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Bienvenue sur le site de Bertrand Lemennicier  Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme, ces droits sont : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression (Article 2 de la déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen du 26 août 1789)  "Quand même tu aurais à vivre trois mille ans, et trois fois dix mille ans, dis-toi bien que l'on ne peut jamais perdre une autre existence que celle qu'on vit ici-bas, et qu'on ne peut pas davantage en vivre une autre que celle qu'on perd". Marce Aurèle, Pensées, Livre II, maxime 14  "La vertu de la rationalité signifie la reconnaissance et l'acceptation de la raison comme notre seule source de connaissance, notre seul juge des valeurs et notre seul guide d'action" Ayn Rand , La vertu d'égoisme,  J'ai le pouvoir d'exister sans destin, Entre givre et rosée, entre oubli et présence. Médieuse de Paul Eluard 1939 
La doctrine classique de la démocratie
 
LA DOCTRINE CLASSIQUE DE LA DÉMOCRATIE
par Joseph Schumpeter.
Tiré de Capitalisme, socialisme et démocratie, pp 329-374, Edition Payot, Paris 1972.


I. LE BIEN COMMUN ET LA VOLONTÉ DU PEUPLE.

La philosophie de la démocratie élaborée au XVIIIe siècle peut être résumée dans la définition suivante : la méthode démocratique est la technique institutionnelle de gestation des décisions politiques qui réalise le bien commun en chargeant le peuple lui-même de faire pencher le plateau de la balance en élisant des individus qui se réunissent ensuite pour accomplir sa volonté. Développons les implications de cette formule.
Elle consiste donc à soutenir qu'il existe un  bien commun Ÿ, faisceau de lumière projeté sur les problèmes politiques, qu'il est toujours facile de distinguer et que l'on peut faire percevoir à toute personne normale en recourant à des arguments rationnels. On ne peut donc trouver aucune excuse pour quiconque ne distingue pas le bien commun, ni même aucune explication pour l'existence de tels aveugles, sinon, à part l'ignorance (à laquelle il peut être remédié), la stupidité ou quelque intérêt antisocial. En outre, ce bien commun implique des réponses précises à toutes les questions spécifiques, si bien que chaque fait social et chaque mesure prise ou à prendre peuvent être classés sans équivoque comme  bons ou mauvais Ÿ. Tous les citoyens devant, par conséquent, tomber d'accord; en principe tout au moins, il existe également une  Volonté Commune du Peuple Ÿ (c'est-à-dire une volonté de tous les individus raison-nables) qui correspond exactement au bien ou intérêt ou bien-être ou bonheur communs. La seule circonstance, en dehors de la stu-pidité et des intérêts pervers, qui puisse éventuellement entraîner un désaccord et expliquer l'existence d'une opposition, consiste dans une divergence d'opinions en ce qui concerne la rapidité avec laquelle le programme, en lui-même commun à presque tous les citoyens, doit être réalisé. Ainsi, chaque membre de la commu-nauté, conscient du but à atteindre, sachant ce qu'il veut, discernant ce qui est bon et ce qui est mauvais, participe, activement et en pleine responsabilité, à promouvoir le bien et à combattre le mal et tous les membres pris collectivement contrôlent les affaires publiques.
II est vrai que la gestion de certaines de ces affaires suppose des aptitudes et techniques particulières et doit être confiée à des spécialistes qualifiés. Cependant ceci n'affecte pas le principe, car ces spécialistes agissent seulement aux fins d'accomplir la volonté du peuple, tout comme un médecin agit aux fins d'accom-plir la volonté du patient, qui est de bien se porter. II est également vrai que dans une communauté de toute taille, notamment si le phénomène de la division du travail s'y manifeste, il serait extrê-mement incommode, pour chaque citoyen individuel d'avoir, pour prendre sa part du gouvernement, à entrer en contact avec tous les autres citoyens à l'occasion de chaque question pendante. Il sera plus pratique de ne soumettre que les décisions les plus importantes au verdict du citoyen individuel - disons, par voie de referendum - et de faire régler les autres par un comité nommé par les citoyens - une assemblée ou Parlement dont les membres seront élus par un vote populaire. Ce comité ou assemblée de délégués représentera le peuple, non pas, comme nous l'avons reconnu, au sens légal du terme représenter Ÿ, mais dans un sens moins technique : il exprimera, reflétera ou concrétisera la volonté du corps électoral. A nouveau pour des raisons d'ordre pratique, un tel comité, étant nombreux, pourra se diviser en plus petits comités auxquels seront confiés les différents départements d'affaires publiques. Enfin, parmi ces comités secondaires figu-rera un comité maître Jacques, principalement chargé de l'admi-nistration courante, appelé cabinet ou gouvernement et dirigé éventuellement par un secrétaire général ou bouc émissaire, c'est--à-dire, comme on dit, par un  premier ministre Ÿ .

Dès lors que nous acceptons toutes les hypothèses formulées (ou impliquées) par cette théorie de la constitution, la démocratie acquiert effectivement un sens dépouillé de toute ambiguïté et ne pose plus aucun problème, sinon celui de savoir comment s'y prendre pour la réaliser. En outre, et à la condition de faire bon marché de certains scrupules logiques, nous sommes en mesure d'ajouter que, non seulement une telle organisation démocratique serait la meilleure que l'on puisse concevoir, mais encore que peu de gens se soucieraient d'en prendre une autre en considé-ration. Toutefois, il est non moins évident que ces hypothèses constituent autant d'affirmations dont chacune devrait être prouvée avant d'aboutir à une telle conclusion. Or, il est, tout au contraire, beaucoup plus facile de les réfuter.
En premier lieu, il n'existe aucune entité consistant dans un bien commun uniquement déterminé sur lequel tous les hommes puissent tomber d'accord ou puissent être mis d'accord par la force convaincante d'arguments rationnels. L'absence d'une telle unité de vues ne tient pas primordialement au fait que certaines personnes peuvent désirer autre chose que le bien commun, mais au fait beaucoup plus fondamental que le bien commun doit nécessai-rement signifier des choses différentes pour des individus et groupes différents. Ce fait, dissimulé aux yeux de l'utilitariste par l'étroi-tesse de son champ de vision, petit canton taillé dans la forêt des évaluations humaines, suscite des querelles de principe qui ne peuvent être apaisées par aucun argument rationnel, car les valeurs finales - nos conceptions de ce que la vie et la société devraient être - ne sont pas circonscrites dans le cercle de la simple logique. Des compromis peuvent être jetés, dans certains cas, mais non pas dans d'autres entre les deux bords opposés. Entre les Américains qui disent :  Nous voulons que notre pays s'arme jusqu'aux dents, puis combatte dans le monde entier pour les causes que nous tenons pour justes Ÿ et les Américains qui disent  Nous voulons que notre pays balaye devant sa porte, car c'est la seule façon pour lui de servir l'humanité Ÿ, il existe des différences irréductibles entre valeurs finales qu'un compromis pourrait seulement mutiler et dégrader.
En second lieu, même si un lieu commun suffisamment précis -tel que le maximum utilitariste de satisfaction économique - se révélait comme acceptable pour tous, il ne s'ensuivrait aucune-ment que des réponses également précises pourraient être données aux problèmes spécifiques à résoudre. Les divergences d'opinions en pareilles matières pourraient être suffisamment sérieuses pour entraîner la plupart des conséquences inhérentes à un désaccord fondamental Ÿ sur les fins elles-mêmes. Par exemple, même après que chaque citoyen aurait été converti à l'utilitarisme, les problèmes centrés sur l'évaluation des satisfactions présentes par compa-raison avec les satisfactions futures, ou même le choix entre capi-talisme et socialisme resteraient toujours pendants. Même si la  santé Ÿ était souhaitée par tous, les citoyens continueraient à différer d'avis sur les mérites de la vaccination et de la vasectomie. Et ainsi de suite.

Les utilitaristes, pères de la doctrine démocratique, n'ont pas reconnu pleinement l'importance de ces pommes de discorde, pour la simple raison qu'aucun d'entre eux n'envisageait sérieusement une modification substantielle du cadre économique ou des habi-tudes de la société bourgeoise. Leur horizon ne dépassait guère celui d'un maître ferronnier du XVIIIe siècle.
Mais, en troisième lieu et en conséquence des deux proposi-tions précédentes, la conception particulière, adoptée par les utilitaristes, de la volonté du peuple ou volonté générale s'évanouit en fumée. En effet, cette conception présuppose l'existence d'un bien commun, uniquement déterminé et discernable par tous. A la différence des romantiques, les utilitaristes n'avaient aucune prescience de cette entité semi-mystique douée d'une volonté propre, de cette  âme du peuple Ÿ dont l'école historique de jurisprudence a fait si grand état. Ils faisaient ingénument dériver leur  volonté du peuple Ÿ des volontés individuelles. Or, à moins qu'il n'existe un centre - le bien commun vers lequel gravitent, tout au moins à long terme, toutes les volontés individuelles -, ce type particulier de volonté générale  naturelle Ÿ ne saurait se réaliser. Le centre de gravité utilitariste, d'une part, unifie les volontés individuelles, tend à les fondre, sous l'influence de discussions rationnelles, en une volonté du peuple et, d'autre part, confère à cette dernière, en exclusivité, la dignité éthique proclamée par le credo démocratique classique. Ce credo ne consiste pas simplement à idolâtrer la volonté du peuple en tant que telle, mais il est fondé sur certaines hypothèses relatives à l'objet  naturel Ÿ, sanctionné par la raison utilitaire, de cette volonté. Or, aussitôt que la notion de bien commun se dérobe, la réalité et la dignité de ce type de volonté générale disparaissent du même coup. Et les deux piliers de la doc-trine classique tombent inévitablement en poussière.

II. VOLONTÉ DU PEUPLE ET VOLITION INDIVIDUELLE.

Pour concluants que soient les arguments précédents à l'encontre de cette conception de la volonté du peuple, ils ne doivent pas nous empêcher d'élaborer une conception alternative, plus réaliste. Loin de moi l'intention de mettre en doute la réalité, ni l'impor-tance des données socio-psychologiques auxquelles nous pensons quand nous parlons de la volonté d'une nation. Leur analyse cons-titue certainement la condition préalable de tout progrès dans l'étude des problèmes de la démocratie. Mieux vaudrait, néan-moins, ne pas retenir ce terme, car il tend à obscurcir le fait que, dès lors que nous séparons la volonté du peuple de son contexte utilitaire, nous édifions, non pas simplement une théorie diffé-rente de la même entité, mais bien une théorie d'une entité complè-tement différente. Nous avons tout lieu de nous défier des pièges semés sur le chemin de ces défenseurs de la démocratie qui, tout en se résignant, en nombre croissant, à accepter, sous la pression d'une évidence toujours plus impérieuse, les données incommodes inhérentes au processus démocratique, n'en essaient pas moins d'oindre leurs difficultés doctrinales avec de l'huile puisée dans les jarres du XVIIIe siècle.

Même si, cependant, on peut continuer à admettre qu'une volonté commune ou une opinion publique quelconques se dégagent du fatras infiniment complexe des situations, volitions, influences, actions et réactions, individuelles et collectives, entrant dans le  processus démocratique Ÿ , le résultat de cette gestation est privé, non seulement de toute unité rationnelle, mais encore de toute sanction rationnelle. Le défaut d'unité rationnelle signifie que, bien que, du point de vue de l'analyse, le processus démocratique ne soit pas purement chaotique - aux yeux de l'analyste, rien de ce qui peut être ramené à portée des principes explicatifs n'est jamais chaotique -, néanmoins les résultats n'auront pas, sinon fortuitement, de sens en eux-mêmes, comme l'aurait, par exemple, la réalisation d'un objectif ou d'un idéal définis. Le défaut de sanction signifie que, étant donné que cette volonté a cessé d'être conforme à un  bien Ÿ quelconque, il sera désormais nécessaire, si l'on prétend revêtir d'une dignité éthique le résultat, de se rabattre sur une confiance absolue envers les formes démocratiques de gouvernement, en tant que telles - confiance qui, en principe, devrait être indépendante du caractère désirable des résultats. Comme nous l'avons vu, il n'est pas facile d'adopter un tel point de vue. Cependant, même si l'on saute le pas, l'abandon du bien commun utilitariste nous laisse encore sur les bras une foule de difficultés.

