur apporter un surcroît de pouvoir puisque les unités locales sont elles-mêmes parfois vastes et avec la croissance de l'association locale moyenne, un syndicat n'est plus toujours capable de continuer à procurer des avantages sociaux.

Probablement l'extension de la Sécurité sociale et de l'assurance contre le chômage garanties par le gouvernement, la prolifération des compagnies d'assurances privées ont rendu les modèles d'assurances des syndicats infiniment moins utiles pour attirer des adhérents qu'autrefois. Cette sorte de stimulation sélective ne peut en tout cas fonctionner que dans des syndicats ayant un excellent sens des affaires et il apparaît que seul un petit nombre de syndicats américains ont survécu par ces moyens. Les avantages non collectifs obtenus par l'action syndicale en ce qui concerne les doléances des employés ont également été limités dans les dix dernières années par l'obligation légale pour un syndicat de défendre tous les travailleurs d'un groupe donné qu'ils soient ou non syndiqués. En échange du droit à une " juridiction exclusive " un syndicat est tenu par la loi de représenter tout travailleur à l'intérieur de sa juridiction. Bien qu'il soit sans doute impossible d'assurer que les plaintes des non-syndiqués sont soutenues avec autant de vigueur que celles des syndiqués, cette disposition légale affaiblit les mobiles qui poussent les individus à adhérer au syndicat pour appuyer leurs réclamations.

En somme, la plupart des syndicats ne tirent plus un surcroît de puissance de l'existence de petits groupes et les avantages non collectifs d'un syndicat ne sont d'ordinaire pas suffisants pour lui gagner beaucoup d'adhérents. De nos jours la taille réduite, les avantages non collectifs ne peuvent rendre compte du succès du syndicalisme qu'à titre exceptionnel. Dans la majorité des cas c'est l'adhésion obligatoire et les piquets de grève qui sont à l'origine de l'affiliation. L'adhésion forcée est aujourd'hui la règle générale. Au cours de ces récentes années, en gros 95 % des travailleurs syndiqués ont été couverts par divers types de garanties syndicales (quand ce n'est pas le recensement des cotisations) qui rendent impossible ou du moins extrêmement difficile pour un travailleur d'éviter d'adhérer au syndicat sous la juridiction duquel il tombe. Il existe un " droit au travail " dans un certain nombre d'Etats (presque tous des Etats non industriels) mais ces lois sont rarement appliquées.
Cette confiance générale dans l'adhésion obligatoire est compréhensible car les syndicats sont de grandes organisations par excellence qui s'efforcent d'obtenir des avantages pour de grands groupes ou des groupes latents. Un syndicat travaille d'abord pour obtenir une augmentation de salaires, de meilleures conditions de travail, une législation favorable aux travailleurs, etc., toutes choses que, par leur nature même un travailleur ne peut soutirer isolément. Les syndicats sont pour les négociations collectives, non individuelles. Il s'ensuit que la plupart des succès des syndicats même s'ils étaient plus impressionnants que les syndicalistes bon teint ne le proclament ne pourraient offrir au travailleur raisonnable un mobile d'adhérer; ses efforts individuels n'auraient pas d'effet sensible sur son revenu et qu'il contribue ou non aux frais du syndicat, il bénéficierait de la même manière de ses réalisations. C'est pourquoi les parties suivantes de ce chapitre laisseront de côté l'association occasionnelle qu'est un petit groupe et les cas où les syndicats peuvent s'entretenir eux-mêmes en procurant des biens non collectifs très alléchants et traitera de théories et de controverses autour des syndicats d'après le postulat, exact malgré sa simplification, que les syndicats sont et ont été depuis qu'ils sont devenus des organisations nationales des institutions travaillant principalement pour les intérêts communs de grands groupes de travailleurs.

Développement des syndicats en théorie et en pratique
Que les syndicats s'inquiètent de celui qui fait " cavalier seul " est un fait bien connu. Mais les théoriciens les plus fameux du mouvement ouvrier n'ont pas suffisamment tenu compte du phénomène et Selig Perlman dans sa thèse classique sur les syndicats américains l'une des plus marquantes et les plus éminentes, l'a complètement ignoré. Perlman a tenté d'expliquer le développement des syndicats américains et leur insistance sur les négociations collectives plutôt que sur les réformes politiques par ce qu'il a appelé " la conscience de l'emploi ". Cette conscience ou obsession de l'emploi est avant tout la conviction des travailleurs qu'il y a rareté de l'offre et Perlman pense que ce pessimisme était contagieux parmi les travailleurs manuels. Perlman en voyait la raison dans les règles et les mécanismes adoptés dans les syndicats. Il notait que ceux-ci pour réussir luttaient par-dessus tout pour le " contrôle de l'embauche " - pour des dispositions qui garantiraient à leurs propres membres d'être les premiers engagés et les derniers licenciés. Le corporatisme n'est pas tant considéré comme un moyen de renforcement du syndicat que comme une technique destinée à " conserver " les rares emplois aux travailleurs dans un syndicat donné. Les restrictions de la liberté de licenciement du patron sont réclamées par le syndicat non tant pour protéger l'organisation que pour répartir les emplois présumés rares parmi tous les membres selon un " communisme de l'opportunité ". En résumé, les efforts des syndicats pour empêcher les patrons d'engager des non-syndiqués ou d'exercer des discriminations contre les syndiqués en matière de promotions, de renvois, d'affectations, de mesures disciplinaires, etc., sont selon Perlman destinés à faciliter la ventilation des emplois parmi tous les membres d'un certain groupe de travailleurs manuels. Au contraire, dans notre étude notre hypothèse, fondée sur le concept de groupe latent, est que de telles pratiques syndicales sont cruciales pour le pouvoir et la survie de tout grand syndicat et reflètent des impératifs organisationnels plutôt qu'un malaise endémique parmi les travailleurs manuels.

