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Bienvenue sur le site de Bertrand Lemennicier  Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme, ces droits sont : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression (Article 2 de la déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen du 26 août 1789)  "Quand même tu aurais à vivre trois mille ans, et trois fois dix mille ans, dis-toi bien que l'on ne peut jamais perdre une autre existence que celle qu'on vit ici-bas, et qu'on ne peut pas davantage en vivre une autre que celle qu'on perd". Marce Aurèle, Pensées, Livre II, maxime 14  "La vertu de la rationalité signifie la reconnaissance et l'acceptation de la raison comme notre seule source de connaissance, notre seul juge des valeurs et notre seul guide d'action" Ayn Rand , La vertu d'égoisme,  J'ai le pouvoir d'exister sans destin, Entre givre et rosée, entre oubli et présence. Médieuse de Paul Eluard 1939 
Formation des croyances
 
La formation des croyances et le politiquement correct
par Bertrand LEMENNICIER



Les individus rationnellement ignorants forment leurs opinions en se conformant aux croyances des autres soit pour conforter leur jugement personnel ou leurs informations privées (cascades d'information), soit par conformisme pur. Il se peut même que les individus n'hésitent pas, s'il le faut, à afficher de fausses croyances, pour ne pas être ostracisés par les autres(cascades de réputation). Les activistes des groupes latents manipulent le processus de formation des croyances pour faire émerger une opinion majoritaire sur un problème spécifique. Grâce à cette opinion majoritaire ils vont pouvoir faire pression auprès des hommes politiques pour obtenir une réglementation et des subventions à leur propre profit dans le but de protéger le groupe latent dont ils prétendent être les représentants. Ce sont les nouvelles formes d'action collective ou le politiquement correct remplace la violence physique ou le piquet de grève. Cette façon de former l'opinion publique pourrait avoir des conséquences bénéfiques si elle n'était pas fondée sur des informations erronées et si elle n'aboutissait pas à une violation des droits individuels par la réglementation. Or ce n'est pas le cas. Elle est faite justement pour faire émerger une réglementation qui, par définition, viole la vie privée des gens. Par ailleurs, elle est dangereuse parce que la manipulation de l'opinion publique par ces activistes impliquent un usage intensif de figures de rhétorique, de biais dans la perception, de diffusion de fausses informations dans le but d'enclencher une cascade qui va modifier l'opinion publique en faveur de la réglementation et non pas dans le but d'éclairer le public sur les véritables enejux de l'intervention, la fin justifiant les moyens. Cette manipulation des croyances est alors un danger pour la démocratie politique contemporaine déjà si sensible à l'opinion majoritaire.

Genèse de la réglementation publique

Le législateur, lorsqu'il réglemente la fabrication comme la commercialisation de produits dangereux ou d'activités à risques ou considérés comme tels (centrales nucléaires, voitures, essence, alcool, armes à feu, drogues, tabac, activités sportives,propos racistes..) a plutôt tendance à imposer aux producteurs des normes strictes de fabrication voire à interdire leur consommation. Pour l'alcool le gouvernant français n'a jamais imposé une teneur en alcool ou de la boisson sans alcool, alors qu'aux Etats Unis ou au Canada il l'a fait. Les gouvernements ont parfois interdit la consommation à des adultes ou à des mineurs, plus souvent ils ont contrôlé la commercialisation et les lieux ouverts au public où l'on consomme ces produits. Ils n'ont pas mis des avertissements sur les bouteilles d'alcool ni de photos montrant un malade atteint de la cirrhose du foie en phase terminale comme pour les cigarettes. Pour les cigarettes ils n'ont pas imposé l'usage du filtre ou imposé la cigarette sans nicotine. Ils n'ont pas favorisé l'usage de la pipe ou du cigare, produit moins dangereux que la cigarette, parce que le tabac n'est pas inhalé en détaxant ces produits substituts comme ils l'ont fait pour l'essence "verte "moins polluante. La réglementation en matière de produits à risque varie d'un produit à l'autre d'un Etat à l'autre. Le gouvernement français a développé massivement la filière nucléaire, en revanche aux Etats Unis, celle-ci a été arrêtée sous la pression des écologistes. Par exemple, en matière de consommation de tabac un gros effort a été fait pour faire peur aux fumeurs soit par des campagnes de publicité antitabac soit par l'imposition d'avertissements sur les paquets de cigarettes. La publicité pour le tabac a été totalement interdite à la télévision et à la radio. La taxation des produits du tabac a été accrue. Enfin, on interdit de fumer dans un nombre croissant de lieux privés ( ouverts au public) ou publics, en revanche, rien de tout cela pour l'alcool ou l'essence. Le choix même de réglementer plutôt que de laisser jouer la responsabilité civile et l'assurance comme avec le transport des produits dangereux par voie maritime démontre l'absence totale de règles cohérentes - ou tout au moins universalisables - dans les solutions qui émergent de la pratique gouvernementale.
Cette grande variété de solutions à la fois pour un même produit à risque dans différents Etats (ou dans un même Etat pour différents produits à risque) soulève une question de fond : quels sont les processus qui entraînent une réglementation publique, et si celle-ci est choisie, pourquoi de telles différences entre produits et ou pays ? La réponse apportée jusqu'à maintenant par les économistes tourne autour de l'interaction entre quatre groupes de pression qui participent à ce processus de réglementation : les producteurs, les consommateurs, les bureaucrates (de la santé pour les produits à risques) et les détenteurs du monopole de la coercition sur un territoire - les hommes politiques. Nous allons dans cet article nous efforcer de montrer comment la formation des croyances joue un rôle essentiel dans le processus de réglementation en particulier pour les produits à risque.


Les explications traditionnelles.