En particulier, la nécessité pratique subsiste d'attribuer à la volonté de l'individu une indépendance et une qualité rationnelle qui sont parfaitement irréalistes. Si nous prétendons soutenir que la volonté des citoyens constitue en soi un facteur ayant droit au respect, encore faut-il que cette volonté existe. En d'autres termes, elle doit être davantage qu'un ramassis confus de vagues impulsions mollement rattachées à des slogans tout faits et à des impressions erronées. Chacun devrait savoir exactement où il veut que le gouvernement en vienne. Une telle précision dans la formulation des desiderata devrait être fondée sur l'aptitude à observer et interpréter correctement les faits directement accessi-bles à quiconque et à passer au filtre de l'esprit critique les infor-mations relatives aux faits qui ne le sont pas. Enfin, à partir de ces desiderata précis et de ces faits bien établis, une conclusion nette devrait être rapidement dégagée, en ce qui concerne les pro-blèmes à l'ordre du jour, conformément aux règles de déduction logique et, en outre, ce mécanisme psychologique devrait jouer, en général, avec un degré d'efficacité tel que l'opinion d'un citoyen quelconque puisse être tenue en gros, sans absurdité flagrante, comme aussi valable que celle de tout autre citoyen . Enfin, le citoyen moyen (modal) devrait accomplir toute cette performance pour son propre compte, sans se laisser influencer par la pression des cliques et de la propagande , car, de toute évidence, des voli-tions et suggestions imposées aux électeurs ne sauraient passer pour le fin du fin du processus démocratique. A la question de savoir si ces conditions sont remplies dans la mesure nécessaire pour faire fonctionner correctement la démocratie on ne saurait répondre ni par une affirmation irréfléchie, ni par une dénégation non moins irréfléchie, mais seulement en débrouillant laborieuse-ment un écheveau de preuves contradictoires.

Cependant, avant de m'engager dans ce maquis, je tiens à faire apprécier au lecteur toute la portée d'un autre élément, déjà traité par moi, du problème. Je répète donc que, même si les opinions et les désirs des citoyens individuels constituaient des données parfaitement définies et indépendantes à élaborer par le processus démocratique et si chacun agissait selon ces données avec une rapidité et une rationalité idéales, il ne s'ensuivrait pas nécessai-rement que les décisions politiques dégagées de la matière première de ces volitions individuelles par un tel processus correspon-draient à quelque entité susceptible d'être qualifiée, dans n'importe quel sens valable, de  volonté du peuple Ÿ. Il est, non seulement concevable, mais encore, chaque fois que les volontés individuelles sont divisées, très probable que les décisions politiques acquises ne seront pas conformes  à ce que les gens désirent réellement Ÿ. Et que l'on ne nous rétorque pas que, s'ils n'obtiennent pas exactement ce qu'ils désirent, les électeurs pourront tout au moins se satisfaire d'un  honnête compromis Ÿ. Il peut, certes, en aller ainsi. Les chances d'une telle issue sont les plus grandes quand les problèmes posés sont de nature quantitative ou compor-tent une gradation, par exemple quand il s'agit de fixer le montant des crédits destinés à secourir les chômeurs, à supposer que tout le monde approuve l'institution d'un fonds de cette nature. Quand cependant, les problèmes posés sont d'ordre qualitatif (par exem-ple : doit-on persécuter les hérétiques ou déclarer la guerre ?), il est fort possible que le résultat atteint par ce processus démo-cratique déplaise également (bien que pour des motifs différents) à tous les électeurs, alors qu'une décision imposée par une autorité non-démocratique aurait été éventuellement beaucoup mieux accueillie par eux.

Un exemple illustrera ma pensée. Il est permis, je le présume, de qualifier de dictature militaire le gouvernement de Napoléon, en tant que premier Consul. Une des nécessités politiques les plus pressantes de l'heure consistait dans une constitution religieuse destinée à remettre de l'ordre dans le chaos légué par la Révolu-tion et à ramener la paix dans des millions d'âmes. Napoléon réalisa cet objectif par une série de coups de maître, culminant dans un concordat avec le pape (1801) et dans les  articles orga-niques Ÿ (1802) qui, en réconciliant l'irréconciliable, ménagèrent juste la marge de liberté nécessaire pour le culte, tout en mainte-nant énergiquement la primauté de l'État. Napoléon a également réorganisé et refinancé l'Église catholique française, réglé la ques-tion délicate du clergé  constitutionnel Ÿ et lancé la nouvelle nef avec un grand succès et le minimum de frictions. En admettant que l'on soit jamais fondé à considérer une mesure spécifique comme répondant effectivement aux vœux de tout un peuple, le Concordat nous offre un des meilleurs exemples historiques d'une telle rencontre. Une telle conclusion doit paraître évidente à quiconque étudie la structure des classes françaises sous le Consu-lat et elle est largement confirmée par le fait que cette politique religieuse a grandement contribué à la popularité quasi-universelle dont a joui le régime consulaire. Néanmoins, il est difficile de voir comment un tel résultat aurait pu être réalisé par des méthodes démocratiques.

Les passions anticléricales n'étaient aucunement éteintes et n'étaient aucunement nourries par les seuls Jacobins vaincus. Les anticléricaux ou leurs chefs ne se seraient certainement pas rési-gnés à un compromis aussi généreux . De l'autre côté de la barri-cade, une vague puissante de passion vindicative s'enflait cons-tamment. Les catholiques assoiffés de revanche ou leurs chefs obligés, pour être suivis, de tenir compte de cet état d'esprit n'auraient certainement pas pu s'arrêter à la limite fixée par Napo-léon; en particulier, ceux-ci n'auraient pas pu traiter avec autant de fermeté le Saint-Siège, qui, d'ailleurs, voyant le tour qu'auraient pris les événements, n'aurait eu aucune raison de céder. Enfin, la volonté d'apaisement des paysans, qui, plus que quiconque, désiraient retrouver leurs curés, leurs églises et leurs processions, aurait été inhibée par l'appréhension très naturelle de voir remise en question la solution révolutionnaire du problème agraire,- une fois que le clergé - et notamment les évêques - seraient remontés en selle. L'issue la plus probable de toute tentative de régler la question par voie démocratique aurait été une paralysie ou une lutte interminables, engendrant une irritation croissante. Cepen-dant, Napoléon a été capable de liquider raisonnablement cette question, précisément en raison du fait que les groupes opposés, s'ils ne pouvaient se résigner à faire des concessions de leur propre chef, étaient en même temps tout prêts à accepter un compromis imposé.
Ce cas n'est pas, bien entendu, unique . Si des résultats donnant, à long terme, satisfaction au peuple dans son ensemble doivent servir de pierre de touche au gouvernement du peuple pour le peuple, le gouvernement par le peuple, tel qu'il est conçu par la doctrine classique, ne sortirait pas toujours victorieux de cette épreuve, il s'en faut de beaucoup.

III. LA NATURE HUMAINE EN POLITIQUE.

Nous n'avons pas encore répondu à notre question relative au caractère défini et à l'indépendance des volitions de l'électeur, à ses facultés d'observation et d'interprétation des faits, et à son aptitude à tirer de ces deux éléments, nettement et rapidement, des conclusions raisonnées. Ce thème se rattache à un chapitre de psychologie sociale que l'on pourrait intituler : La nature humaine en politique .
Durant la deuxième moitié du XIXe siècle, les notions d'une personnalité humaine, considérée comme une unité homogène, et d'une volonté définie, en tant que premier mobile de l'action, ont constamment perdu du terrain - même avant l'époque de Théodule Ribot et de Sigmund Freud. En particulier, ces idées ont été de plus en plus discréditées auprès des théoriciens des sciences sociales qui ont prêté toujours davantage d'attention, la Sociologie (Mind and Society) de Pareto en fait foi, à l'influence considérable des éléments extra-rationnels et irrationnels sur notre comportement. Parmi les nombreuses sources des témoignages qui se sont accumulés contre l'hypothèse de la rationalité, je n'en mentionnerai que deux.

La première - en dépit des travaux beaucoup plus métho-diques accomplis ultérieurement-- peut toujours être associée au nom de Gustave Le Bon, le fondateur ou, à tout le moins, le premier théoricien de la psychologie des foules . En faisant ressor-tir, bien qu'avec exagération, les réalités du comportement humain quand il est influencé par une agglomération - notamment la disparition soudaine, sous l'empire de l'excitation, des contraintes morales et des manières civilisées de penser et de sentir, l'éruption brutale des impulsions primitives, des infantilismes et des propen-sions criminelles - l'auteur nous a mis en face de phénomènes sinistres que chacun connaissait, mais que personne ne désirait regarder en face, et il a du même coup porté un coup sérieux à la conception de la nature humaine sur laquelle reposent la doctrine classique de la démocratie et la légende démocratique des révo-lutions. Certes, il y aurait beaucoup à dire sur l'étroitesse de la base expérimentale dont Le Bon a tiré des déductions qui, par exemple, ne cadrent pas très bien avec le comportement normal d'une foule anglaise ou anglo-américaine. Les critiques, notam-ment ceux auxquels les implications de cette ranche de la psycho-logie sociale étaient antipathiques, n'ont pas manqué de faire grand état de ses points les plus faibles. Mais, d'autre part, l'on ne doit pas oublier que les phénomènes de psychologie des foules ne se limitent aucunement aux émeutes d'une populace dans les rues étroites d'une ville latine. Tout Parlement, toute commission, tout conseil de guerre où siègent une douzaine de généraux sexa-génaires présentent, sous une forme d'ailleurs atténuée, certains des symptômes qui se manifestent sous un jour si cru quand la canaille descend dans la rue, notamment un sens réduit des responsabilités, un niveau inférieur d'énergie intellectuelle et une sensi-bilité accrue aux influences extra-logiques. En outre, ces phéno-mènes ne se limitent pas davantage à une  foule Ÿ, au sens d'une agglomération physique de personnes nombreuses. Il est terriblement facile de transformer les lecteurs de journaux, les auditeurs de la radio, les membres d'un parti, même s'ils ne sont pas phy-siquement au coude à coude, en une foule psychologique et de les mettre dans un état de transe au cours duquel toute tentative d'argumentation rationnelle ne fait que surexciter les passions animales.

