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Bienvenue sur le site de Bertrand Lemennicier  Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme, ces droits sont : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression (Article 2 de la déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen du 26 août 1789)  "Quand même tu aurais à vivre trois mille ans, et trois fois dix mille ans, dis-toi bien que l'on ne peut jamais perdre une autre existence que celle qu'on vit ici-bas, et qu'on ne peut pas davantage en vivre une autre que celle qu'on perd". Marce Aurèle, Pensées, Livre II, maxime 14  "La vertu de la rationalité signifie la reconnaissance et l'acceptation de la raison comme notre seule source de connaissance, notre seul juge des valeurs et notre seul guide d'action" Ayn Rand , La vertu d'égoisme,  J'ai le pouvoir d'exister sans destin, Entre givre et rosée, entre oubli et présence. Médieuse de Paul Eluard 1939 
 

 [1]. Faut-il interdire les bonus, parachutes dorés et stock-options et taxer lourdement la rémunération élevée des PDG des grandes entreprises?


Par Bertrand Lemennicier (10 octobre 2008/ actualisé en août 2013)


La presse française s’est scandalisée de la rémunération de J.M.Messier (J2M), ex-PDG de Vivendi Universal, qui gagnait des sommes hors du commun au moment même où l’entreprise voyait les cours de ses actions baisser de moitié. Cette rémunération semble alors totalement déconnectée des performances de l’entreprise. Avec la crise du système bancaire (2007-2008-2009) une paranoïa se répand dans les médias et chez les hommes politiques pour condamner ces rémunérations et plus particulièrement les indemnités de départ de ces grands dirigeants connues sous le nom de parachutes dorés, même lorsque l’entreprise est sur le point de faire faillite. Cette incompréhension de la rémunération des grands chefs d’entreprises illustre une fois de plus l’inculture économique générale du grand public et de nos élites quant aux phénomènes économiques. Il n’est donc pas inutile de rappeler au lecteur les raisons fondamentales de ces parachutes dorés, bonus et  "stock options" qui font la une des journaux télévisés.

Dans le journal « Le Monde » du samedi 13 juillet 2002, une enquête révélait que la valeur des Stock-options de J2M équivalait à 13 415 747 euros, son salaire (qui comprend la rémunération fixe plus la rémunération variable et les jetons de présence) était de 5 123 611 euros, enfin les plus values réalisées sur ses stock-options en 2001 étaient de 12 951 149 euros ! Il n’est pas le seul dans un tel cas. Le PDG de l’Oréal : Lindsay Owen Jones disposait de stock-options d’une valeur de 39 200 000 euros et d’un salaire 5 552 315 euros l’an. La seule différence avec J2M est que les plus values sur ses stock-options ont été proches de zéro. 

En 2007, Jean-Philippe Thierry a été le patron le mieux payé de France nous dit le palmarès du magazine « Capital ». A la tête d'AGF Allianz, il a empoché 23.2 millions d'euros en 2007 [la rémunération comprend le salaire, les bonus, les jetons de présence, les avantages en nature, les indemnités, les retraites et les stocks options], soit 1.9 million par mois. Deuxième du classement Pierre Verluca, le patron de Vallourec. Avec une rémunération en hausse de 32%, il a gagné 12.4 millions l'an dernier, quand le «profit de sa société augmentait d'à peine 8%», selon le mensuel économique. Gérard Mestrallet, le Pdg de Suez est sur la troisième marche avec un revenu annuel de 12.2 millions d'euros. Suivent Jean-Louis Beffa, le Pdg de Saint-Gobain (10.2 millions d'euros) et Xavier Huillard (10 millions d'euros), le patron de Vinci. En 2011 le record est détenu par M. Rollier gérant de Michelin avec une rémunération variable de 4 500 000 euros et 0 euro de salaire, suivi par Levy Pdg de Publicis et Viehbacher Pdg de Sanofi avec 3600 000 euros dont 900 000 euros de salaire fixe pour le premier et 1 200 000 pour le second!


Tableau 1 Revenus en millions d'euros des PDG en 2007 

source : Capital n°206,  novembre 2008

2007 Rang

Nom

1

TOTAL 2007

2

salaire fixe

3

salaire variable: bonus

4

plus values sur stocks options

5

Part fixe sur total des salaires

 6

Plus values sur stocks options sur total de la rémunération

1

Jean Philippe Thierry

23,2

0,8

1,6

20,8

0,33

0,90

AGF Allianz

2

pierre Vercula

12,4

0,5

0,4

11,5

0,56

0,93

Vallourec

3

Gérard Mestralet

12,2

1,3

1,4

9,5

0,48

0,78

Suez

4

Jean louis Beffa

10,2

0,8

0,5

8,9

0,62

0,87

Saint Gobain

5

Xavier Huillard

10

0,8

0,8

8,4

0,50

0,84

Vinci

6

Alain Dupont

7

1

1,5

4,5

0,40

0,64

Colas

7

Philippe Montagner

6

-

-

6

 

1,00

Bouygues Telecom

8

Henri Proglio

5,8

1,1

1,4

3,3

0,44

0,57

Veolia environnemet

9

Louis Schweitzer

5,3

0,3

0

5

1,00

0,94

Renault

10

Gérard Hauser

5,2

0,8

1,4

3

0,36

0,58

Nexans

 Qu'en est- il en 2013?


Tableau 2 Revenus en millions d'euros des PDG en 2013 

Source : Journal du Net, 25 juin 2013 

 

rang 2013

Nom et societé

rémunération totale en million d'euros

salaire fixe

salaire variable

% du salaire fixe sur total de la rémunération

1

Maurice Levy

4,8

0

4,8

0,00


Publicis





2

Jean Paul Agon

3,97

2,1

1,785

0,53


L'Oréal





3

Bernard Arnault

3,908

1,59

2,2

0,41


LVMH





4

Daniel Julien

3,9

2,7

1,116

0,69


téléperformance





5

Christopher Viehbacher

3,522

1,25

2,26

0,35


Sanofi





6

 Henri de Castries

3,3

0,95

2,27

0,29


Axa





7

Christophe de Margerie

3,218

1,5

1,74

0,47


Total





8

Laurent Burelle

3,2

0,084

3,024

0,03


Plastic Omnium





9

David Jones

3,122

0,91

2,118

0,29


Havas





10

Gérard Mestrallet

3

1,4

1,6

0,47

 

GDF-Suez

 

 

 

 

 

 

 En 2013 la liste des dix premiers se modifie à une exception près: celle de Gérard Mestrallet. Il voit cependant son revenu total diminuer considérablement en 6 ans puisqu’il passe de 12,2 Millions d’euros à 3 millions d’euros. En revanche, la proportion entre salaire fixe et rémunération totale reste à peu près identique. La comparaison démontre deux choses : la baisse sensible des rémunérations en 6 ans des PDG des grands groupes du CAC 40 et leur mobilité dans le palmarès des dix premières rémunérations de leur PDG puisque l’on retrouve que GDF-Suez dans ce top niveau. Même à 3 Millions, d’euros par an la somme apparaît fabuleuse comparée au revenu moyen d’un cadre estimées par l’INSEE en 2010 aux alentours de 64000 euros soit 2% de la rémunération du PDG !