La première théorie qui s'est efforcé d'expliquer les réglementations est celle de leurs captures par le groupe de pression des producteurs. Cette vision initiée par le Prix Nobel G.Stigler a été développée puis approfondie par l'école de Chicago. La théorie économique de la réglementation, nous dit Stigler, a pour tâche centrale d'expliquer qui reçoit les bénéfices ou supporte les coûts d'une réglementation, quelles formes prennent les réglementations et l'impact de celles-ci sur l'affectation des ressources. L'hypothèse centrale de la théorie de Stigler a été reprise par l'ensemble des économistes (y compris les économistes non libéraux au sens continental du terme). La réglementation prend la forme désirée par l'industrie et se fait à son profit.

Cette vision s'oppose à trois autres traditions. L'une voit dans la réglementation une construction faite pour protéger le grand public ( ou le consommateur ou certaines classes de consommateurs ) et justifie l'intervention des autorités publiques. La réglementation se fait aux bénéfices des consommateurs. Une autre tradition voit dans la réglementation le résultat d'un processus complexe de confrontation entre divers groupes de pression, y compris les gouvernants, aux influences diverses dont la forme n'est pas celle attendue par ceux qui la promeuvent et qui peut être incohérente et imprévisible. Enfin une dernière tradition affirme que, même si le législateur poursuivait l'intérêt général, le manque d'informations, les erreurs d'appréciation dans les mécanismes de transmission de l'impact des interventions, l'apparition d'effets non intentionnels créent une forte poussée pour apporter des corrections aux législations mises en place antérieurement et qui échouent à atteindre leurs objectifs.

La première appartient à la tradition néoclassique de l'économie du bien être qui voit dans la réglementation le souci qu'ont les gouvernants de promouvoir " l'intérêt public " et pallier les déficiences du " marché ".

La seconde appartient à la tradition de la science politique et a été développée chez les économistes d'abord par le courant du "Public Choice" avec G. Tullock et le Prix Nobel J.Buchanan, puis par un courant "coûts de transaction" initié par le Prix Nobel R. Coase, développé par un autre Prix Nobel, D.North, pour expliquer la nature de l'Etat et appliqué récemment à la réglementation par A.Dixit .

La dernière explication , issue de l'école dite "autrichienne" en particulier avec Von Mises et I. Kirzner , a été développée récemment par S.Ikeda
Autant la thèse des économistes de Chicago est puissante lorsqu'il s'agit d'expliquer des interventions comme les prix planchers ou plafonds, les quotas d'importation, les subventions aux entreprises, les brevets d'inventions, les permis ou licences ou les lois sur la concurrence autant elle apparaît comme fragile quand il s'agit de la réglementation sur les produits à risque. On comprend difficilement comment, par exemple, l'industrie du tabac aurait favorisé et capturé la législation qui lui est appliquée. Comment pourrait-elle être en faveur d'une réglementation prohibant ses propres produits ? Simultanément on comprend difficilement pourquoi les alcooliers réussissent mieux à freiner la réglementation et à la détourner en leur faveur alors que l'alcool est un produit qui était jugé il n'y a pas si longtemps comme un véritable fléau social et les ligues anti-alcooliques étaient très actives.

Un des arguments pour expliquer ce phénomène peut être tiré de la thèse de M.Olson. Si on suppose que les producteurs (les offreurs d'un service sur un marché) ont des intérêts concentrés, que les enjeux sont considérables en termes de pertes ou de gains impliqués par la réglementation et que les coûts à se coaliser sont faibles, ils dégageront des moyens financiers et humains pour influencer le législateur et l'inciter à passer des réglementations en leurs faveurs. A contrario, on imagine volontiers que les consommateurs ( ceux qui demandent un service sur un marché) sont des groupes dispersés, aux intérêts divergents qui perçoivent difficilement les gains et les pertes attendues de la réglementation, pertes ou gains qui, par ailleurs, peuvent être négligeables pris individuellement. Ils sont alors peu incités à se mobiliser et à agir collectivement pour influer sur la législation dans un sens ou dans un autre. La même théorie explique alors pourquoi la réglementation de l'industrie du pétrole ou de la voiture ou encore du marché du travail se fait au profit des offreurs du service alors que dans d'autres industries -celle des produits à risque- elle se fait à l'avantage des consommateurs. Dans le premier cas les producteurs capturent la législation à leur propre profit parce que les demandeurs ou les consommateurs n'ont que peu d'intérêt à agir collectivement. En revanche, dans le second cas, celui des produits à risque, les offreurs échouent parce que les demandeurs ont un intérêt commun dont les enjeux sont importants puisque constitués par leur propre vie.

Mais c'est aller trop vite dans l'argumentation. On saute en effet des étapes essentielles dans le raisonnement. On comprend pourquoi les producteurs de produits à risque se coalisent facilement : ils ont des intérêts concentrés et ils sont peu nombreux, le coût de l'action collective est donc faible. Quelques dîners en ville, la création d'une association professionnelle, plusieurs colloques et la profession a fait le tour de ses membres. En revanche, les consommateurs de produits à risque restent toujours un groupe latent. Ils sont nombreux, anonymes, dispersés dans l'espace ou le temps et même si l'enjeu est important et les intérêts sont convergents- ne pas décéder prématurément en consommant un produit dangereux- la constitution d'un groupe de pression capable de promouvoir leur intérêt commun ( la protection du consommateur) n'est pas immédiate. Il faut franchir l'obstacle du "free rider ".En effet ceux qui désireraient se lancer dans cette action collective supportent des coûts mais comme les bénéfices attendus sont indivisibles, de deux choses l'une : ou bien ils ne font rien (ce sont d'autres personnes qui se lancent dans cet activisme) alors ils bénéficieront quand même de la promotion de leur intérêt commun, ou bien ils agissent et supportent les coûts de cet activisme. Une stratégie dominante s'imposerait : chacun attendrait que les autres supportent les coûts de l'action collective pour pouvoir en bénéficier sans sacrifier ses propres ressources. Comme tous raisonnent de la même manière, personne n'agit pour promouvoir ce " bien commun " qui bénéficie aux consommateurs.