L'autre source de preuves décevantes que je me propose de mentionner est beaucoup plus humble - il ne s'en écoule pas du sang, mais seulement de la lymphe. S'étant mis à regarder leurs phénomènes de plus près, les économistes ont fini par découvrir que, même dans les actes les plus courants de la vie quotidienne, les consommateurs ne répondent pas tout à fait à l'idée flatteuse que s'en faisaient les manuels d'économie politique. D'une part, leurs besoins ne sont rien moins que définis et leurs réactions à ces besoins ne sont rien moins que promptes et rationnelles. D'autre part, ces consommateurs se prêtent si docilement aux influences de la publicité et d'autres méthodes de persuasion que les producteurs paraissent fréquemment dicter leurs volontés à leurs clients, plutôt que de se laisser diriger par eux. La technique de la publicité efficace est particulièrement instructive. Certes, elle comporte presque toujours quelque appel à la raison. Mais une simple affirmation, souvent répétée, a plus de poids qu'un argument rationnel et il en va de même pour l'appel direct au subconscient qui prend la forme de tentatives visant à évoquer et cristalliser des associations d'idées plaisantes, de nature entiè-rement extra-rationnelle et très fréquemment sexuelle.
Néanmoins, pour évidente qu'elle soit, la conclusion doit être formulée avec précaution. Dans le cours habituel de décisions souvent renouvelées, l'individu est soumis à l'influence salutaire et rationalisatrice de ses expériences favorables et défavorables. Il est également placé sous l'influence de motivations et d'intérêts relativement simples, peu problématiques et rarement chargés d'émotions. Il est possible qu'historiquement le désir de se chausser ait été inspiré par l'action des cordonniers, proposant des souliers attrayants, à grand renfort de propagande; il ne s'en est pas moins agi là, à une époque quelconque, d'un besoin authentique, dont l'expression précise est beaucoup plus étroite que la notion de  souliers en général Ÿ et dont une expérimentation prolongée a éliminé beaucoup des fantaisies irrationnelles qui ont pu lui avoir été initialement associées . En outre, les consommateurs, stimulés par ces motifs simples, s'habituent pour certains achats (maisons, automobiles) à écouter l'avis autorisé de l'homme de l'art et, dans d'autres cas, ils deviennent eux-mêmes ,des experts. Il est absolument faux de croire que les ménagères sont facilement bernées quand elles achètent des denrées, des articles ménagers usuels, du linge de corps. Et, comme chaque vendeur l'apprend bientôt à ses dépens, la plupart d'entre elles ont l'habitude d'insis-ter opiniâtrement tant qu'on ne leur a pas montré l'objet exact qu'elles désirent.

Bien entendu, l'objectivité est encore plus en évidence si l'on passe du côté des producteurs. Certes, un industriel peut être indolent, mauvais juge des chances commerciales ou incompétent à tout autre égard - mais il existe un mécanisme économique efficace qui le forcera à se réformer ou à disparaître. Ou encore, le système Taylor est basé sur le fait que l'homme, même s'il pratique des tours demain élémentaires depuis des milliers d'années, peut néanmoins continuer à les accomplir selon des procédés inefficients. Cependant, quel que soit le niveau d'activité indus-trielle ou commercial considéré, on ne peut sérieusement mettre en doute ni l'intention d'agir aussi rationnellement que possible, ni une pression continue vers plus de rationalité .

Or, il en va ainsi pour la plupart des décisions de la vie quoti-dienne intéressant le petit champ d'action privé que l'esprit du citoyen embrasse en prenant pleinement conscience de sa réalité. Cet enclos enferme, en gros, les objets qui concernent directement l'individu lui-même, sa famille, ses affaires, ses marottes, ses amis et ennemis intimes, sa ville ou son quartier, sa classe, sa paroisse, son syndicat ou tout autre groupe social dont il est un membre actif -les objets placés dans son secteur d'observation personnelle, les objets qui lui sont familiers indépendamment de ce que son journal lui raconte, qu'il peut influencer ou gérer directement et à l'égard desquels il développe le type de responsabilité engendrée par toute relation visible à l’œil nu entre la ligne de conduite suivie et ses résultats favorables on défavorables.

Répétons-le : la précision et la rationalité de la pensée et de l'action ne sont pas garanties par cette familiarité avec les hommes et les choses, ni par ce sens des réalités ou de la responsabilité. Une telle garantie impliquerait bon nombre d'autres conditions qui ne sont pas toujours remplies. Par exemple, des générations successives peuvent souffrir de leur comportement en matière d'hygiène, sans parvenir à distinguer le lien existant entre leurs maladies et leurs habitudes néfastes. Aussi longtemps que ce rapport de cause à effet n'a pas été établi, les conséquences objectives, pour invariables qu'elles soient, ne se convertissent pas, cela va de soi, en expérience subjective. Par exemple, comme l'expérience l'a démontré, l'huma-nité n'a réalisé qu'avec une difficulté incroyable la relation existant entre la contagion et les épidémies : les faits mettaient sur la voie de cette connexion avec une clarté qui nous paraît aveuglante et néan-moins, jusque vers la fin du XVIIIe siècle, les médecins n'ont à peu près rien fait pour empêcher les patients atteints d'une maladie infectieuse, telle que la rougeole ou la petite vérole, de contaminer les gens sains. Or, on a tout lieu de s'attendre à des difficultés encore pires lorsque la méconnaissance des relations causales tient à ce que les hommes, non seulement sont incapables de voir, mais encore répugnent à voir les choses telles qu'elles sont ou lorsque certains groupes d'intérêts (par exemple ceux des producteurs d'alcool) luttent pour empêcher de reconnaître une vérité qui les lèserait.

Néanmoins, et en dépit de toutes les réserves qui s'imposent, il existe pour chacun de nous, à l'intérieur d'un horizon beaucoup plus large, une zone plus étroite - dont l'étendue diffère fortement d'un individu à l'autre ou d'un groupe à l'autre et qui est délimitée par une bande dégradée plutôt que par une bande nette - qui se distingue par son caractère de réalité, ou de familiarité ou de respon-sabilité. Or, cette même zone nourrit des volitions individuelles rela-tivement précises. Celles-ci peuvent souvent nous heurter comme inintelligentes, étroites, égoïstes : quelles raisons y a-t-il, pourraient demander d'aucuns, de traiter, quand il s'agit de prendre des déci-sions politiques, ces volitions comme des oracles sacrés, pourquoi surtout nous sentons-nous obligés de compter chacune d'elles pour une unité et aucune d'elles pour plus d'une unité? Soit, mais si nous nous résolvons à rendre un culte à la  volonté du peuple Ÿ, au moins ne trouverons-nous pas le temple vide .

Or, cette précision relative des volitions et de la rationalité du comportement ne s'éclipsent pas d'un seul coup lorsque nous nous éloignons de ces soucis quotidiens, inhérents à la vie domestique ou à la vie des affaires, qui nous éduquent et nous disciplinent. Dans le domaine des affaires publiques il existe des secteurs qui sont davantage que d'autres à la portée de l'intelligence du citoyen. Cette observation vaut, en premier lieu, pour les affaires locales. Même dans ce cas, néanmoins, nous constatons un affaiblissement de l'aptitude à discerner les faits, de la rapidité de réaction à ces faits et du sens des responsabilités. Nous avons tous rencontré l'homme -et il représente souvent un échantillon typique d'électeur - qui déclare :  les affaires de la commune ne me regardent pas Ÿ et qui accepte, en haussant les épaules avec indifférence, dans la gestion municipale des errements qu'il ne tolèrerait pas une minute dans sa propre entreprise. Les citoyens zélés qui exhortent l'électeur ou le contribuable à prendre leurs responsabilités découvrent invariablement que cet électeur ou ce contribuable ne se tient aucunement pour responsable des agissements des politiciens locaux. Néanmoins, et notamment dans les communautés dont la dimension n'interdit pas les contacts personnels, le patriotisme local peut grandement contribuer à  faire fonctionner la démocratieŸ. De plus, les problèmes d'une cité ressemblent, à beaucoup d'égards, à ceux d'une entreprise industrielle. L'homme qui est au courant des seconds comprend également, jusqu'à un certain point, les premiers. Le fabricant, l'épicier ou l'ouvrier n'a pas besoin de sortir de son univers familial pour se faire une opinion rationnellement défendable (qui, bien entendu, peut être ou non fondée) sur le nettoyage des rues ou sur l'emplacement des halles centrales.

En second lieu, il existe de nombreux problèmes nationaux qui concernent les individus assez directement pour évoquer chez eux des volitions parfaitement authentiques et définies. Le cas le plus important consiste dans les mesures, telles que paiement d'allo-cations, droits de douane, subventions (américaines) aux produc-teurs de métal argent, etc., se traduisant par l'octroi d'avantages pécuniaires immédiats et personnels à des électeurs et groupes d'électeurs. Une expérience qui remonte à l'Antiquité nous enseigne que, en règle générale, les électeurs réagissent rapidement et rationnellement à la perspective d'une telle manne. Toutefois, la doctrine classique de la démocratie ne gagne évidemment guère aux manifes-tations de rationalité rentrant dans cette catégorie. Les électeurs, en ces occasions, font eux-mêmes la preuve qu'ils sont mauvais juges en pareilles matières, puisque accessibles à la corruption , et ils se révèlent même fréquemment comme de mauvais juges de leurs propres intérêts à long terme, car seules les promesses à court terme comptent politiquement et la rationalité à court terme est la seule qui prévale effectivement.

Quand, cependant, nous nous éloignons encore davantage des préoccupations privées d'ordre familial ou professionnel pour péné-trer dans le domaine de celles des affaires nationales et interna-tionales qu'aucun lien direct et visible à l’œil nu ne rattache à ces préoccupations, la volition individuelle, la connaissance des faits et la logique cessent rapidement de jouer le rôle que leur attribue la doctrine classique. Le phénomène qui me frappe le plus et qui me paraît constituer le foyer même du désordre consiste dans la disparition quasi complète du sens des réalités . Normalement, les grands problèmes politiques se classent, entre toutes les activités psychiques du citoyen typique, parmi celles des distractions réser-vées aux heures de loisir qui n'ont pas atteint le rang des marottes (hobbies) et parmi les sujets de conversation oiseuse. De tels problèmes paraissent s'estomper dans le lointain; ils n'ont rien de commun avec une proposition d'affaire; les dangers dénoncés par les Cassandres peuvent, après tout, ne jamais se concrétiser et, même s'ils se matérialisent, il est possible qu'à l'expérience ils ne soient pas tellement graves; au fond, le citoyen a l'impression d'évoluer dans un monde imaginaire.

Ce sens affaibli de la réalité se traduit, non seulement par un affaiblissement du sens de la responsabilité, mais encore par l'ab-sence de volitions effectives. Certes, l'électeur a, en matière de politique générale, ses formules toutes faites et ses aspirations et ses rêves éveillés et ses bougonnements; il a surtout ses sympathies et ses antipathies. Cependant le total de ces éléments ne dégage pas habituellement ce que nous appelons une volonté, c'est-à-dire la contre-partie psychique d'une action responsable, visant des objec-tifs précis. En fait, il n'existe, au regard du particulier qui médite sur les affaires nationales, ni champ d'action pour une telle volonté, ni tâche à laquelle elle puisse se vouer. Le citoyen est membre d'une commission incapable de fonctionner, la commission constituée par le peuple entier, et c'est pourquoi il consacre moins d'effort discipliné à maîtriser un problème politique qu'il n'en dépense au cours d'une partie de bridge ou de belotte.

L'affaiblissement du sens des responsabilités et l'absence de volitions effectives expliquent à leur tour cette ignorance du citoyen moyen et son défaut de jugement en matières de politique inté-rieure et extérieure, qui sont beaucoup plus choquants, pour ne pas dire plus, dans le cas des personnes ayant fait des études et de celles qui réussissent dans une carrière non-politique que dans celui des personnes peu instruites et d'humble condition. Ces privilégiés disposent d'une information abondante et facilement accessible. Mais cet avantage ne paraît leur servir de rien et nous ne saurions nous en montrer surpris. Il suffit, en effet, de comparer l'attitude d'un avocat à l'égard de son dossier et son attitude à l'égard des exposés de la situation politique publiés par son journal pour distin-guer où le bât le blesse. Dans le premier cas, notre avocat s'est d'abord qualifié, pour apprécier la portée juridique des faits, par des années de travail réfléchi, accompli sous le stimulant précis de l'in-térêt qu'il avait à faire reconnaître sa compétence professionnelle; puis, sous un stimulant non moins puissant, il concentre ses connaissances, son expérience, son intelligence, sa volonté pour assimiler les pièces de son dossier. Dans le second cas, il n'a pas pris à cœur de se qualifier; il ne se soucie ni d'absorber les informations politiques, ni de leur appliquer les méthodes critiques qu'il sait si bien manier; et les arguments longs et compliqués l'impatientent. Tout le développement qui précède revient à montrer que, en l'absence de l'initiative développée par la responsabilité directe, l'ignorance politique persistera, même si le public dispose des renseignements les plus abondants, les plus exacts et les plus complets qu'on puisse rêver. D'ailleurs, elle persiste effectivement en dépit des efforts méritoires qui sont tentés par des hommes de bonne volonté aux fins de dépasser le stade de l'information pure et simple, en enseignant, dans des conférences, des cours, des discussions de groupes, l'art de se servir de cette documentation. Les résultats ne sont pas nuls, mais ils sont faibles: on n'arrive pas à faire boire un public qui n'a pas soif.