Notre thèse selon laquelle l'aspiration des syndicats à contrôler la politique de l'emploi et des licenciements patronaux est due à leur besoin d'adhérents et ne dépend pas d'une " obsession de l'emploi " est attestée par l'histoire.

Le syndicalisme américain a enregistré ses premières et durables victoires sur une échelle nationale entre 1897 et 1904. Pendant cette période le nombre des ouvriers syndiqués est passé de 447 000 à 2 072 000, après quoi les adhésions aux syndicats ne sont tombées que légèrement. C'était une époque de grande prospérité ; le taux de l'emploi était élevé et les travailleurs avaient toutes les raisons pour être moins pessimistes que d'habitude quant aux chances d'embauche. Les gains notables des syndicats durant cette période étaient en outre étroitement liés au renforcement de l'adhésion obligatoire. L'afflux des nouveaux membres fut marqué par une série de grèves victorieuses pour l'union shop en 1897 et 1898. Les grèves pour le " droit syndical " s'accrurent : on en recensait 140 en 1897 et 748 en 1904. Le nombre des grévistes pour la reconnaissance des syndicats se trouva presque multiplié par 10 en sept ans. Cette période représente le point culminant d'une agitation croissante depuis 1860. Pour la première fois les syndicats se mirent à réclamer que fassent l'objet de textes écrits les usages et les accords sur la fermeture des entreprises aux non-syndiqués. Cette revendication provoqua une amère réaction de la part du patronat. Dans tout le pays, les patrons entreprirent la première grande campagne contre les monopoles syndicaux, telle, en 1903, la National Association of Manufacturers, qui avait jusqu'alors refusé de s'occuper des problèmes du travail. En outre l'administration de Théodore Roosevelt contribua à attiser l'hostilité du public à l'égard du syndicalisme obligatoire. La résistance déterminée du patronat porta ses fruits. Alors qu'en 1901, 1902 et 1903 les syndicats l'avaient emporté dans la moitié ou les deux tiers des établissements où ils appelaient à la grève pour être reconnus, en 1904 ils ne gagnaient plus que dans 37 %. Le nombre de " lock-out " par suite de conflits sur les garanties syndicales s'accrut également avec la campagne en faveur de l'ouverture des ateliers aux non-syndiqués et beaucoup de ces mesures furent couronnées de succès. Rien de surprenant dans ces conditions que l'adhésion aux syndicats ait connu une baisse quoique légère en 1904 et en 1905. Les adhésions restèrent stables jusqu'à la veille de la première guerre mondiale.

Le syndicalisme fit ses gains les plus substantiels entre 1935 et 1945. Ces gains n'étaient liés à aucun pessimisme quant à la disponibilité des emplois : on était d'abord en période de croissance de l'emploi et, plus tard, avec la guerre, de plein emploi, voire de pénurie de personnel. Cet épanouissement commence avec l'adoption du Wagner Act en juillet 1935, ou peut-être avec l'acceptation de la part du patronat de sa constitutionnalité après qu'il eût été approuvé par la Cour suprême en avril 1937. Le Wagner Act fait des négociations collectives un objectif de la politique nationale et stipule que chaque fois que la majorité des employés dans une unité de négociation votent pour un syndicat particulier lorsqu'ils élisent leurs délégués, l'employeur est tenu de négocier collectivement avec ce syndicat au sujet de tous les employés de l'unité de négociation. Pour obtenir une reconnaissance de la part d'un employeur après l'adoption du Wagner Act, un syndicat n'a plus qu'à persuader la majorité des employés de voter pour lui; avant que l'acte ne fût entériné, le syndicat était contraint à réclamer un soutien tel qu'il pût supporter le poids d'une grève qui forcerait l'employeur à céder. La tâche du syndicat était aussi facilitée par l'interdiction stipulée dans le Wagner Act des syndicats " maison " et par ses paragraphes condamnant toute discrimination contre les membres des syndicats. En fin de compte, le Wagner Act autorisait le monopole syndical de l'emploi.

Cet acte et la période de guerre et de plein emploi qui allaient suivre ont, semble-t-il, contribué à l'augmentation la plus spectaculaire dans l'histoire du syndicalisme moderne américain du nombre de syndiqués. Au cours de la seule année 1937 l'adhésion aux syndicats a augmenté de 55 %. Il y eut de nombreuses grèves pour les garanties syndicales.
Pour la première fois les industries de production de masse furent syndiquées. La CIO récemment constituée contribuait à donner une vigueur et une impulsion nouvelles, mais l'AFL s'étendait aussi largement, atteignant bientôt un nombre d'adhérents supérieur à celui qu'il avait eu avant la scission des syndicats CIO. Les années où l'apport fut le plus considérable après 1937 furent les années de déficit de main-d'oeuvre, 1942, 1943 et 1944.