Groupes concentrés, groupes latents

Si on reprend la distinction théorique de M.Olson entre groupe trop grand pour être en mesure de se procurer à lui-même un bien " collectif " ( celui de la protection contre les produits dangereux ou supposés tels) et groupe de dimension oligopolistique qui peut se procurer pour lui-même un tel bien " collectif " ( des prix de marché supérieurs à ceux qui s'établiraient en situation de compétition) on comprend mieux la variété des réglementations et des processus qui les font émerger. Les groupes oligopolistiques ont plus de facilité à s'organiser et à se coordonner, même de manière informelle, sous l'impulsion d'un membre du groupe plus "activiste" que les autres et à peser sur les autorités publiques pour infléchir la réglementation en faveur de leurs intérêts communs. C'est le Lobbying classique. Le succès de l'opération suppose, qu'en face, existent des groupes de pression latents dans l'incapacité de s'organiser pour contrer l'influence des producteurs sur le législateur. M.Olson explique alors que les groupes latents ( les consommateurs pour les produits à risque ou les salariés pour le marché du travail) ne réussissent pas à se coaliser : " sans mesures de coercition ou d'incitations extérieures indépendantes".
Cet argument nous explique les traits de certains groupes de pression non oligopolistique mais qui ont institutionnalisé la coercition ( adhésion obligatoire et droit de grève par exemple pour les syndicats ouvriers) pour contraindre les gens à coopérer aux objectifs commun du groupe. En effet, la théorie du cartel nous enseigne que celui -ci est soumis à deux forces conjointes qui tendent à le faire éclater, l'une externe et l'autre interne. Quand celui-ci obtient un avantage -un prix supérieur au prix de marché- et qu'il ne peut exclure par la violence l'entrée de concurrents ( la cause externe) ni empêcher par la coercition les membres du cartel de tricher avec les accords qui coordonnent les actions individuelles pour profiter individuellement de l'avantage collectif ainsi fourni ( la cause interne) , il disparaît à plus ou moins court terme. Le succès alors des groupes latents passe par l'obtention de la part des responsables politiques d'une délégation de l'usage de la coercition étatique pour discipliner les membres du cartel et empêcher les concurrents d'entrer sur le marché. C'est le cas des corporations, des syndicats ouvriers ou des chauffeurs de taxi.

Mais ce processus est long à se mettre en place et ne fonctionne pas pour des groupes de dimension encore plus grande et vivant hors de portée de la contrainte publique. Par exemple, dans les groupes trop grands l'anonymat rend impossible la détection des membres qui font cavalier seul ou la présence de concurrents. Les activistes ne peuvent donc exercer des pressions morales sur eux ni leurs procurer des bénéficies joints faute de les identifier ce qui n'est pas le cas des groupes plus petits, ils ne peuvent non plus user de la contrainte publique si le concurrent ou le consommateur qui pourrait être "cartellisé" est un étranger. D'où l'idée de sauter cette étape.

Nous venons de voir que l'obstacle essentiel à l'efficacité d'un groupe de pression latent réside dans les difficultés d'organiser une action collective lorsque l'on est privé de l'usage de la contrainte. Peut-on atteindre un résultat identique sans passer par un lent processus d'institutionnalisation de la coercition au profit des activistes du groupe latent à l'image des syndicats ? Comment réussir un tel tour de force ? Il suffit de jouer sur l'ignorance rationnelle des individus et exploiter la façon dont les croyances se diffusent entre les individus Dans un article particulièrement intéressant Timur Kuran et Cass Sunstein suggèrent que la partie "objectivement" la plus faible, le groupe latent, selon la théorie de M. Olson, puisse triompher du groupe oligopolistique.
" ..en exploitant simplement les biais cognitifs, en calant habilement ses campagnes, et en exerçant une pression sur les bons groupes sociaux, parvenant ainsi à mettre en route une cascade en sa faveur. La partie qui réussit à déclencher une cascade favorable à sa cause verra les réponses interdépendantes des individus ordinaires accroître ses avantages de manière explosive et transformer ses faiblesses politiques initiales en forces irrésistibles".
C'est cette théorie que nous voulons examiner, approfondir et appliquer à l'exemple de la consommation des produits à risque. En effet, si l'intuition des deux auteurs est juste et si les exemples qu'ils prennent pour illustrer leur théorie sont très frappants, il n'en demeure pas moins que les mécanismes par lesquels ces minorités activistes, prétendant représenter les groupes latents, arrivent à déclencher des cascades et à les maintenir restent mystérieux et ne sont pas analysés systématiquement. C'est cette lacune que nous voudrions combler