Ainsi, le citoyen typique, dès qu'il se mêle de politique, régresse à un niveau inférieur de rendement mental. Il discute et analyse les faits avec une naïveté qu'il qualifierait sans hésiter de puérile si une dialectique analogue lui était opposée dans la sphère de ses intérêts réels. II redevient un primitif. Sa pensée devient associative et affec-tive. Or, une telle dégradation intellectuelle entraîne deux consé-quences déplorables.

En premier lieu, même s'il ne se trouvait pas de partis politiques pour l'influencer, le citoyen typique tendrait, en matière d'affaires publiques, à céder à des préjugés et impulsions extra rationnels ou irrationnels. La faiblesse des processus rationnels qu'il applique aux questions politiques et l'absence d'un contrôle logique des résultats auxquels il aboutit suffiraient en eux-mêmes à expliquer un tel recul de la raison. De plus, et simplement parce qu'il n'est pas  entiè-rement dans le coup Ÿ (all there), notre citoyen se relâchera égale-ment de ses normes morales coutumières et laissera occasionnel-lement libre cours aux sombres instincts que les conditions de la vie privée l'aident habituellement à refouler. Pour ce qui est, cepen-dant, de la rationalité ou de la sagesse de ses déductions ou de ses conclusions, il risque d'errer aussi complètement s'il cède à un élan d'indignation généreuse, car il lui sera d'autant plus difficile de ramener les événements à leurs véritables proportions, ou même d'apercevoir davantage qu'un seul aspect d'une seule question à un moment donné. Si donc le citoyen, cessant, pour une fois, de s'en tenir au flou de ses velléités habituelles, manifeste la volonté nette postulée par la doctrine classique de la démocratie, il y a de grandes chances pour qu'il devienne encore plus inintelligent et irrespon-sable qu'il ne l'est habituellement. Or, en certaines occurrences, la pression exercée à faux par l'électeur peut avoir des suites fatales pour le pays .

Cependant, en second lieu, plus le rôle de l'élément logique est faible dans la formation de l'opinion publique, plus la critique rationnelle et l'influence rationalisatrice de l'expérience et de la responsabilité personnelles y brillent par leur absence - et plus s'accroît la facilité avec laquelle les groupes peuvent la mobiliser pour leurs desseins. De tels groupes peuvent consister en politi-ciens professionnels ou en défenseurs d'intérêts économiques ou en idéalistes de tout poil ou, tout bonnement, en personnes se plaisant à mettre en scène des spectacles politiques, puis à tirer les ficelles dans la coulisse. La sociologie de ces groupes n'importe d'ailleurs pas, du point de vue de l'argument en cours. Le seul point qui nous concerne présentement consiste en ce que, la nature hu-maine étant ce qu'elle est, ces dei ex machina sont capables de mode-ler et même, dans une très large mesure, de créer la volonté du peuple. La volonté que nous observons en analysant les processus politiques est en grande partie fabriquée, et non pas spontanée. Et c'est dans cette contrefaçon que consiste fréquemment tout ce qui correspond dans la réalité à la  volonté générale Ÿ de la doctrine classique. Pour autant qu'il en va de la sorte, la volonté du peuple est le produit, et non pas la force motrice, de l'action politique.

Les procédés appliqués à la fabrication des problèmes passion-nant l'opinion, puis de la volonté populaire dans chaque cas d'espèce sont exactement similaires à ceux mis en œuvre par la publicité commerciale. Nous y retrouvons les mêmes efforts pour entrer en contact avec le subconscient. Nous y retrouvons la même technique tendant à créer des associations d'idées, favorables ou défavorables, qui sont d'autant plus efficaces qu'elles sont moins rationnelles. Nous y retrouvons les mêmes subterfuges et réticences, ainsi que le même artifice, visant à créer une conviction à coups d'affirmations réitérées, qui atteint son but dans la mesure même où il dispense de présenter des arguments rationnels qui risqueraient de réveiller les facultés critiques du public. Et ainsi de suite. Seulement, les propagandistes usant de tous ces trucs psychologiques ont les coudées infiniment plus franches dans la zone des affaires publiques que dans celle de la vie domestique et professionnelle. L'image de la plus belle fille du monde sera, à la longue, impuissante à maintenir les ventes d'une mauvaise cigarette - mais il n'existe pas de garde-fou aussi solide dans le cas des choix politiques. Beaucoup de déci-sions gouvernementales d'une importance capitale sont d'une nature telle que le public ne peut en faire l'expérience à loisir et à bon compte. D'ailleurs, à supposer même que de telles expériences soient réalisables, elles ne permettraient pas, en règle générale, au public de se former aussi facilement une opinion que dans le cas de la cigarette, car l'interprétation de leurs résultats serait beau-coup plus malaisée.

Cependant de tels artifices vicient également, dans une mesure tout à fait inusitée en matière de publicité commerciale, les formules de publicité politique qui prétendent s'adresser à la raison. Aux yeux de l'observateur, le caractère antirationnel ou, tout au moins, extra-rationnel de l'appel au subconscient et l'impuissance de la victime à s'y soustraire sont encore plus fortement mis en relief lorsque cet appel se dissimule sous un camouflage de faits et d'arguments. Nous avons reconnu ci-dessus la raison pour laquelle il est si difficile de diffuser dans le public des renseignements impartiaux et des conclusions logiquement correctes en matière de pro-blèmes politiques et pour laquelle ces informations et arguments ne  prennent Ÿ (register) que s'ils correspondent aux idées préconçues du citoyen. En règle générale, cependant, les prémisses politiques ne sont pas suffisamment nettes pour entraîner des conclusions spé-cifiques. Comme elles peuvent elles-mêmes être fabriquées, une argumentation politique efficace doit presque inévitablement tenter de manipuler les événements, point de départ des décisions, pour leur faire prendre une apparence idoine, au lieu de se borner à essayer d'exploiter ces événements tels qu'ils se présentent ou à aider le citoyen à prendre son parti.
Ainsi, il y a beaucoup de chances pour que ceux des arguments et des informations qui s'enfoncent réellement dans les têtes soient aux gages d'une visée politique. Etant donné que les hommes n'hésitent guère à mentir pour servir leurs intérêts ou même leur idéal, nous devons nous attendre à ce que (et nous constatons effectivement que), en matière politique, l'information efficace est presque tou-jours adultérée ou sélective et que le raisonnement efficace consiste principalement à essayer d'exalter certaines propositions à la dignité d'axiomes, en faisant silences sur les autres: nous voilà donc ramenés aux procédés psychotechniques mentionnés ci-dessus. Le lecteur qui me tiendra pour indûment pessimiste n'a qu'à se demander s'il n'a jamais entendu dire - ou s'il ne s'est jamais dit - que mieux vaut ne pas révéler publiquement tel ou tel fait gênant ou que telle déduction, bien que correcte, n'en est pas moins indésirable. Si des hommes qui, à s'en tenir à n'importe quelle norme coutumière, sont parfaitement honorables, si même des hommes de haute cons-cience s'accommodent de tels subterfuges, revenant à faire prendre au public des vessies pour des lanternes, n'expriment-ils pas invo-lontairement du même coup le fond de leur pensée en ce qui con-cerne les mérites, voire même l'existence, de la  volonté du peu-ple Ÿ ?
La propagande politique rencontre; bien entendu, ses limites et il y a une part de vérité dans la sentence de JEFFERSON :  à la longue le peuple est plus sage que ne peut l'être n'importe quel individuŸ ou dans celle de LINCOLN sur l'impossibilité de  tromper tout le temps tout le monde Ÿ. A vrai dire, ces deux sentences sou-lignent d'une manière extrêmement frappante l'aspect à long terme du problème. Il est, à n'en pas douter, possible de soutenir que, avec le temps, la conscience collective sécrétera des opinions assez souvent remarquables par leur caractère extrêmement raisonnable et même par leur finesse. Toutefois, l'histoire consiste en une succession de situations à court terme qui peuvent modifier définitivement le cours des choses. Si le peuple, dans son ensemble, peut être, à court terme, berné étape par étape, jusqu'à avaler finalement une pilule dont il n'a pas réellement envie (et il ne s'agit là aucu-nement d'un cas exceptionnel que nous pourrions nous permettre de négliger), aucune dose de bon sens rétrospectif, d'esprit de l'es-calier ne changera rien au fait qu'en réalité ce n'est pas le peuple qui pose les questions, ni qui en décide - mais que les questions dont dépend le sort du peuple sont normalement soulevées et déci-dées en dehors de lui. Plus que quiconque, d'ailleurs, l'adorateur de la démocratie a les meilleures raisons de s'incliner devant ce fait et de défendre ainsi sa religion contre les calomniateurs qui l'ac-cusent d'être fondée sur un trompe-l’œil.

IV. RAISONS DE LA SURVIVANCE DE LA DOCTRINE CLASSIQUE

Cependant, comment se fait-il qu'une doctrine si manifestement contraire à la réalité ait survécu jusqu'à ce jour dans le cœur des hommes et dans les déclarations officielles des gouvernements? Les faits qui la réfutent sont de notoriété publique et les augures les admettent avec une franchise parfaite et souvent cynique. Le rationalisme utilitaire qui leur servait de fondement est mort : personne ne le prend plus au sérieux en tant que théorie valable de la psychologie politique. Et néanmoins il n'est pas malaisé de répondre à cette question.

En premier lieu, même si la doctrine classique de l'action collective n'est pas confirmée par les résultats de l'analyse empirique, elle n'en est pas moins puissamment étayée par son association, à laquelle j'ai déjà fait allusion, à une croyance de nature religieuse. Cette association peut ne pas sembler évidente à première vue. Les maîtres de l'utilitarisme n'étaient rien moins que religieux au sens habituel du terme. En fait, ils se tenaient eux-mêmes pour des libres-penseurs et étaient tenus presque universellement pour tels. Ils tiraient même orgueil d'une attitude d'esprit qui se voulait nettement anti-métaphysique - et ils n'avaient qu’anti-pathie pour les institutions religieuses et pour les mouvements religieux contemporains. Néanmoins, il nous suffit de jeter un coup d’œil sur le tableau tracé par eux du processus social pour y retrouver des traits essentiels de la foi protestante et pour recon-naître que leur doctrine dérivait en fait de cette foi. Aux intellec-tuels qui avaient jeté leur religion aux orties, la croyance utili-taire fournissait un succédané. Pour les nombreux intellectuels restés dans le giron du protestantisme, la doctrine classique deve-nait le complément politique de leur croyance religieuse .