Pourtant les grèves furent relativement peu nombreuses pendant les années de guerre. Probablement une des raisons principales de l'augmentation du nombre d'adhérents aux syndicats durant la guerre - outre celle du plein emploi - fut la clause, imposée par le gouvernement aux employeurs, du " maintien de l'adhésion " en cas de conflit à propos du syndicalisme. Comme d'autres l'ont souligné, la loi du " maintien de l'adhésion " était un important élément de contrainte supplémentaire car elle exigeait que ceux qui adhéraient à un syndicat (soit volontairement soit parce qu'ils étaient soumis à diverses formes d'intimidation, de pression sociale ou par suite de quelque grief personnel et temporaire qui réclamait l'appui du syndicat), en restent membres au moins jusqu'à la signature d'un nouveau contrat de travail. Cette disposition permettait également aux syndicats de concentrer toutes leurs ressources à obtenir de nouvelles adhésions. La loi du " maintien de l'adhésion " avait été imposée par le gouvernement pour éviter que les conflits dans l'industrie n'entravent l'effort de guerre. Le War Labor Board avait reçu le pouvoir de trancher dans tous les différends touchant la défense nationale et il avait stipulé que, lorsque aucune autre forme de garantie syndicale n'était effective et que le syndicat désirait l'adhésion obligatoire, la règle du " maintien de l'adhésion " fût imposée. Cette espèce de disposition assurant la sécurité aux syndicats se généralisa pendant la guerre.

Pendant la première guerre mondiale la situation était moins claire. Mais on se trouvait également dans une période de plein emploi et par conséquent loin de ce pessimisme dont parle Perlman. Et une fois de plus la position cruciale et le pouvoir de marchandage des syndicats leur permettaient de gagner énormément de terrain. Les adhésions augmentèrent considérablement encore que moins que pendant la deuxième guerre mondiale. Pendant la première guerre, il y avait eu aussi un War Labor Board. Il rendit des arrêts affectant environ 700 000 travailleurs et promut des comités d'entreprises dans des industries jusque-là inorganisées dans l'espoir que ces comités se développeraient et deviendraient de véritables syndicats. L'attitude relativement bienveillante du gouvernement est illustrée par le fait que les syndicats de cheminots obtinrent, lorsque les chemins de fer furent nationalisés pendant la guerre, des garanties qu'ils perdirent rapidement lorsque, par le Esch-Cummings Act, les chemins de fer se retrouvèrent dans les mains de compagnies privées. En outre l'industrie de la construction navale fut organisée avec l'aide du secrétariat à la Marine. Le Révérend Jerome Toner résume la situation en ces termes : " Le syndicalisme a été protégé sinon choyé par le National War Labor Board au cours de la première guerre mondiale. La Fédération américaine du travail, bien qu'acceptant de respecter les ateliers ouverts aux non-syndiqués pendant la guerre réussit à augmenter le nombre de ses adhérents et à étendre à de vastes secteurs son monopole pendant et après la guerre. De 1915 à 1920, on enregistre une augmentation de 2 503 000 membres et les ateliers fermés aux non-syndiqués se multiplièrent ".

En bref, les périodes pendant lesquelles les syndicats obtinrent de contrôler les emplois et les réservèrent aux membres des syndicats ne sont pas les périodes où les travailleurs avaient le plus de raison de craindre le chômage. Et les chiffres sur l'accroissement des adhésions au syndicat n'amènent pas à conclure que les syndicats attiraient davantage les adhésions dans les moments de pessimisme quant aux disponibilités d'emplois. Les progrès des ateliers fermés aux non-syndiqués et l'augmentation du nombre des syndiqués ont tous deux été plus frappants dans des périodes d'expansion de l'emploi et même pendant les périodes de guerre où régnait la pénurie de la main-d'oeuvre. On constate que chaque fois que des marchés de travail (et de production) étroits ou une législation favorable augmentaient le pouvoir de négociation des syndicats, ceux-ci demandaient et généralement obtenaient la reconnaissance des syndicats et quelque forme d'adhésion obligatoire. Ainsi le nombre des adhérents aux syndicats augmentait. Ceci tend à montrer que les syndicats ont cherché à obtenir le " contrôle des emplois " non tant pour protéger les chances d'emplois dans une période de stagnation que pour renforcer, étendre et stabiliser les syndicats et les organisations.
La thèse précédente basée sur des modèles de chronologie historique ne prétend naturellement pas être définitive. Un argument plus difficile à réfuter contre la théorie de Selig Perlman surgit dès que l'on considère la fonction de la demande d'emploi. Quand les syndicats obtiennent des augmentations de salaires, la quantité de travail demandé tend à diminuer. II s'ensuit qu'un syndicat qui essaie d'obtenir des augmentations de salaire ne peut assumer une attitude pessimiste devant la pénurie. En outre, les tentatives pour obtenir des augmentations de salaire sont en désaccord avec le " communisme de l'opportunité " que Perlman attribuait au syndicat. Il est certes possible que parfois la demande d'emploi soit extrêmement inélastique, auquel cas une augmentation des salaires tendrait à n'entraîner qu'une réduction très minime de l'emploi. Mais alors les travailleurs n'auraient pas de raison d'être pessimistes car ils bénéficieraient de gains importants sans consentir des sacrifices notables.

De surcroît, comme l'a fait remarquer Lloyd Ulman, les syndicats ont pratiqué la politique des entreprises fermées aux non-syndiqués et autres formes de contrôle de l'emploi en grande partie pour recruter de nouveaux membres. Mais si ces nouveaux travailleurs étaient tenus à l'écart du syndicat, les emplois des anciens membres seraient sans aucun doute plus stables. Cette utilisation du pouvoir syndical est donc en contradiction avec l'idée que les syndicats obtiennent et emploient leurs instruments de contrainte surtout pour préserver les chances de l'emploi.