Par contraste, les dix meilleurs joueurs de Football en 2013 perçoivent une rémunération annuelle supérieure à nos fameux PDG.

Tableau 3  Revenus en millions d'euros des des dix meilleurs rémunérations de joueurs de Football en 2013

Source : Journal du Net, 25 juin 2013

 

rang 2013

nom

rémunération en millions d'euros

1

Samuel Eto'o 

20


Anji Makhatchkala


2

Zlatan Ibrahimovic

14


Paris St Germain


3

Wayne Rooney 

13,8


Manchester United 


4

Yaya Touré

13,8


Manchester City


5

Cristiano Ronaldo

13


Real Madrid


6

Sergio Agüero

12,5


Manchester City


7

Nicolas Anelka

12


Shanghai Shenhua


8

Seydou Keita

12


Dalian Aerbin


9

Didier Drogba

11,5


Shanghai Shenshua


10

 Lionel Messi

11


 FC Barcelone


 

 La réticence des français aux rémunérations élevées des PDG des grandes entreprises n’a d’égale que leur fascination pour celle des joueurs de football ou des vedettes de cinéma ou bien du Loto qui leur promet la richesse sans effort en contrepartie de l’achat d’un billet d’une valeur maximale de 20 euros pour jouer la grille complète[1]. Cela illustre une fois de plus que l’opinion publique semble définitivement sous l’empire des émotions et dans l’incapacité d’avoir une réflexion sérieuse en matière d’économie.  



 [1] Jouer au loto chaque semaine entraîne une dépense annuelle de 1040 euros. La probabilité de gagner au loto est estimée à une chance sur 13 Millions. Pour un gain de 15 millions, promis par le Loto, le gain attendu est de 1 euros 15 cents. 15*(1/13). A chaque fois qu’un joueur achète un billet de 20 euros il perd en moyenne 18,85 euros ou 980 euros dans l’année. Cela signifie que les joueurs paient 980 euros chaque année pour avoir l'espoir d'être riche. Avec 21 millions de joueurs, nous avons une estimation simple et chiffrée de cet espoir qui excède 20 milliards d'euros! En même temps nous avons une idée du cynisme des hommes politiques ou de leur perversité en matière de taxation puisque non seulement ils taxent les riches (avec la velléité de les taxer à 75%) mais aussi l'espoir d'être riche car une fraction importante des revenus du Loto vont dans la poche de l'Etat!

Un peu de théorie économique


Par définition même de la délégation d’autorité, le service rendu par le PDG, qui est un simple gérant, est la prise de décision qui va améliorer la valeur boursière de l’entreprise. Mais comment dissocier dans les performances boursières ce qui est du à une bonne décision du PDG et ce qui est du à des évènements hors du contrôle de l’équipe de direction ? C'est cette impossibilité de séparer dans la prise de décision du PDG ce qui est du à sa propre performance et ce qui est du aux aléas du marché hors de son contrôle qui fait naître un contrat salarial, très classique au demeurant si l'on pense au métayage, où actionnaires et gérants  (PDG) partagent en deux les risques des fluctuations de  la production.


En effet, pourquoi les actionnaires devraient-ils accepter d’accorder un fort pourcentage de rémunération au gérant de cette entreprise (le PDG), via des « options d’achat d’actions», en fonction d’une augmentation de la valeur des actions due à des évènements qui ne peuvent être attribués à des décisions qu’il aurait prises ?  Par ailleurs, pourquoi devraient-ils accepter de payer une forte indemnité de licenciement ou de départ connue sous le nom de "parachute doré" à un PDG au moment même où les performances de l'entreprise sont les plus mauvaises?


C'est un problème général de  rémunération de l’agent (le PDG) par le «  principal » ici les propriétaires de la firme, c’est-à-dire les actionnaires eux-mêmes.  Dans un contexte où les propriétaires de l'entreprise (les actionnaires) exercent un réel contrôle sur les PDG, la théorie économique donne une réponse simple : la rémunération sera composée de deux parties : une part fixe et une part variable. Dans la part fixe se trouve un salaire annuel correspondant aux heures de travail fournies comme pour n‘importe quel salarié hautement qualifié et une indemnité de départ appelée « golden parachute » qui prend la forme d’indemnités de licenciement, de retraite chapeau, parfois d’une compensation pour clause de non concurrence (qui est une réglementation étatique) reflétant les pertes anticipées en cas de licenciement due à des fusions ou à une restructuration de l’entreprise en faillite. Cette rémunération ne diffère pas fondamentalement de celle des autres salariés aux salaires beaucoup plus modeste. Sous cet angle des Pdg ont des contrats tout à fait légaux et peu différent de leurs propres salariés.


En revanche, la part variable via les « stoks options » ou les bonus constitue une rémunération reliée aux variations des cours des titres de la société ou pour les bonus aux profits réalisés par la firme dont l’objet est d’inciter les PDG à prendre les décisions qui amélioreront les revenus des actionnaires qui sont les vrais patrons de l’entreprise et non les revenus ou le pouvoir des PDG eux-mêmes.


La proportion entre les deux modes de rémunération est dépendante de l’origine des variations des cours boursiers. Du point de vue des actionnaires, une rémunération à 100%  du PDG sous forme de salaire (exemple Louis Schweitzer PDG de Renault) évite l’erreur d’attribuer une part des profits qui n’est pas la conséquence de ses décisions, en revanche, elle commet l’erreur de ne pas lui attribuer une part des bénéfices que ses décisions ont permis à la société d’obtenir et donc aux actionnaires de s’enrichir. Une rémunération à 100% variable (exemple de Michel Rollier, DG de Michelin) a le défaut de récompenser le DG pour des évolutions des performances de la firme qui ne résultent pas de ses propres décisions.  La formule devra donc équilibrer ces deux parties de la rémunération en fonction de la nature des fluctuations boursières et ou de la production. Cependant, quelle que soit la formule, elle est censée refléter la valeur de la productivité marginale des décisions du PDG. En général, la part fixe et la part variable sont plus ou moins d'égale importance ce qui, comme pour le métayage, est conforme à un partage optimal des risques, bien illustré ici par la colonne 5.