Une fois ainsi transposée dans les catégories théologiques, la doctrine classique change de nature et il en va de même pour le type de conviction démocratique qui est fondé sur elle. Il n'est plus désormais besoin de s'embarrasser de scrupules logiques au sujet du  bien commun Ÿ, ni des  valeurs finales Ÿ. Toutes ces questions sont tranchées une fois pour toutes par le plan du Créa-teur dont l'objectif définit et sanctionne tout. Ce qui nous parais-sait indéfini et immotivé devient soudain parfaitement défini et motivé : la voix du peuple, par exemple, qui devient la voix de Dieu. Ou encore, considérons l'Égalité. Aussi longtemps que nous demeurons dans la zone de l'analyse empirique, le véritable sens de ce terme reste douteux et il n'existe guère aucune justification rationnelle pour l'exalter au rang d'un postulat. Cependant le tissu du christianisme est largement mêlé de fibres égalitaires. Le Sauveur est mort pour rédimer tous les hommes : il n'a pas fait de différence entre individus de conditions sociales différentes. Du même coup, il a apporté son témoignage à la valeur intrinsèque de l'âme individuelle, valeur qui ne comporte pas de gradations. Ne trouve-t-on pas là la justification - et, à mon sens, la seule possible - de la formule démocratique :  Chacun doit compter pour un, personne ne doit compter pour plus d'un Ÿ - justification qui imprègne d'un sens surnaturel tels articles du credo démocratique auxquels il n'est pas précisément facile de trouver un sens prosaïque? Cette interprétation, à coup sûr, n'épuise pas le sujet. Cependant, dans la mesure où elle vaut, elle me paraît expliquer beaucoup de particularités qui, à son défaut, seraient inexplicables et même, en fait, dépourvues de sens. Elle explique, notamment, l'attitude du croyant en la démocratie à l'égard des critiques de nouveau, comme dans le cas du socialisme, toute objection fondamentale est tenue, non pas seulement pour une erreur, mais encore pour un péché; non seulement elle provoque une réfutation logique, mais encore elle suscite l'indignation morale.
Nous pouvons poser différemment notre problème en disant que la démocratie, quand elle devient un objet d'apologétique, cesse d'être une simple méthode ressortissant, comme une machine à vapeur ou un désinfectant, à la discussion rationnelle. Elle devient ce que, me plaçant à un autre point de vue, je l'avais tenue pour incapable de devenir, à savoir un idéal ou plutôt un élément de l'ordre idéal des choses. Le terme même  démocratie Ÿ peut devenir un drapeau - un symbole de tout ce qu'un homme prend à cœur, de tout ce qu'il chérit dans sa patrie, qu'il existe ou non un lien rationnel entre ces deux entités. D'une part, la question de savoir jusqu'à quel point les faits de la politique sont conformes aux propositions variées impliquées par la doctrine démocratique devient, aux yeux d'un démocrate, aussi puérile que peut l'être aux yeux d'un catholique convaincu la question de savoir comment les méfaits d'un Alexandre VI peuvent se concilier avec le halo surnaturel qui entoure la tiare. D'autre part, le démocrate de cette observance, tout en acceptant des postulats entraînant des conséquences étendues en matière d'égalité et de fraternité, est également prêt à excuser, en toute sincérité, presque n'importe quelles infrac-tions à ces principes si elles sont exigées par son propre compor-tement ou par sa propre position. Or, on ne saurait même pas taxer d'illogisme une telle conduite. L'écart qui les sépare de la réalité n'a jamais constitué un argument à l'encontre d'un précepte moral, ni d'une espérance mystique.

En second lieu, on doit tenir compte du fait que, dans beaucoup de pays, les formules et la phraséologie de la démocratie classique sont associées à des événements et des évolutions historiques qui sont approuvés avec enthousiasme par la grande majorité du peuple. Il y a de grandes chances pour que toute opposition à un régime établi fasse usage de ces formules et de cette phraséologie, quels que soient d'ailleurs leur sens et leurs racines sociales . Si cette opposition triomphe et si, à l'expérience, le cours ultérieur des événements donne satisfaction, ces formules s'enracineront dans l'idéologie nationale.

Les États-Unis fournissent l'exemple le plus remarquable de cette association d'idées nationale. L'existence même de ce pays, en tant qu'État souverain, est issue d'une lutte contre une Angleterre monarchique et aristocratique. A l'exception d'une minorité de loyalistes, les Américains, au temps du gouvernement Grenville, avaient probablement cessé de considérer le roi d'Angleterre comme leur roi et l'aristocratie anglaise comme leur aristocratie. Au cours de la guerre de l'Indépendance, ils ont combattu contre un monar-que et une aristocratie qu'ils considéraient comme étant devenus étrangers (et ils l'étaient effectivement devenus) et comme interférant avec leurs intérêts politiques et économiques. Cependant, dès un des premiers stades des troubles; ils présentèrent leur cause, qui était en réalité nationale, comme la cause du  peuple Ÿ contre ses  tyrans Ÿ, en se fondant sur les Droits de l'Homme inaliénables et sur les principes généraux de la démocratie classique. Les textes de la Déclaration de l'Indépendance et de la Constitution incor-porèrent ces principes. La guerre d'Indépendance fut suivie par un développement prodigieux qui absorba et satisfit la plupart des citoyens et, du même coup, parut prouver le bien-fondé de la doctrine embaumée dans les archives sacrées de la nation.

Les oppositions triomphent rarement lorsque les groupes détenant le pouvoir sont dans la fleur de leur puissance et de leur réussite. Au cours de la première moitié du XIXe siècle, des oppositions professant la doctrine classique de la démocratie s'élevèrent et finalement prévalurent contre des gouvernements dont certains - notamment en Italie - étaient évidemment en pleine décrépitude et étaient devenus des symboles d'incompétence, de bruta-lité et de corruption. Très naturellement, sinon très logiquement, ces succès furent portés au crédit de la doctrine démocratique, qui, en outre, se présentait sous un jour favorable quand on la comparait aux superstitions d'illettrés encouragées par les gouvernements déchus. Dans de telles circonstances, révolution démocratique était synonyme d'évangile de la raison et du progrès. Certes, un tel avantage initial ne pouvait, à la longue, manquer d'être perdu et l'abîme séparant la théorie et la pratique de la démocratie ne pouvait manquer d'être constaté. Néanmoins, les roses de l'aurore ont mis longtemps à se faner.

En troisième lieu, on ne doit pas méconnaître qu'il existe des systèmes sociaux dans lesquels la doctrine classique s'ajuste effectivement aux réalités avec un degré d'approximation suffisant. Comme nous l'avons signalé, ce cas se rencontre chez beaucoup de sociétés petites et primitives qui, au demeurant, ont précisément servi de prototypes aux fondateurs de la doctrine. Ce cas peut également se présenter chez les sociétés qui ne sont pas primitives, pourvu qu'elles ne soient pas trop différenciées et qu'elles n'aient pas à digérer des problèmes trop ardus. La Suisse est le meilleur exemple d'une démocratie de ce type. Il n'existe guère de motifs de querelle dans un monde de paysans qui, à l'exception de ses banques et de ses hôtels, n'entretient pas de grandes entreprises capitalistes et dont les problèmes politiques sont tellement simples et tellement stables qu'il y a toutes raisons de s'attendre à ce qu'une majorité écrasante de citoyens les comprennent et tombent d'accord à leur sujet. Si, cependant, nous pouvons conclure que, dans de tels cas, la doctrine classique se rapproche de la réalité, cette correspondance, il nous faut immédiatement l'ajouter, ne tient pas à ce que cette doctrine définit un système efficace de décision politique, mais tout simplement au fait qu'il n'y a pas de grandes décisions à prendre. En dernier lieu, l'exemple des États-Unis peut encore être invoqué aux fins de montrer que la doctrine classique semble parfois cadrer avec les faits, même dans une société qui est gigantesque et fortement différenciée et à laquelle se posent d'immenses problèmes - pourvu que des conditions favorables mithridatisent le poison de ces problèmes. Avant l'intervention des États-Unis dans la première guerre mondiale, l'opinion publique se concentrait principalement sur la tâche consistant à exploiter les possibilités économiques du pays. Aussi longtemps que la politique n'interférait pas sérieusement avec cette tâche, aucune décision du Congrès ou de la Maison Blanche n'importait réellement au citoyen moyen qui observait avec un mépris bienveillant les bouffonneries des politiciens. Certains groupes pouvaient bien s'exciter sur le tarif douanier, sur la démonétisation du métal argent, sur la mauvaise gestion d'une municipalité ou sur une prise de bec occasion-nelle avec l'Angleterre: mais le public, dans son ensemble, se désin-téressait de la politique, sauf dans un seul cas de désaccord profond qui, effectivement, a accouché d'un désastre national - la guerre de Sécession.

Enfin, en quatrième lieu, les politiciens apprécient, bien entendu, à sa valeur une phraséologie qui leur permet de flatter les masses, tout en leur procurant d'excellentes occasions, non seulement ,d'éluder leurs responsabilités, mais encore d'accabler leurs adver-saires  au nom du peuple souverain Ÿ.



UNE THÉORIE ALTERNATIVE DE LA DÉMOCRATIE

I.COMPÉTITION POUR LA DIRECTION POLITIQUE

Je crois que la plupart des adeptes de la science politique en sont désormais venus à accepter les critiques dirigées au cours du chapitre précédent contre la doctrine classique de la démocratie. Je crois également que la plupart d'entre eux sont d'accord ou seront d'accord avant qu'il soit longtemps pour se rallier à une autre théorie qui se rapproche beaucoup plus de la réalité, tout en sauvant du naufrage une bonne partie des éléments de la méthode démocratique, au sens où ses partisans entendent réellement ce terme. Tout comme la théorie classique, cette conception nouvelle peut être condensée en une courte définition.

On se rappelle que nos principales difficultés avec la théorie classique se centraient sur la proposition selon laquelle  le peuple Ÿ se formerait une opinion précise et rationnelle sur chaque problème spécifique et donnerait - en démocratie - effet à cette opinion en désignant des  représentants Ÿ chargés de veiller à ce que ses volontés soient mises à exécution. Par conséquent, la doctrine classique subordonne le choix des représentants à l'objectif primordial de l'organisation démocratique qui consisterait à investir le corps électoral du pouvoir de statuer sur les problèmes politiques pendants. Mais supposons que, renversant l'ordre de ces éléments, nous subordonnions le règlement par le corps électoral des ques-tions pendantes à l'élection des hommes chargés d'exécuter les volontés des électeurs. En d'autres termes, nous admettons désor-mais que le rôle du peuple consiste à accoucher d'un gouvernement ou, alternativement, d'un organisme intermédiaire qui, à son tour, accouchera d'un pouvoir exécutif national, c'est-à-dire d'un gouvernement. Et nous en arrivons à notre définition : la méthode démocratique est le système institutionnel, aboutissant à des décisions politiques, dans lequel des individus acquièrent le pouvoir de statuer sur ces décisions à l'issue d'une lutte concurrentielle portant sur les votes du peuple.
L'explication et la défense de cette conception vont nous prou-ver très vite que, tant en ce qui concerne la plausibilité des hypo-thèses que la crédibilité des propositions, elle constitue un grand progrès par rapport à la théorie classique du processus démocratique.
En premier lieu, cette conception nous munit d'un critérium raisonnablement sûr pour établir une distinction entre les gouver-nements démocratiques et les autres. Nous avons vu que la théorie classique se heurte, dans cet ordre d'idées, à des difficultés tenant à ce que la volonté et les intérêts du peuple peuvent être (et ont été dans beaucoup de cas historiques) servis tout aussi bien, sinon mieux, par des gouvernements qui ne sauraient être qualifiés de démocratiques, si l'on emploie cette épithète dans n'importe lequel des sens acceptés. Désormais, notre position s'est quelque peu améliorée, en partie parce que nous avons décidé de prendre pour pierre de touche un procédé opératoire dont la présence ou l'absence est facile à vérifier dans la plupart des cas .