La théorie de Perlman tire toutefois quelque vraisemblance du fait qu'une augmentation durable de l'adhésion aux syndicats et sa force ne se sont produites que quand le " syndicalisme des affaires ", avec son insistance sur le " contrôle de l'emploi ", a été érigé en philosophie du mouvement syndical américain. Avant la formation de la Fédération américaine du travail en 1886 sous Samuel Gompers, il n'existait aucune organisation syndicale stable ou durable à l'échelle nationale ; nous sommes donc pleinement en droit de souligner les aspects par lesquels elle se différenciait de ses prédécesseurs. Et la distinction la plus remarquable entre la Fédération américaine du travail sous Gompers et la plupart des organisations syndicales générales précédentes résidait dans le fait que la Fédération mettait l'accent sur les négociations collectives tandis que la plupart de ses précurseurs avaient privilégié la politique et la réforme utopique. La raison du succès de la Fédération américaine du travail vient, selon Perlman, du fait qu'elle a renoncé à l'activité politique pour concentrer ses efforts sur le " contrôle de l'emploi ". Cette orientation a assuré son succès parce qu'entre temps les barrières douanières avaient été levées et l'optimisme passager avait fait place aux craintes d'un hypothétique chômage.

John R. Commons, l'auteur d'une autre théorie fort connue et stimulante pour l'esprit sur le mouvement syndicaliste aux Etats-Unis, pensait également que l'apparition du syndicalisme de Gompers avec ses négociations collectives était un événement marquant. Il attribuait l'échec des organisations syndicales précédentes en grande partie à la primauté accordée par elles à la politique. Le virage opéré par le système de Commons comme de Perlman et l'avènement d'un syndicalisme " d'entreprise ", d'esprit corporatiste qui plaçait au premier plan les négociations collectives, était lié à l'abolition de la " frontière ". Avec la suppression de cette sécurité qu'était la " frontière ", la pression pour obtenir des augmentations de salaires en opposition aux préoccupations concernant le libre-échange, la concurrence, et autres problèmes de ce genre, s'intensifia. Fait plus déterminant, l' " expansion du marché ", le développement de la concurrence à l'échelle nationale, amenèrent en quelque sorte les travailleurs à s'organiser pour obtenir une augmentation de salaires.
Le succès du syndicalisme d'entreprise et son corollaire, fermeture des ateliers aux non-syndiqués ou contrôle du travail, en face de l'échec du syndicalisme politique ou utopique du XIXe siècle peuvent également s'expliquer à la lumière du concept de " groupe latent " exposé au cours de cette étude. Quand un syndicat s'engage dans une négociation collective avec un employeur donné il peut souvent obliger l'employeur à faire de l'adhésion au syndicat une des conditions de l'embauche; les membres du syndicat peuvent purement et simplement refuser de travailler avec des non-syndiqués. Une fois que le syndicat a reçu la reconnaissance désirée de la part du patronat, son avenir est assuré. Mais un syndicat voué à ne fonctionner qu'à travers le système politique n'a pas une telle ressource. II ne peut rendre l'adhésion obligatoire; il ne peut même pas traiter avec l'employeur, celui qui est le mieux placé pour contraindre les travailleurs à se syndiquer. S'il réussit de quelque manière à obtenir une adhésion forcée, il se trouvera dans une situation embarrassante car en tant qu'organisation purement politique, il n'a aucune excuse de rendre l'adhésion obligatoire; en somme l'exercice de la contrainte à des fins uniquement politiques semblera anormal dans un régime démocratique.

Le contrôle de l'emploi que réclament les syndicats vient avant tout de leur désir d'être forts et de survivre plutôt que d'une attitude pessimiste devant le problème de l'embauche; cette opinion est confirmée par le bas niveau de militantisme dans la plupart des syndicats. Parfois les syndicats infligent des amendes pour absentéisme afin de lutter contre la défection des membres aux réunions. Les spécialistes des questions syndicales s'étonnent de ce manque de participation :
" Si les bénéfices potentiels sont élevés, on s'attendrait à trouver dans la plupart des groupes un haut niveau de participation. Pourtant les activités dans les lieux que nous avons étudiés étaient faibles. Souvent moins de 5 % des adhérents assistaient aux réunions, et il était difficile de recruter des volontaires pour remplir certaines fonctions secondaires ou devenir membres d'une commission. La plupart des dirigeants syndicaux ont admis franchement que l'inertie était un de leurs plus graves problèmes ".

Les adversaires des syndicats pourraient arguer qu'une telle situation prouve que le monopole de l'emploi contraint les gens qui ne sont pas d'accord avec la politique menée par le syndicat à y rester, qu'il est clair que les travailleurs sont hostiles aux syndicats et à plus forte raison au caractère obligatoire de l'adhésion. Mais cet argument se heurte au fait que des élections menées en toute impartialité n'ont cessé de montrer que les travailleurs syndiqués approuvaient les mesures de fermeture des entreprises aux non-syndiqués. Les responsables de la Taft-Hartley law pensaient apparemment que dans des élections libres, les travailleurs prendraient position contre la domination de l'entreprise par les syndicats. Aussi ont-ils stipulé que pour entériner un monopole, un syndicat fasse organiser par le National Labor Relations Board un vote à bulletins secrets et qu'il obtienne en sa faveur le vote de plus de la moitié des électeurs inscrits, et non une simple majorité des suffrages exprimés. Ces espoirs ont été déçus. Au cours des quatre premiers mois, les syndicats ont gagné toutes (à l'exception de quatre) les 664 élections des entreprises fermées aux non-syndiqués, plus de 90 % des employés ayant voté pour le monopole syndical. Dans les quatre premières années, 44 795 fermetures d'entreprises aux non-syndiqués ont été autorisées à l'issue de telles élections. Les syndicats ont emporté 97 % des élections. En conséquence, l'amendement de 1951 supprimait l'obligation de procéder à des élections.