Formation des croyances et processus de réglementation

Les individus disposent d'une information personnelle ou privée incomplète (en provenance essentiellement de leur environnement local ou de leur expérience personnelle) sur les risques encourus lorsqu'ils consomment un produit ou participent à une activité. Cette information est incomplète parce qu'il en coûte d'obtenir une meilleure information par soi même. Cette information privée et locale est incomplète par ignorance rationnelle. Les consommateurs peuvent alors compléter leur information privée ou locale en observant ce que pensent des individus dont le jugement leur apparaît sûr ou encore sur une information mise à la connaissance des consommateurs (la réputation de la marque, sa part de marché, l'effort publicitaire, une évaluation des risques par des laboratoires ou des journaux spécialisés et indépendants etc.) par les producteurs ou des tiers. Ils fondent alors leur croyance sur celles des autres ou sur les croyances qu'ils considèrent être celles des autres.
On retient souvent deux motifs pour expliquer l'influence exercée par les autres sur la formation de ses propres croyances : l'un est purement informationnel , on imite autrui dans ses choix parce qu'on le pense mieux informé, et l'autre fait appel au désir qu'à chaque individu de se conformer au comportement d'autrui ( que celui-ci soit ou non bien informé) On parlera de cascade informationnelle dans un cas et de cascade de réputation dans l'autre cas. Le fonctionnement de cette cascade est simple. Les individus sont rationnels et choisissent d'exprimer publiquement leur propre préférence fondée sur les informations privées dont ils ont connaissance ou d'exprimer celles des autres dont ils pensent qu'ils sont mieux informés. Ils choisissent l'une ou l'autre sur la base d'un calcul d'espérance de revenu. Les préférences des autres qui sont prises en compte sont d'abord celles des experts qui ont normalement une meilleure connaissance des risques puis celles des leaders d'opinion , artistes, hommes politiques, journalistes auxquels les individus accordent leur confiance. Si les opinions des experts sont unanimes et si les leaders d'opinion partagent celles des experts, l'individu choisit systématiquement d'afficher publiquement l'opinion des autres. Une cascade d'opinion s'enclenche.
Les activistes dans le groupe des consommateurs vont créer une demande de réglementation sans avoir à coaliser les consommateurs en manipulant cette cascade.

C'est la leçon essentielle de cette théorie. Leur objectif est de faire en sorte que l'individu affiche publiquement la croyance des autres sans tenir compte de la sienne. Ils doivent faire en sorte que la cascade aille dans le sens de leurs idéaux ou intérêts. La probabilité de prendre un tel chemin est d'autant plus forte que l'opinion vient d'un expert. Ils vont d'abord cibler le groupe des experts de la santé (puisque l'on parle de consommation risquée) et chercher à les convaincre d'afficher publiquement les informations qu'ils désirent mettre en avant. Ils vont aussi s'attacher aux journalistes de la télévision au sens où ces derniers sont des référents pour une grande partie de l'opinion publique et qu'ils disposent des vecteurs de la cascade informationnelle.

On comprend mieux alors plusieurs choses.
1. L'importance de l'accès aux médias qui peuvent dramatiser une information et la communiquer à des millions de gens instantanément . Ces activistes développent un réseau d'influence articulé entre le milieu des médias et celui des experts.
2. L'importance de bien cibler les deux premiers individus (ou groupes d'individus : experts et journalistes ) et de les homogénéiser car ce sont eux qui peuvent enclencher une cascade.
3. Si le risque de fumer est réel, la surestimation ou le mensonge et les exagérations que ces activistes mettent en avant à propos du risque de fumer permettent de lutter contre la fragilité des cascades. En effet, selon la théorie des cascades, la moindre information externe, même de piètre valeur, peut la renverser dans ce qui sera perçu par ces activistes comme une cascade erronée.
4. On comprend aussi le rôle essentiel de la rhétorique dans le débat sur les risques de santé puisqu'il s'agit de persuader non pas par la raison puisque chacun est rationnellement ignorant, mais par l'émotion. Dans la plupart des théories traitant de l'influence sociale et des stigmates, on néglige le poids de l'argumentation rhétorique dans la formation des croyances. Or sans usage de la rhétorique, la cascade a du mal à être enclenchée. En effet, l'art de la dramatisation implique de biaiser la perception. Biaiser la perception implique souvent de jouer sur la peur, d'où l'usage intensif de sophismes "ad odium". Les deux premiers individus doivent susciter la confiance et le respect (l'expert) et simultanément doivent disposer d'une audience prédisposée à les imiter (journaliste ou artiste) d'où les arguments d'autorité. L'intimidation ou la stigmatisation font aussi partie de cette technique de formation des croyances.
5. Elle permet d'expliquer qu'une fois la cascade enclenchée le combat des activistes se fait pour barrer toute information dans le public qui pourrait renverser celle-ci dans le sens contraire à ce qu'il considère être la "vérité". D'où une série d'attitudes et de violation des droits individuels pour la bonne cause! Par exemple, l'interdiction de la publicité par les industriels du tabac peut être vue d'une part comme un moyen de diriger le consommateur vers une cascade " jugée bonne " et simultanément d'empêcher les fabricants d'injecter des informations dans le public qui pourraient renverser la cascade si l'on pense que la cascade est erronée. Le refus de débattre de la validité des sources épidémiologiques et des risques estimés et présentés au public est aussi symptomatique de ce comportement : ne pas laisser filtrer publiquement toute information qui pourrait remettre en cause le risque pris en consommant du tabac. Il est rationnel de la part de ces activistes d'agir ainsi s'ils veulent lutter contre la fragilité des cascades.
6. L'importance qu'il faut accorder aux experts pour qu'ils parlent d'une même voix ou qu'ils affichent publiquement la même croyance. En effet il faut empêcher certains experts d'affirmer une opinion contraire à celle de ceux qui manipulent la cascade.
7. Enfin, on devine aussi que la réussite d'une cascade est aléatoire. Elle peut résulter d'actes non intentionnels et elle peut être même non voulue par les initiateurs qui seront eux-mêmes surpris par les conséquences de leurs actions.