Par exemple, une monarchie parlementaire à la mode anglaise satisfait - aux conditions de la méthode démocratique parce que le monarque est pratiquement contraint de nommer aux postes ministériels les mêmes hommes que le Parlement aurait choisis. Par confie, une monarchie  constitutionnelle Ÿ ne saurait prétendre à être qualifiée de démocratique, car le corps électoral et le Parlement, tout en jouissant de tous les autres droits reconnus au corps électoral et au Parlement d'une monarchie parlementaire, n'ont pas cependant le pouvoir d'imposer leur volonté en ce qui concerne la composition du cabinet : les ministres sont, en pareil cas, dans le fond comme dans la forme, les serviteurs du monarque et ne peuvent en principe être renvoyés ou nommés que par lui. Il se peut qu'un tel système convienne au peuple. Il se peut que le corps électoral confirme son accord en votant contre toute proposition de réforme. Il se peut que le monarque soit assez popu-laire pour être sûr de triompher en cas de compétition pour le pouvoir suprême. Comme, toutefois, aucun mécanisme n'est prévu pour rendre une telle compétition effective, le cas de la monarchie constitutionnelle ne rentre pas dans notre définition du régime démocratique.

En second lieu, la théorie inhérente à notre définition nous assure toutes les facilités désirables pour faire état comme il se doit du rôle capital de l'état-major politique (leadership). Il n'en allait pas de même dans la théorie classique qui, attribuant, comme nous l'avons vu, aux électeurs un degré parfaitement irréaliste d'ini-tiative, revenait pratiquement à ignorer le rôle du commandement. Cependant les collectivités agissent presque exclusivement par le truchement de leurs chefs - c'est là le mécanisme essentiel de presque toute action collective dépassant le niveau du simple réflexe. Les propositions, relatives au fonctionnement et aux résul-tats de la méthode démocratique, qui reconnaissent ce facteur sont donc nécessairement infiniment plus réalistes que celles qui l’igno-rent.. Elles ne s'en tiennent pas à l'accomplissement d'une volonté générale, mais, allant sensiblement plus loin, elles montrent com-ment cette volonté émerge, ou comment elle fait l'objet d'une subs-titution ou d'une contrefaçon. La  volonté fabriquée Ÿ, comme nous l'avons baptisée, cesse d'être traitée comme une difformité dont nous espérons pieusement qu'elle brillera par son absence et d'être laissée à ce titre à l'extérieur de la théorie : elle y entre au contraire de plain-pied et de plein droit.
En troisième lieu, cependant, pour autant que se manifestent des volitions collectives authentiques - par exemple, la volonté formulée par les chômeurs de recevoir des allocations ou la volonté de les secourir exprimée par d'autres groupes -, notre théorie ne les néglige aucunement. Tout au contraire, nous sommes désormais en mesure de leur distribuer exactement le rôle de leur emploi. De telles volitions, en règle générale, ne s'affirment pas d'elles-mêmes, directement. Même si elles sont vigoureuses et nettes, elles restent souvent latentes pendant des dizaines d'années, jusqu'au jour où elles sont appelées à la vie par quelque chef de parti qui les convertit en facteurs politiques. Il accomplit (ou ses agents accomplissent pour son compte) cette opération d'alchimie en organisant ces volitions, en les surexcitant et en insérant finale-ment des articles appropriés dans son programme de concurrence électorale. L'interaction entre les intérêts sectionnels et l'opinion publique, ainsi que la façon dont ces fils s'entremêlent pour composer la tapisserie que nous appelons  situation politique Ÿ appa-raissent, quand on se place sous cet angle, sous un jour nouveau et beaucoup plus clair.

En quatrième lieu, notre théorie, bien entendu, n'est pas plus précise que ne l'est le concept de compétition (ou concurrence) pour la direction politique. Ce concept soulève des difficultés analogues à celles qui sont inhérentes au concept de concurrence économique, dont il peut être utilement rapproché. Dans la vie économique, la concurrence ne fait jamais complètement défaut, mais elle n'est à peu près jamais parfaite . De même, la vie politique comporte toujours une certaine concurrence, bien que peut-être seulement potentielle, pour l'allégeance du peuple. Pour sim-plifier notre tâche, nous n'avons retenu, comme type de concurrence servant à définir la démocratie, que le cas des libres candidatures en compétition pour des votes libres. Une telle restriction se justifie par le fait que la démocratie paraît impliquer l'application à la conduite des luttes politiques concurrentielles d'une méthode ayant fait ses preuves : or, la méthode électorale est pratiquement la seule dont puissent se servir à cette fin les collectivités d'une taille quelconque. Cependant, bien que notre restriction exclut maints procédés employés pour saisir les rênes du pouvoir, par exemple la compétition par voie d'insurrection militaire, qu'il convient effectivement d'écarter , elle n'exclut pas certains cas qui présentent une analogie frappante avec les phénomènes économiques que nous qualifions de concurrence  déloyale Ÿ ou  frau-duleuse Ÿ, ou de délit de coalition. Or, nous ne pouvons pas exclure ces cas, car, si nous les éliminions, nous en serions réduits à une démocratie idéale, parfaitement irréaliste . Entre ce cas idéal qui n'existe pas et les cas dans lesquels toute concurrence opposée au chef exerçant le pouvoir est empêchée par la force se place toute une gamme de variantes à l'intérieur de laquelle la méthode démo-cratique de gouvernement se dégrade, par nuances imperceptibles, jusqu'à rejoindre la méthode autocratique. Mais si nous désirons comprendre et non pas philosopher, les démocraties sont ce qu'elles doivent être. La valeur de notre critérium n'est pas sérieusement affectée par la diversité de qualité des démocraties.

En cinquième lieu, notre théorie paraît clarifier la relation qui subsiste entre la démocratie et la liberté individuelle. Si nous enten-dons par cette dernière l'existence d'une zone d'autonomie individuelle dont les limites sont historiquement variables - aucune société ne tolère une liberté absolue, fût-ce de la conscience et de la parole, aucune société ne réduit à zéro cette zone d'indépen-dance - le problème devient évidemment une question de degré. Nous avons reconnu que la méthode démocratique ne garantit pas nécessairement une marge de liberté individuelle supérieure à celle que concéderait une autre méthode politique dans des cir-constances similaires et il peut même fort bien advenir que les choses se passent à l'inverse. Il n'en existe pas moins une relation entre la méthode démocratique et la liberté individuelle. Si chacun est libre, en principe tout au moins, de briguer le commandement politique en faisant acte de candidature électorale, une telle faculté se traduira dans la plupart des cas (mais non dans tous) par une grande liberté de discussion pour tous et, notamment, par une liberté de la presse très large. Certes, cette relation entre la démocratie et la liberté n'est pas absolument rigoureuse et elle peut recevoir des crocs-en-jambe. Elle n'en présente pas moins, et il n'est d'ailleurs pas nécessaire d'en dire plus long, une grande importance du point de vue de l'intellectuel.
En sixième lieu, il convient d'observer que, définissant la fonc-tion essentielle du corps électoral comme étant d'accoucher d'un gouvernement (directement ou par le truchement d'un corps inter-médiaire), je lui ai implicitement reconnu également la fonction consistant à révoquer un gouvernement. La première fonction équivaut simplement à accepter un chef ou une équipe de chefs, la seconde revient simplement à leur retirer cette acceptation. Cette définition fait donc état d'un élément qui a peut-être échappé à l'attention du lecteur. Celui-ci peut, en effet, avoir pensé que le corps électoral, non seulement met en selle le gouvernement, mais encore le contrôle. Comme, cependant, en règle générale les électeurs ne contrôlent en aucune façon leurs chefs politiques, sinon en refusant de les renommer (ou de réélire les majorités parlemen-taires qui les soutiennent), il paraît convenable de ramener la conception que nous nous faisons de ce contrôle aux deux moyens - nomination et révocation - indiqués dans notre définition. A l'occasion, des révulsions spontanées surviennent qui renversent directement un gouvernement ou tel ou tel ministre, ou qui les contraignent à suivre une certaine ligne de conduite. Toutefois, non seulement ces cas sont exceptionnels, mais encore, comme nous le verrons, ils sont incompatibles avec l'esprit de la méthode démo-cratique.
En septième lieu, notre théorie jette sur une vieille controverse une lumière qui faisait grandement défaut. Si l'on se rallie à la doctrine classique de la démocratie et si l'on assimile, en consé-quence, la méthode démocratique à un système garantissant que les problèmes seront résolus et que les lois seront ajustées confor-mément à la volonté du peuple, l'on ne saurait manquer d'être frappé par le fait que, même si cette volonté était indéniablement réelle et définie, elle ne serait pas, dans bien des cas, couronnée d'effet, mais plutôt dénaturée par une décision prise à la majorité simple : évidemment, la volonté de la majorité n'est que la volonté de la majorité, et non pas la volonté du  peuple Ÿ, et l'on ne résout pas le problème en identifiant par définition ces deux volontés. Des efforts visant à une solution réelle ont cependant été tentés par les auteurs de plans variés de  représentation proportionnelle Ÿ.

Des critiques, fondées sur des motifs d'ordre pratique, ont été formulées à l'encontre de ces plans. Il est effectivement évident, non seulement que la représentation proportionnelle fournit à toutes sortes d'idiosyncrasies l'occasion de se manifester, mais encore qu'elle peut empêcher la démocratie de se donner des gouverne-ments efficients et qu'elle peut ainsi se révéler comme dangereuse au cours des périodes de tension . Cependant, avant de conclure que la démocratie devient ingouvernable si son principe est appliqué avec conséquence, nous ferions bien de nous demander si ce prin-cipe implique réellement la représentation proportionnelle. Or, en fait, il n'en est rien. Si le véritable objet du vote consiste pour les électeurs à se donner des chefs, les raisonnements invoqués à l'appui de la représentation proportionnelle s'effondrent, puisque nous ne sommes plus liés par leurs prémisses. Le principe de la démocratie signifie alors simplement que les rênes du gouverne-ment doivent être confiées à ceux des hommes politiques qui dis-posent d'un soutien électoral plus puissant que celui de n'importe quel autre des équipes ou individus concurrents. Or, un tel prin-cipe semble, à son tour, maintenir au système majoritaire sa position dans le cadre logique de la méthode démocratique, bien que nous puissions continuer à le condamner pour des motifs extérieurs à ce cadre.

II. APPLICATION DU PRINCIPE

Ayant exposé notre théorie alternative dans la section précédente, nous allons maintenant essayer de dégager certaines des plus importantes caractéristiques inhérentes à la structure et au fonc-tionnement du mécanisme politique dans les pays démocratiques.

I. Dans une démocratie, comme je l'ai dit, la fonction primor-diale du vote électoral consiste à accoucher d'un gouvernement. Cette fonction peut être remplie en élisant une équipe complète d'agents exécutifs; toutefois, une telle pratique caractérise princi-palement la formation des gouvernements locaux et nous la laisse-rons de côté par la suite . Prenant exclusivement en considération le gouvernement national, nous pouvons dire que l'accouchement d'un gouvernement revient principalement à désigner son chef , que nous qualifierons, comme précédemment, de  premier ministre Ÿ.

Il existe une seule démocratie, à savoir les États-Unis , dans laquelle le vote des électeurs désigne directement le Premier ministre. Dans tous les autres cas, le vote des électeurs n'accouche pas directement d'un gouvernement, mais d'un organe intermé-diaire, que nous désignerons désormais par le terme Parlement , auquel est dévolu la fonction d'accoucher d'un gouvernement. Il semblerait, au premier abord, qu'il soit facile d'expliquer, à la fois par des raisons historiques et par des raisons pratiques, d'une part l'adoption ou plutôt l'évolution de ce système et, d'autre part, les différentes formes qu'il a prises dans des structures sociales différentes. Cependant la délégation parlementaire n'est pas une construction logique, mais le résultat d'une croissance naturelle dont les nuances et conséquences subtiles échappent complètement à l'interprétation des doctrines officielles ou, à plus forte raison, légales.