Ainsi il existe un contraste paradoxal entre le très faible niveau de participation dans les syndicats et l'appui massif que les travailleurs donnent aux mesures qui les contraignent à aider un syndicat. Environ 90 % n'assistent pas aux réunions ou ne participent pas aux affaires syndicales, néanmoins 90 % environ votent en faveur de leur adhésion obligatoire et des mesures les obligeant à verser de lourdes cotisations au syndicat. Une étude intéressante de Hjalmer Rosen et de R. A. Hudson Rosen illustre bien ce paradoxe. Les Rosen ont procédé à un sondage d'opinion du District 9 de l'International Association of Machinists et ont rencontré de nombreux travailleurs qui leur ont déclaré que par suite de la suppression des amendes pour absentéisme, l'assistance avait fondu " d'une manière effrayante " pour reprendre l'expression de l'un d'entre eux. Les membres manifestaient plus de mécontentement sur cette faible participation aux réunions que sur n'importe quel autre point d'un vaste questionnaire ; 2,7 % seulement des personnes interrogées s'estimaient satisfaites de l'assistance aux réunions. Les Rosen en ont tiré la conclusion que les membres étaient incohérents. " Si le militant de base pense qu'il faut assister aux réunions et déplore le manque d'assiduité, pourquoi ne remédient-ils pas à la situation en y assistant tous ? II est incontestablement en leur pouvoir de changer l'état de choses qu'ils déplorent ".

En réalité, les travailleurs n'étaient pas inconséquents : leurs actions et leurs attitudes étaient des modèles de rationalité lorsqu'ils exprimaient le désir que tous assistent aux réunions alors qu'eux-mêmes s'abstenaient d'y venir. Car si les membres ont intérêt à ce que le syndicat soit fort, il serait sans doute préférable pour l'ensemble que l'assistance soit nombreuse, mais (lorsque les pénalisations pour l'absence aux réunions ne sont pas appliquées) un travailleur individuel n'a pas de motivation économique pour assister à une réunion. Il bénéficiera des conquêtes du syndicat qu'il soit assidu ou non et ne réussira pas probablement par lui-même à contribuer de manière sensible à ces victoires.
Ce type de situation où les travailleurs ne participent pas activement à la vie syndicale tout en souhaitant que les membres en général le fassent, et où ils défendent l'adhésion obligatoire à une écrasante majorité, rappelle l'attitude caractéristique des citoyens à l'égard de l'Etat. Les électeurs désirent souvent voter pour une augmentation d'impôts en vue de financer de nouveaux services fournis par le gouvernement, mais en tant qu'individus ils s'efforcent d'ordinaire à ne verser que le minimum auquel les astreint le fisc (et à l'occasion encore moins). De même des cultivateurs augmentent souvent leur production, même lorsque la demande est inélastique et cet agissement contraire à leurs intérêts communs, et votent ensuite pour un contrôle du gouvernement qui les oblige à réduire la production.
La conclusion à tirer de cette analyse est que le monopole syndical ne peut s'expliquer par la peur du chômage chez les travailleurs : l'interdiction de l'accès à l'emploi pour les non-syndiqués et autres formes de contrainte sont capitales pour assurer le pouvoir et la stabilité des syndicats. C'est le syndicat en tant qu'organisation, non directement le travailleur, qui a besoin du " contrôle de l'emploi " qui selon Perlman a été l'essence du syndicalisme américain. De petits syndicats locaux peuvent exister sans mesures coercitives dans des industries où les fabriques sont de dimension restreinte. A l'occasion, certains grands syndicats réussissent à survivre également en proposant des formules d'assurances particulièrement alléchantes ou en offrant d'autres biens non collectifs séduisants. Il est même possible que pour un bref laps de temps des syndicats se maintiennent pour des raisons complètement différentes de celles énumérées dans cette étude ; c'est-à-dire en éveillant des émotions assez violentes pour pousser les individus à se comporter d'une manière irrationnelle, au point qu'ils participeront à l'effort syndical même si une simple contribution individuelle ne devait avoir aucune répercussion sensible sur le sort du syndicat et même s'ils devaient bénéficier des conquêtes syndicales qu'ils les aient soutenues ou non. Mais il ne paraît pas y avoir d'exemple de vastes syndicats nationaux jouissant d'un pouvoir et d'une stabilité semblables à ceux qui existent aujourd'hui dans le pays se maintenant sans quelque forme d'adhésion obligatoire. Il est hors de doute que des mobiles idéologiques peuvent amener sporadiquement l'éclosion d'organisations, mais il est peu vraisemblable que de très grands syndicats puissent durer plus longtemps ou réaliser plus de projets que les Locofocos ou les Knights of Labor, sans aucune mesure coercitive.