La détermination de la rémunération du gérant d’une entreprise résulte logiquement d’une confrontation entre une offre et une demande. Les performances passées du candidat à la fonction de PDG sont examinées avant l’embauche. Le poste offert joue aussi un rôle non négligeable, en particulier, l’importance ou la taille de la firme indique la difficulté des tâches et le niveau de responsabilité associé à la prise de décision. Les firmes les plus grandes paient des niveaux de salaire très élevés. Plus la firme est grande, plus la responsabilité du PDG est grande et plus il est probable que les aptitudes requises sont importantes et qu’en moyenne, la personne choisie les possède.  Plus la réputation, la carrière et le revenu du PDG sont mis dans une position risquée plus la rémunération demandée (fixe et variable) sera élevée pour compenser le risque encouru. Par définition du partage des risques entre gérants (PDG) et patrons (actionnaires), le « parachute doré » correspond à la part du risque pris en charge par les actionnaires, tandis que les « stock options » ou les bonus correspondent à celle prise en charge par les PDG.


Les sommes négociées apparaissent fabuleuses parce qu’elles correspondent à la réalisation de l’événement pour lequel le contrat a été conclu. Mais elles sont vite ramenées à une dimension normale si on en discute en termes d’espérance de revenu, c’est-à-dire si on la pondère par la probabilité d’apparition de l’événement lui même. Si l’entreprise a une chance sur 10 000 de faire faillite, le parachute doré du PDG peut atteindre 1000 000 000 de dollars, l’indemnité attendue n’est que de 100 000 dollars ce qui est le prix d’une voiture de luxe. Prenons les bonus. Les actionnaires détiennent 3 millions d’actions et chaque action vaut 100 euros en moyenne. La valeur de l’entreprise en bourse vaut 300 millions d’euros. Maintenant le PDG prend une décision d’investissement ou de fusion qui augmente la valeur de l’action de 100 à 110. La valeur de l’entreprise monte à 330 millions d’euros. Le comité de rémunération des actionnaires accordent alors un bonus de 5% sur la plus-value que sa décision à rapporter aux actionnaires. 5% de 30 millions fait 1,5 millions d’euros qui est la moyenne du salaire variable perçu par les 10 premiers PDG du CAC 40 en 2007. Or 5% de commission sur la valeur supplémentaire que l’on apporte à l’entreprise est un chiffre modeste. Le PDG aurait pu négocier 10%.



Il en va de même avec les stocks options, que vous soyez PDG ou non, ce sont ceux qui échangent les actions sur un marché boursier qui décident de la valeur réelle anticipée de l'entreprise. Si ces "traders" estiment que l'entreprise est mal gérée, ils vendent les actions de cette entreprise et le portefeuille en actions du PDG et de toutes les personnes qui détiennent des actions de cette entreprise voient leur richesse "potentielle" diminuée tant qu'ils ne vendent pas leurs titres. Si cette année vous faites une plus-value potentielle de 20 millions d'euros, l'année suivante vous pouvez faire une moins-value potentielle de 20 millions d'euros de telle sorte que sur deux ans vous ne vous êtes pas enrichi. Nos élites révèlent non seulement leur inculture économique mais aussi leur méconnaissance profonde de ce qu’est une espérance de gain ou de perte.


La rémunération sous forme d’une combinaison de salaire très élevé, d’indemnités de départ et  d’options d’achat d’actions n’est donc pas anormale. Elle reflète l’état du marché des dirigeants où les actionnaires de diverses entreprises sont en compétition entre eux pour attirer les meilleurs dirigeants dont l’offre sur le marché est rare. Ce n’est donc pas en interdisant les parachutes dorés, les bonus, les stocks options ou en taxant ces sources de revenus à 75% que l’on changera la rareté relative des PDG face à la demande de PDG de grande valeur de la part des actionnaires. Les actionnaires trouveront un autre moyen pour les attirer.


Quels services demandent les actionnaires quand ils embauchent  un PDG ?


 La réponse tautologique consisterait à dire qu’ils maximisent les revenus des actionnaires. Mais cette réponse est abstraite et trop générale. Ce sont les décisions d’investissements que le PDG va prendre qui vont maximiser ou non leurs revenus. Veulent-ils un gérant qui apporte des capitaux, organise la production, prend des risques non assurables, arrange les contrats, spécule entre un prix de vente du produit fini et le prix d’achat des facteurs de production, soit alerte aux opportunités de profit ? Veulent-ils vraiment un entrepreneur  ou un simple manager ? Si oui, la rémunération élevée signale ou révèle ex ante la demande sous jacente des talents demandés par les propriétaires de la firme à celui qu’ils embauchent pour exercer leur autorité à leur place : sa capacité à saisir des profits purs. Cette capacité a un prix très élevé sur le marché des gérants ou des PDG. Ce prix ne récompense pas la productivité marginale en soi du PDG mais a pour fonction, comme pour n’importe quel prix, de signaler là où chaque PDG ou gérant doit diriger ses efforts et son talent.


Cette caractéristique du marché est celle qui est la plus mal vécue par les individus. Un sentiment d’injustice est souvent éprouvé par beaucoup de gens, lorsque le revenu auquel ils sont habitués diminue ou disparaît parce que les services offerts ne sont plus demandés. Ce sentiment résulte largement de l’idée qu’ils ont moralement mérité ce revenu dès lors qu’ils travaillent sérieusement et honnêtement. Mais hypocritement, ils ne se plaignent pas lorsque le marché leurs fait bénéficier d’avantages qu’ils n’ont en aucun cas mérité.