Comment un Parlement engendre-t-il un gouvernement? La méthode la plus naturelle consiste pour lui à élire les ministres ou, plus réalistiquement, à élire le Premier ministre, puis à approuver par un vote la liste des ministres qu'il présente. Cette méthode est rarement appliquée , mais elle met en lumière mieux que toute autre le Caractère de la procédure mise en oeuvre. En outre, toutes les autres méthodes peuvent être ramenées à celle de l'élec-tion par le Parlement, puisque, dans tous les cas normaux, le Premier ministre est précisément l'homme que le Parlement aurait désigné pour cette charge. Son mode effectif de nomination par un monarque, comme en Angleterre, par un Président, comme en France, ou par une institution ou commission spéciale, comme dans l'État libre prussien au temps de la République de Weimar, est purement une question de forme.

La pratique anglaise traditionnelle est la suivante : après une élection générale, le parti victorieux dispose normalement de la majorité des sièges au Parlement et il est ainsi en mesure dé refuser un vote de confiance (carry a vote of orant of confidence) à quiconque, sinon à son propre chef que le Parlement charge ainsi tacitement de gouverner le pays. Le chef du parti victorieux est investi par le monarque - il baise les mains Ÿ - et lui présente sa liste de colla-borateurs, dont la liste des ministres titulaires (cabinet ministers) constitue un élément. Il inclut dans cette dernière, premièrement quelques vétérans du parti qui reçoivent ce que l'on pourrait appe-ler des postes de complaisance; deuxièmement, les chefs de seconde ligne, c'est-à-dire les hommes sur lesquels il compte pour la bataille parlementaire au jour le jour et qui doivent cette faveur en partie à leur valeur politique positive, en partie à leur valeur de gêneurs potentiels; troisièmement, les hommes qui montent et qui sont admis dans le cercle enchanté du pouvoir aux fins  de faire venir sur le pont les cerveaux parvenus à l'entre-pont Ÿ; et parfois, quatrièmement, quelques hommes considérés comme particulièrement qualifiés pour occuper certains postes . Cependant, répétons-le, cette pratique tend, dans tous les cas normaux, à aboutir au résultat même par lequel se traduirait l'élection du Premier ministre par le Parlement. Le lecteur aura également reconnu que, dans les pays comme l'Angleterre où le Premier ministre dispose du droit effectif de dissolution ( d'aller au pays Ÿ), le résultat doit se rappro-cher dans une certaine mesure de celui que l'on pourrait attendre de l'élection directe du cabinet par le corps électoral, aussi long-temps que celui-ci reste fidèle au chef du gouvernement . Cette analogie peut être illustrée par un exemple célèbre.

2. En 1879, alors que le gouvernement de Beaconsfield (Dis-raeli) après presque six ans d'exercice heureux du pouvoir, couronné par le succès spectaculaire du congrès de Berlin , était, à s'en tenir à tous les précédents normaux, en droit d'escompter un succès électoral, Gladstone souleva soudain le pays au moyen d'une série de discours d'une vigueur insurpassable (campagne Midlothian) grâce auxquels, en faisant vibrer habilement la corde des atrocités turques, il fut à titre personnel porté à la crête d'une vague d'enthousiasme populaire. Le parti officiel de Gladstone ne jouait aucun rôle dans cette campagne, désapprouvée en fait par certains de ses dirigeants. Gladstone avait abandonné depuis des années la direction du parti et il travaillait le public en franc--tireur. Quand, cependant, sous cette impulsion impétueuse le parti libéral eut remporté une victoire écrasante, il sauta aux yeux de tous que Gladstone devait être de nouveau mis à la tête du parti - ou plutôt qu'il était devenu le chef du parti en vertu de sa position de chef de la nation et qu'il n'y avait tout simple-ment pas de place pour un autre que lui. Et il accéda au pouvoir dans un halo de gloire.
Or, on peut tirer de cet épisode beaucoup d'enseignements en ce qui concerne le fonctionnement de la méthode démocratique. Tout d'abord, il convient d'observer que l'exemple est, certes, unique en son genre par sa qualité dramatique, mais non à tous autres égards : il doit être considéré comme un spécimen excep-tionnel d'une espèce normale. Les cas des deux Pitt, de Peel, de Palmerston, de Disraeli, de Campbell Bannermann et d'autres encore n'en diffèrent que par degré, et non par nature.

En ce qui concerne, en premier lieu, le rôle du Premier ministre en tant que chef politique , notre exemple montre qu'il comprend trois éléments distincts à ne pas confondre qui, selon les cas, sont mélangés dans des proportions variées, le dosage déterminant la nature de l'autorité de chaque Premier ministre. D'après cet exemple, le Premier ministre accède au pouvoir en tant que chef de son parti au Parlement. Cependant, dès qu'il est installé, il devient, dans un certain sens, le chef du Parlement, chef direct de l'assemblée dont il est membre, mais aussi chef indirect de l'autre chambre. On doit voir dans cette expression davantage qu'un euphémisme officiel, davantage aussi que la reconnaissance du pouvoir parlementaire inhérent à l'emprise du Premier ministre sur son parti majoritaire. Il acquiert également une influence sur les autres partis et sur leurs membres ou il excite leur antipathie et ces actions ou réactions sont susceptibles de modifier grande-ment ses chances de succès. Dans le cas limite, dont le meilleur exemple nous est fourni par la technique de Sir Robert Peel, il peut forcer la main à son propre parti en s'appuyant sur un autre. Enfin, bien qu'il soit également, dans tous les cas normaux, le chef de son parti dans le pays, le spécimen bien développé de l'espèce des Premiers ministres occupera dans le pays une position distincte de celle qu'il acquiert automatiquement en dirigeant l'organisation du parti. Il guidera l'opinion de son parti en l'ani-mant -- en le modelant; et finalement, dépouillant ses oeillères partisanes, il se haussera jusqu'à la mission, de pilote de l'opinion publique, de chef national dégagé dans une certaine mesure de l'opinion plus étroite de son parti. Il est à peine besoin de dire combien un tel achèvement est éminemment personnel et combien peut être grande la puissance d'un tel point d'appui situé en dehors à la fois du parti et du Parlement. Un tel conducteur hors série est muni d'un fouet dont les claquements peuvent mettre en fuite ses partisans récalcitrants ou intrigants, mais dont la mèche peut cruellement couper la main qui le manie maladroitement.

Cette observation suggère une réserve importante à notre propo-sition selon laquelle, en régime parlementaire, le rôle d'accoucher d'un gouvernement incombe au Parlement. Le Parlement décide normalement qui sera Premier ministre, mais, ce faisant, il n'est pas entièrement libre. Exception faite pour des cas particuliers, tels que celui de la Chambre française, les désirs des membres ne constituent pas, en règle générale, les données finales du processus dont émerge le gouvernement. Ces membres n'ont pas les mains liées seulement par leurs obligations envers leur parti. Ils sont également poussés par l'homme qu'ils  élisent Ÿ - poussés par lui à l'acte même de son  élection Ÿ, exactement comme ils sont poussés par lui après qu'ils l'ont  élu Ÿ. Tout cheval est, bien entendu, libre de se dérober sur l'obstacle et il advient qu'il prenne le mors aux dents. Mais la révolte ou la résistance passive opposée aux directives du chef indique précisément quelle est la relation normale de chef à partisans - et cette relation est de l'essence même de la méthode démocratique. La victoire personnelle de Gladstone en 1880 fournit la meilleure réponse à la théorie offi-cielle d'après laquelle le Parlement crée les gouvernements et les casse aux gages .

3. Considérons, en second lieu, la nature et le rôle du cabinet . Il s'agit là d'un organisme curieusement équivoque, engendré conjointement par le Parlement et par le Premier Ministre. Ce dernier, comme nous l'avons vu, désigne les titulaires des postes ministériels, tandis que le premier accepte, mais simultanément influence, le choix du chef du gouvernement. Du point de vue du parti, le cabinet, amalgame de chefs de second plan, en reflète plus ou moins la structure. Du point de vue du Premier ministre, le cabinet constitue une équipe, non seulement de compagnons de lutte, mais encore de militants du parti ayant à prendre en consi-dération leurs chances et intérêts propres - un Parlement en miniature. Pour qu'une telle combinaison soit mise sur pied et fonctionne, il est nécessaire que les ministres présomptifs se décident - non pas nécessairement avec enthousiasme - à servir sous Mr X. et que Mr X. établisse un programme tel que ses collègues ne se sentent pas trop fréquemment enclins à  reconsidérer leurs positions Ÿ, pour employer la phraséologie officielle, ni à faire la grève sur le tas. Ainsi donc, le cabinet (et il en va de même pour le ministère, qui, en Angleterre, comprend également des  fonction-naires politiques Ÿ, ou sous-secrétaires d'État, laissés en dehors du cabinet) remplit dans le système démocratique une fonction dis-tincte par rapport à celle du Premier ministre, du parti, du Parle-ment et du corps électoral. Cette fonction de direction intermé-diaire est associée avec (mais nullement fondée sur) les affaires courantes traitées par les différents ministres dans les départements respectifs à la tête desquels ils sont placés aux fins de maintenir les leviers de commande de la machine bureaucratique sous le con-trôle de l'équipe dirigeante. Cette fonction n'a d'ailleurs qu'un lointain rapport, en admettant qu'elle en ait un, avec celle qui consisterait à  veiller à ce que la volonté du peuple soit accomplie dans chacun de ces départements Ÿ. Précisément dans les cas où les meilleurs résultats sont enregistrés, le peuple est mis en pré-sence de mesures accomplies auxquelles il n'aurait jamais songé et qu'il n'aurait pas ratifiées si elles lui avaient été soumises avant leur promulgation.

4. Venons-en, en troisième lieu, au Parlement. J'ai déjà défini, en faisant les réserves qui s'imposent, ce qui me paraît être sa fonction primordiale, à savoir l'accouchement d'un gouvernement. Toutefois, on pourrait objecter à ma définition qu'elle ne fait pas état de ses autres fonctions. Le Parlement, bien entendu, ne se borne évidemment pas à investir et déposer des gouvernements, mais il accomplit bien d'autres tâches. Il légifère. Et même il administre. En effet, bien que tous les actes d'un Parlement, à l'exception des résolutions et des déclarations de programme, soient des  lois Ÿ au sens formel du terme, il existe beaucoup de lois qui doivent être considérées comme des mesures administra-tives. Le budget en fournit l'exemple le plus important. Établir un budget, c'est remplir une fonction administrative. Néanmoins, le budget américain est élaboré par le Congrès. Même lorsqu'il est préparé par le ministre des Finances avec l'approbation du cabinet, comme c'est le cas en Angleterre, il appartient au Parlement de le voter et ce vote le transforme en loi d'État. Notre théorie s'en trouve-t-elle réfutée ?

Quand deux armées opèrent l'une contre l'autre, leurs manœuvres respectives sont toujours centrées sur des objectifs particuliers, déterminés par leurs situations tactiques ou stratégiques. Elles peuvent se disputer telle ou telle région ou telle ou telle colline. Cependant l'intérêt que présente la conquête de cette région ou de cette colline est nécessairement fonction du but stratégique ou tactique, qui consiste à battre l'ennemi. II serait évidemment absurde de prétendre le rapporter aux qualités extra-militaires inhérentes à la région ou à la colline. De même, le premier et le principal but de tout parti politique consiste à prévaloir sur les autres partis, aux fins d'accéder au pouvoir ou de s'y maintenir. Tout comme la conquête d'un territoire ou d'une colline, les décisions portant sur des questions politiques ne constituent pas, du point de vue du politicien, la fin, mais seulement la matière première de l'activité parlementaire. Comme les politiciens font feu avec des discours, et non pas avec des boulets, et comme ces discours ont inévitablement pour objets les questions à l'ordre du jour, le but réel de l'activité parlementaire peut ne pas être toujours aussi évident que celui de l'activité militaire. Néanmoins, la victoire sur l'adversaire constitue l'essence des deux jeux .