Quelques restrictions à la théorie

Cette théorie des cascades informationnelles n'est sans doute pas totalement satisfaisante. D'abord elle n'améliore pas fondamentalement la connaissance privée de chaque individu sur le phénomène concerné. Comme chaque individu suit l'opinion des deux premiers référents et néglige rationnellement sa propre opinion, chacun devient aveugle face à son destin. Par ailleurs, elle repose sur un comportement mécanique qui consiste à observer deux référents et calquer son comportement sur la concordance de leurs croyances. On a du mal à croire qu'un malheureux médecin ( ou groupe de médecins) et un journaliste (ou groupe de journalistes) puissent détenir un tel pouvoir dans la formation des croyances. La cascade s'enclenche si les individus sont tous neutres à l'égard du risque et ont les mêmes coûts d'accès à l'information des référents. Elle implique une absence totale de sens critique et une instabilité à la moindre variation d'informations externes. Elle ne nous dit rien de l'émergence des groupes de pression activistes et surtout comment ils articulent les deux groupes d'experts et de journalistes au travers de leur réseau pour enclencher la coïncidence des croyances. Enfin, elle ne rend pas compte fondamentalement des raisons pour lesquelles certains groupes oligopolistiques (les fabricants de cigarettes ou les producteurs de centrales nucléaires) ne pourraient pas exploiter de façon efficace la fragilité des cascades pour renverser l'opinion publique en leur faveur alors que d'autres y réussissent (les alcooliers). En dépit de tous ses défauts, la théorie des cascades informationnelle s'insère bien dans une théorie dynamique de la réglementation où les processus d'intervention se nourrissent non seulement des échecs et des erreurs ou des conséquences non voulues de réglementations antérieures mais de la manipulation des croyances par des activistes rationnellement sans scrupules.

Nous avons souligné plus haut l'importance qu'il fallait accorder aux experts ( ou aux journalistes) pour qu'ils affichent publiquement une croyance identique même si leurs croyances personnelles sont opposées à celles que ces groupes de pression cherchent à imposer.

Les nouvelles formes d'action collective : le politiquement correct

Pour mieux expliquer ce rôle des fausses croyances dans la formation des réglementations nous allons reprendre l'analyse de T.Kuran et l'adapter à notre problème. Nous voulons expliquer la formation des croyances chez les experts et / ou les journalistes à partir d'un comportement rationnel et stratégique des minorités d'activistes qui vont, grâce à des réseaux et des mécanismes de réputation ou de stigmatisation, réaliser la concordance des croyances ce qui permettra à un comportement mécanique dans un contexte d'ignorance rationnelle de jouer pleinement pour enclencher la cascade d'information dans l'opinion qui est l'objectif ultime.

L'idée de fond est la suivante : L'état de l'opinion publique, sur le fait que le tabac est un produit à risque, est la somme pondérée des opinions affichées publiquement par les experts ou les journalistes. Les pondérations représentent le poids de l'expert dans la formation de l'état de l'opinion publique. Un médecin, Prix Nobel, a plus de poids qu'un économiste sur le sujet concerné : les risques de santé publique.
Chaque expert ou journaliste à une opinion privée ou personnelle, sur le fait que fumer est risqué ou non. Appelons l'opinion A : le tabac est risqué ; et Non A l'opinion contraire. Il va afficher publiquement son opinion privée, A, en prenant en compte l'opinion publiquement affichée par les autres A ou Non A. A chaque fois qu'il affiche publiquement son opinion privée A compte tenu de l'opinion affichée publiquement par les autres, A ou Non A, ils perçoit des gains monétaires et non monétaires nets de certains coûts. Prenons le cas où il affiche publiquement sa croyance privée Non A et que l'opinion affichée publiquement par les autres est conforme à sa croyance privée propre Non A, le scientifique ou le journaliste en tire une satisfaction positive. A l'inverse si les autres expriment publiquement une croyance opposée à la sienne, ils affichent publiquement A, il supporte une sanction qui lui sera imposée par ses pairs ( ostracisme dans les colloques, refus d'avancement dans la promotion des carrières pour lui et ses assistants, répression de la liberté d'expression et de publication, privation de contrats de recherche..). Prenons l'autre cas où sa croyance privée est A, si les autres affichent A il tire une satisfaction positive en revanche dans le cas contraire il en tire une satisfaction négative. On peut seulement supposer que lorsqu'il y a coïncidence des opinions sur A ou sur Non A les gains positifs attendus diffèrent selon que l'une ou l'autre opinion est " intrinsèquement vraie ". Nous avons alors dans le jargon de la théorie des jeux un équilibre bimorphique. Il existe un seuil pour lequel l'individu est indifférent à afficher publiquement l'une ou l'autre opinion. Dès qu'il estime que les autres vont afficher publiquement une opinion dans une certaine proportion qui excède ce seuil (respectivement en deçà de ce seuil) alors il se conforme à l'opinion des autres. Tous font face au même dilemme et tous adoptent la même opinion quelle qu'elle soit.  On peut aller plus loin en soulignant que les individus dont la croyance privée est contraire à celle qu'ils expriment publiquement, affrontent siutation de "dissonance cognitive". Cette situation est source d'insatisfaction et pour échapper à ce désordre intérieur certains finissent par aligner leur croyances privées avec l'opinion qu'ils affichent publiquement. Ce sont les repentis.  La boucle est bouclée car une opinion fausse affichée publiquement peut même se transformer en une croyance privée.

L'économie des réseaux :

Comment les minorités activistes arrivent-elles à homogénéiser les croyances affichées publiquement?
Une incursion dans l'économie des réseaux n'est pas inutile à ce stade de l'analyse. Dans un réseau, on distingue habituellement trois niveaux : l'infrastructure, l'info structure et les services finals. Dans le cas particulier qui nous concerne on va distinguer deux sous réseaux composés de trois niveaux chacun. Le premier d'entre eux est celui des experts sous jacent à la formation des croyances dans l'opinion publique. Les noeuds et les arcs de son infrastructure se composent des équipes travaillant dans des laboratoires de recherche dans les universités au CNRS ou à l'INSERM et des liens qui les relient entre elles comme avec leurs financeurs pour l'obtention des fonds de recherche sous forme d'appels d'offre auprès de Ministères, d'organismes internationaux et / ou de fondations privées. Ils sont aussi en relation entre eux pour les publications , les postes et les honneurs. L'info structure consiste en l'aiguillage des fonds, des publications et des postes au travers des comités scientifiques, des commissions de spécialistes et autres instances de décisions. Affiliations syndicales, politiques, religieuses et liens personnels ou clientélistes vont permettre l'aiguillage des fonds et des positions. Les services finals sont les attributions de fonds, de postes, d'autorisation de publication etc. aux équipes de recherche scientifiques.