On peut rappeler une leçon élémentaire en économie : le marché ne récompense ni le mérite, ni l’effort, ni la productivité marginale mais la valeur de la productivité marginale. Comme le soutient le Prix Nobel F.Hayek (1976)[1], le système de prix récompense les actions que les individus entreprennent pour offrir à leurs concitoyens ce qui leur manque et non ce qu’ils ont déjà en abondance! La rémunération qu’impose le système de prix va dans le sens de sa fonction de communication et de coordination. Il signale la direction dans laquelle les gens doivent investir leurs efforts, talents et ressources. Comparez deux chanteurs de Rock, l’un Johnny Halliday, l’autre Jessie Caron. Le premier était sans talent (encore qu’avec l’âge et l’expérience il s’est amélioré). Le second au contraire est très doué. Le système de prix a récompensé Johnny Halliday parce qu’il a offert à un moment donné, dans les années 60, à sa génération, ce qui lui manquait- des chansons de Rock en langue française- Jessie Caron offre le même produit à une génération qui a été abondamment abreuvée de chansons de Rock. Il ne fera pas et n' pas fait la fortune de Johnny Halliday. C’est une chose que même des esprits éminents ont du mal à comprendre. La rémunération offerte par le marché pour inciter et motiver les gens à agir est fondée sur la valeur attachée au service rendu par celui qui le demande et non sur le mérite ou les coûts supportés par celui qui le fournit.


Un Golden Boy aujourd’hui gagne beaucoup d’argent et facilement, parce que ce service est très demandé. En revanche, un mineur du Nord et  un enseignant  qui endurent beaucoup de peine et d’effort  pour gagner trois fois rien n’ont pas encore compris que la valeur que les autres attachent à leurs services est justement trois fois rien. Le marché leur signale qu’ils feraient mieux tous deux de faire autre chose. On doit cette  idée, que le marché ne récompense pas le talent de celui qui offre mais le service qu’il rend à autrui, à l’économiste C. Menger et à ses disciples qui ont fondé ce que l’on appelle aujourd’hui le courant de pensée autrichien. Paradoxalement, le système de prix comme guide des actions humaines est hautement altruiste puisqu'il dirige les efforts de chacun dans le but de rendre services aux autres.

 

Il est tout à fait étonnant de voir les hommes politiques vouloir légiférer sur ce type de contrat au nom de la morale. S'ils considèrent que donner des subventions à une entreprise pour la sauver de la faillite est incompatible avec le respect des contrats passés prévoyant l'exercice de stocks options ou des bonus à ses dirigeants,  ils peuvent en demander le remboursement ou cesser de les subventionner et l'entreprise fera faillite. Mais ce n'est pas ce qu'ils ont en tête manifestement, ils veulent prohiber par la législation ces bonus ou stock options, donc supprimer la part variable de la rémunération des PDG. Le législateur détruit les gains à l'échange entre actionnaires et PDG qu'offrait ce partage des risques. Si le PDG devient un salarié, même extrêmement bien payé, les risques de fluctuations de la production et de la valeur boursière de l'entreprise seront supportés entièrement par les actionnaires, les plus averses au risque vendront leur part de propriété et la valeur boursière de l'entreprise diminuera. Les investissements risqués rapportant de hauts profits ne seront pas financés et la collectivité sera privée des rendements et de l'utilité qu'ils auraient pu rapporter.


En fait ce qui est considéré comme une anomalie par les économistes ce n’est pas la composition de la rémunération mais c’est que cette rémunération des PDG ne semble pas être corrélée avec les performances de l'entreprise. Cependant, après réflexion, cette anomalie n'en est pas une, car c'est exactement ce que prédit la théorie économique.

Séparation entre mode de rémunération et performances économiques.

Le propre d'un contrat salarial avec pour moitié une part fixe et une autre moitié une part variable consiste justement à se déconnecter des fluctuations de la production contrairement à un contrat où les PDG supporteraient tous les risques de la production avec une rémunération à 100% sous forme de stocks options et/ou de bonus.  Maintenant si l'on cherche à mesurer une relation entre les performances des entreprises et la rémunération des PDG en prenant comme indicateur de performance  la valeur boursière, on aura, dans l'échantillon, des firmes dont la valeur boursière est faible et d'autres élevées. Si les PDG étaient rémunérés à 100% sur la valeur boursière de l'entreprise, la corrélation serait étroite entre la rémunération et la  valeur boursière. Mais si 50% de la rémunération des PDG est déconnectée de cet indicateur de performances, la relation est nécessairement atténuée car pour les firmes, à valeur boursière faible, la part fixe de la rémunération excède la part variable et donc la performance. Par définition, si la valeur boursière est élevée, la part variable ne prend que 50% de cette valeur. Si, par ailleurs, une fraction de la valeur boursière n'est pas due aux décisions du PDG et entre dans un aléa, la relation disparaît. Elle disparaît au niveau agrégé, mais elle demeure naturellement au niveau individuel. C'est donc une absurdité que de vouloir trouver une relation entre les performances des entreprises et la rémunération des PDG puisque justement le contrat est conçu pour partager les risques et éviter cette corrélation!

On peut aller plus loin dans la critique. La séparation entre la propriété et la gérance crée un problème de contrôle qui n’existe pas dans une firme familiale comme Mithal ou Michelin mais qui existe dans les firmes non familiales ou la propriété est dispersée sur un grand nombre de gens. Or ce pouvoir de contrôle constitue un enjeu en soi entre actionnaires et gérants. La lutte pour ce pouvoir peut affecter les performances de la firme. Il faut donc un arrangement contractuel qui limite l’impact de cette lutte sur les décisions d’investissements.

Pour reprendre l’analogie proposée par Gompers P. IshiiI et Metrick A. (2003)[2] à un extrême, comme pour une démocratie, le pouvoir de contrôle est tel que l’équipe dirigeante dispose de peu de pouvoir et peut être aisément remplacée par une autre, à l’autre extrême, comme pour une dictature, l’équipe dirigeante a le pouvoir de contrôler les actionnaires en dispersant cette propriété sur un grand nombre de petits actionnaires, en restreignant leurs droits de vote et en mettant des barrières naturelles ou légales à la possibilité pour des équipes dirigeantes rivales de faire des OPA. C’est la fameuse thèse de Berle et Means (1932)[3] des années 1930 sur le pouvoir des dirigeants dans les grandes entreprises modernes. L'idée que les PDG ont une grande latitude pour poursuivre leurs intérêts personnels au détriment des propriétaires est souvent confirmées par leur comportement.

Par exemple, la rémunération sous forme de stock-options peut être manipulée par les dirigeants eux-mêmes s’ils peuvent vendre quand ils le désirent leurs actions pour réaliser des plus-values. En effet, ils connaissent mieux que quiconque l’état comptable de la firme. Si celle-ci est en difficulté, ils sont les premiers à le savoir avant les actionnaires et administrateurs. Auquel cas les actionnaires ne contrôlent pas suffisamment contractuellement par des restrictions sur la vente, l’usage fait de ces stock-options par les PDG. En conséquence, la rémunération ne reflète pas la productivité des décisions des gérants mais une meilleure information ou des informations privilégiées qui sont exploitées au détriment des actionnaires (délit d’initiés ou diffusion d’informations erronées).  