Entreprise fermée aux non-syndiqués et libéralisme économique dans les groupes latents

Si la thèse selon laquelle l'adhésion obligatoire est en général indispensable au maintien durable d'un mouvement syndical est correcte, il s'ensuit que maints arguments dirigés contre la fermeture des entreprises aux non-syndiqués sont fallacieux. L'un des reproches les plus courants adressé au syndicalisme forcé, employé même autrefois par des économistes de profession, repose sur un parallèle avec l'entreprise privée ordinaire. En gros l'argumentation est la suivante : puisqu'une firme doit plaire à ses clients si elle veut les garder, un syndicat doit aussi affronter l'épreuve d'ouvrir l'entreprise à tous, auquel cas il réussira si ses réalisations plaisent aux membres potentiels. L'argument du " droit au travail " se retrouve souvent dans la bouche de ceux qui sont les plus ardents défenseurs du système de la libre entreprise fondée sur le " motif du profit ". Mais si ce même motif du profit qui est censé dicter la conduite des consommateurs et des hommes d'affaires stimule aussi les travailleurs, le renforcement des lois concernant le " droit au travail " sonne le glas des syndicats. Un travailleur rationnel ne contribuera pas volontairement à un (grand) syndicat fournissant un bien collectif puisqu'à lui seul il ne parviendra pas à accroître d'une manière perceptible le pouvoir du syndicat et puisqu'il profitera des avantages des succès remportés par le syndicat qu'il l'ait ou non appuyé.

Traiter de l'adhésion obligatoire au syndicat en termes de " droits " est donc une démarche erronée et stérile. On peut naturellement formuler des objections fort intelligentes contre les syndicats et l'union shop. Mais aucune ne peut se fonder uniquement sur les prémisses que l'union shop et d'autres formes de syndicalisme coercitif restreignent la liberté individuelle, à moins que l'objection ne s'étende à toute mesure de coercition employée pour permettre la fourniture de services collectifs. Il n'y a pas davantage violation des " droits " par l'instauration d'un impôt pour entretenir un organisme de police ou un système judiciaire que dans une union shop. Le droit et l'ordre sont, sans conteste, les conditions de toute activité économique organisée; les forces de police et le système judiciaire sont par conséquent, peut-on penser, plus indispensables à un pays que les syndicats. Mais cette remarque se contente de placer la question sur le terrain qui convient : les résultats obtenus par les activités syndicales justifient-ils le pouvoir dont la société les a investis ? Le débat sur les lois concernant le " droit au travail " ne doit pas être axé autour des " droits " en cause, mais sur le problème de savoir si le pays se porterait mieux avec des syndicats forts ou faibles.

Pour être cohérents, ceux qui attaquent l'union shop au seul nom du " droit au travail " doivent également soutenir l'idée du " consentement unanime " en matière d'impôt énoncée en 1890 par Knut Wicksell. Wicksell s'est fait souvent l'avocat de la politique du " laissez-faire " (bien qu'il ne fût en aucun sens du terme un conservateur) qui affirmait que " la contrainte est toujours un mal en soi " et que par conséquent l'Etat ne devait jamais soutirer des impôts à un citoyen sans son consentement. Il reconnaissait toutefois que l'Etat n'était pas en mesure de supporter les charges des services publics essentiels par un système marchand, puisque les citoyens pouvaient jouir des avantages de ces services, qu'ils les aient ou non payés. Par conséquent, la seule méthode équitable pour financer les services de l'Etat consistait à exiger que tout appel de fonds de la part du gouvernement soit l'objet d'un vote unanime. Dans le cas où un projet de dépense ne réussirait pas, quelle que soit la répartition des charges fiscales, à obtenir l'accord unanime au Parlement, il devrait être rejeté. Faute de quoi, les citoyens se verraient obligés de payer des impôts à l'Etat pour un service qu'ils ne désireraient pas ou pas assez pour contribuer à son financement. Ainsi, aussi bien dans le domaine du gouvernement que dans un régime de libéralisme économique, personne ne serait contraint à dépenser de l'argent pour des objets dont il ne voudrait pas. (Plus récemment, James Buchanan et Gordon Tullock ont, dans un esprit analogue, proposé qu'avant d'entreprendre certaines formes de dépenses, on passe par une procédure se rapprochant du vote à l'unanimité.)


Le libéralisme à l'ancienne de Wicksell rappelle l'attitude de John Maynard Keynes à l'égard de la conscription pendant la première guerre mondiale. Keynes était contre la conscription mais ce n'était pas un pacifiste. Il était contre la conscription parce qu'elle privait les citoyens de leur droit de décider d'eux-mêmes s'ils voulaient ou non participer au combat. Keynes, en tant que fonctionnaire de l'Etat, était exempté de la conscription, aussi sa sincérité ne peut être mise en doute. Apparemment sa croyance dans les droits de l'individu contre la majorité de ses compatriotes était vraiment très forte.