Le deuxième sous réseau est celui des grossistes qui transforment les idées scientifiques en quelque chose de compréhensible pour des journalistes et le monde des médias et de l'édition qui vont distribuer ces idées au grand public. C'est l'étape de "l'exploitation commerciale" de la circulation des idées et des croyances. L'infrastructure est composée d'institutions semi publiques, d'associations, de fondations captées par les minorités d'activistes et spécialisées dans la production des idées et des clichés à partir des résultats scientifiques qui vont façonner l'opinion des groupes cibles de référents : médecins et journalistes. L'info structure consiste en l'aiguillage de ces idées et croyances dans les milieux médicaux et des médias via les affiliations syndicales, politiques, religieuses et liens personnels et ou clientélistes. Le service final est le papier, le reportage, l'émission de radio .. dont les médias sont demandeurs pour alimenter le contenu des informations qu'ils vendent au grand public.
Revenons à nos experts. Si les experts divergent profondément sur cette estimation aucune cascade ne s'enclenche. D'où l'importance de la convergence des estimations des experts sur la perception de ce qu'est l'opinion publique à un moment donné. C'est là où l'info structure du réseau des grossistes en idées et clichés joue un rôle clé.

On peut alors chercher à influencer le choix de l'individu en manipulant l'estimation qu'il a de l'opinion publiquement affichée par les autres sur une hypothèse ou son contraire. C'est la où la rhétorique des activistes et les réseaux jouent un rôle important. Ils s'emploient à convaincre les experts de l'existence d'une opinion publique commune pour uniformiser les anticipations des individus. Par exemple lors des interviews dans les émissions télévisées seuls les témoignages allant dans le sens des idéaux des activistes sont présentés. Ils vont chercher aussi à augmenter les récompenses ou les sanctions sociales contre ceux qui sont récalcitrants à admettre l'hypothèse de la nocivité du tabac. Ce qui a pour conséquence de réduire la variabilité des seuils critiques à partir desquels les experts affichent publiquement le danger de cette consommation et donc de construire une pensée unique et "politiquement correcte". Les activistes disposent en fait de deux instruments pour déclencher une cascade de réputation : uniformiser à la hausse les estimations de l'opinion publique et manipuler les sanctions et les récompenses sociales pour restreindre la distribution des seuils critiques des experts et rendre la cascade plus rapide.
L'articulation entre les cascades de réputation et d'information est essentielle car la cascade de réputation est robuste. Une fois dépassé le seuil critique minimal, il est difficile de renverser la cascade contrairement au cas précédent. Elle explique mieux l'importance des groupes leaders ( les médecins) et des médias pour influencer les anticipations qu'ont les individus sur les autres. La manipulation des gains et des sanctions comme des estimations que se fait chaque expert (et /ou journaliste) sur le comportement des autres experts par les groupes activistes rappelle les techniques révolutionnaires par la sanction imposée à ceux qui ne se conforment pas à la pensée unique des activistes. L'ostracisme ou la stigmatisation qui sera infligée à ceux qui n'auront pas manifesté de soutien à la "cause" de la cascade, lorsque celle-ci aura réussi. Il est donc essentiel pour ces activistes de développer une culture du mensonge et de l'anathème. Celle-ci n'émerge pas par hasard , elle est le produit rationnel de cette structure d'interaction.


La non réaction des groupes oligopolistiques.

L'anomalie principale de la théorie des cascades de réputation ou d'information réside dans la non-réponse des groupes de pression oligopolistiques (les industriels attaqués par les phénomènes de cascades). Pourquoi ces derniers sont-ils dans l'incapacité de réagir à ces phénomènes ? Le premier argument qui vient à l'esprit est qu'une fois le seuil critique minimal franchi, il est pratiquement impossible de remonter le courant. C'est la position des théoriciens des cascades et c'est aussi l'intérêt de cette théorie. Les industriels soumis à ces phénomènes n'ont pas réagi à temps pour enrayer la cascade. Une fois celle-ci enclenchée, il est trop tard.

La réponse nous paraît un peu courte. D'abord les industriels concernés réagissent. Ils font du lobbying et essaient de capturer la réglementation à leur profit. Si l'intervention anticipée à la suite de la cascade leur est bénéfique, ils économisent les coûts du lobbying (cas de la réglementation sur la publicité). Admettons qu'il n'en soit pas ainsi. Que doivent-ils ou que peuvent-ils faire face à une cascade qui détruit leur image de marque ? Faire le gros dos et attendre que cela se passe en misant sur la fragilité des cascades et la capacité d'oubli extraordinaire des consommateurs est une solution envisageable et plus fréquente qu'on l'imagine. Enfin les groupes de pression oligopolistiques peuvent systématiquement border les activistes pour les empêcher d'enclencher une cascade de réputation ou d'information. Il est important pour eux d'empêcher la cascade de réputation de s'instaurer chez les experts ou chez les journalistes. Ils peuvent eux aussi détruire l'image de marque des activistes. Ils peuvent eux aussi instiller des informations publiques qui renversent la cascade d'information. Ils peuvent aussi pénétrer l'info structure des réseaux d'activistes pour altérer l'aiguillage des informations.