Par conséquent, en dernière analyse, la production courante de décisions parlementaires relatives aux questions nationales consti-tue précisément la méthode par laquelle le Parlement maintient ou refuse de maintenir un gouvernement au pouvoir, ou par laquelle le Parlement accepte ou refuse l'autorité du Premier ministre . Compte tenu des exceptions signalées ci-après, chaque vote est un vote de confiance ou, de refus de confiance et les votes qui sont ainsi techniquement qualifiés dégagent simplement in abstracto l'élément essentiel commun à tous les scrutins parlementaires. Nous pouvons d'ailleurs nous en assurer en observant que l'initia-tive de la fixation de l'ordre du jour (bringing up matters for parlia-mentary decisions) appartient, en règle générale, au gouvernement, sinon au cabinet présomptif de l'opposition (shadow cabinet), et non aux membres individuels du Parlement.

C'est le Premier ministre qui choisit, dans le flot incessant des problèmes en instance, ceux qu'il se propose de convertir en problèmes parlementaires, c'est-à-dire ceux à l'occasion desquels son gouvernement a l'intention de déposer des projets de loi ou, tout au moins, s'il n'est pas sûr de son affaire, des projets de résolu-tion. Bien entendu, tout gouvernement reçoit des mains de son prédécesseur un legs de questions pendantes qu'il peut ne pas être en mesure de laisser dormir dans les cartons; d'autres questions reviennent périodiquement sur le tapis - mais seule une réussite exceptionnellement brillante permet au Premier ministre d'imposer des mesures afférentes à un problème politique qu'il a créé de toutes pièces. Cependant, libres ou non, l'initiative ou le choix du gouvernement sont les facteurs dominants de l'activité parlemen-taire. En introduisant un projet de loi, l'opposition jette un gant au gouvernement : une telle manœuvre constitue une attaque que le cabinet doit parer, ou bien en adoptant le projet, ou bien en le faisant rejeter par sa majorité. En présentant un projet de loi important qui ne figure pas au menu du gouvernement, un groupe de la majorité fait acte de révolte et c'est à ce point de vue, et non d'après ses mérites intrinsèques, que le projet sera apprécié par les ministres. Ce principe s'étend même à la fixation de la date des débats ou interpellations. A moins que ceux-ci ne soient suggérés ou sanction-nés par le gouvernement, ils constituent autant de symptômes que les troupes gouvernementales gagnent à la main. Enfin, une mesure adoptée à la suite d'un accord intervenu entre les partis équivaut à une bataille indécise ou à une bataille évitée pour des raisons stratégiques .

5. Les exceptions à ce principe de la domination (leadership) gouvernementale dans les assemblées  représentatives Ÿ ne font qu'en accentuer le caractère réaliste. Ces exceptions sont de deux sortes.
En premier lieu, aucune domination n'est absolue. La domination politique exercée en conformité avec la méthode démocratique l'est encore moins que les autres en raison de l'élément concurren-tiel qui est de l'essence même de la démocratie. Étant donné que tout lieutenant a théoriquement le droit de remplacer son chef et étant donné qu'il existe presque toujours quelques lieutenants ayant des chances sérieuses d'obtenir une telle promotion, le parti-san resté dans le rang et - s'il ambitionne de prendre du galon -le ministre placé à l'intérieur ou à l'extérieur du cercle enchanté suivent une ligne de conduite intermédiaire entre celle consistant à suivre inconditionnellement l'étendard de leur chef et celle consistant à brûler leurs vaisseaux et à lever leur propre étendard, et, ce faisant, ils pèsent leurs chances et leurs risques avec une subtilité qui est parfois proprement admirable . Le chef, à son tour, réagit en suivant une ligne de conduite intermédiaire entre celle consistant à serrer la vis et celle consistant à se laisser gagner à la main. Il combine les pressions avec les concessions plus ou moins judicieuses, les reproches avec les félicitations, les punitions avec les récompen-ses. Un tel jeu ménage à ses lieutenants un degré de liberté très variable, selon l'énergie et les positions relatives des personnes, mais considérable dans la plupart des cas. En particulier, les groupes assez forts pour faire sentir leur mécontentement, mais pas assez forts pour qu'il soit avantageux d'incorporer leurs vedettes et leurs programmes dans les combinaisons ministérielles, se verront géné-ralement consentir des concessions en ce qui concerne les questions secondaires ou, tout au moins, les questions que le Premier ministre peut être incité à considérer comme secondaires ou d'importance seulement sectionnelle. Ainsi, des sous-groupes ou même des membres isolés peuvent, à l'occasion, avoir la chance de faire passer leurs propres projets de loi et, à plus forte raison, leurs critiques opposées aux projets gouvernementaux ou leur refus de les voter seront, cela va de soi, accueillis avec encore plus d'indul-gence. Cependant il suffit de considérer ces concessions en se plaçant à un point de vue pratique pour reconnaître, en raison même des limites qui sont fixées à cette faculté de faire cavalier seul, que, loin de constituer le principe de fonctionnement d'un Parlement, elle représente, au contraire, des déviations par rapport à ce principe.
En second lieu, il existe des cas dans lesquels l'organisme poli-tique ne parvient pas à digérer certains problèmes, soit parce que les grands états-majors des forces du gouvernement et de l'oppo-sition sont hors d'état de jauger leur valeur politique, soit parce que cette valeur est effectivement douteuse . De tels problèmes peuvent alors être pris en main par des indépendants (outsiders), qui, plutôt que de servir dans les rangs de l'un des partis existants, préfèrent tenter de conquérir le pouvoir par leurs propres moyens. De telles campagnes rentrent, bien entendu, parfaitement dans le cadre de la vie politique normale. Mais il existe une autre possi-bilité. Un homme peut prendre à cœur une question spécifique à un point tel qu'il entre dans l'arène politique uniquement pour faire prévaloir la solution préconisée par lui, sans d'ailleurs nourrir aucunement le désir de poursuivre une carrière politique normale. De tels cas, cependant, sont si inusités qu'il est difficile de citer des exemples d'hommes de premier ordre ayant agi de la sorte : peut-être Richard Cobden en fut-il un. Il est vrai que le cas d'hommes de second ordre, notamment du type des croisés, entrés par cette porte dans l'arène politique sont plus nombreux. Toute-fois, personne ne saurait prétendre qu'il s'agisse là d'autre chose que de déviations par rapport à, la pratique normale.

Nous pouvons nous résumer comme il suit. Quand on étudie les sociétés humaines, il n'est pas, en général, difficile de définir, tout au moins en faisant appel au gros bon sens, les différentes fins pour la réalisation desquelles luttent les sociétés observées. On peut dire que ces fins donnent leur raison d'être ou leur sens aux activités individuelles correspondantes. Mais il ne s'ensuit pas que la valeur sociale d'un type d'activité sera nécessairement le motif déterminant de cette activité, ni que, par conséquent, elle en donnera l'explication. S'il n'en va pas ainsi, une théorie qui se borne à analyser l'objectif social, c'est-à-dire le besoin à servir, ne saurait être acceptée comme rendant adéquatement compte des activités qui le servent. Par exemple, la raison pour laquelle il existe un phénomène tel que l'activité économique, c'est, bien entendu, que les êtres humains ont besoin de manger, de s'habiller et ainsi de suite. La fin sociale ou raison d'être de la production consiste à fournir les moyens propres à satisfaire ces besoins. Néanmoins, nous reconnaissons tous qu'une telle proposition constituerait un point de départ des plus irréaliste pour une théorie de l'activité économique dans une société mercantile et que nous obtiendrons de bien meilleurs résultats en partant de propo-sitions, relatives au profit. De même, la raison d'être ou fonction sociale de l'activité parlementaire consiste, sans aucun doute, à moudre des lois et, pour une partie, des mesures administratives.
Si, cependant, nous voulons comprendre comment la politique démocratique sert cette fin sociale, il nous faut partir de la lutte concurrentielle pour le pouvoir et les emplois et réaliser que la fonction sociale est remplie, pour ainsi dire, subsidiairement - dans le même sens où nous disons que la production est l'accessoire de la réalisation des profits.

6. En ce qui regarde, enfin, le rôle du corps électoral, il nous suffira de mentionner un seul point additionnel. Nous avons vu que les désirs des membres d'un Parlement ne sont pas les données finales du processus qui aboutit à un gouvernement. Une observa-tion analogue doit être faite en ce qui concerne le corps électoral. Son choix - idéologiquement glorifié par l'expression Investiture populaire (Call from the Peop!e) – n’émane pas de son initiative, mais il est trituré et cette manipulation constitue un élément essen-tiel du processus démocratique. Les électeurs ne décident pas des problèmes en instance. Mais ils ne choisissent pas davantage en toute liberté d'esprit les membres du Parlement parmi les citoyens éligibles. Dans tous les cas normaux, l'initiative est prise par le candidat qui brigue un mandat parlementaire et le poste corrélatif de chef politique local, les électeurs se bornant à ratifier cette candidature de préférence à d'autres ou à la rejeter. La plupart même des cas exceptionnels où un homme est authentiquement hissé sur le pavois par les électeurs rentrent dans la même caté-gorie pour l'une ou l'autre des raisons suivantes : il va de soi qu'un candidat n'a pas lieu de chercher à s'imposer si son autorité est déjà reconnue; ou encore il peut advenir qu'un dirigeant local, capable de contrôler ou d'influencer le vote, mais ne pouvant pas ou ne voulant pas se présenter lui-même, désigne un autre candidat qui, en pareil cas, peut donner l'impression d'avoir été sollicité par les électeurs agissant de leur propre initiative.

Quelles que soient d'ailleurs les interprétations que l'on puisse donner tant de l'initiative électorale que de l'acceptation de l'un des candidats rivaux, leur portée est, à son tour, fortement res-treinte par l'existence des partis. Un parti n'est pas, comme vou-drait nous le faire croire la doctrine classique (ou Edmond Burke), un groupe d'hommes qui se proposent de promouvoir l'intérêt public  en appliquant un certain principe sur lequel ils sont tombés d'accord Ÿ. Une telle rationalisation est d'autant plus dangereuse qu'elle est davantage tentante. Certes, tous les partis se muniront, cela va de soi, à tout moment considéré, d'un stock de principes ou de  planches Ÿ de plate-forme électorale et ces articles peuvent caractériser ce parti et contribuer à son succès tout comme les marques des marchandises vendues par un grand magasin peuvent caractériser ce grand magasin et contribuer à sa réussite. Cependant un grand magasin ne peut être défini par ses marques et un parti ne peut pas davantage être défini par ses principes. Un parti est un groupe dont les membres se proposent d'agir de concert dans la lutte concurrentielle pour le pouvoir politique. S'il n'en allait pas ainsi, il serait impossible que des partis différents adoptent exacte-ment ou presque exactement le même programme - et pourtant ceci advient, comme nul ne l'ignore. L'existence des partis et des agents électoraux (machine politicians) correspond tout simplement au fait que la masse électorale est incapable d'agir autrement que les moutons de Panurge et elle représente une tentative de régu-lariser les modalités de concurrence politique, exactement Sem-blable aux pratiques correspondantes des syndicats de commerçants. Les psychotechniques inhérentes à la direction et à la propagande partisanes, les slogans et les chansons de marche ne sont pas de simples accessoires, mais ils sont de l'essence même de la politique. Et il en va de même du grand électeur (political boss).
 
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