La plupart des gens de la présente génération penseront que la théorie du consentement unanime en matière d'impôt de Wicksell et l'opposition radicale de Keynes à la conscription ont mené la philosophie du laissez-faire à une position extrême irréalisable, voire extravagante. Pourtant les vues de Wicksell et de Keynes n'étaient que des applications cohérentes du postulat libéral incarné dans les arguments de ceux qui attaquent l'union shop au nom du " droit au travail ". Car si, en toutes circonstances, l'individu a " droit au travail " (le droit de travailler sans payer aucune redevance aux syndicats), il doit avoir aussi sûrement le " droit de ne pas se battre " (le droit d'éviter le service militaire) et le " droit de dépenser " (le droit d'éviter de payer des impôts pour des services publics qu'il ne désire pas). Les conventions collectives, la guerre et les services publics fondamentaux ont ceci en commun que les " avantages " procurés par tous les trois reviennent à chacun dans les groupes respectifs qu'il ait ou non soutenu le syndicat, servi dans l'armée ou payé ses impôts. La contrainte intervient dans les trois cas et il ne peut en être autrement. En conséquence une critique cohérente du closed shop (de l'éviction des non-syndiqués des entreprises) doit forcément passer par la voie du libéralisme tracée par Wicksell et Keynes, ou alors simplement déclarer que les syndicats sont si inoffensifs ou inefficaces ou insignifiants, que le pays n'a pas à se soucier de leur viabilité ni à se montrer tolérant à l'égard de leurs privilèges. Il peut paraître étrange d'établir une analogie entre le syndicat et l'Etat. Certains ont émis le postulat, avec Hegel, que l'Etat devait être différent, dans tous ses aspects essentiels, de tout autre type d'organisation. Mais d'ordinaire le syndicat et l'Etat fournissent tous deux la plupart des avantages collectifs ou communs à de vastes groupes. Par conséquent, l'individu adhérant au syndicat, comme le simple contribuable, n'est pas en mesure de veiller seul à ce que le bien collectif soit fourni, mais il en profitera qu'il ait ou non participé à l'effort pour l'obtenir. A l'instar du contribuable, le membre du syndicat n'a aucune motivation pour consentir plus de sacrifices qu'il n'est nécessaire.

Intervention gouvernementale et libéralisme économique dans le groupe latent

Cette approche des syndicats et des droits ou des libertés de leurs membres permet également d'éclairer certains raisonnements courants sur le rôle du gouvernement et la liberté économique des citoyens. Nombreux sont ceux qui soutiennent que le socialisme et les activités de l'Etat restreignent généralement, voire inévitablement la liberté économique et vont jusqu'à menacer du même coup les droits politiques. D'autres en revanche nient que les activités économiques de l'Etat puissent porter atteinte à la " liberté ", faisant remarquer que celle-ci est un concept essentiellement politique concernant la démocratie et les droits civiques plutôt que la politique économique.

Cette controverse est souvent compliquée par un malentendu sur la terminologie elle-même et sur des confusions quant à l'objet et au terrain où se place le désaccord. Aussi est-il nécessaire ici de distinguer trois aspects de la polémique.

L'un de ces aspects concerne les relations entre institutions et libertés économiques. Un certain nombre de penseurs conservateurs proclament qu'un système politique libre et vraiment démocratique ne peut exister que si l'Etat ne joue qu'un rôle relativement restreint dans la vie économique; selon eux les plans de gouvernement socialiste et l'intérêt de l'Etat amènent à plus ou moins longue échéance des dictatures de type stalinien ou hitlérien. De nombreux autres spécialistes soutiennent la thèse opposée, à savoir que seuls des plans gouvernementaux hardis et des mesures d'intérêt public libérales peuvent éviter la crise, la misère et l'apathie qui amènent les régimes dictatoriaux dans leur sillage. Cet aspect ne relève pas de notre étude. Un second aspect de la controverse sur les libertés économiques concerne les facteurs et les auteurs des restrictions à cette liberté. Beaucoup de théoriciens, sinon tous, distinguent entre les contrôles et les limitations imposés par le biais d'une élection démocratique prenant en compte les intérêts collectifs, et ceux qui sont le fait d'une dictature ou d'une oligarchie peu soucieuse du bien-être du groupe qu'elle contrôle : dans ce dernier cas, la coercition serait évidente, alors qu'elle serait discutable dans le premier. Cette distinction apparaît clairement dans le cas extrême où un groupe vote à l'unanimité pour que lui soient appliquées certaines règles coercitives qu'il juge conformes à l'intérêt collectif : il n'y aurait là pas plus violation des libertés que lorsque deux personnes signent librement un contrat, qui évidemment restreint leur liberté par les clauses où elles s'engagent à remplir telle ou telle obligation. Ces cas d'unanimité sont plutôt rares, mais néanmoins, dans la situation plus commune où il y a un vote majoritaire réclamant des mesures coercitives dans l'intérêt du groupe, beaucoup trouveront la contrainte moins blâmable que lorsqu'elle est le fait d'une dictature indifférente; encore qu'un certain nombre de gens, notamment les partisans déclarés du " laissez-faire ", objecteront que la tyrannie économique de la majorité démocratique ou le paternalisme bienveillant d'un dirigeant politique sont des outrages à la liberté humaine, au même titre que toute autre forme de contrainte. Cet aspect du désaccord est important en soi, mais il n'est pas essentiel dans le cadre de notre étude.

Le troisième aspect, dans notre contexte fondamental de la controverse, tourne autour de la liberté économique en soi, c'est-à-dire l'absence de tout contrôle exercé sur la vie économique de l'individu, quels que puissent être les justifications ou les aménagements politiques d'un tel contrôle. Les points de vue peuvent varier sur la place à accorder à cette liberté économique au sens le plus strict, c'est largement affaire d'opinion personnelle, mais non sur sa possibilité et sa réalité. Le concept de liberté de dépenser son argent comme on l'entend, de " liberté de choix dans la répartition de son revenu " a une signification immédiate, bien que beaucoup pensent que de légères modifications apportées à cette liberté ne comptent guère.

Si l'on part de l'hypothèse que la liberté économique entendue dans ce troisième sens, le plus absolu, est un concept significatif et même pour certains capital, l'étape suivante consistera à analyser sa relation avec les différents niveaux de l'intervention gouvernementale dans la vie économique. Quels sont les types d'activité gouvernementale qui portent atteinte à la liberté économique ? L'activité économique de l'Etat doit-elle toujours reposer sur la contrainte ou lui arrive-t-il de ne pas dépendre de l'usage de la force plus qu'une entreprise privée ?