L'habilité avec laquelle ces groupes de pression pourront manipuler la cascade pour l'empêcher d'émerger explique les différences de réglementation entre les produits à risque. Là encore les théoriciens des cascades sous-estiment le rôle de la rhétorique dans la formation des croyances et celle des réseaux. C'est par exemple le débat sur les dommages collatéraux des produits à risque. La consommation de tabac entraîne-t-elle des effets négatifs externes sur des tiers ? Si ce n'est pas la cas, l'insistance sur la souveraineté du consommateur et l'impossibilité pour un tiers de véritablement connaître les préférences individuelles sur la longévité de la vie désirée par chacun devrait arrêter la cascade de réputation. Jusqu'à maintenant c'est la tactique des industriels du tabac. Or elle échoue. Les alcooliers n'ont pas adopté cette tactique. Sachant pourtant que l'alcool est un produit aux effets collatéraux importants (violence sur des tiers : femmes, enfants, accidents de la circulation etc. ), les alcooliers n'ont pas subi de phénomènes de cascades. Pourquoi ? Ils ont réussi sans doute grâce à l'usage émotif des mots (donc à la rhétorique) et une pénétration plus grande des réseaux politiques par lesquels les activistes passent pour aiguiller les informations et influencer les journalistes et les hommes politiques. Les alcooliers ont arrêté la cascade par exemple avec la notion " d'abus d'alcool ". Ils ont aussi sorti des études épidémiologiques essayant de prouver qu' un peu d'alcool protége la santé ! Ce qui est dangereux c'est l'abus d'alcool et pas la consommation.
C'est avec la puissance rhétorique des mots et des contre feux scientifiques que l'on gagne dans la formation des croyances pas avec la vérité des faits. Cette interprétation peut laisser l'observateur ou l'économiste sceptique. Il préférera peut-être une explication plus solide ou plus rationnelle au sens où à long terme la " vérité " dans un monde où l'information ne peut pas être contrôlée totalement finit toujours par émerger. Auquel cas les activistes sont alors déconsidérés. Cependant si la cascade est erronée, le mal a été fait et le coût social de cette erreur est irrécupérable.

Démocratie, liberté, opinion publique et réglementation.

Ces interactions entre croyances publiques et privées, fausses et " vraies " créent des problèmes très sérieux

1. pour notre démocratie majoritaire
2. pour le développement de la science (le mot science vient du latin "scientia" et veut dire connaissance correcte) et
3. pour la protection des droits individuels.

Prenons un exemple. L'échange libre et volontaire au niveau mondial apporte des bienfaits à tous. Le petit groupe d'ultra libéraux qui soutient un tel argument est traité de fanatique. Ceux qui étaient enclins à croire cette " vérité " n'osent pas afficher publiquement leurs croyances retardant ainsi l'émergence d'une masse critique d'opinions positives qui permettrait d'enclencher une politique de déréglementation ou d'ouverture du pays au reste du monde qui bénéficierait à tous. De manière identique si un grand nombre de gens ressentent la fumée des autres comme une gêne ou un risque important pour leur santé et que ceux qui se plaignent sont traités de " puritains ", les gens qui souffrent de cette fumée n'osent pas afficher leurs croyances de peur de passer pour des " puritains " eux aussi.

Les activistes remplissent alors leur rôle en manipulant les croyances par des cascades pour créer des normes sociales qui vont surmonter cet obstacle. Ils rendraient alors un service éminent aux autres. Dans un cas comme dans l'autre on postule que l'ouverture au reste du monde ou que le " second hand smoking " sont des bonnes choses. Cependant le débat n'est pas aussi simple que cela parce que, dans les deux cas précités, il n'y a pas de consensus sur le fait que la mondialisation serait bonne pour tous ni sur le fait que la fumée des autres présenteraient des caractéristiques d'externalités négatives. Les activistes qui créent ce que Kuran et Sunstein appellent des " populist firestorms " vont faire croire à une unanimité qui n'existe pas faussant ainsi une incitation à évaluer correctement les conséquences de la réglementation Cette technique du " populist firestorm " utilisée par les activistes pour obtenir une réglementation résout leur problème d'action collective, en revanche elle soulève des problèmes particulièrement graves dans un contexte où la démocratie moderne n'est plus guidée par le souci de protéger la liberté individuelle mais par le souci de satisfaire des majorités de rencontre.

Comme l'écrit F.Hayek

" Il semble que ce soit la destinée régulière de la démocratie, qu'après une première période glorieuse pendant laquelle on la comprend comme une sauvegarde de la liberté personnelle - et où elle l'assure effectivement parce qu'elle accepte les limitations posées par un Nomos supérieur à elle - la démocratie en vienne tôt ou tard à revendiquer le pouvoir de régler n'importe quelle question concrète selon la décision d'une majorité, sans égard au contenu de cette décision."

La démocratie contemporaine est trop sensible à l'opinion publique exprimée dans la rue ou dans un bulletin de vote voire dans les sondages ou les enquêtes d'opinions. Celles -ci sont souvent utilisées pour justifier une réglementation qui satisfait un groupe de pression particulier et non pas l'intérêt public. On n'échappera jamais au jugement de valeur qu'il faut porter sur les objectifs poursuivis par les activistes, ce n'est donc pas dans l'émergence de cascades erronées ( pour les uns mais correctes pour les autres) que porte la critique mais sur les défauts intrinsèques du processus de la cascade. La manipulation de l'opinion publique par des phénomènes de cascade peut être particulièrement dangereux parce que le processus de la cascade incite à la propagation et l'entretien d'informations sur les risques totalement non fondées qui créent une pression politique formidable en faveur de réglementations déconnectées des véritables risques relatifs.