Les propriétaires de la firme affrontent donc un problème classique de contrôle des décisions prises par les dirigeants. Mais ce contrôle a un coût d’opportunité. Le temps ou l’argent dépensé pour surveiller et contrôler les dirigeants d’entreprises sont des revenus en moins pour les propriétaires. Ces derniers vont arbitrer entre le coût d’opportunité d’un supplément de contrôle sur les décisions des dirigeants avec la perte de profit attendue s’ils ne le font pas. Tout l’art de la gouvernance d’entreprise consiste alors à trouver un arrangement contractuel, entre actionnaires et dirigeants, assurant un contrôle sur les décisions prises par les dirigeants   de telle sorte que ces derniers maximisent les profits de la firme et non leurs intérêts personnels.

Comment les propriétaires peuvent-ils alors inciter les dirigeants qu’ils vont recruter à maximiser la valeur actualisée des profits de la firme et non leur intérêt personnel ? Ils disposent, en fait, de quatre modalités principales de répartition du pouvoir de contrôle qu’ils peuvent utiliser de manière combinées ou séparées.

  1. La première consiste à sélectionner les candidats à ce poste de dirigeants sur la base de caractéristiques particulières telles que 'intelligence,  la loyauté et une forte préférence pour le travail ( ce que signalent le diplôme des polytechniciens) puis ensuite leur faire confiance dans la direction de l’entreprise. Ces individus sont rares sur le marché, ils valent donc plus chers à l’embauche. La relation contractuelle qui va les lier aux actionnaires reflétera cette rareté et donc ce coût supplémentaire.  Les actionnaires peuvent inciter les dirigeants à prendre soin de leurs intérêts en leur proposant un mode et un niveau de rémunération qui les incite à le faire. On leur offre une rémunération en deux parties l’une fixe rémunérant l’effort du dirigeant comme pour n’importe quel salarié et l’autre variable liant son revenu à la valeur boursière de la firme et donc au revenu de l’actionnaire. Plus la part variable domine la part fixe, plus le dirigeant est sensible aux intérêts de l’actionnaire. On explique ainsi la distribution gratuite d’actions ou de stock options aux cadres et dirigeants d’entreprises. Le niveau élevé des rémunérations des dirigeants d’entreprises est aussi le prix à payer pour s’assurer de leur loyauté à l’égard des actionnaires.
  2. La seconde consiste en un arrangement contractuel où, à des périodes fixées à l’avance, les décisions prises par les dirigeants sont contrôlées par les propriétaires afin de vérifier que celles–ci maximisent bien les profits de la firme. Cette activité de contrôle, qui peut-être, elle-même, déléguée à d’autres personnes, n’est pas sans coût d’opportunité. Les propriétaires devront payer de leur temps ou du temps de quelqu’un d’autre pour ce contrôle. Ainsi les actionnaires délèguent leur pouvoir de contrôler les dirigeants à un petit groupe d’individus - les membres d’un conseil d’administration et ou du conseil de surveillance - qui suivent régulièrement la gestion de l’entreprise et dont le rôle est de préserver l’intérêt des actionnaires. Ils sont rémunérés pour accomplir cette tâche[4].
  3. La troisième consiste à concentrer le pouvoir de décision dans les mains de quelques actionnaires pour éliminer le problème d’agence soulevé par la séparation entre propriété et gérance de la firme. Pour aligner les intérêts des actionnaires et des dirigeants, Demsetz (1988)[5] avance l’idée qu’il suffit de quelques gros actionnaires qui détiennent une part significative des actions. Ils sont incités à la maximisation du profit et ont le pouvoir de mettre en œuvre cette stratégie. La contrepartie est qu’ils supportent un risque plus élevé lié à la spécificité du marché où évolue la firme comme le souligne Demsetz et Lehn (1985)[6]. En revanche, ils peuvent poursuivre les investissements qui les avantagent au détriment des actionnaires minoritaires (shareholders), des employés, des clients ou des tiers (stakeholders). Si l’on suit Demsetz (1988 op.cit), la structure actionnariale qui maximise l’utilité des actionnaires devrait être composée  « d’un petit nombre d’actionnaires ayant la capacité d’exercer un contrôle minimum sur les dirigeants salariés ». On expliquerait ainsi qu’il suffit à un gros actionnaire de détenir 20 à 25 % des actions pour contrôler la firme.
  4. La quatrième modalité consiste à externaliser ce contrôle de manière indirecte à des tiers à l’entreprise : banques, marché boursier ou fonds institutionnels. Si la valeur d’une entreprise sur le marché boursier baisse, et que cette baisse vient de décisions erronées d’investissements ou du laxisme des dirigeants qui négligent les intérêts des actionnaires, cela offre une opportunité de profit à d’autres équipes dirigeantes de racheter une part des titres de propriété pour prendre le pouvoir, évincer l’équipe dirigeante actuelle, la remplacer par une autre, réorienter la stratégie d’investissements, redresser l’entreprise et maximiser les profits. Une fois que la valeur boursière excède celle du prix d’achat auquel on ajoute les coûts engendrés par le redressement, l’équipe dirigeante revend l’entreprise au plus offrant. Cette opération d’arbitrage décrite par Manne (1965)[7] est une façon de discipliner de manière anonyme les dirigeants en place et laisse peu de latitude à ces derniers pour poursuivre leurs propres intérêts. En un mot, la compétition entre équipes dirigeantes, fût-elle potentielle, jouerait un rôle fondamental pour inciter les dirigeants à satisfaire les intérêts des actionnaires. Cet argument fait référence à un marché des équipes dirigeantes où les actionnaires peuvent mettre potentiellement en compétition des équipes dirigeantes en rivalité entre elles pour contracter avec eux et gérer leurs entreprises. Mais là encore changer d’équipe dirigeante a toujours un coût d’opportunité. Par exemple, la résistance des équipes dirigeantes aux OPA pour protéger leurs intérêts personnels et freiner la rivalité entre équipes dirigeantes est connue du grand public par l’intermédiaire des pressions exercées par ces dirigeants auprès de l’homme politique pour réglementer ces opérations et les protéger de la compétition. Il existe une variété de moyens pour rendre coûteux une prise de contrôle par des rivaux comme les pilules empoisonnées « poison pill », les super majorités ou les augmentations de capital pour décourager les OPA.
  5. Une autre façon externe de discipliner les dirigeants consiste à endetter la firme auprès des banques. Celles-ci, attentives à la rentabilité de leurs prêts, vont surveiller plus étroitement les dirigeants de l’entreprise et par ce contrôle vont augmenter la valeur boursière de l’entreprise comme le suggère Hart (1995)[8]. De manière identique, les actionnaires peuvent déléguer la gestion de leurs titres de propriété (leurs actions) auprès d’institutionnels qui gèrent les actifs des particuliers (actionnaires) et des firmes comme les fonds d’investissements ou des fonds de pensions. Ces derniers assurent grâce à des instruments financiers une rentabilité minimale à la valeur des titres de propriété de leurs clients.