Ici le concept de " groupe latent " peut nous être utile. Certains biens ou services, avons-nous vu, sont de nature telle que si un membre du groupe les obtient, tous les obtiendront. Ces sortes de services ne sont pas adaptés en soi au mécanisme du marché et ne sont fournis que si chacun est contraint de payer la part qui lui est assignée. En bref, un grand nombre de services gouvernementaux sont de cet ordre. C'est pourquoi ils restreignent la liberté. Ils remplacent les décisions individuelles prises librement par des décisions collectives arrachées par la force.


La modernisation et le perfectionnement des forces de défense, de police ou du système judiciaire ne peuvent être financés sans réduire en quelque manière les libertés économiques des citoyens, sans augmenter les impôts et par conséquent restreindre la liberté de dépenser de l'individu.

Mais si le gouvernement décide de monter une entreprise publique pour fabriquer quelque produit, il n'est pas certain que cette mesure doive nécessairement se traduire par une entrave à la liberté économique de qui que ce soit. Les consommateurs ne sont pas nécessairement moins libres lorsqu'ils achètent à une entreprise publique plutôt que privée ; pas plus que les travailleurs ne sont nécessairement moins libres lorsqu'ils sont employés par les unes que par les autres. Les dispositions institutionnelles sont changées évidemment et le secteur public gagne en ampleur, mais personne n'y perd obligatoirement sa liberté économique.
En conclusion, lorsque le gouvernement fournit des biens et des services collectifs, la liberté économique se trouve restreinte; quand il produit des biens non collectifs, produits d'ordinaire par les entreprises privées, il n'a nul besoin de toucher aux libertés économiques. Mais la chose est vraiment paradoxale : c'est le financement des services traditionnels de l'Etat, notamment la police et l'armée, défenseurs de l'ordre établi, qui restreignent le plus la liberté économique, alors que les incursions socialisantes dans le secteur de l'économie privée peuvent se passer de le faire. Ce sont les conservateurs, historiquement partisans de l'augmentation des dépenses militaires et acharnés à réclamer la protection de la police, qui restreignent la liberté aussi bien que les socialistes. Naturellement, comme les Etats ont normalement le monopole des plus puissants moyens de violence, ils ont par excellence la possibilité de restreindre la liberté économique des citoyens selon leur bon plaisir, même en distribuant des biens non collectifs ou en entreprenant une activité quelconque. Si par exemple un Etat distribue des biens non collectifs gratuitement, il réduit la liberté économique. Toutefois, il reste de fait que la fourniture des biens publics traditionnellement réservés au gouvernement entraîne inévitablement une limitation de la liberté économique, tandis que l'entreprise d'Etat socialiste, productrice de biens non collectifs, n'est pas nécessairement une entrave à cette liberté. Il est donc possible que la croyance si répandue de l'incompatibilité de la liberté économique avec la croissance du secteur public provienne d'une confusion entre les services traditionnels d'un gouvernement et la totalité des activités gouvernementales, et que les nationalisations soient assimilées à la constitution d'une armée plus puissante, avec l'accroissement d'impôts et la conscription qu'elle exige.

Le raisonnement ci-dessus n'a pas pour but de trancher si telle ou telle activité gouvernementale est bonne ou mauvaise; il vise seulement à montrer que c'est la fourniture des services et des biens collectifs et non la nature publique ou privée ou autres caractéristiques des institutions dispensatrices de ces biens qui détermine dans une large mesure la liberté économique. La croissance des cartels capables de mettre au pas les entreprises qui " cassent " les prix restreint la liberté économique, même si ces cartels sont des entreprises privées. De même, si l'argument central de ce chapitre est exact, le développement des négociations collectives et leur application à des vastes groupes doivent aboutir à réduire la liberté économique en ce qu'elles supposent que les non-syndiqués seront privés du droit de travailler dans l'entreprise des syndiqués. En d'autres termes, un grand syndicat, bien qu'il ne soit pas un rouage du gouvernement, doit être coercitif s'il veut remplir sa fonction essentielle et survivre. Ceci en grande partie parce que son rôle primordial est de fournir un bien collectif - des négociations collectives - à un vaste groupe, comme la fonction primordiale du gouvernement est de fournir des biens collectifs traditionnels, tels que la justice, l'ordre, la défense nationale. D'autre part, un gouvernement (ou un syndicat, ou n'importe quelle autre organisation) est en mesure de procurer des biens non collectifs sans entamer les libertés économiques. D'autres facteurs importants que nous n'avons pas pris en considération ici contribuent également à déterminer la quantité de liberté économique correspondant à une situation donnée; le sujet est bien plus complexe que la présente discussion ne le laisserait croire. Rendre justice à ce problème nous entraînerait trop loin. Même ainsi, il est déjà évident que l'opinion conventionnelle, qui soutient que les syndicats ne devraient pas avoir de pouvoir de coercition parce qu'ils sont des associations privées et que l'expansion du secteur nationalisé provoque, inévitablement, une perte de liberté économique, est fondée sur une analyse erronée. Aucune étude des limites de la liberté économique ou du recours à la contrainte de la part de l'Etat, des syndicats ou de toute autre organisation ne peut rendre compte de la complexité du problème sans établir au préalable une distinction entre biens collectifs et non collectifs.

 
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