Par ailleurs, les experts scientifiques eux aussi sont victimes de ces cascades à l'intérieur de leur propre communauté. Lorsque ces groupes de pression cherchent à enclencher une cascade dans le grand public, il faut d'abord déclencher une cascade de réputation dans le petit public des scientifiques pour que ceux qui s'expriment affichent une belle unanimité. L'objectif atteint, la rhétorique joue alors à plein son rôle d'intimidation : "tous les scientifiques sont d'accord". L'idée ne vient pas aux gens non informés rationnellement que l'ensemble des experts puisse afficher publiquement des opinions fausses.. Or, une évaluation critique des études de risque implique un débat dans la communauté scientifique et une évaluation par rapport à d'autres risques qui ne feront pas l'objet d'une tentative de mise en route d'une cascade parce qu'aucun activiste ne s'y intéresse, risques qui peuvent être encore plus importants.

La cascade biaise le jugement des scientifiques, des hommes politiques comme de la population. Si elle est erronée elle entraîne une mauvaise allocation des ressources. Les hommes politiques ne peuvent même plus considérer ces expertises ou ces travaux de recherche comme une base "objective" pour leur action gouvernementale. Le phénomène de manipulation de la cascade de réputation (le politiquement correct) tue l'information scientifique en la décrédibilisant parce qu'elle peut être suspectée de participer à un phénomène de lutte de groupes de pression.

Enfin, si les actes suivent les croyances privées ou personnelles, mais non pas celles affichées, la tentation est grande de la part de ces groupes de pression d'exiger de réglementer la vie individuelle. En effet comme il apparaît rapidement un écart entre l'opinion publique affichée et les actes individuels, la demande d'une réglementation plus envahissante de la vie privée pour mettre les actes individuels en conformité avec les opinions affichées est très forte. Et s'il y a une résistance, ces activistes développeront innocemment ou non une rhétorique de l'accoutumance de la part de ces consommateurs qui les empêche de mettre en accord leur préférence affichée avec leurs actes. Il faudrait alors mettre sous tutelle ces consommateurs. En fait, ils ne font qu'exprimer de faux jugements pour se conformer à l'opinion générale. Cette erreur de jugement sur la source du paradoxe implique une intervention encore plus violente des hommes de l'Etat comme nous l'avons suggéré plus haut.

Comment éviter les effets pervers des cascades d'opinion
Une première attitude -celle de Kuran et Sunstein- consiste à modifier les institutions pour empêcher la formation de cascades par la manipulation d'informations fausses ou biaisées. Ces auteurs envisagent la création d'une agence scientifique capable d'évaluer la nature réelle des risques relatifs ainsi que le coût d'opportunité de la réglementation pour prévenir ces risques. L'agence scientifique doit avoir une neutralité non contestée. Elle doit être " objective ". Elle doit utilisée des évaluations des recherches scientifiques par les pairs. Ils imaginent que les résultats seront diffusés publiquement sur Internet sur un site (RIS : Risk Information Site) permettant à tous de porter un jugement sur les débats traitant des produits à risque. Ils s'appuient aussi sur les lois liées à la diffamation pour freiner la diffusion de fausses informations.

L'idée de ces auteurs reste angélique quant à la nature de l'Etat et la possibilité de non corruption de cette agence. Les agences fédérales de contrôle de l'aviation civile ont démontré depuis longtemps qu'elles sont susceptibles d'être corrompues par les groupes de pression oligopolistiques. Paradoxalement les auteurs veulent réglementer l'information sur les risques relatifs des produits dangereux ou jugés comme tels. Cette politique de réglementation est donc tout aussi critiquable que n'importe quelle politique de réglementation même s'il s'agit de réglementer la formation des croyances pour ne pas voir apparaître des cascades erronées. Cette réglementation de l'information peut être capturée par un groupe de pression ( les activistes de la lutte contre les produits à risque ) bénéficiant de privilège étatique. Le fait même que les individus jugent plus fiable une information publique quant il s'agit du tabac mais la juge peu fiable lorsqu'il s'agit du nucléaire est symptomatique de la confusion qui règne à cet égard.

Si l'on adopte un point de vue strictement en termes de droits individuels, la cascade informationnelle ou de réputation ne viole pas le droit de propriété de l'individu sur lui même. N'importe qui peut chercher à influencer le comportement d'autrui. Il peut diffuser des informations fausses. Les activistes ont le droit d'utiliser une cascade informationnelle pour convaincre et boycotter un produit à risque. C'est à chaque individu de décider si oui ou non sa propre croyance privée doit l'emporter sur celle des autres. La question fondamentale est celle de savoir si cette information entraîne une violation de droit de propriété. Ce n'est donc pas la diffusion de fausses (ou vraies) informations sur les produits à risque ou sur les personnes à risque qui pose problème.

On peut reprendre l'argumentation de M.Rothbard . Les activistes croient que le tabac est un produit à risque .et supposons que cette information soit " fausse ". Ils ont parfaitement le droit de diffuser une telle information y compris d'inciter le consommateur à boycotter le produit. Il va de soi que le groupe oligopolistique a le droit de réfuter une telle affirmation y compris d'acheter le silence des activistes. Les mêmes groupes oligopolistiques pour se défendre peuvent tout à fait faire circuler des listes noires d'activistes et faire pression pour les empêcher d'accéder aux médias ou influencer le milieu des scientifiques concernés.

Dans un univers où la responsabilité civile et les mécanismes d'assurance fonctionnent librement et où il existe un marché libre de l'information, les cascades peuvent se former ou se déformer dans le but d'influencer l'assureur ou les victimes et les producteurs sans violer de droits individuels. C'est l'existence d'un marché réglementé de la recherche et de l'information monopolisé par des petits groupes d'intellectuels qui contrôlent l'info structure des réseaux qui pose problème. C'est par la déréglementation des infrastructures de la recherche scientifique et des médias que l'on pourra sans doute éviter les effets pervers engendrés par ces cascades dont les conséquences, si elles sont erronées (ou même si elle ne le sont pas), sont de distordre les choix individuels et de mettre à mal la démocratie politique contemporaine.
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John Maynard Keynes dans Essais de Persuasion, 1933 Librairie Gallimard







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