 

Toutes ces modalités ont un coût d’opportunité. Ce coût d’opportunité dépend de la nature de la firme, du marché sur lequel elle opère et du cadre institutionnel et juridique dans lequel elle évolue. Celle qui sera choisie (ou une combinaison quelconque de ces modalités) est celle qui minimisera ce coût de contrôle[9] à profit donné ou bien, d’une manière duale, maximisera les profits de la firme net des coûts d’opportunité liés aux modalités de gouvernance qui alignent les intérêts des propriétaires et ceux des dirigeants de la firme. On a ainsi pris l’habitude, dans la littérature traitant de ce sujet, d’opposer deux grands types de modalités : le « outsider/market based » qui définit le modèle anglo-saxon et qui combine la deuxième et quatrième modalité et le « insider/blockholder »[10] ou modèle continental qui combine la première et troisième modalité. 

La question de fond que l’on se pose est alors la suivante : est-ce que l’une de ces modalités (ou combinaison de modalités) a plus d’impact sur la maximisation du profit que d’autres ? A-t-elle plus d’impact sur les performances de la firme mesurées par la valeur boursière des entreprises et/ou sur leurs rendements financiers supposés nous renseigner sur les fondamentaux[11] de l’entreprise ? Si la réponse est positive, celle-ci, sous la pression de la compétition, devrait se généraliser à l’ensemble des entreprises quel que soit le type de marché et quel que soit leur environnement institutionnel. Si la réponse est négative, c’est-à-dire si les modalités de la gouvernance sont sans effet sur les performances de la firme, il y a là un paradoxe apparent qu’il faut comprendre. Pourquoi consacrer autant d’efforts pour assurer le contrôle des dirigeants si les diverses modalités de gouvernance sont sans impact sur la valeur boursière des firmes ? Un raisonnement simple peut nous faire comprendre pourquoi il en est ainsi.

Le premier point consiste à rappeler ce que nous avons précisé plus haut. Toutes ces modalités de la gouvernance ont un coût d’opportunité qui a la particularité d’être un coût fixe de transaction indépendant des décisions de production. Ces modalités affectent donc la répartition du profit entre les actionnaires et les dirigeants des entreprises mais pas le niveau optimal de production obtenu en suivant la règle de l’égalité entre la recette tirée d’une production supplémentaire à son coût. Ce rappel nous renvoit aussi à deux autres arguments qui ont pris le nom de théorèmes que l’on enseigne dans les cursus universitaires.

1) le théorème de Fisher (1930)[12] de séparation entre les décisions d’investissement et celles d’épargne et de consommation des propriétaires d’une firme. Lorsque les taux d’intérêt prêteurs et emprunteurs ne divergent pas, les décisions de consommations ou d’épargne des propriétaires de la firme n’affectent pas les décisions d’investissement.

2) Le théorème de Modigliani-Miller (1958)[13] qui énonce qu’en absence d’impôt et de coûts de transaction, le mode de financement des investissements, endettement ou émission d’actions, est sans effet sur la valeur boursière de la firme.

On peut en ajouter un troisième. Il consiste à rappeler que ces modalités sont des arrangements contractuels qui impliquent nécessairement un consentement entre les parties prenantes. C’est un argument à la Demsetz (1983)[14]. Ce dernier signale, à propos de l’appropriation de certaines dépenses de la firme par les dirigeants, que les actionnaires (respectivement les dirigeants d’entreprises) connaissent les conséquences de leurs actes et qu’ils acceptent donc de perdre leur pouvoir de contrôle si cet arrangement se fait en leur faveur, c’est-à-dire s’ils sont compensés pour les pertes attendues. Si cette perte de contrôle ne se fait pas en leur faveur, ils peuvent toujours vendre leurs titres de propriété et acheter ceux d’une firme où le pouvoir de contrôle est dans les mains des actionnaires et non de ceux de leurs dirigeants[15]. Cette opération d’arbitrage augmenterait le prix des actions des firmes où le contrôle est dans les mains des actionnaires et baisserait le prix des actions des firmes où le pouvoir est dans les mains des dirigeants. A terme, l’arrangement contractuel qui s’imposerait serait celui où le pouvoir est dans les mains des actionnaires et non dans celui des dirigeants puisque les investisseurs se porteraient acquéreurs de firmes dont le contrôle est dans les mains des actionnaires. Réciproquement, si les dirigeants ne désirent pas être les salariés d’une entreprise dans laquelle les actionnaires ont le pouvoir de décision, ils peuvent proposer leurs services à d’autres entreprises où les actionnaires sont moins exigeants sur le contrôle des dirigeants. Or, les faits stylisés ne suggèrent pas de telles opérations d’arbitrage. Si ce phénomène n’est pas observé c’est que les actionnaires (respectivement les dirigeants) lorsqu’ils perdent leurs pouvoirs de contrôle obtiennent un avantage en contrepartie qui annihile l’intérêt de faire cette opération. On ne devrait donc pas observer d’impact des modalités de la gouvernance sur les performances de l’entreprise mais, en revanche, on devrait observer une redistribution des rémunérations en contrepartie de la répartition du pouvoir de contrôle dans l’entreprise.

Un corollaire de cette analyse porte sur l’impact des modalités de la gouvernance sur la taille de l’entreprise et ses stratégies de fusions ou acquisitions voire de démantèlement de la firme elle-même. Les firmes externalisent ou internalisent certaines de leurs activités, se diversifient ou se recentrent, s’allient ou font des « joint-ventures », acquièrent de nouvelles firmes ou revendent des pans entiers de leur production de manière constante.

Ces mouvements ont intrigué les observateurs et les économistes ont cherché à comprendre ce qui pouvait déterminer ces transactions. Une première réponse a été donnée par R. Coase (1937)[16]. Créer une firme économise des coûts de transaction. Une activité ou un service produit au sein de la firme évite tous les coûts supportés pour obtenir le même service sur le marché. La frontière ou la taille de chaque firme sera déterminée par la comparaison entre le coût d’organiser une activité supplémentaire au sein de la firme et le coût de l’externaliser sur le marché. Lorsque deux firmes décident de s’intégrer en une seule firme, c’est que les propriétaires estiment que prises ensemble les deux firmes supporteront des coûts plus faibles pour un niveau donné de production que prises séparément. D’une manière duale, ils peuvent juger que pour des coûts donnés, la valeur boursière de la nouvelle firme vaudra plus que la somme des valeurs boursières des deux firmes prises séparément. Qu’est-ce qui peut expliquer un tel mystère ? Williamson (1971), et Klein, Crawford et Alchian (1978) ont proposé une explication simple. Certains investissements sont spécifiques à ce mariage et ont plus de valeur au sein de cette intégration qu’en dehors et offre donc une opportunité de profit qui ne pourrait être saisie autrement. Andrade, Mitchell et Stafford (2001)[17] rappellent que les fusions-acquisitions arrivent par vagues et forment des grappes par industrie. Les chocs sur les marchés concernés poussent chaque firme à se diversifier pour réduire les risques encourus par une chute permanente de la demande. A l’inverse lors d’une expansion permanente de l’industrie, les firmes se restructurent pour saisir des économies d’envergure. Ces chocs peuvent provenir d’une déréglementation (système bancaire et financier, télécommunications, transports aériens, etc.), d’une baisse de la demande (industrie de défense dans la décennie 1990) ou d’une innovation technologique (télécommunications). Maintenant, est-ce que la structure des droits de propriété et les modes de gouvernance déterminent les stratégies d’acquisitions ou de désinvestissements ? Comme il s’agit de stratégie d’investissements, le raisonnement précédent s’applique à l’identique à cette question. Pour les fusions on s’attendrait à un impact car celle-ci implique une modification de la structure des droits de propriété.

Nous pouvons expliquer cette absence d’impact des modalités de la gouvernance sur les performances de l’entreprise avec l’exemple suivant.

Supposons une firme avec 100 actionnaires et 1 dirigeant. La valeur des actions de cette société vaut 10 000 euros pièce. Le dirigeant fait face à deux projets d’investissement.

  1. Le projet 1 rapporte 200 000 euros au dirigeant sous forme de bénéfices non monétaires qu’il s’approprie et augmente la valeur de l’action de 20%, celle-ci passe à 12 000 euros et la valeur de l’entreprise à 1 200 000 euros.
  2. le projet 2 augmente la valeur de l’action de 50% et chaque action vaut 15 000 euros. La valeur de l’entreprise passe à 1 500 000 euros, en revanche le dirigeant ne saisit aucun profit personnel de cette opération.

 

Si le pouvoir de contrôle est dans les mains du dirigeant, il préférera le projet 1 qui lui rapporte 200 000 euros de bénéfices personnels associés à sa position au projet 2 qui maximise la valeur de l’entreprise. C’est le dommage qu’il fait supporter aux actionnaires en ne respectant pas son contrat à leur égard.

Si l’information est transparente, s’il est aisé de réunir les 100 actionnaires en assemblée générale, si les droits de vote leur permettent de changer le projet d’investissement et si la distribution des pouvoirs ne crée pas un effet de répartition de la richesse, ces derniers vont modifier la décision du dirigeant en lui proposant, par exemple, une rémunération de 210 000 sur le projet d’investissement 2 sous forme de « restricted stock awards ». Il s’agit ici d’actions qui ne peuvent être réalisées avant une certaine date et à un certain prix d’exercice. Dans notre exemple, la date correspondrait au moment où l’investissement 2 produit ses fruits et le prix d’exercice serait supérieur à 12 900 euros. La valeur de chaque action est ramenée à 12 900 qui est une valeur supérieure à 12 000 euros mais inférieure à 15 000 euros. La valeur de l’action n’augmente plus de 50% mais seulement de 29%. C’est le coût d’opportunité que supportent les actionnaires pour aligner leurs intérêts avec celui du dirigeant.

Maintenant imaginons le contraire. Le pouvoir de contrôle est dans les mains des actionnaires au sens où le dirigeant ne peut choisir un autre investissement que celui qui maximise les profits de la firme. Entre les deux investissements, les actionnaires préfèreront le projet 2.

Pour faire accepter le projet 1, les dirigeants devraient alors offrir une rémunération aux actionnaires sous une forme de dividendes accrus de telle sorte que la valeur des actions majorée des dividendes excède 15 000 euros. Comme le projet d’investissement 1 ne dégage que 12 000 euros de valeur boursière soit au maximum 200 euros de dividendes à redistribuer par actionnaire sur les 200 000 captés par les dirigeants, ils ne peuvent acheter le consentement des actionnaires et le projet 2 est adopté. Dans un cas comme dans l’autre, l’investissement choisi est le projet 2. C’est celui qui maximise les profits et donc la valeur boursière de la firme

Maintenant changeons les chiffres. Supposons que sur le projet 1 le dirigeant peut s’approprier une somme de 1 000 000 d’euros et que celui-ci augmente la valeur de l’action de 100% : de 10 000 euros celle-ci passe à 20 000 euros. La valeur de l’entreprise passe à 2 000 000 euros. Mais pour les actionnaires le projet d’investissement 1 ne vaut en fait que 1 000 000 euros ou 10 000 euros par action. Valeur inférieure au projet d’investissement 2 qui est de 1 500 000 euros ou 15 000 euros par action.

Si le pouvoir de contrôle est dans les mains des actionnaires, ces derniers choisissent le projet 2. Mais cette fois le dirigeant peut acheter le consentement des actionnaires en leur versant un montant de dividendes beaucoup plus élevé. Il verse à chacun 6 000 euros de dividendes en plus de telle sorte que le projet d’investissement 1 vaut pour eux 16 000 euros par action. Le dirigeant perd 600 000 euros pour acheter le consentement des actionnaires mais peut s’approprier 400 000 euros sur le projet 1.

Si le pouvoir est dans les mains du dirigeant, les actionnaires ne peuvent pas lui acheter son consentement pour choisir le projet 2, et donc l’investissement qui maximise les profits ou la valeur de l’entreprise, est finalement adopté.

La conclusion de l’argument est simple : la distribution du pouvoir de décision entre les actionnaires et les gérants est sans incidence sur l’efficience économique. Si l’on mesure cette efficience économique par la valeur de la firme sur le marché boursier, celle-ci sera toujours maximisée grâce à ces transferts monétaires entre actionnaires et dirigeants d’entreprises.

Cet argument ne vaut que par les hypothèses mentionnées. En fait, l’intérêt de cette argumentation réside dans le respect ou non de ces hypothèses.

D’une part, en l’absence de transparence des comptes et des décisions d’investissements ou de placements financiers, les dirigeants peuvent tromper les actionnaires comme avec l’affaire Wendel où les dirigeants ont été mis à l’amende pour abus de droit[18]. Cela peut être le cas lorsque les actionnaires sont très nombreux et passifs ou bien quand les conseils d’administration et/ou de surveillance sont nommés par l’équipe dirigeante et dépendent quant à leurs jetons de présence du bon vouloir de celle-ci. La France est l’exemple type de cette consanguinité entre les dirigeants d’entreprise[19].

D’autre part, si les actionnaires négocient une compensation à chaque fois que le gérant choisit un investissement dont il peut s’approprier les bénéfices non monétaires, cela peut l’inciter systématiquement à choisir ce type d’investissement. C’est l’argument de Shleifer et Vishny (1997).

On comprend mieux maintenant l’arrangement contractuel entre dirigeants et actionnaires et les principes d’une bonne gouvernance. La transparence des comptes avec les commissions d’audit et leur certification apporte, aux actionnaires et aux membres du conseil d’administration et de surveillance, l’information dont ils ont besoin pour juger de la marche de l’entreprise. La taille du Conseil d’Administration doit être suffisamment modeste pour réduire les coûts de négociation et être représentative des nombreux actionnaires. Sa composition doit permettre une indépendance des administrateurs à l’égard de l’équipe dirigeante. Le pouvoir de ce conseil doit permettre aux administrateurs de fixer la rémunération du DG, la durée du mandat, l’embauche et le licenciement.

Il est intéressant d’observer que la pratique actuelle de la gouvernance des entreprises, en élaborant une charte de l’entreprise, revient à simuler toutes les hypothèses implicites qui permettent aux parties concernées par les décisions d’investissements de négocier un système de rémunération[21] pour que tout transfert de pouvoir d’une partie à l’autre n’ait pas d’impact sur la valeur de l’entreprise et donc sur sa cotation en bourse.

Contrairement à la théorie habituelle qui évoque le partage des risques ou les incitations à maximiser le profit, nous insistons sur un autre aspect du système de rémunération : l’aspect compensation suite à une perte de pouvoir de contrôle. Ceci permet de déconnecter l’efficience économique des phénomènes de distribution du pouvoir entre dirigeants et actionnaires à un coût minimal : celui de l’achat du consentement de l’une ou l’autre partie.



[1] F.Hayek (1976), Law , Legislation and Liberty, The Mirage of Social Justice, Routledge and Kegan Paul, London

[2] Gompers P. IshiiI et Metrick A. (2003), « Corporate Governance and Equity Prices » The Quarterly Journal of Economics, (february)

[3] Berle A. et Means G. (1932), The Modern Corporation and Private Property, New York, Harcourt, Brace & World

[4] Le Président du Conseil de surveillance de BAE System perçoit une rémunération de 663 000 dollars US.

[5] Demsetz H. (1988), Ownership Control and the Firm, Basil Blackwell; Demsetz H. (1995), The Economics of the Business Firm, Cambridge University Press

[6] Demsetz H. et Lehn K. (1985) “ The Structure of Corporate Ownership: Causes and Consequences” The Journal of Political Economy, Vol. 93, No. 6 (Dec), pp. 1155-1177

[7] Manne H., 1965, Mergers and the market for corporate control, Journal of Political Economy 75, 110-126.

[8] Hart O.(1995), Firms Contracts and Financial Structure, Clarendon Press Oxford

[9] Tel qu’il est perçu subjectivement par les actionnaires

[10] Pour reprendre une distinction de Rubinstein M. (2002), « Le débat sur le gouvernement d’entreprise en France : un état des lieux », Revue d’Economie Industrielle, n°98

[11] Les rendements financiers sont les « return on equity » ROE, les « return on assets » ROA et le q de Tobin, un ratio qui mesure la valeur boursière de l’entreprise sur le total de ses actifs.

[12] Fisher I. (1930) , The Theory of Interest, New York, Macmillan

[13] Modigliani F et Miller M. (1958), The Cost of Capital, Corporate Finance and the Theory of Investment », American Economic Review, 48(3) :251-97

[14] Demsetz H.(1983), The strucutre of Ownsrship and the Theory of the Firm » Journal of Law and Economics, XXVI

[15] On pense aux fonds d’investissements qui dispersent leurs portefeuilles en achetant une faible part de droits de propriété dans chaque firme, au maximum 5%, mais que l’on retrouve en tête des propriétaires dans un très grand nombre d’entreprises.

[16] Coase R. (1937), “The Nature of the Firm”, Economica, 4, 386-405

[17] Andrade G., Mitchell M. et Stafford E. (2001) « New evidence and Perspectives on Mergers » The Journal of Economic Perspectives, Vol.15, n°2, pp 103-120

[18] Le Monde de l’Economie, Mardi 4 Janvier 2011, p.14

[19] Delaunay J.M. 2010 « Les cumulards du CAC 40 », Alternatives économiques, Article Web

[20] Demsetz H. (1988), Ownership Control and the Firm, Basil Blackwell; Demsetz H. (1995), The Economics of the Business Firm, Cambridge University Press

[21] Tout système de rémunération d’un salarié fut-il un dirigeant d’entreprise, est composé de deux parties, l’une fixe, pour le protéger des risques des fluctuations de la production, et une autre variable pour l’inciter à maximiser les profits de la firme (et donc le revenu des actionnaires). La forme de ces rémunérations bonus (ou mois supplémentaire pour un salarié ordinaire), titres de propriété contingents à certains évènements et indemnité de départ ou de licenciement dépendent de la fonction du salarié dans l’entreprise.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 
 

  En contre point, lire l'ouvrage de Thierry Aimar publié chez l'éditeur  Eyrolles

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Les profits ne se partagent pas

par Pascal Salin

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